‹ Etudes sur le Paris d'autrefois (volume 4)Chapitre 5 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

«ou jouez de bois qui lui sont ordonnez tout exprez, affin que par leur son bruyant, les voisins qui oyront cela soyent advertis de s'escarter & tenir loin du chemin, de l'air ou soufHe de ces pauvres gens là, en leur faisant place».

Cette maladie, suite du manque d'hygiène & de l'alimentation défeftueuse qui était de règle parmi les populations pauvres du moyen âge, ne fut pas le seul fléau de cette époque : la peste, la vraie peste d'Orient, c'est Grégoire de Tours qui nous le raconte, ravagea l'Europe à maintes reprises depuis le V* siècle 5 au vu* siècle elle dépeupla Paris & décima les religieuses de l'abbaye de Saint- Martial.

Aucune épidémie, pourtant, dans les siècles suivants n'égala celle de 1348 qui, après avoir ravagé l'Asie, l'Afrique du nord & l'Europe où elle anéantit « la tierce partie du monde » , sévit à Paris durant dix-huit mois. Tous les chroniqueurs contemporains en parlent : elle frappa l'imagination d'un conteur comme Boccace, d'un poète comme Pétrarque. «Des tumeurs, rapporte le premier, grosses, soit

comme une pomme, soit comme un œuf, se développaient d'abord à l'aine & sous les aisselles 5 bientôt elles se montraient sur tout le corps, enfin apparaissaient des taches noires & livides sur les bras & les cuisses. » Le poète Guillaume de Machaut en parle dans les

mêmes termes

Car la mortalité des hoces Con apeloit epydimie Elïoit de tous poins eftanchie.

Le mal atteignit surtout les pauvres. « Celui qui était mal nourri tombait frappé au moindre souffle de la maladie, mais la Parque cruelle épargna les princes, les chevaliers, les juges.» C'est un témoin oculaire, le médecin Simon de Couvin qui parle ainsi 5 & un chirurgien.

Gui de Chauliac, ajoute que non seulement le contaél, mais la vue seule d'un pestiféré suffisait pour communiquer la contagion! «Fut de si grande contagion que non seulement en séjournant, ains (mais) aussi en regardant, l'un la prenoit de l'autre 5 en tant que les gens mouroyent sans serviteurs & estoyent ensevelis sans prestres. Le père ne visitoit pas son

fils, ni le fils son père. La charité estoit morte & l'espérance abatue. Elle fust inutile & honteuse pour les médecins, d'autant qu'ils n'osoyent visiter les malades, de peur d'estre infeélés. Et quant ils les visitoyent, n'y faisoient guieres & ne gaignoyent rien, car tous les malades mouroyent, excepté quelque peu sur la fin qui en eschapperent. »

Il est certain que l'excès des souffrances physiques & morales, les guerres presque continuelles, les commotions politiques & les privations de tout genre, si elles ne créèrent pas le germe de l'épidémie, prédisposèrent du moins les populations misérables à y donner prise. Mais la Faculté de médecine du XIV® siècle, que dominaient les rêveries de l'astrologie, ne voyait pas si loin : en réponse aux questions anxieuses du roi Philippe VI, elle donna une consultation attribuant le fléau à une conjonélion des planètes Mars & Jupiter!

Et le traitement, demandera-t-on, qui devait contre-balancer l'aâion de ces planètes.'^ Il comportait bien quelque prophylaxie préventive, interdisant tout contaft avec les malades.

le séjour dans les lieux envahis par répidcmie, mais, avant tout, un certain nombre de remèdes curatifs, tels que la thériaque, Témeraude ôl Tamcthyste.

Oui, on a bien lu : Tcmeraude & Tamcthyste en poudre, voilà le grand remède recommande contre la peste par la science du moyen âge ! Singuliers guérisseurs qui, pendant tant de siècles, ont revendiqué avec une intransigeance hautaine des privilèges tyranniques, & ne trouvaient, pour le soulagement de leurs contemporains, qu'une pharmaceutique qui semblait inspirée par une imagination en délire. Car le recours superstitieux aux saints, fortement mêlé de magie, ne formait pas Tunique fond du traitement des malades : les médecins avaient en outre des recettes plus positives. Ce qu'elles étaient sous les deux premières races, nous ne le savons que d'une façon assez vague : elles devaient être d'une nature plutôt bizarre, à en juger par les allusions fort brèves des chroniqueurs. Le médecin du roi Louis le Gros, Obizon, qui traita son maître dans sa dernière maladie, lui fit prendre, d'après Suger, (( des potions si repoussantes & des poudres

si amères qu'il fallait, pour subir un pareil régime, posséder un courage surhumain». Le cas du roi Louis VIII, le père de Saint-Louis, se présente sous un aspeft encore plus original. Ce prince, de constitution assez chétive, était réputé pour sa chasteté. « Il eust oncques affaire à feme, fors à celé qu'il prist à mariage», rapportent les Chroniques de Saint-Denis 5 & Guillaume de Puylaurens ajoute : « Sa maladie était de telle nature qu'elle aurait pu céder à l'usage d'une femme 5 si bien qu'Archambaut de Bourbon fit introduire dans sa chambre, pendant qu'il dormait, une pucelle choisie, belle ôc de bonne maison, à qui l'on avait fait la leçon sur la manière dont elle s'offrirait au roi, lui disant qu'elle ne venait pas par envie de débauche , mais pour combattre le mal dont elle avait ouï parler.» Le roi la repoussa 5 du reste il mourut peu après.

