‹ Etudes sur le Paris d'autrefois (volume 2)Chapitre 10 sur 11 · BAGATELLE · texte numérisé non relu

BAGATELLE

Les origines de Bagatelle, il faut bien en convenir, prêtent à quelque incertitude. Élevé vers 1711 on ne sait par quel architeâe, Bagatelle passa durant un certain nombre d'années en diverses mains. D'abord ce fut la petite retraite d'un grand seigneur, le comte de Charolais, de la maison de Bourbon -Condé, & quelques années après du maréchal d'Estrées au temps duquel paraît pour la première fois le nom de « château de Bagatel »: il y était en 1721. «Mardi 12, le maréchal d'Estrées donna à souper au Régent avec M"® d'Averne dans la petite maison de la maréchale qui est sur le Bois de Boulogne vis-à-vis l'eau. Cette maison, quoique nommée Bagatelle, lui a coûté cent mille livres au moins, mais ils ont gagné des biens immenses. Je soupai ce même jour au Bois de Boulogne dans une maison voisine 5 nous les vîmes tous passer. J'adrïiirai la hardiesse du Régent qui sait ou doit savoir

qu'il n'a pas donné sujet de l'aimer, & qui était cependant dans un carrosse tout ouvert, la maréchale à côté de lui, la d'Averne sur le devant, deux valets de pied seulement, sans un page ni un garde : cela ne peut pas s'appeler avoir peur. Avant souper, ils se promenèrent sur l'eau 5 nous entendîmes de dessus la terrasse des fêtes de musique j de là le Régent s'en alla coucher à Saint- Cloud. »

(i2 août 1721^^1)

Restée veuve en 1737, la maréchale d'Estrées continua à y demeurer jusqu'en janvier 1745. ^"'* ^^ Cursay, puis la marquise de Mauconseil, à laquelle Louis XV en abandonna la jouissance en 1747, en furent à leur tour les hôtesses passagères. En 1753, enfin, c'est une petite -fille du grand Condé qui y entra : M"* de Charolais, que nous connaissons déjà par les services galants qu'elle rendit à Louis XV au château de Madrid, transformé en mamn de rende^vous, « Le pavillon de Mademoiselle » entra dans une. période relativement brillante. On s'y amusa beaucoup, on y

^'^ Voir le Journal de Barbier,

fit l'amour peu ou prou, & plus d'un écrivain, d'un philosophe même, y eut ses entrées j Voltaire, qui ne dédaignait pas de faire sa cour aux grands seigneurs qui flattaient sa vanité, en fut un familier. Un tableau galant de Boucher, qui représentait la dame de céans en costume de franciscain, lui inspira ce quatrain significatif :

Frère Ange de Charolois,

Dis-nous par quelle aventure

Le cordon de Saint-Français

Sert a Vénus de ceinture ?

Dans un cercle à l'esprit aussi alerte, les distrayions ne faisaient pas défaut : ainsi fut imaginé, en une heure de désœuvrement, VOrdre de BagateUe^ qui s'ajoute aux divers ordres fantaisistes, ceux de V Abeille ^ créé par la duchesse du Maine à Sceaux, de V Aloyau, àts Altérés , que vit éclore le xviii* siècle. Seuls les intimes de la maison y étaient admis. La maréchale de Luxembourg, la marquise de. Mauconseil en furent, & la princesse d'Hénin, & la comtesse d'Egmontj ces dames jouaient sur le petit théâtre pour lequel les poètes galants compo-

saient des divertissements & des ballets. Les membres de l'Ordre, du reste tout éphémère, portaient, cela va sans dire, des insignes, une petite décoration.

Apres M"* de Charolais qui y mourut en 1758 & le prince de Chimay qui l'habita quelque temps en 1770, le domaine fit retour à la couronne. En 1775, Louis XVI en fit don à son frère cadet, le comte d'Artois, qui ne tarda pas à transformer sa nouvelle maison de campagne, telle qu'elle est restée jusqu'en 1873. En 1777, le prince la fit reconstruire dans l'espace de soixante-quatre jours par son architeéle Bellanger qui y dépensa 600,000 livres 5 l'ancien (( pavillon de Mademoiselle » était devenu (( la Folie d'Artois » .

