‹ Etudes sur le Paris d'autrefois (volume 2)Chapitre 1 sur 11 · SAINT-OUEN · texte numérisé non relu

SAINT-OUEN

Les environs de Paris ne nous captivent pas uniquement par le charme pénétrant de leur paysage & la variété incessante des points de vue : les événements politiques auxquels ils ont servi de cadre apportent encore à ces dons naturels leur regain d'intérêt. Situés aux portes de la ville qui est depuis neuf siècles la capitale de la France, ils sont devenus, par le fait de ce voisinage à la fois utile & périlleux , le théâtre de feits mémorables, de scènes curieuses & même gaies, parfois tragiques 5 ils lui ont dû, en même temps que le contre-coup de bien des secousses, une place dans l'histoire,

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et pour leur époque la plus marquante de toutes : l'honneur d'offrir un lieu de villégiature, une maisoff des champs à la royauté heureuse d'échapper plus d'une fois à l'atmosphère empestée, à l'exiguïté, à l'obscurité & aux troubles de sa bonne ville. Cette communion dans leur destinée, qui établit une si étroite relation entre le passé de la capitale & celui de sa banlieue, nous amène à compléter l'histoire des demeures royales de Paris par celle des châteaux où les souverains cherchaient «leur esbatement & soûlas » hors des portes.

Nous devons la première mention à Saint- Ouen : sa position sur les bords de la Seine en fit rechercher le séjour par les rois dès la première race, alors que Paris n'était que l'embryon d'une capitale, comme si la monarchie, encore tâtonnante & déjà séduite par les rives de la Seine, avait longtemps cherché dans cette région un siège pour son gouvernement avant d'arrêter son choix sur la petite Lutèce & l'île de la Cité. Dans la seconde partie du moyen âge, cinq générations royales se prirent de goût pour Saint-Ouen , en firent le témoin de leurs

fêtes & de leurs luttes 5 plus tard les châteaux qui survécurent à l'habitation royale virent Molière courir les routes de la banlieue, la Pompadour intriguer, Necker travailler inutilement au salut de la monarchie. M"* de Staël écrire des pages qui élargissaient l'horizon de l'esprit humain.

Au vil* siècle, la forêt de Rouvray s'étendait beaucoup plus avant du côté de Saint- Denis que le moderne Bois de Boulogne, ouvrant un merveilleux champ d'aftion au goût héréditaire des rois mérovingiens pour la chasse. Dans une clairière, au sommet d'une légère éminence d'où la vue dominait tous les environs, l'une de ces nombreuses villas ou domaines ruraux disséminés sur tout le territoire des Francs portait le nom de Clippiacum^^\ aussi bien que le territoire environnant de Neuilly à Saint-Denis, de la Seine à Montmartre. Si nous en croyons une tradition persistante, dont la trace se retrouve aussi bien dans le témoignage local que dans les afïirma-

^^^ In pa^ parisiacOj super fiumen Si^na. (D. Bouquet, t. IV, p. 694.) Oa n'en connaît pas de mention antérieure à 625,

tions concordantes des historiens depuis le XVI* siècle ^^^, saint Oucn, chancelier ou référendaire de Dagobert, habitait une demeure voisine de la villa royale. Il y mourut, & sa maison, conservée par la vénération publique, même après l'abandon de Clippiacum, devint unç chapelle au ix* siècle &, deux ou trois siècles après, une église restée célèbre jusqu'à la Révolution. Consacrée sous le nom du saint, elle le transmit à la petite ville qui, au cours des siècles, s'est développée autour d'elle sur l'emplacement de l'ancien domaine royal, tandis que la portion méridionale du territoire voyait surgir un nouveau village qui reprit, nous en trouvons la trace dès 832 , l'ancien nom de Clippiacum abandonné par le chef-lieu.

Les rois de la première race, qui promenaient au hasard de leur goût pour la chasse leurs mœurs brutales, semblent, entre toutes leurs demeures suburbaines, avoir préféré Clippiacum, dont le nom est mêlé à une grande partie de leur histoire. C'est à la cour de Da-

(*) Voir Belleforest, Annales de France. Paris, 1579; p. 89. — DuBREUiL, Théâtre des Aniiquite^de Paris. Paris, 1612; p. 1184. — Sauval, Antiquités j t. III, table, etc.

gobert que saint Ouen , le futur patron de la localité, acquit l'influence religieuse qui fut le fondement de sa célébrité : comme référendaire, il contresigna en 632 un diplôme royal qui sanctionnait le don du village d'Ecouen à Tàbbaye de Saint-Denis. Apres Dagobert, le saint, devenu évcque de Rouen, ne séjourna plus autant à Clippiacum, & le domaine commença à déchoir : les rois fainéants, sans y renoncer, l'habitèrent moins. Thierry III s'y trouvait encore, il est vrai , lorsqu'en 683 le vieil évcque vint le trouver pour lui rendre compte d'une mission & mourut presque aussitôt dans la villa épiscopale à laquelle il devait laisser son nom. Ses funérailles solennelles ^^^ furent le dernier événement marquant du vieux domaine. Les maires du palais allèrent résider ailleurs, laissant le palais tomber en ruine, & la terre, morceau par morceau, finit, en 741, par passer tout entière aux mains de sa puissante voisine, l'abbaye de Saint-Denis. À ce moment, de nouveaux groupements se constituèrent, & le siège de l'ancien palais, marqué

î'^ Voir les A^a SanStorum, août, t. IV, p. 809.

par la chapelle qui portait le nom de Saint- Ouen, fut distrait de la partie qui avait repris le nom initial de toute la villa.