Ce remède n'était pas si rare, d'ailleurs, qu'on pourrait le croire, parmi les médecins, tous clercs cependant. Le cardinal Jacques de Vitry raconte dans son Hilioire Occidentale que les médecins prescrivaient à leurs malades, pour les guérir, les plaisirs de l'amour : « Dum

enim expletione libidinis corpora propagari asserunt, multos in fornicationem inducunt.»

Jusqu'à cette époque, il n'existait guère d'autre enseignement médical que celui d'un empirisme transmis individuellement par un praticien à quelque aide qui le secondait dans sa profession avant de lui succéder. Une fois l'Université organisée, les médecins commencèrent à donner un enseignement plus régulier dans la petite église de Sainte-Geneviève-des- Ardents, autour des grands henoitiers de Notre- Dame , « ad cupam Nostrae Damae » , ou même dans les écoles de la rue du Fouarre. Mais ce n'est pas sans de longues résistances, en 1231, que les médecins virent accueillir leur enseignement à l'Université, & y constituèrent, en 1270, une faculté distinéle. Née sous le patronage du clergé dont était issue l'Université, la nouvelle institution médicale garda longtemps son caraftère ecclésiastique, & ceux mêmes des médecins qui n'étaient pas prêtres subissaient la règle du célibat, « chose impie & déraisonnable » , disait en 145 2 le cardinal d'Estouteville , le grand réformateur des écoles.

Dès le xiii'' siècle, la Faculté conférait gra-

tuitcment ses grades aux écoliers pauvres 5 mais elle était plus exigeante sur les avantages physiques que sur ceux de la fortune, & excluait les écoliers disgraciés de la nature. « Un écolier difforme ne doit pas être admis à l'exercice de la médecine, vu qu'il peut troubler l'imagination des femmes enceintes, qui pourraient faire des monstres semblables à lui. » Cette Faculté, il faut le reconnaître, entretenait parmi tous ses membres l'esprit de solidarité d'une grande famille. Une fois l'étudiant inscrit dans ses registres, elle le suivait à travers sa carrière, le couvrait de sa proteélion sa vie durant. Des liens de parfaite égalité unissaient tous ses dofteurs qui prenaient part aux moindres aftes de la vie professionnelle & apportaient un grand zèle à défendre en toute circonstance ses privilèges 5 cette union, il est vrai, ne se maintenait que grâce au petit nombre des médecins parisiens : ils n'étaient que 113 en i6jo, & encore en 1767 pas plus de 144. C'est dans ce milieu qu'entraient les nouveaux étudiants au sortir des collèges. A son origine la Faculté ne comptait que deux professeurs, renouvelés tous les

deux ans : l'un, pour ranatomie,la physiologie & rhygiène, commençait ses leçons à 6 heures en été, à 7 heures en hiver 5 l'autre, pour la pathologie & la thérapeutique, ouvrait ses lectures à I heure. Tous deux ne se servaient dans leurs cours que du latin. Ils n'eurent longtemps, nous le savons, aucun siège fixe : ce n'est qu'en 1477 que l'Université ouvrit, rue de la Bûcherie, derrière le bâtiment annexe de l'Hôtel- Dieu, une maison dont la toiture en forme de coupole attire jusqu'à nos jours l'attention du passant. En ce temps où les paradoxes de la scolastique, les rêveries de l'astrologie & des sciences occultes faisaient loi, ces pauvres médecins prétendaient guérir l'épilepsie en prononçant le nom des Trois Rois mages, ou combattre la léthargie en attachant une truie dans le lit du malade 5 en désespoir de cause, ils finissaient par exposer leur client sur le parvis de Notre-Dame en le recommandant aux prières des âmes sensibles. Encore à la veille du XV* siècle, en 1398, la cour fit venir de Guyenne deux moines augustins qui se faisaient forts de guérir Charles VI de l'afFeftion dont il souffrit jusqu'à sa mort. « Ils distillé-

rent des eaux cju'ils firent prendre au roi avec de la poudre de perles», accompagnant leur drogue de formules magiques dont ils promettaient merveille. Dans l'opinion générale, le roi était ensorcelé. Mis au pied du mur, les deux compagnons accusèrent le barbier du roi, puis le duc d'Orléans lui-même, d'être l'auteur des maléfices. Sommés de prouver leur dire, ils avouèrent l'imposture & furent décapités en Grève.

Les médecins, on le voit, même ceux des rois, ne se prenaient pas toujours fort au sérieux, & plus d'un épisode, en mettant à nu les ressorts secrets de leur aélivité profession- •nelle, nous dévoile leur fourberie. Philippe le Bel, qui mourut après de longues souffrances, d'une maladie à laquelle les guérisseurs officiels n'avaient rien compris, comptait, parmi les médecins de son entourage, un certain Hermingaud qui «possédait l'art de deviner les maladies à la simple vue & sans tâter le pouls». Un autre, Arnauld de Villeneuve, avait une réputation peu orthodoxe & dut même fuir de Paris où on le soupçonnait de commerce avec le diable. Fort peu tracassé par ses scrupules.

il donnait à ses élèves le conseil de ne jamais témoigner ni étonnement ni hésitation: «Supposons que vous ne puissiez rien comprendre au cas de votre malade, dites-lui sans hésiter qu'il a une obstruftion du foie. Se plaint-il de la tête ou de tel autre organe, répondez toujours que c'est le foie, en ne parlant jamais que d'obstruftion, parce que les malades ne comprennent pas ce terme, & c'est ce qu'il faut. »

