ANTIQUE
L'homme ne va pas au combat pom* la lutte, mais pour la victoire. Il fait tout ce qui dépend de lui pour supprimer la première et assurer la seconde.
La guerre entre peuplades sauvages, entre Arabes, souvent encore de nos jours >, est une guerre d'embûches par petits groupes d'hommes, dont chacun, au moment de la surprise, choisit, non son adversaire, mais sa victime et l'assassine. Car les armes sont pareilles de part et d'autre, et la seule manière de mettre la chance de son côté c'est de surprendre ; l'homme surpris a besoin d'un instant pour y voir clair et se mettre en défense ; pendant cet instant, il est mort, s'il ne fuit.
L'adversaire surpris ne se défend pas, il cherche à fuir; et le combat face à face et corps à corps avec les armes primitives, hache ou couteau, si terrible entre ennemis nus (c'est-à-dire sans armes défensives), est excessivement rare. Il ne peut avoir lieu .qu'entre ennemis se surprenant mutuellement, sans
1. Général Daumas, Mœurs et coutumes de l'Algérie, surprise nocturne et extermination iVun campement.
autre chance de salut pour aucun que la victoire. Et
encore en cas de surprise pareille, il est une autre
chance de salut, celle du recul, de la fuite de part et d'autre; et cette chance est souvent saisie. Un exemple, — et s'il ne s'agit point de sauvages, mais de soldats de nos jours, le fait n'en est pas moins significatif; il a été observé par un homme de trempe guerrière s'il en fut, qui a raconté ce qu'il avait vu de ses propres yeux, spectateur forcé, maintenu à terre par une blessure.
Pendant la guerre de Crimée, un jour de grande action, au détour d'un des nombreux remuements de terre qui couvraient le sol, des soldats A et B débouchant inopinément face à face, à dix pas, s'arrêtent
saisis puis comme oubhant leurs fusils, se
jettent des pierres et reculent. Nul des deux groupes n'a un chef décidé pour l'enlever en avant, et nul des deux n'ose le premier tirer, pris de l'appréhension que l'autre ne porte en même temps son arme à l'épaule; on est trop près pour espérer échapper, du moins on se le figure, — car en réaUté le tir mutuel de si près est presque toujours trop haut; — mais.... l'homme qui tirerait se voit déjà mort par la riposte; il jette des pierres, et pas bien fort, pour se distraire de son fusil, en distraire l'ennemi, occuper le temps en somme, jusqu'à ce que le recul lui donne quelques chances d'échapper au bout portant.
Cette agréable position n'a pas duré longtemps : une minute, peut-être; l'apparition d'une troupe B sur un des flancs a déterminé la fuite des A, et alors le groupe opposé a fait feu.
Certes, la chose est bouffonne et prête à rire.
Voyons cependant : En pleine forêt, ayant l'espace pour eux, un lion et un tigre, au détour d'un sentier, se rencontrent face à face; ils s'arrêtent net, rejetés en arrière sur leurs jarrets fléchis, prêts au bond ; des yeux ils se mesurent, le grondement dans la gorge et les ongles crispés, le poil droit, la queue battant le sol; cou tendu, oreilles aplaties, lèvres retroussées, ils se montrent leurs crocs formidables
par cette grimace terrible de menace et de peur
caractéristique des félins.
Spectateur invisible, je frissonne.
Pour le lion comme pour le tigre, la position n'est pas gaie; un mouvement en avant, et il y a mort de bête; de laquelle? Des deux peut-être.
Doucement, tout doucement, un de ces jarrets fléchis pour le bond, s'infléchissant encore, reporte le pied quelques lignes en arrière ; doucement, tout doucement, une patte de devant suit le mouvement ; après un arrêt, doucement, tout doucement, les autres jambes font de même, et les deux bêtes, insensiblement, petit à petit, et toujours de face, s'éloignent, s'éloignent, jusqu'au moment où, leur mutuel recul
ayant mis entre elles un intervalle plus grand que le bond, lion et tigre se tournent lentement le dos et sans cesser de s'observer s'en vont plus franchement, reprenant sans hâte leur allure naturelle, avec cette dignité souveraine qui convient à d'aussi grands seigneurs. J'ai cessé de frissonner, mais je ne ris pas.
11 n'y a pas non plus à rire de l'homme, car celuici a entre les mains une arme plus terrible que dents et ongles de lion ou de tigre, le fusil, qui instantanément, sans défense possible, vous envoie de vie à trépas. On comprend dès lors que nul, de si près, n'a de hâte, en armant le sien, d'armer celui qui doit l'abattre, n'est pressé de mettre le feu à la mèche qui doit faire sauter l'ennemi et lui-même avec.
Qui n'a observé semblables exemples entre chiens, entre chiens et chats, chats et chats?
Dans la guerre de Pologne de 1831, deux régiments russes, deux régiments polonais de cavalerie, se chargent mutuellement. D'un même élan, ils allaient îi rencontre les uns des autres, lorsque, à la distance où l'on peut se reconnaître au visage, les cavaleries ralentissent, et toutes deux se tournent le dos. Les Russes et les Polonais, à ce moment terrible, s'étaient reconnus comme frères et, plutôt que de verser un sang fraternel, s'étaient sauvés du combat comme
ÉTUDES SUR LE COMBAT d5
d'un crime. C'est là la version d'un témoin oculaire et narrateur, officier polonais
Que de troupes de cavalerie se reconnaissent ainsi pour frères !