Sous la deuxième race, la cellaSancti A^udoeni était bien obscure encore & dénuée de prestige. Au XIII® siècle & mal^é les désastres de l'invasion normande, la chapelle avait vu un village s'élever à son ombre j elle était devenue une église où, jusqu'à la Révolution, on conserva un doigt du saint, précieuse relique qu'on faisait passer « proche les oreilles des personnes sourdes, & un grand nombre de pèlerins s'en sont bien trouvés » ^^l

A la fin du xiii* siècle, un archidiacre de Paris, Guillaume de Crespy, était arrivé, par voie d'achats ou d'échanges, à acquérir sur le territoire de Saint-Ouen & du côté de Saint- Denis divers immeubles constituant un vaste domaine entre la Seine & le chemin de Saint- Ouen à Saint-Denis.

Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, avait remarqué ce domaine : il le savait bien

t^^ Lebeuf, HiHoire de la banlieue ecclésiastique de Paris, t. III, p. 297.

situé, d'un bon rapport, donc fort désirable, mais naturellement d'un prix élevé. Les temps étaient durs, l'argent rarej ce prince du sang préluda au moyen qui devait encore réussir, un peu plus tard, à son royal frère contre les Templiers : la spoliation. L'archidiacre Guillaume étant mort, c'est à ses héritiers qu'il s'en prit, prétendit audacieusement qu'ils étaTent ses serfs dans le Valois, & consentit à les affranchir au prix de la cession de leur propriété j cela se passait en novembre 1299.

Une fois maître de ce bien mal acquis, Charles songea à le rendre digne de son rang.

La «salle» y était seulement commencée : il en fit surélever les murs sur lesquels reposèrent une cinquantaine de fermes en charpente j il y posa un dallage en carreaux plombés &: sept cheminées : on y accédait par un double escalier au milieu duquel s'élevait une logette. De la cave ou eschançonnerie « par dessouz terre jusque hors des murs qui cloent le pourpris » un souterrain devait communiquer avec la campagne.

La cuisine, insuffisante, frit refaite « pour avoir une elle à mettre le drcchouer sur quoy l'en

dépècera & drecera la viande». Enfin l'eau, bien que la Seine coulât au pied de la propriété, était difficile à monter : on construisit au niveau de la salle un magnifique puits de six pieds de large en pierre de taille, « & si aura au dit puis une roe, & en celle roe tournera quatre cordes où il aura bien cent petis seaus qui tou2 puiseront en Tyaue dedenz le puis Se la gesteront si haut par l'enging que la roe merra , que elle descendra en la cuysine & en toutes les offices de Tostel » ^^K

Ce domaine, « monseigneur Challes» ne cessa de l'améliorer jusqu'à sa mort. Se il s'empressait d'y revenir dès que les affaires politiques le lui permettaient. En février 1301, à peine marié avec Catherine de Courtenay, il vint avec la princesse y passer sa lune de miel : c'est là qu'elle mourut en oftobre 1307. Elle fut enterrée dans l'église des Frères-Prêcheurs, (( ouquel enterrement le Roy & les nobles fiirent presens, ôi le maistre du Temple d'oultre-mer ^^^,

<*) Arch. nat., J 169, n" 23.

^*J Jacques de Molay, encore en faveur apparemment auprès de Philippe le Bel; Tannée suivante, les choses s'étaient bien gâtées.

Icquiel aidoit à porter le corps en terre avec les autres nobles ^^h).

Les visites de Philippe le Bel mirent en vue le manoir de Saint-Ouenj en août 131 1, il y signa Tafte d'expulsion des Juifs qui se déclaraient impuissants à lui fournir plus d'argent j en o6lobre 1314, il y interdit les joutes & tournois, exercices dangereux dont la mode tendait à renaître. Si Philippe VI négligea d'habiter le domaine qu'il tenait de son père Charles de Valois, son fils Jean II, au contraire, vint y séjourner, &, de son règne, date l'ère brillante du château royal.

Arrivé au trône dans l'une des plus lamentables périodes de l'histoire nationale, Jean le Bon, d'un abord ouvert, mais d'une jovialité un peu banale, irréfléchi & inconscient, généreux mais aux dépens du pays &, au fond, cyniquement égoïste, se prit d'un goût très marqué pour la demeure que lui avait laissée son père, la répara & l'entretint. La solitude lui pesait : il y réunit des amis, festoya avec eux, puis, pour les retenir, imagina de créer un ordre de cheva-

^'J Chronique de Saint-Denis, édit. P. Paris, t. V, p. 178.

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Icric. Hanté par des visées puérilement chevaleresques, par la légende d'Arthur & de la Table- Ronde qu'ont popularisée la littérature & Tart de tout le moyen âge, il ne poursuivait d'autre but que de s'entourer de gentilshommes de sa trempe, bons compagnons, & d'incarner aux yeux des dames le type du parfait chevalier. « En ce temps & en celle saison devisa & ordonna li rois Jehans de France une belle compagnie grande & noble, sus le menière de le Table Ronde qui fu jadis au temps dou roy Artusj de laquele compagnie dévoient estre trois cens chevaliers, li plus vaillant as armes ôc li plus souiËsant dou royaume de France. Et dévoient estre appelle cil chevalier li chevalier de l'Estoille. Et devoit cescuns chevaliers de le ditte compagnie porter une estoille d'or ou d'argent dorée, ou de perles sus son deseurain vestement, pour recognissance de le compagnie.

(( Et eut adonc en couvent ^^^ li rois Jehans as compagnons de faire une telle maison & grande ^^\ dalés Saint-Denis, là où tout li com-

('^ S'engagea.

(*) Ici le chroniqueur se trompe : nous venons de dire que la fondation de ce manoir était bien antérieure au roi Jean.

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