Nul, peut-être, ne fut plus adroit dans la pratique de l'astrologie que Jacques Coiélier, . e fameux médecin de Louis XI, qui tira de la superstition de son maître le parti que l'on sait, & lui extorqua impunément des sommes considérables, dont il bâtit l'hôtel de l'Abricotier (Abri-Coi£lier), rue Saint -André -des -Arts. Ayant un jour dressé l'horoscope du roi, il osa lui faire croire que celui-ci ne pourrait le congédier sans mourir dans les huit jours. Le roi devenu, sur la ifin de sa vie, crédule & poltron, tremblait sous le regard du fripon. «Celui-ci estoit, au dire de Philippe de Comines, si très rude que l'on ne diroit poinél à un valet les outrageuses & rudes paroles qu'il luy disoit, &

si le craignoit tant le dit seigneur qu'il ne Teust ose renvoyer d'avec luy. »

Le discrédit de tous ces médecins, aussi bien professionnels que d'occasion, finit par devenir général : Henri II crut donner satisfaction au sentiment public en décidant que, « sur les plainftes des héritiers des personnes décédées par la faulte des médecins, il en sera informé & rendu justice comme de tous aultres homicides 5 & seront tenus de gouster les excrémens de leurs patiens, & leur impartir toute aultre sollicitude 5 aultrement seront reputez avoir esté cause de leur mort & deces ».

L'épidémie de 1348 & les leçons qu'elle aurait dû laisser furent bientôt oubliées : la royauté renouvela bien ses ordonnances sur l'amélioration de la voirie 5 les médecins, de leur côté, célébraient les avantages de l'air pur & d'une eau claire, tel ce médecin de Henri II, Jérôme de Monteux : « Fault estre songneux d'altérer ^^U'air, rafFraichissant le pavé des sales & chambres à manger avec eau de puits & vinaigre meslez ensemble, ou bien avec eau de

^*) Renouveler.

rose. Je serois d'advis qu'on tapissât les parois de cuir d'Hyrlande, à cause qu'ils deschassent tous venins, de sorte qu'en Hyrlande n'habite aucune beste venimeuse à cause des diftes peaux. » Certes, il y avait dans ces préceptes une idée juste gâtée par des préjugés bizarres. Un autre médecin du même temps, m* Joseph Du Chesne, dans son Pourtrailf de la Santé ^ conseille, avec des précautions sanitaires, « les compaignies joyeuses & facétieuses». Les uns & les autres avaient également raison dans leur initiative 5 mais les Parisiens, n'en saisissant pas l'utilité, n'en tenaient aucun compte. La conséquence fut que la peste & autres épidémies restèrent à l'état permanent dans la ville, du xiv* au xvi" siècle. En 141 8 , le fléau emporta de quatre-vingt à cent mille personnes 5 l'évcque, épouvanté, s'enfuit à Saint-Maur. En 1531, nouvelle catastrophe d'une violence exceptionnelle. La théorie de la contagion régnait encore sans conteste : le mal se propage par les objets qu'a touchés un malade 5 certains tissus sont même plus aptes que d'autres à la transmission. Le Parlement se fit l'interprète de cette croyance en ordonnant que les personnes pré-

cédcmmcnt atteintes, ou celles habitant la même maison ne pourraient sortir qu'une baguette blanche à la main 5 les lépreux ne pourraient entrer en ville, ni les pauvres dans les églises pendant les offices 5 les étuves, où les gens sains se rencontraient avec les contaminés, seraient fermées 5 enfin les forgerons ne pourraient brûler de la houille {terra anglica), & cependant, depuis longtemps, les médecins en avaient proclamé l'innocuité, «pourveu que par certains moiens la fiimée soit bien dirigée & éliminée ». Ambroise Paré nous a laissé un tableau saisissant des misères qui fondaient sur le malheureux pestiféré, traqué comme une bête, arraché à son entourage & séquestré à l'écart, souvent viftime des bandits. « Les plus opulens, mesmes les magistrats & aultres s'absentent ordinairement des premiers, de sorte que la justice n'est plus administrée, & lors tout s'en va à confusion. Et adonc les meschans ameinent bien une aultre peste, car ils entrent es maisons & y pillent & desrobent à leur aise impunément, & couppcnt le plus souvent la gorge aux malades, voire aux sains mesmes.

En ceste ville de Paris se sont trouvés des gens

qui ayant faiâ entendre à leur cnncmy qu'il avoit la peste, sans avoir mal quelconque, & le jour qu'il devoir parler de son procès ou faire quelque chose où sa présence estoit requise, l'ont faiâ ravir & emporter à THostel-Dieu, quelque résistance qu'il peust fere3 & si de fortune il imploroit l'aide & miséricorde du peuple qui le voyoit, les larrons & meurtriers l'cmpeschoient & crioient encore plus fort que }

luy, afin qu'il ne feust entendu, pour cependant le faire lier & coulchier avec les pestiférés. Et quelques jours après mouroit tant de desplaisir que de l'air infeélé, sa mort auparavant vendue & achaptée a beaulx deniers contants.

