‹ Études sur le drame antiqueChapitre 34 sur 56 · Hipp., 1105 et suiv · texte numérisé non relu

Hipp., 1105 et suiv

rivales a plus souvent servi de thème à Euripide; Nous possédons encore la tragédie dans laquelle Hermione, blessée dans son orgueil d'épouse légitime richement dotée, traîne à la mort Andromaque et son fils. Plusieurs tragédies perdues roulaient sur une donnée analogue. Dans le Phrixos, Ino attentait à la vie du fils de sa rivale. Dans le drame qui portait son nom, la même Ino sauva ses enfants des mains de Thémisto et, par une substitution adroite, fit en sorte que sa rivale immolât, sans le savoir, ses propres enfants. Ailleurs, Théano, longtemps stérile, avait fait passer les deux fils de Mélanippe pour ses propres enfants ; devenue mère à son tour, elle concerte avec ses frères * un complot contre la vie des jeunes hommes qui lui sont devenus odieux. Mais les irères de Théano tombent dans le piège qu'ils avaient dressé, Théano se donne la mort, et Mélanippe prisonnière (tel était le titre de la tragédie) est délivrée par ses fils.

On peut considérer comme une espèce de pendant à la rivalité de deux femmes, le cas assez fréquent dans la mythologie grecque où un époux mortel se trouve en présence d'un amant divin. Dans Y Ion, une intrigue très habilement combinée aboutit à la satisfaction des deux pères. Le sujet de la comédie d'Amphitryon avait été traité d une manière

1. Cela résulte avec la dernière évidence du fragment publié d'abord par M. Blass, qui porte le numéro 495 dans le recueil de Nauck. Pourquoi M. Decharme, qui connaît ce fragment, s'obstine-t-il (p. 310 et p. 270) à prêter à Euripide la version d'Hygin?

tout à fait originale par Euripide dans sa tragédie d'Alcmène. Informé qu'il avait été prévenu par un rival mystérieux, Amphitryon faisait monter sa femme sur un bûcher et l'eût brûlée vive sans l'intervention du dieu des orages et des pluies. Le Phaélhon se terminait d'une façon plus tragique. Le jour même fixé pour le mariage de Phaéthon avec une déesse, au milieu des apprêts de la fête et des chants d'hyménée, Mérops découvre le cadavre du jeune homme foudroyé et le mystère de sa naissance.

Sans vouloir énumérer ici toutes les catégories de sujets traités par Euripide, n'oublions pas de rappeler que le poète s'est souvent consolé du spectacle des passions criminelles ou égoïstes par' la peinture des nobles et purs dévouements. Nous avons déjà parlé plus haut des femmes qui ne veulent pas survivre à leur mari ou qui font le sacrifice de leur vie pour sauver la sienne. Macarie et Ménécée meurent Volontairement pour leur famille ou leur patrie; Praxithée immole ses enfants au salut d'Athènes. Nous renvoyons le lecteur aux belles pages consacrées par M. Decharme à cette matière. Ajoutons seulement que le poète a eu souvent l'art de tourner en sacrifice volontaire ce qui avait été dans la légende une immolation imposée. L'exemple le plus connu de ces heureuses modifications est celui d'Iphigénie à Aulis. Dans YAgamemnon d'Eschyle, dans la première Jphigénie (en Tauride) d'Euripide lui-même, la fille d'Agamemnon était encore, comme elle le sera plus tard chez

Lucrèce, une lamentable victime traînée à l'autel malgré ses supplications. Euripide , le premier , conçut Tidée de la faire marcher volontairement au sacrifice, offrant sa vie afin de faire triompher les Hellènes sur les Barbares. Polyxène est immolée sur le tombeau d'Achille ; mais en allant courageusement au-devant de la mort, en l'acceptant comme un bienfait, elle peut s'écrier : « Je meurs volontairement » (ixouda Ovifaxto, v. 548), et devancer en quelque sorte la doctrine des stoïciens, qui sauvegardaient la liberté du sage par son assentiment volontaire aux arrêts de la Providence *.

On a soutenu * que les épisodes de Macarie dans les Héraclides, et de Ménécée dans les Phéniciennes, avaient été imaginés par Euripide. Les arguments allégués à l'appui de cette thèse ne nous ont pas persuadé. Nous croyons que là encore l'invention du poète est dans la mise en œuvre, qu'elle consiste en modifications, en perfectionnements. Dans les deux cas le texte même laisse, ce nous semble, entrevoir la tradition primitive. Macarie ne veut pas que le sort désigne la fille d'Hercule qui mourra pour le salut commun. Nous pensons que le tirage au sort était conforme à l'ancienne version de la fable, et qu'Euripide la corrigea, afin de faire admirer son héroïne. On peut en dire autant du sacrifice de Ménécée, victime désignée par le devin Tirésias.

