Cf. Homère, IL, VI, 2U9; Euripide, Hécuàe
l'esprit de son théâtre. On n'a qu'à se rappeler son Electre, son Hercule, et d'autres pièces que nous avons mentionnées en parlant des idées religieuses et philosophiques de notre poète. La touchante histoire d'Antiope avait pris sous la main d'Euripide, sans rien perdre d'ailleurs, ce semble, de son intérêt tragique, une tournure particulière. Le poète s'est plu à discuter à propos de cette fable le mérite de la gymnastique et de la musique et à établir, par le dénouement de la pièce, la supériorité de la culture de l'esprit sur les exercices du corps. Les fragments récemment trouvés ont pleinement confirmé ce que nous en avions déjà entrevu depuis longtemps. Le sujet dé Philoctète à Lemnos, qui tenta les trois grands tragiques, fut traité par Euripide de marfière à mettre en lumière la puissance de la parole. L'éloquence d'Ulysse, qui était le héros de la pièce, y triomphait deux fois des plus grandes difficultés. Comme un oracle relatif à Philoctète avait été rendu par Hélénos, fils de Priam, le poète avait imaginé, avec assez de vraisemblance, une ambassade chargée de gagner à force de présents et de promesses l'exilé de Lemnos à la cause troyenne. Ulysse, changé par la baguette de Minerve, s'était donné pour une victime des intrigues du prince d'Ithaque; sans jeter le masque, il plaida la cause des Hellènes contre les Barbares et l'emporta sur les envoyés de Priam : premier triomphe qui dut être suivi d'un second. Il fallait, en effet, amener Philoctète, moitié de gré, moitié de force, à se joindre aux Achéens. Euripide prêta plus d'une fois à ses
personnages l'artifice qui consiste à faire semblant de défendre une cause générale, pour arriver à des fins personnelles. C'est ainsi que le Mysien Télèphe* qui avait été blessé en combattant contre les Grecs, se présentait d'abord devant eux déguisé en mendiant, afin d'obtenir sa guérison. C'est ainsi encore que fit Mélanippe. Ses enfants, exposés dans les bois et trouvés au milieu d'un troupeau, avaient été condamnés au feu, parce qu'on les prenait pour la progéniture monstrueuse du taureau qui avait veillé sur eux. La mère essayait d'abord de les sauver sans avouer sa faute et en établissant l'impossibilité d'un prodige contraire aux lois de la nature. De même Macarée, sans avouer sa passion incestueuse, cherchait à persuader à son père de marier ses filles à ses fils, en soutenant que les idées sur l'inceste étaient affaire de convention. Cette thèse pouvait avoir quelque chose de spécieux dans la vieille Athènes, dont les lois admettaient les unions entre frère et sœur non utérins.
Il est peu de points sur lesquels nous différions d'avis avec M. Decharme. En voici un cependant. On sait qu'Euripide a préparé les voies à la comédie nouvelle par sa façon de concevoir les hommes et la vie humaine, que ses héros descendent souvent du cothurne où les avait fait mouler Eschyle. Mais est-il vrai qu'ils deviennent quelquefois comiques? M. Decharme dit avec raison qu'en rendant ridicule un esclave, Euripide ne s'écartait pas des traditions. Puis il ajoute : « En faisant rire d'un héros, il innova », et il cite comme exemples de personnages
tragi-comiques Amphitryon, Iolaos et Polynice. Commençons par Iolaos. Cet ancien compagnon d'Hercule ressent dans sa vieillesse un beau transport guerrier : quoique brisé par l'âge, il veut combattre pour les siens. Touchés d'un si grand courage, les dieux lui rendront une seconde jeunesse et lui permettront de triompher d'Eurysthée, l'ancien ennemi de sa famille. Iolaos part pour la bataille en se traînant péniblement, appuyé sur un serviteur qui portera, jusqu'au moment d'arriver sur le terrain, l'armure devenue trop lourde pour le vieillard.. Il j a dans cette scène * un contraste entre la débilité sénile et les intentions belliqueuses; mais ce contraste est-il comique? Ne sert-il pas à faire admirer un courage digne du miracle que les dieux feront en faveur de l'héroïque vieillard? Les rieurs, s'il y en avait dans le public antique (ce dont nous doutons), se trouvèrent confondus en apprenant la bravoure d'Iolaos. Arrivons à Polynice 2 . Chef de l'armée qui assiège Thèbes, il entre dans sa ville natale seul et sans escorte, sur la foi d'une parole dont il se défie. Il s'avance l'épée nue à la main, attentif à tous les bruits, craignant partout un guet-apens. Pour le trouver comique, l'accuser de poltronnerie, il faut être imbu d'idées chevaleresques, tout à fait modernes et étrangères aux anciens. Ceux-là auraient répondu que Polynice avait raison d'être sur ses gardes, et que son épée tirée montrait assez qu'il
\. Héraclides, 680-747.