Tout est clos & fermé aux villes, villages & bourgades, voire les maisons propres sont closes à leurs maistres. Plus on est recongneu des vassaulx, subgefts ou serviteurs qu'on ait, chascun tourne le dos & personne n'y oseroit aller. Et s'il y a quelqu'un meu de pitié, se veut advancer pour secourir & visiter un malade, il n'aura après parent ny amy qui le vueille fréquenter ny approcher. Qu'ainsi soit on a veu, lorsqu'on apercevoit seulement es rues les médecins, chirurgiens & barbiers.

esleus pour panser les malades, chascun couroit après eubc à coups de pierres pour les tuer comme chiens enragés, disant qu'il falloir qu'ils n'allassent que de nuiél, de peur d'infe6ler les sains. y>

Ces maladies se renouvelèrent près de vingt fois dans le courant du xvi" siècle. En 1545, le médecin Franc. Chappuys jugea à propos d'intervenir dans la mesure de sa science & prit sa meilleure plume pour rédiger un Sommaire de certains ^ vrays remèdes contre la pefte. Sa cure commençait par la pose d'une ventouse. Quand elle aura cessé de tirer, dit le doéleur à son patient, «prens des petits pôuletz ou colombes, entiers & vife, & leur plume le c. . . lequel appliqueras dessus la playe, leur serrant le bec souventes fois, afin que par le c. . . ils puissent mieulx attirer le venin, & d'iceulx te sers tant qu'ils meurent dessus ».

Ces médecins n'étaient pas encore bien nombreux : pas plus de soixante-douze en 1550 & quatre-vingt-un six ans après. Vu le secours qu'on avait à attendre d'eux, peut-être était-ce tout bénéfice pour leurs malades. Du reste ils n'approchaient ces derniers qu'avec

une réelle appréhension, préoccupés avant tout, semble-t-il, d'assurer leur propre conservation. Un médecin de Louis XIII, Charles Delorme, imagina pour ses confrères & lui, en temps d'épidémie, un costume spécial :

sur ses vêtements il portait une chemise imprégnée de sucs & de poudre mélangés 5 pardessus, un manteau de maroquin « que le mauvais air pénètre très difficilement » 3 ils prenaient en bouche une gousse d'ail, dans le nez de la rue, de l'encens dans les oreilles, des besicles sur les yeux &, montés sur leur mule, ils allaient en cet équipage faire leur tournée de visites.

En 1578, nouvelle épidémie qui semble avoir été la cholérine. Les médecins se réunirent pour en délibérer. « Le tout bien dispute, rapporte malicieusement un contemporain.

Cl. Haton, n'en peurent que dire sinon que c'estoit une maladie que Dieu envoyoit aux humains en pugnition. Toutesfois il feut résolu à la diéle assemblée qu'on experimenteroit par la saignée ç^ les purgatifs l Ceulx qui feurent les mieulx secourus & medicinés moururent en plus grant peine que ceulx les pauvres qui

n'avoicnt moien de se médiciner que d'eulxmcsmes. »

La syphilis ou « grosse verolle » , observée à Paris des la fin du xv* siècle, passait, elle aussi, pour contagieuse. Que fit-on ? On décida d'expulser de la ville tous les avariés étrangers, en isolant avec soin les Parisiens soit à domicile, soit dans un établissement ouvert ad hoc. Cette mesure ne s'imposa pas sans difficulté : nombre de malades cherchèrent à éluder ces prohibitions, ou à se faire admettre à THôtel-Dieu où ils étaient mêlés aux autres patients, si bien qu'on finit par menacer tous ces contrevenants « d'estre jetés à la rivière ».

Certain opuscule, remontant aux premières années du xvi* siècle, du médecin viennois Barth. Steber, nous renseigne sur le traitement appliqué aux syphilitiques de ce temps. Une figure sur bois représente un homme & sa femme : un médecin, debout, au chevet de la femme alitée, tient à la main un flacon d'urine dont il examine gravement le contenu au jour, y cherchant des indices sur la nature du mal. De l'autre côté du lit, un chirurgien, muni d'un rasoir, est agenouillé aux pieds de l'homme

& s'applique à racler quelques-unes des pustules dont le malheureux est couvert, ainsi que sa femme, de la tête aux pieds.

Vers 1275 , Paris ne possédait encore que sept à huit médecins 5 un siècle après ils étaient déjà au nombre de trente-deux. Mais à côté d'eux une quarantaine de mires & mirgeps plus ou moins interlopes exerçaient la médecine sans avoir passé par la Faculté : ils n'en étaient pas moins très courus, souvent de préférence aux médecins gradués, non seulement par le bas peuple & la petite bourgeoisie, mais, à l'occasion, par des gens de la plus haute condition ^^\ Les chroniqueurs citent l'un d'eux, Lorenz, demeurant « rue aux Provoires », qui se faisait un revenu annuel de 50 livres ^^^. Les médecins réguliers étaient fort honorés & entourés de la confiance générale. «Lorsqu'ils s'en vont par les rues dans leurs riches habits & coiffés du bonnet doéloral, écrit, vers 1323, Jean de Jaudun, ceux qui recourent à leur art n'ont pas de peine à les reconnaître. Oh ! qu'il faut être

^'î C'est ainsi qu'en 1319 Therbière Perronnelle fut appelée k Conflans pour traiter la comtesse Mahaut d'Artois. ^*^ Environ 12,000 francs de notre monnaie.

reconnaissant à ces bons médecins qui observent les règles d'une savante physique & d'une longue expérience. » Nous savons déjà ce que valaient science & expérience.

