‹ Etudes sur le Paris d'autrefois (volume 2)Chapitre 11 sur 11 · IO · texte numérisé non relu

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vinrent en foule, & Sophie y alla avec Bcllanger. Fière de son succès, elle lui murmura à Toreille : «Vous devez être fier de votre ouvrage, Paris s'occupera longtemps de Bagatelle. )) Les insuccès de scène ne chassèrent pas l'amoureuse 5 la liaison se poursuivit longtemps. C'est elle qui voulut rompre pour un afteur infime de la Comédie -Française, Florence.

Éconduit malgré sa résistance, Tarchiteéle se vengea par une malice qui était de bonne guerre : il enferma sous un nouveau pli la lettre, dépourvue de nom, qu'il venait de recevoir, & l'expédia à son successeur. Celui-ci, se croyant congédié, n'osa pas reparaître. Quand Terreur s'éclaircit, Sophie, dont le caprice était passé, fut la première à en rire.

Revenons à Bagatelle : tout bien achevé, le comte d'Artois fit hommage de son succès à sa partenaire j la fête d'inauguration fut placée sous le patronage de la reine qui en ordonna tous les détails. L'art dramatique devait y avoir sa place sous forme d'un opéra, & un théâtre fut dressé dans le jardin.

Dazincourt & Dugazon, les deux étoiles de la scène à cette date, furent mandés de Paris

tout exprès pour diriger les répétitions de la troupe qui comprenait les comtesses Jules & Diane de Polignac, le comte d'Artois, Dillon, «appelé le beau à la cour, singulièrement protégé par la reine ^^h), du reste gentilhomme du comte d'Artois, & dont le nom fut mêlé aux calomnies lancées contre la malheureuse souveraine 5 le chevalier de Coigny, qui avait à la cour une grande réputation de galanterie depuis son aventure avec la princesse d'Hénin^^^j le comte de Vaudreuil, grand fauconnier de France, & qui plus tard accompagna le comte d'Artois en émigration 5 d'autres encore. Après quelques répétitions, chacun finit par savoir son rôle tant bien que mal, mais tout fut préparé dans le plus grand mystère.

Le complot, on en conviendra, était dy meilleur goût. Au jour fixé, les invités affluèrent en carrosses j le roi & la reine seuls eurent les honneurs de la cour d'honneur, où le comte d'Artois vint les recevoir en grande cérémonie : c'était un espace circulaire précédant le châ-

^'J Mémoires de Bacbaumontj t. XVI; 9 novembre 1780. W Ihid.j t. XXIV; 3 mars 1773.

tcau, où six statues représentaient le Silence , le Myfïère, la Nuit y la ¥olie, le Vlaisir, la Raison. Les invités admirèrent fort les dessins du petit parc, la décoration de cette miniature architeâurale, & la beauté des points de vue qu'on découvrait des fenêtres du premier étage.

Sous une tente dressée dans le jardin était placée une table richement servie 5 vers la fin du repas, quelques-uns des convives disparurent. Déjà le roi allait s'informer de la reine, lorsqu'une draperie se releva au fond de la salle, laissant voir un petit théâtre avec ses gradins. Kose ç^ Colas , l'opéra -comique de Sedaine, fut écorché par la troupe d'amateurs 5 les applaudissements enthousiastes des courtisans, néanmoins, ne lui manquèrent pas.

Un sifflet isolé se fit entendre au moment où la reine achevait un couplet. Les speétateurs se regardèrent consternés : un seul avait pu prendre une pareille liberté, & la reine, qui ne s'y trompait pas, s'avançant sur le bord de la scène vers le roi, lui dit : «Monsieur, puisque vous n'êtes pas content de mon jeu, prenez la peine de sortir, on vous rendra votre argent à la porte».

La Révolution apporta de grands changements dans le sort de Bagatelle. En mars 1794 la Convention décida de conserver à l'Etat, pour les appliquer aux fêtes populaires, à Tagriculture ou aux arts, les domaines ci -devant royaux ou prinàers de Versailles, Bellevue, Saint-Cloud, Monceau, Sceaux, Le Raincy, Llle-Adam, Vanves & Bagatelle au Bois de Boulogne. Entre temps, la citoyenne Tallien & Joséphine de Beauharnais y demeurèrent quelque temps, vers 1796-1798. Un peu plus tard, & en dépit du décret de la Convention, le domaine fut vendu à un entrepreneur de bals publics, qui y installa une salle de danse très fréquentée par les ^Titus en jupons, nous dit de Guérie dans son Éloge des perruques, publié en 1800. ((Bagatelle!, s'écrie cet auteur, qui ne connaît ce petit palais d'Armide? Qui n'a désiré d'y faire, au moins une fcîis dans sa vie, un court voyage?

Asile heureux de V ombre (Ù^ au mySfère, La Volupté l'a pris pour sanSuaire, Et sur la porte a grave sans orgueil :

«De par le Goût, le Plaisir, la Folie, cr Maison d* Amour, petite, mais jolie.»

C'est Napoléon qui, en 1812, peu avant son départ pour la Russie, le racheta pour l'État. La Restauration le restitua au comte d'Artois , & en 1835 ^^ ^^ acquis par lord Hertford. A ce moment, il ne se composait «que d'une entrée, un beau &. immense salon, avec une salle à manger d'un côté & une salle de billard de Tautrej quelques chambres seulement en haut, très petites, basses, étouffantes. . . Le parc est ravissant ^^h). Et un peu plus tard, nous apprenons encore que «le château est solide & n*a besoin que de quelques réparations». En réalité, le nouveau propriétaire dut exécuter des travaux très importants 5 tous les planchers & les plafonds devaient être refaits, & plusieurs chambres nouvelles construites. C'est dans cette demeure, dont il avait fait la plus féerique retraite de France, que lord Hertford vieillit dans une singulière misanthropie, au milieu de toutes les jouissances du luxe, entouré d*une admirable coUeâion d'art qu'il avait rassemblée, pièce à pièce, à grand prix & avec un soin

t*) D'après le Journal de Tb. Kaik/s (un amî du marquis); Londres, 1856.

infini. Il avait pris Thumanité en haine, se dérobant lui-même & dérobant jalousement ses coUeftions à tous les yeux j c'est là qu'il mourut en 1870, aimant à répéter cette phrase : «Les hommes sont mauvais, & quand je mourrai, j'aurai du moins la consolation de n'avoir jamais rendu un service (*^).

^'^ Journal des Goncourt, année 1859; vol. III, p. 309-310.

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