CHIRURGIENS & APOTHICAIRES
Un spirituel sceptique, Paul Lacroix, a prétendu que la superstition est la conséquence parasite, mais inévitable, de la religion, & que, dans certaines âmes faibles ou peu éclairées, elle devient plus puissante que la religion même. Sans souscrire à un paradoxe qui, présenté sous cette forme, ne soutient pas l'examen, on est obligé de reconnaître que bien des faits, dans l'histoire de la médecine à travers les siècles, sembleraient lui prêter quelque apparence de raison. Dès les temps les plus reculés, les hommes, déconcertés par l'apparition de maladies dont leur ignorance leur voilait les causes aussi bien que les remèdes, les attribuèrent à une aftion surnaturelle 5 de là à se concilier la faveur des dieux par des sacrifices & des conjurations rituelles, il n'y avait
qu'un pas. L'art de guérir se réduisait donc à un code de pratiques superstitieuses. Grecs & Romains déjà recouraient à une divinité proteftrice pour chaque phase de la génération, depuis la conception jusqu'à l'accouchement. La société chrétienne naissante reprit les traditions du paganisme : plus d'une divinité antique fut promue à la dignité de saint, tel Bacchus qui devint saint Bacchus, & les pratiques restèrent les mêmes. De là cette multitude de saints que, des les premiers siècles de notre ère & jusqu'à une époque relativement récente, les Parisiens s'habituèrent à invoquer pour tous les maux & les infirmités les plus variés qui affligent la pauvre humanité. Certes on ne dérangeait pas indifféremment l'un ou l'autre : chacun avait sa spécialité. Voilà saint Agapet, qui était un saint très influent contre les coliques venteuses, saint Aignan contre la teigne, saint Aignebaut contre la froideur en amour, saint Antoine contre l'érysipèle gangreneux, qui s'appelait jadis le mal S^ùnt-Antoine ou des ardents, saint Atourni contre les étourdissements, saint Bavon contre la coqueluche, saint Clair contre les maux d'yeux, saint Claude
contre la claudication, saint Cloud contre les éruptions de la peau, saint Etienne contre la pierre, saint Fiacre contre les hémorroïdes, saint Céran contre les maux de dents, saint Genou contre la goutte, saint Gui contre les afFeélions nerveuses, saint Job contre la gale & la vérole, saint Ladre (Lazare) contre la lèpre, saint Léger contre l'obésité, saint Loup contre les maux de jambes, saint Mein contre la gale aux mains, saint Marcoul contre les écrouelles, saint Ouen contre la surdité, saint Paterne contre la stérilité, saint René contre les douleurs des reins, saint Bonaventure contre les panaris (mal d'aventure) & mille autres. Plus d'un de ces patronages, on le voit, paraissent avoir été inspirés à l'imagination populaire soit par quelque trait caraéléristique de la vie du saint, soit par quelque consonance ou jeu de mots tiré de son nom. Parfois huit, dix saints ou saintes avaient la même spécialité : sainte Marguerite & près de soixante-dîx de ses collègues patronnaient les femmes en couches & adoucissaient leur dernier travail. Pendant l'accouchement de Marie de Médicis, «les reliques de de M"® sainte Marguerite estoient sur une table
dans la chambre». Nous savons par Tallemant Des Réaux que Richelieu était atteint d'hémorroïdes : le cas était du ressort de saint Fiacre. On fit donc venir de Meaux en grande pompe les reliques du saint «pour la guérison du cul de M. le cardinal de Richelieu», dit sans respeél le titre d'une petite pièce imprimée en 1643, après la mort du ministre, par la cabale de ses adversaires :
Armand dedans son lict répit cette amhajiade.
Et la face tournée, offre son cul malade.
Surpayant la fierté des princes ottomans
^^ui présentent leur dos à leurs chers courtisans,
U orateur ^^\ étonné de cette pourriture ,
Attelle ciel <à^ terre, (Ù^ toute la nature.
Dit que l'on fait grand tort à la vertu du saint.
Du voyage inutile <Ù^ du travail se plaint;
^uil efl vrai qu'un teigneux, un galeux, un podagre
Sont objets du pouvoir de Monsieur Saint-Fiacre ,
Mais qu'il ne guérit pas un phantosme sans corps,
Que sa vertu ne peut rej^us citer les morts,
S^uil ne peut pas ofhr le butin à la terre.
Ni sauver ce meschant , plus digne du tonnerre, '
Que ce cul eli desja le partage des vers, etc.
(^) Le doyen de Meaux ^ qui accompagnait les reli(}ues.
Saint Hubert, depuis les premiers siècles du moyen âge, a passe pour un puissant guérisseur de la rage, & ses descendants héritèrent de sa réputation : Louis XIV la reconnut en accordant au chevalier de Saint-Hubert le droit de toucher les personnes mordues.
C'est ainsi que M"* de La Guette recourut à lui. «Je pris la résolution de m'en aller à Paris trouver le chevalier, & le prier de me toucherj il a la vertu d'empescher la rage, & tous ceux qui sont touchez de lui se tiennent heureux. Le Roy mesme l'a esté & toute la cour. »
Saint Guerlichon, lui, se bornait à remédier à la stérilité des femmes. «Il se vante d'engrosser bravement autant de femmes qui le viennent aborder, pourvu qu'elles facent leur devoir, c'est-à-dire que, pendant leur neuvaine, faillent poinft chascun jour de s'estendre sur luy tout de leur longj aussy ne faillent poinft de boire chascun jour un certain breuvage parmy lequel il y a de la poudre qu'on racle des génitoires d'iceluy, desquelles il est horriblement bien fourny . »
On aurait tort, cependant, de croire que la
thérapeutiquc des saints fût la seule : Hippocrate, qui avait été la grande autorité médicale des Grecs, & Galien qui, sept siècles plus tard, développa son enseignement, inspirèrent toute la médecine du moyen âge. Le système de Galien, nous l'avons exposé dans l'Introduction. Cette théorie, la Faculté de Paris la reçut toute faite, & nous verrons bientôt qu'elle s'en autorisa pour exercer jusqu'au xviii* siècle de cruels ravages dans les rangs de ses contemporains.