Au-dessous d'eux une foule de charlatans se mêlaient, âprement combattus par la Faculté, de donner des soins & des conseils au menu peuple qui, plus rapproché d'eux par la condition sociale, leur accordait volontiers sa confiance. Dans les carrefours, sur les places, ils attiraient la foule autour de leurs tréteaux, vantant bruyamment les vertus de leurs drogues. Rutebeuf , le grand satirique du xm" siècle, nous a conservé un joli spécimen de boniment du moyen âge qui annonce, quatre siècles à l'avance, Tabarin & les parades du Pont-Neuf :

Seigneurs qui ci efk venu.

Petit (Ù*grant, jone d^ chenu.

Il vos elt trop bien avenu; Sachie^Je voir.

Je ne vos vuelpas desovoir.

Bien le porrei^ aparsouvoir,

Ain^ que m'en voi^.

Afièi^ vos, ne faites noise; Si escouteif^, cil ne vos poi^.

Je sui uns mires.

Si ai eUei en mains empires :

Dou Caires m'a tenu li sires Plus d'un efki.

Si m'en reping par la Morée, Où j'ai fait moult grant demorée.

Et par Saleme,

Par Burienne Q^par By terne.

En PuiUe, en Calahre, Palerne Ai herbes prises

J^ui de gran^ vertu^ sunt emprises :

Sus quelque mal quel soient mises U maux s'enfuit,

«Ces herbes, ajoute-t-il, vos ne les mangerez pas, car il n'a si fort buef en cest pais, ne si fort destrier que c'il en avoir groz corne un pois sor la langue, qu'il ne morust de maie mort, tant sont forts & ameiresj & ce qui est ameir à la bouche si est boen au cueur. Vos les metreiz trois jors dormir en boen vin blanc 5 se vos n'aveiz blanc, si preneiz vermeil 5 se vos n'aveiz vermeil, preneiz de la belle yaue clerej

car teiz a un puis devant son huix qui n'a pas un toncl de vin en son celier. » On en prendra pendant treize jours & , par la Passion du Christ , «vous serçiz gariz de diverses maladies & de divers mahains (malaises), de toutes fièvres, de toutes goûtes, de Tenfleure dou cors, de la vainne dou c. . . , c'ele vos débat. Car se mes pcre & ma mère estoient ou péril de la mort, & ils me demandoient la meilleure herbe que je lor peusse doneir, je lor donroie ceste».

Une pareille médication était-elle bien plus étrange que celle des médecins universitaires? L'exposé de cette dernière, on peut l'avancer hardiment, constitue un des plus curieux chapitres dans l'histoire de la sottise humaine : pendant bien des siècles le corps médical s'obstina à user de toutes les substances que mettait à portée de sa main la nature, sans avoir l'idée de recourir à l'observation ni même au simple bon sens : minéraux, végétaux, animaux, l'homme même, tout lui était bon, & surtout les éléments qui semblaient les moins désignés pour cet usage. La pharmacopée de J. de Renou, médecin de Henri IV, nous apprend qu'encore au xvii* siècle «on se

sert de plusieurs animaux entiers, comme des cantharides, cloportes, vermisseaux, lézards, fourmis, vipères, scorpions, grenouilles, escrevisses, sangsues. Quant à leurs parties, nos médecins tiennent qu'elles sont douées de plusieurs & admirables vertus ))j c'est aussi l'opinion de M. Charas, membre de l'Académie des sciences à la fin du siècle. «Outre les préparations qu'on peut faire du crâne de l'homme & de ses autres os, de son sang, de sa chair, de sa «mumie» ou corps desséché, on peut aussi préparer ses ongles, ses cheveux, son urine & ses excréments. » Au début on ne fouillait que les anciennes tombes d'Egypte dont les momies produisaient «certaine liqueur odorante & de consistance de miel» qui faisait merveille. Puis on se contenta des ressources qu'on avait sous la main, des cadavres de pauvres diables «morts de ladrerie ou de peste, pour en tirer la pourriture cadavéreuse qui en distille». Le même Charas recommandait la tcte de vipère grillée contre les morsures du reptile, «la raison & l'expérience l'ont confirmé» 5 la tête de vipère portée au cou contre l'esquinancie, la graisse de vipère contre la goutte, la peau de vipère

contre les accouchements difficiles. L'eau distillée de fiente d'homme roux, desséchée sous le nom de dpetfe occidentale, guérissait Térysipcle & les fistules. L'extrait «d'urine de jeunes gens qui boivent du vin» remédiait à l'apoplexie, à l'épilepsie, aux convulsions & aux vapeurs. Au point culminant de cette période si brillante que fut le règne de Louis XIV, la spirituelle Sévigné s'en montrait enchantée. «Pour mes vapeurs, écrivait-elle en juin 1685, je pris huit gouttes d'essence d'urine, & contre son ordinaire elle m'empêcha de dormir^ mais j'ai esté bien aise de reprendre de l'estime pour elle 5 je n'en ai pas eu besoin depuis.»

L'éminent chimiste du xviii* siècle, Lémery, approuve tout. «Le lait de femme est peâoral & souverain contre la phthisie. L'urine de l'homme nouvellement rendue purge, elle est bonne contre les vapeurs hystériques, la goutte, les dartres 5 on en prend deux ou trois verres à jeun le matin. L'excrément humain est digestif, résolutif, adoucissant, guérit les anthrax, l'esquinancie, la fièvre intermittente.»