1. En écrivant son hymne à Zeus, Cléànthe s'est souvenu des vers 340-348 cVHécube.

2. U. de Wilamowitz-Moellendorf, De Euripidis Heraclidis, programme de -Greifswalde, 1882.

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Ce sacriGce devient plus beau et plus spontané par l'invention du poète. Euripide a voulu que Créon donnât à son fils le moyen de fuir, et que celui-ci, trompant la tendresse paternelle, se dévouât pour sauver Thèbes. Il a fait d'Andromaque et de Mélanippe les exemples de mères sacrifiant leur vie pour sauver celle de leur enfant; et on peut croire, ainsi que nous l'avons conjecturé ailleurs, que la fable de Danaé fut modifiée par lui d'une manière analogue/ Au lieu d'être condamnée par Acrisios à être jetée à la mer avec son nouveau-né, il semble que dans la tragédie de notre poète elle partageât volontairement le sort de son enfant \

Tous les poètes tragiques usèrent largement du droit, que la poésie n'abdiqua jamais en Grèce, de rajeunir les vieilles fables en les modifiant. Eschyle en donna l'exemple, nous n'en voulons d'autre preuve que son Prométhée. M. Decharme a peut-être raison d'affirmer que les libertés prises par Euripide à ce sujet ne furent ni beaucoup plus fréquentes, ni beaucoup plus considérables que celles dont ses devanciers avaient usé. Il convient cependant de distinguer les modifications matérielles, qui ne sont pas toujours très importantes, de la liberté qui consiste à infuser un esprit nouveau dans les vieilles traditions. Quant aux premières, on ne peut guère douter que certaines fables, telles que le châtiment

1. Le chœur exprimait peut-être son admiration dans ces deux vers (frag. 329) :

«fcsû, Toïai -Ysvvasoiffiv a>; à*rcavTa)£OÎj irpércet */ a P aîCr 'lp 2pr,<7To; eîc eù']/v-/' av '

LE THÉÂTRE D'EURIPIDE. 42b

infligé par Bellérophon à Sthénébée, ou le bûcher d'Alcmène, ne soient de l'invention d'Euripide. Il a dû construire lui-même £ peu près toute l'intrigue de son /on, drame pour lequel la légende athénienne ne lui offrait probablement que (Je maigres données. D'autres fois le poète innova en transportant les traits d'une fable dans une fable différente. Quand, pour plaire à son hôte, le roi Archélaos, Euripide prit l'ancêtre homonyme de ce roi pour héros d'un drame, il prêta à ce dernier, dont on ne savait pas grand'chose, les actions d'un autre Héracjide, le fameux Téménos. — Phénix, le gouverneur d'Achille, raconte lui-même dans Y Iliade son histoire, qui n'est rien moins qu'édifiante. Chez Euripide, il devenait un autre Hippolyte, aussi pur et aussi malheureux que le fils de Thésée ; un père trop crédule lui faisait brûler les yeux. Nous savons qu'Euripide combina la fable de Phénix avec celle d'Anagyros, héros d'une légende attique *.

Dans Homère, Éole, le roi des vents, qui' réside avec ses enfants dans une île solitaire, a marié sessix fils avec ses six filles. Nous croyons qu'Euripide prit ailleurs, peut-être dans les légendes d'une colonie gréco-phénicienne, la passion incestueuse de Macarée et ses conséquences tragiques. En ce cas, son drame aurait été le résultat d'une contamination. Son Macarée proposa d'abord à Éole, sans avouer encore sa passion, de marier les frères avec

1. Cf. Hiéronymos, rcspi TpavwSoTioicov, cité par Suidas, art.

'Ava-ppàfftoî'

les sœurs, ce qui est évidemment un souvenir de Y Odyssée.

La Jocaste des Phéniciennes ne s'est pas donné la mort après l'horrible révélation ; le poète a prolongé sa vie, afin qu'elle ménageât l'entrevue des frères ennemis et qu'elle reçût leur dernier soupir sur le champ de bataille. Là encore, Euripide combina deux traditions différentes. On sait que, dans l'ancienne épopée, les enfants d'QEdipe n'étaient pas le fruit de l'inceste, mais d'un second mariage, contracté après la mort de Jocaste ou Epicaste. D'après cette version de la fable, à laquelle il est fait allusion dans l'Odyssée, une peinture d'Onasias, contemporain de Polygnote, montra la mère d'Étéocle et de Polynice, Euryganeia, sur le champ de bataille où gisaient les frères ennemis *.

On remarque des transpositions du même genre jusque dans de petits détails. Homère raconte que Théano, l'épouse d'Anténor, poussa la complaisance jusqu'à nourrir les bâtards de son mari avec ses propres fils; Euripide prête ce trait avec une légère variante à son Andromaque 2 . Le père de la même Théano, Cissée, devient père d'IIécube, dans la pièce qui porte ce nom 3 , ou l'était déjà devenu dans la source où puisa Euripide.

Mais, nous l'avons dit, la grande nouveauté des drames d'Euripide ne consistait pas tant dans les modifications qu'il apportait aux fables que dans

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