BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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caractère dramatique. Aristote avait-il donc tort de regarder comme lin trait distinctif du poème tragique d'émouvoir profondément «les âmes, d'agir par la crainte et la pitié, de nous faire . frémir ou de nous tirer des larmes? 11 me semble que Ton trouve dans toutes les tragédies antiques ce que le philosophe appelle 7ta8o;, une souffrance, soit morale, soit physique, un malheur qui arrive ou qui menace seulement, n'importe : le dénouement de l'action peut être indifféremment heureux ou malheureux; si l'on n'a pas à déplorer une infortune qui accable le héros, il suffit qu'on ait tremblé à la voir suspendue sur sa tète. Que ce soit là un caractère inhérent à la tra^ gédie, on l'aperçoit très nettement dans le choix des sujets pris exceptionnellement en dehors de la légende héroïque. Les Perses d'Eschyle montrent directement, non le triomphe des vainqueurs, mais l'abattement des vaincus. Il en était de même dans les Phéniciennes de Phrynichos. Dira-t-on que ces poètes obéissaient à un autre motif, qu'ils dépaysaient le spectateur, parce qu'il leur répugnait de mettre sur la scène des Grecs contemporains? Nous répondrons que, dans la Prise de Milet du même Phrynichos, les Ioniens vaincus, non les Perses vainqueurs, figuraient assurément au premier plan. Nous savons peu de chose du Thémislocle de Moschion, mais le sujet de la pièce était très certainement la mort du héros : il nous paraît tout à fait inadmissible qu'elle ait roulé sur la bataille de Salamine.
Un autre fait vient à l'appui de la théorie d'Aris-
iote : tout porte à croire que la lamentation était un élément constitutif de la tragédie primitive. On trouve partout dans Escfcyle ce chant lugubre, accompagné de ces excessives démonstrations de douleur que le poète décrit complaisamment. Plus tard, sans doute, l'antique lamentation ne revient pas dans toutes les pièces, la douleur s'exhale autrement; mais le terme qui désignait ces lamentations, le nom de xo^ô;, reste attaché à tous les dialogues lyriques entre le chœur et les acteurs, et témoigne du caractère originel de ces morceaux.
Arrivons au second point. Sans contester, ce qui est impossible, que la tragédie grecque soit un jeu dramatique, M. de Wilamowitz en atténue cependant le caractère dramatique et ne veut pas le considérer comme essentiel. Il objecte à Arislote que tout n'est pas mis en action ni montré aux yeux, que le récit du Messager est un morceau presque obligé, et que, dans Eschyle, il arrive souvent que la plus grande partie de la pièce se passe en chants et en récits. Cela est incontestable. Plus on remonte vers les origines, plus on s'aperçoit que la tragédie naquit de la juxtaposition de l'élément lyrique et de l'élément épique; elle n'en a pas moins dès l'origine la tendance à se dramatiser de plus en plus.
Notre auteur assure qu'aux yeux d'un Athénien du v c siècle la tragédie et la comédie n'avaient rien de commun que de se produire l'une et l'autre aux fêtes de Bacchus, caractère qu'elles partageaient avec les chœurs tout lyriques du dithyrambe ; et que J 'école péripatéticienne s'avisa d'abord de comprendre
ces deux espèces de divertissement sous le nom générique de drame. Nous pensons qu'une classification aussi naturelle s'était faite depuis longtemps dans les esprits, et les faits nous donnent raison. Sans parler de Platon, qui rapproche la tragédie et la comédie comme constituant le genre de poésie entièrement imitatif 1 , les vieux poètes comiques se servent déjà du mot "drame pour désigner Tune et l'autre. Aristophane appelle les Sept Chefs d'Eschyle un drame plein d'Ares, et avant lui Ekphantidès avait désigné par le même terme ses comédies, quand il disait : Al<r/yvo\Lv.i to SgSua Meyapuc&v 7rot£Îv *. Ces poètes n'auraient donc pas accordé à M. de Wilamowitz que le caractère dramatique fût purement accessoire dans la tragédie athénienne. Ce caractère lui est, au contraire, distinctif et essentiel, et, à mesure qu'elle se développe, il devient plus saillant et^plus envahissant. Aristote aurait répondu, pour justifier sa définition, que, pour connaître la vraie nature d'un être, il faut l'observer, non à ses débuts, mais au moment où il est arrivé à pleine expansion : pour connaître le chêne, il ne faut pas prendre un gland, mais un arbre; ce n'est pas
1. Platon, Rêpubl., m, p. 394 O : T^ç izoï-faetûç... i\ jièv 8ià {jLt|jL^aea); SXyj è<rrcv.... Tpay^Gt'a te xa\ xa>|j.a>8ta. Démocrite déjà, en opposant la tragédie à la comédie, les ramenait implicitement au même genre. Pour expliquer comment les combinaisons d'atomes homogènes peuvent produire une infinie diversité de phénomènes, il disait que les mêmes lettres servent à composer une tragédie et une comédie : 'Ex twv aÙTôiv yàp TpaYwoîa te xal xa)p.wôta ycyveTat ypafJLjjidtTtov (Aristote, De gèneralione et corruptions I, 2, p. 315, b, 14).