Faut-il rappeler encore l'éleftuaire de chasteté «pour réprimer les trop grandes ardeurs

de Vénus ))j rélcftuairc de puissance, qui fortifie les nerfs, recrée le cerveau, le cœur & l'estomac 5 Thuile de petits chiens, qui guérit la sciatique & la paralysie 5 l'huile d'araignées, souveraine contre la fièvre & la petite vérole 3 /'eau de mille fleurs j urine fraîche de vache, contre la goutte & les vapeurs 5 les cataplasmes de crottes de chiens & l'onguent de chat^^L? Et Ambroise Paré, pourtant l'une des fortes têtes de l'ancienne science française.

Tout sage quil elhit, diêl des choses pareilles :

«A bon droiâ les anciens ont dift tous les médicaments estrepris des plantes, delà terre, de l'eau, des bestes, parties <Sc excrémens d'icelles. Car aulcunes fois on use d'un regnard, d'un petit chien , hérisson , grenouille , limaçon , cancre & aultres sortes de bestes. »

^^) Le chat jouissait^ aux siècles passés^ d'une assez médiocre réputation dont il faudrait peut-être chercher l'explication dans les vieilles légendes du folk-lore indoeuropéen & les particularités de caraâère qu'elles lui attribuent. Pour m* Paré, la chose n'est pas douteuse : le chat est un animal venimeux, dont l'haleine &le regard même empoisonnent. Montaigne rapporte dans ses EfiaU l'aventure d'une femme k qui l'on avait fait croire qu'elle avait mangé du chat : elle en mourut de saisissement.

Contre la rage, la ressource classique consistait dans l'envoi du malade à la mer. Ur veneur, attaché à la personne du petit Dauphin, plus tard Louis XIII, ayant été mordu, le petit prince supplia la reine d'y envoyer le blesse, ce qui fut fait. Gui Patin approuve le remède pouvu qu'il soit appliqué dans un délai de neuf jours, autrement mieux vaut tuer le patient tout de suite. « Quand il n'est plus temps, il fault les estouffer dans leur lift à force de couvertures, ou bien on leur faiâ avaler une pilule d'opium tout pur, afin qu'il n'en soit plus parlé. »

Les pierres précieuses ont également joui, jusqu'au xvuf siècle, d'une grande réputation en matière curative 5 chacune avait sa spécialité, on ne savait pas toujours au juste laquelle, mais elle en avait une, c'était certain. Tantôt on l'absorbait en poudre, tantôt on la portait au cou ou bien on l'appliquait sur la partie malade. J. Corbichon, un savant du xiv® siècle au service de Charles V, déclare que l'améthyste guérit l'ivresse ^*^j le jaspe en poudre

Î'J Tradition de Tantiquité.

«restrainft la fleur des dames & les émorroïdes))j rémeraude «restrainft les jolis mouvemens de luxure & estanche le sang». Renou, ce médecin de Henri IV déjà cité plus haut, déclare aussi qu'elle préserve du mal caduc, fortifie la mémoire & résiste aux efibrts de la concupiscence charnelle. «Car on recite qu'un roy de Hongrie estant aux prinses amoureuses avec sa femme, sentist qu'une belle esmeraude qu'il portoit en son doigt se rompist durant leur confliét, tant cette pierre aime la chasteté. Les perles aussi sont grandement cordiales & propres à resjouyr le cœur. Voilà pourquoy les alchimistes font une certaine liqueur qu'ils appellent liqueur de perles, avec laquelle ils promettent merveille pour la guerison de plusieurs maladies, encores que le plus souvent tout leur fait ne soit que fumée & charlatanerie. »

L'or potable, ce grand élixir de santé, encore à la fin du xvi' siècle, tenait le premier rang dans la thérapeutique de nos praticiens, presque au même degré que les ferrugineux modernes.

Les malheureux atteints de Ta lèpre, les gens épuisés mâchaient des feuilles d'or, avalaient un breuvage dans lequel entrait une dissolu-

tion du précieux métal. En 1655 , Tannée même de Tintrigue amoureuse avec Olympe Mancini , le médecin Vallot fit prendre au jeune roi des tablettes dans lesquelles entraient de l'or &. des perles. A ce moment déjà la vogue commence à en baisser, bien que Sganarelle, dans Le Médecin malgré lui, prescrive à son client d'occasion « un fromage où il entre de l'or, du corail, des perles & quantité d'autres choses précieuses».

Cet assortiment de drogues variées, les pauvres morticoles ne le distribuaient pas suivant leur appréciation personnelle, mais cherchaient dans l'observation du ciel leurs inspirations. Depuis les premiers siècles du moyen âge, les astrologues étudiaient avec persévérance l'influence directe des astres & des signes du zodiaque sur les organes du corps. Ainsi le soleil influençait, le cerveau, le cœur, les cuisses & l'œil droit j Mercure, la langue, les mains & les jambesj la lune, l'estomac & les poumons.

Les signes du zodiaque, eux aussi, agissaient direélement sur chacun de nos organes, de même que les comètes suivant leurs conjonctions avec Tune ou l'autre planète j le grand

secret de Tart médical était de déterminer ces positions & d'y conformer son traitement.