Mais reprenons :
Quand les sociétés deviennent plus nombreuses, et que la surprise au même instant de toute une population occupant un vaste espace n'est plus possible , quand une sorte de conscience publique s'est élevée avec les sociétés, on se prévient d'avance, on se déclare la guerre. La surprise n'est plus la guerre même ; mais elle en reste toujours un des moyens, le meilleur, encore aujourd'hui.
L'homme ne peut donc plus égorger son ennemi sans défense, puisqu'il l'a prévenu; il doit s'attendre à le trouver debout et en nombre. Il faut combattre, c'est-à-dire vaincre en risquant le moins possible ; et l'on marche avec le bâton ferré contre le pieu, avec les flèches contre le bâton ferré, avec le bouclier contre les flèches, avec le bouclier et la cuirasse contre le bouclier seul, avec de longues lances contre la courte lance, des épées trempées contre les épées de fer, des chars armés contre l'homme à pied, et ainsi de suite.
L'homme s'ingénie à pouvoir tuer sans courir le danger de l'être. Sa bravoure est le sentiment de sa force, et elle n'est poinf absolue ; devant plus fort, sans
vergogne il fuit. Le sentiment naturel de la conservation est si puissant qu'il n'éprouve nulle honte à lui obéir. Cependant, grâce aux armes défensives, il y a combat de près; comment décider autrement? Il faut bien se tâter pour reconnaître le plus fort, el. celui-ci reconnu, nul ne tient devant lui.
La force et la valeur individuelles ont le rôle dorainant dans ces combats primitifs, et à ce point que, le vaillant abattu, la nation est vaincue; que souvent, d'un accord mutuel et tacite, les combattants s'arrêtent pour voir dans le recueillement et langoisse cette belle chose, deux vaillants aux prises ; que souvent encore, le niveau moral de l'homme s'étant élevé jusqu'au dévouement, les peuples remettent leur sort entre les mains des vaillants, qui acceptent et qui seuls combattent. Intérêt bien entendu, puisque nul ne peut tenir contre le vaillant.
Mais l'intelligence se rebelle contre la force; nul ne peut tenir contre un Achille, mais nul Achille ne tiendra contre dix ennemis qui, réunissant leurs efforts, agiront de 'concert. De là naissent la tactique, qui d'avance ordonne des moyens d'organisation et d'action propres à donner du concert aux efforts, et la discipline, qui cherche à assurer le concert contre les défaillances des combattants.
Jusqu'à présent, nous avons vu l'homme combattre l'homme, un peu chacun pour son compte, à la façon
des bêtes fauves, cherchant qui tuer, fuyant qui le tuerait. Maintenant la discipline, la tactique nettement foimulées, commandent la solidarité du chef et du soldat, la solidarité des soldats entre eux. Outre le progrès intellectuel, il y a là un progrès moral. Commander la solidarité dans le combat, prendre des dispositions tactiques pour la rendre pratiquement possible, c'est faire compte avec le dévouement de tous, c'est élever tous les combattants au niveau des vaillants des combats primitifs. Le point d'honneur paraît, la fuite est une honte, car on n'est plus seul dans le combat contre le fort, on est légion, et qui lâche pied abandonne et ses chefs et ses compagnons. A tous égards, le combattant vaut mieux.
Ainsi le raisonnement a fait comprendre la force des efforts savamment concertés ; la discipline les a rendus possibles.
Nous allons assister à des combats terribles, à des combats d'extermination mutuelle? Non. — L'homme collectif dans la troupe disciplinée, soumise à un ordre de combat par la tactique, devient invincible contre une troupe indisciplinée; mais, contre une troupe disciplinée comme lui, il redevient Thomme primitif qui fuit devant une force de destruction plus grande quand il l'a éprouvée ou quand il la préjuge. Rieii n'est changé dans le cœur de l'homme. La discipline
tient un peu plus longtemps les ennemis face à face ; mais Tinstinct de conservation maintient son empire, et le sentiment de la peur avec lui.
Lapeurl...
Il est des chefs, il est des soldats qui l'ignorent; ce sont gens d'une trempe rare. La masse frémil, — car on ne peut supprimer la chair ; — et ce frémissement, sous peine de mécompte,doit entrer comme donnée essentielle en toute organisation, discipline, dispositifs, mouvements, manœuvres, mode d'action, toutes choses qui ont précisément pour but définitif de le mater, de le tromper, de le faire dévier chez soi et de l'exagérer chez l'ennemi.
Si l'on étudie le rôle de ce frémissement dans les combats antiques, on voit que, parmi les peuples les plus habiles dans la guerre, les plus forts ont été ceux qui non seulement en ont le mieux compris la conduite générale, mais qui ont tenu le plus grand compte de la faiblesse humaine et pris contre elle les meilleures garanties. On remarque que les peuples les plus guerriers ne sont point toujours ceux chez lesquels les institutions miUtaires et la manière de combattre sont les meilleures, les plus sainement raisonnées. Et en effet, chez les peuples guerriers, il y a bonne dose de vanité. Ils ne comptent qu'avec le courage dans leur tactique ; on dirait qu'ils n'en veulent pas prévoir les défaillances.
Le Gaulois, fou de guerre, a une lactique barbare et qui, après la première surprise, le fait toujours battre par les Grecs, par les Romains.
Le Grec, guerrier, mais aussi politique, a une tactique bien supérieure à celle des Gaulois et des Asiatiques.
Le Romain, politique avant tout, chez lequel la guerre n'est absolument qu'un moyen, veut le moyeu parfait, ne se fait nulle illusion, compte avec la faiblesse humaine et trouve la légion.
Mais ceci est affirmer; il faut démontrer.