Le dernier château de Bagatelle fut le résultat d'une gageure entre la reine & le comte d'Artois qui paria 100,000 livres d'achever sa maison dans le court espace de deux mois. Il gagna, & nul ne s'en étonnera, à ne considérer que l'extérieur de ce modeste pavillon. A le parcourir dans ses détails, on devra reconnaître l'effort exceptionnel qui a permis de tenir un pari aussi risqué. Qjic de choses dans ce petit

logis! Une vaste cour d'honneur donne accès au corps de logis principal sur lequel s'ouvre une fort belle porte en bronze dans le plus pur style Louis XVI 5 le fronton porte cette devise significative : Parva sed apta (petite mais commode), & le visiteur, à peine entré dans le vestibule, peut se convaincre qu'elle tient ses promesses. Le rez-de-chaussée comprend une salle à manger qui a gardé ses boiseries dorées du temps 5 un salon en rotonde, recouvert d'une coupole que soutiennent des pilastres en stuc, sur lesquels le peintre Dugourre exécuta vingt-quatre sujets galants dans la manière antique imitant des bas-reliefe de marbre j ils existent encore 5 enfin une salle de billard.

Un escalier d'acajou, suspendu avec une incroyable légèreté, conduit au premier étage, dont les chambres à coucher ont une grande ressemblance & comme un air de famille avec les boudoirs de Trianon : celle du maître de la maison, à l'angle de la cour d'honneur, du côté de la Seine, en forme de tente relevée par des faisceaux d'armes & pittoresquement embellie d'une cheminée à chambranles en forme de canons dressés sur leurs culasses, a malheu-

reuscment subi des transformations qui la rendent méconnaissable 5 le boudoir voisin du prince fut décoré de six tableaux de Callet & de peintures galantes au goût du maître qui ont été conservées, entre autres Le Pèlerin & jL^ Pèlerine de Cythere, qui se font pendant sur les panneaux d'une porte 5 le cabinet de bain luimême reçut six toiles de Hubert-Robert.

Le jardin français, tracé sur l'emplacement du précédent, offre en grande partie les mêmes dispositions 5 le parc anglais, qui lui fait suite jusqu'à la lisière des dépendances de l'ancien château de Madrid, est dû à l'initiative du comte d'Artois, l'un des premiers à en introduire la mode en France : parc charmant, plein de recoins délicieux où les curieux peuvent identifier encore les sites du huite de LucuUuSj du banc des roches, de la cabane de l* Ermite , du pont chinois, de la barrière tournante, du jardin de Diane, de Y obélisque, de la maison hollandaise & de la petite tente tartare.

Ce Bellanger qui rebâtit Bagatelle ne fut pas le premier venu 5 il tint une place, & non des moindres, dans la vie si mouvementée d'une des plus charmantes & spirituelles femmes du

temps, de Sophie Arnould. Apres Lauraguais, le grand seigneur qui l'enleva à sa famille ôc l'initia à la vie galante, c'est le roturier, en 1771, qui fut admis chez elle. Lasse de sa vie turbulente & irrégulière, elle se prit d'une belle passion pour cet homme jeune, aimable, ôi songea un instant à épouser l'artiste qui ne demandait pas mieux. Tout Paris crut à ce mariage & cria à la mésalliance entre une reine de T'Opéra & un petit architeâe encore peu connu. «La demoiselle Arnoux, disent les Mémoires de Bachaumontj à la date du 13 août 1771, si célèbre au théâtre par ses talens& dans le monde par ses bons mots, après s'être égayée aux dépens de tant d'autres, vient de fournir matière aux rieurs par le mariage le plus sot. » Le mariage le plm sot, il est vrai, ne se fit pas, mais Bellanger n'en resta pas moins l'ami dévoué & vigilant, la conseillant sur ses intérêts. En 1778, âgée seulement de trente-huit ans, elle dut quitter la scène 5 sa voix, en déclin depuis longtemps, lui faisait défaut sans retour. Il lui restait son esprit qui l'en consola. Lorsque Bagatelle fut achevé, le comte d'Artois permit aux Parisiens de le visiter j ils y

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