Le médecin appelé à soigner un malade commençait par examiner Tetat du ciel^ si sa victime était atteinte de la poitrine au moment où la lune se trouvait dans le signe du Cancer, il attendait que cette conjonftion fût passée. Lors de la peste de 1348, la Faculté déclara officiellement que, cette année-là, il y avait eu conjonélion de trois planètes dans le signe du Verseau : d'après Aristote, cela suffisait pour entraîner la dépopulation d'un État. Cette opinion, à la rigueur, était attribuable à l'ignorance du moyen âge 5 mais en ij8o encore, à la fin de ce siècle illuminé par l'éclat de la Renaissance, le même corps persiste dans ses vues. «Quand il apparaît des éclipses ou comètes, quand Saturne & Mars conviennent ensemble au signe de la Vierge, non seulement ils changent l'air de sa qualité naturelle, mais aussi le contaminent par une certaine maligne influence estrange & diverse.» {^)

L'auxiliaire naturel du médecin était l'apothicaire. Dès le XIII* siècle, il vendait des mé-

dicamcfits & des herbes, des cpices de tout genre, de la cire & des cierges, du sucre ^^^ & du réglisse , puis Tellcbore qui facilite la digestion } n'oublions pas de rappeler la theriaquej eleftuaire compose de plus de soixante ingrédients divers, pilule de vipère, rognon de cas-

^'^ De tout temps, cette corporation avait ét^ exclusivement préposée a la vente du sucre. Presque inconnue dans l'antiquité, cette denrée entrait, dès le temps de saint Louis, dans la préparation de bien des médicaments. Si aux xm* & xiv* siècles le

Sucre blanc pour les tartelettes

était, au dire d'Eust. Deschamps, déjk très apprécié des femmes & des enfants, la farce de Pathelin, d'autre part, nous confirme l'usage qu'en fusaient les apothicaires :

User vous fault de sucre fin

Pour faire en aller tout ce flume (rhume, catarrhe) .

Primitivement tiré d'Orient par Alexandrie, acclimaté des le XV* siècle en Espagne & en Sicile, & au xvn* siècle en Provence, il était toujours une denrée rare & précieuse. «Apothicaire sans sucre» était le diâon populaire désignant une personne privée d'un élément essentiel k son aâivité. L'Hôtel-Dieu usait bien de sucre pour ses malades, mais l'emploi en était sévèrement contrôlé. «La quantité de sucre que le médecin aura affirmé sera passée par chacun mois a la dame de l'apoticairerie, laquelle jurera qu'elle n'aura emploie lediél sucre qu'en la confection des médecines.»

tôr, opoponax, bitume de Judée, myrrhe, encens, térébenthine, &c., & le hê^ard, concrétion calcaire qu'on trouvait dans Testomac des boucs d'Orient : tous deux passaient pour d'infaillibles antidotes contre la plupart des poisons. Or il arriva que, passant un jour à Clermont-Ferrand, Charles IX rencontra un seigneur arrivé d'Espagne, qui lui présenta un bézoard «qu'il affirmoit estre bon contre tous venins & l'estimoit grandement». Paré, qui était présent, eut la clairvoyance, bien que simple chirurgien, d'en nier l'efficacité. Dans ce doute, le roi, résolu à trancher la difficulté, se fit amener un pauvre diable, cuisinier condamné à la potence pour le vol de deux plats d'argent, & lui offi*it sa grâce s'il voulait se prêter à l'expérience. Le malheureux accepta tout ce qu'on voulut, & avala d'abord un poison très aftif, puis le bézoard. Presque aussitôt il se prit à vomir, «à aller à la selle avec grandes espreintes, disant qu'il avait le feu au corps, demandant de l'eau à boire» 5 rampant sur ses genoux comme une bête, la langue pendante, avec des sueurs froides & d'inutiles efforts pour vomir, il «jettoit le sang par les

oreilles, le nc2, la bouche & les sièges». En dépit des efForts du chirurgien pour le soulager par l'absorption d'huile, il expira après de cruelles souffrances. Le bézoard était jugé : on le jeu au feu.

A l'origine, apothicaire & épicier se confondaient dans une corporation unique. Plusieurs montraient une singuhère ignorance, d'autres un déplorable penchant à tromper le public.

Le prédicateur populaire Maillard, dont les sermons, d'une éloquence un peu rude, contiennent unt de détails curieux sur la vie privée à la fin du xv* siècle, leur dit leur feit : « Les apothicaires mettent leurs drogues dans leur cave, afin que l'humidité les alourdisse j ils vendent du gingembre pour de la cannelle, & mettent de l'huile dans le crocus pour lui donner de la couleur & du poids. » Et il conclut par ces mots : «De trois choses Dieu nous garde : 4cs çi^ cetera des notaires, des quiproquo d'apothicaires, & àtboucon (poison) de Lombard Friscaire. » Cette opinion était sans doute celle de beaucoup d'autres 5 Charles VIII s'en occupa en soumettant la profession d'apothicaire à des conditions rigoureuses & à un

contrôle sérieux de la Faculté : aussi toutes les querelles de cette dernière entre partisans des anciennes & des nouvelles méthodes eurentelles naturellement leur contre-coup chez les apothicaires. Sous prétexte qu'on pouvait introduire des aliments dans l'estomac par le fondement, elle imagina de faire débattre cette thèse : L^ clyîfère rompt-il le jeûne? Anssiibt grand émoi au camp des apothicaires, administrateurs officiels de ce clystère : en cas d'affirmative, c'était le chômage de l'instrument durant tout le carême. Par bonheur pour eux, l'anatomiste Bauhin vint démontrer aux médecins que les aliments ne pouvaient pénétrer au delà de la valvule iléo-cœcale, surnommée dès lors la barrière des apothicaires,