La besogne, il faut bien le reconnaître, ne manquait pas à nos médecins 5 Paris a passé, durant tout le moyen âge, pour une des villes les plus malpropres, les plus malsaines, & le zèle des «mires» trouvait ample matière à s'exercer. Avant le xii" siècle on ne s'inquiéta guère d'assainissement 5 les rues, étroites & tortueuses, les hautes maisons de bois qui les bordaient, mal bâties, sans air & sans lumière, étaient infectées par les émanations des eaux ménagères qui y croupissaient avec les plus repoussantes immondices. A part quelques riches demeures qui possédaient déjà des «chambres basses que l'on dit courtoises))^ la généralité des maisons était
privée de cette installation 5 le système du tout a la rue en tenait lieu : usage séculaire dont le souvenir s'est conservé dans le nom d'anciennes rues, telles que les rues Maubuée, Pavée (d'andouilles), Breneuse, &c. Les ordures s'étalaient au coin de chaque porte, d'où elles étaient de temps à autre transportées par monceaux sur les places, les carrefours les plus rapprochés 5 ou bien on les versait par les fenêtres dans la rue où elles s'écoulaient lentement dans la rigole qui suivait le milieu de la chaussée jusqu'aux égouts, peu nombreux & toujours à ciel ouvert, qui exhalaient des émanations pestilentielles. «Nous sommes, lit-on dans la Satire Ménippée, serrez, pressez, envahis, bouclez de toutes parts, & ne prenons air que l'air puant d'entre nos murailles, de nos boues & de nos égouts. »
Tout progrès se heurtait à l'indifférence de la population qui n'en saisissait pas l'utilité, ou se bornait à déverser toutes les immondices dans la Seine. Au xv!!** siècle & encore au xvni% les choses n'ont guère changé, au grand déplaisir de la Princesse Palatine. «Paris est un endroit horrible, puant & très chaud 5 les rues
ont une si mauvaise odeur qu'on n'y peut tenir : l'extrême chaleur y fait pourrir beaucoup de viande & de poisson, & cela, joint à la roule de gens qui pissent dans les rues, cause une odeur si détestable qu'il n'y a pas moyen d'y tenir. » Pas un endroit dans la grande ville où l'on pût en toute sécurité poser le pied : les voies les plus fréquentées, les abords mêmes des églises étaient parsemés de puantes déjeâions. A chaque instant une fenêtre s'ouvrait, & une aspersion infâme menaçait le distrait qui avait négligé la formule usuelle : Gare l'eau ! Un voyageur hollandais, visitant Paris au xvii* siècle, raconte qu'à la Porte Dauphine «il y eut quelqu'un d'une maison voisine qui, s'estant levé pour verser son pot de chambre, le lui jeta à demi sur la teste». Encore à la veille de la Révolution, Arth. Young remarque dans son Journal : «Il est presque incroyable pour une personne habitant à Londres combien les rues de Paris sont sales, & le danger qu'il y a à les parcourir. »
Que dire de l'approvisionnement de la ville en eau potable ? Un petit nombre de conduites
privées dans les maisons de quelques privilégiés, de rares fontaines publiques, alimentées par les sources de Ménilmontant, & c'était tout : en dehors de cette ressource, il ne restait que la Seine aux eaux souillées par les ordures les plus variées, celles mêmes qu'y versaient les «maistres des basses-œuvres ou maiHres fifi^h, La plupart des Parisiens n'avaient pas d'autre eau potable. Au xviii® siècle encore, d'Argenson s'exprimait ainsi au sujet d'une danseuse qui venait de débuter à l'Opéra : «Elle est jolie, quoiqu'elle ait eu la foire en arrivant à Paris, causée par les eaux de la Seine, qui ne manquent pas d'attaquer ainsi les étrangers qui y arrivent pour la première fois, & les purgent comme pour les avertir de se préparer à recevoir quantité de choses malsaines dans cette grande ville. »
Cet état de choses suffit à expliquer les maladies (Se épidémies qui ravageaient presque d'une manière permanente notre ville. Dès le Vf siècle, la lèpre ravageait le territoire de l'ancienne Gaule, &, du xi® au xiii® siècle, subit, du fait des croisades, un regain d'aélivité. C'est un sombre tableau que tracent les chroniqueurs
du malheureux ladre, arraché à son foyer, rejeté de la société de ses pareils & confiné, par l'Église, dans lune des deux maladieres que la charité publique avait élevées hors ville : on sait que l'hôpital Saint-Lazare en est resté la plus fameuse. La première atteinte du mal se manifestait par àcs pointures & mordications entre chair & peauj la face enflée était tantôt livide, tantôt rouge, se tirant à noirseure, les sourcils tombaient & le front se tuméfiait. La voix devenait rauque comme de chat terrible; des ulcères livides couvraient la face & les membres, & les yeux enflammés avaient un regard noir comme la beSte Satan, Une fois séquestré par les soins du prêtre dans un hôpital ou une cabane isolée, le malheureux recevait défense d'entrer dans les églises, les marchés, les moulins, les fours publics, les tavernes ou maisons privées, de se laver dans les fontaines & ruisseaux, de sortir en un autre costume que celui de lépreux, & de rien toucher autrement qu'avec une baguette. Il restait libre d'aller mendier par la ville à la condition de porter comme marque distinélive un chapeau écarlate & d'annoncer son approche par le son des cliquettes