La fraude, en dépit du contrôle, continua à sévir comme par le passé : «Pharmacopoles nous abusent, écrivait au xvi* siècle le médecin Champierj ilz nous vendent les os de cheval au lieu de os corde cervi, & en trouverez plus à vendre que n'a de cerfs en toute la France, Italie & Espaigne. » Dans les Caquets de l'accouchée, une femme qui avait habité longtemps la maison d'un apothicaire assure qu'elle

ne Ta jamais «vcu employer que les herbes que Ton racle souvent dans nos jardins». Et L'EiStoile rapporte l'aventure d'un apothicaire qui , sur son lit de mort, se confessa « de ce qu'il n'estoit poinâ entre de bonne rheubarbe en sa boutique il y avoit plus de trente ans».

Il nous semble les voir analyser, peser, piler leurs drogues, ces obscurs débitants de remèdes, en pourpoint noir ou brun, haut-de-chausse &bas de laine, large col & calotte noire. Leur allure trahit au premier coup d'œil leur profession. Qu^elles sont laides & sombres, sans air ni lumière, encore au xvi* siècle, ces officines des premiers apothicaires où ils conspirent en toute sécurité contre la longévité de leurs contemporains ! La porte d'entrée ogivale est abritée d'un auvent. A l'intérieur, pas d'autre ornement que des bahuts de chêne portant des balances, de gros mortiers de fer reposant sur des socles de bois, avec de lourdes amphores de terre cuite, & les silènes, «boetes & coffrets embélys de toutes sortes de peintures récréatives comme peuvent estre cerfs volants, viédazes^^^

*^^ C'est le mot latin veretrum.

empennés, centaures à cul pelé, oisons bridez, cannes bastées & aultres semblables ^^^, entre lesquelles on a accoustumé de laisser un petit vuide quarré pour y escrire en lettrcis d'or ou d'azur le nom de la drogue». Au xvn* siècle, les locaux deviennent plus clairs, plus spacieux, & les silènes font place à des tiroirs qui contiennent, dans un rapprochement pittoresque, le long des parois , juleps , violats , rosats , racines , condits d'angélique & de coings, parfums étiquetés, &, souvenir typique des mystérieux laboratoires du moyen âge, des salamandres & autres animaux empaillés.

Simples marchands «dont l'office se termine à la préparation des remèdes», ils étaient regardés de haut par les médecins dont ils prcuient serment d'exécuter striftement Içs ordonnances. Beaucoup, cependant, les modifiaient à leur gré, ou même délivraient des remèdes sans ordonnance j mais c'était à leurs risques & périls. Une ordonnance de Henri IV renouvela cette prescription, menaçant les délinquants de

^*î Figures grotesques au goût du temps, par lesquelles on cherchait apparemment a distraire & rasséréner l'acheteur anxieux k la pensée de la drogue qu'il allait absorber.

la perte d'une oreille. L'étrange assortiment de produits qu'ils tenaient dans leurs officines I Des anneaux constelles, de la corne de licorne ^'^ & de rhinocéros, des dents de loup 5 en outre, ils en febriquaient de leur propre invention, & cela va sans dire, à très haut prix. Tous les écrits du temps sont unanimes sur les friponneries des apothicaires, & Argan a bien raison de les relever en lisant les parties fort civiles de M. Fleurant. Le médecin Houlten exprimait l'opinion générale en définissant l'apothicaire «animal fourbissimum, faciens bene partes & lucrans mirabiliter».

Les deux professeurs que comptait, à l'origine, la Faculté furent renforcés, au xvn* siècle, de deux chaires nouvelles pour la chirurgie & la botanique. Les cours s'ouvraient en novembre, coupés par cent dix-sept jours de congé aux grandes vacances qui allaient du 28 juin au 13 septembre, & aux grandes fêtes ecclésias-

^^^ Animal légendaire du moyen âge, armé d'une corne unique au milieu du front. Tout le monde en parlait mystérieusement sans l'avoir jamais vu, lui attribuant certaines vertus surnaturelles.

tiques, sans parler des dimanches. Lres leçons commençaient de bonne heure, à 5 heures en été, à 6 heures en hiver 5 un bacheher, en robe & en toque, prenait place dans une petite chaire pour faire un cours d'une heure, lisant les passages d'Hippocrate & autres auteurs approuvés 5 plus tard venaient les cours des professeurs sur les autres matières d'enseignement. Les étudiants, tenus à une grande exaftitude, prenaient des notes sur un cahier. Les examens pour le baccalauréat s'ouvraient tous les deux ans. Le candidat présentait une supplique latine pour être admis à subir l'examen, qui durait une semaine entière. Chacun des nouveaux admis était invité à disserter sur une question médicale 5 puis le bedeau de la Faculté lui lisait la formule du serment à prêter ; à chaque article, il répétait : « Juro ».

Qui ne se rappelle ici la célèbre parodie du Malade ima^naire, dans laquelle le bachelier d'occasion reproduit, presque trait pour trait, la formule officielle de serment du récipiendaire.'^ Ce que l'on connaît moins, c'est l'origine de l'impérissable bouffonnerie, conçue chez M'"* de La Sablière après un de ces joyeux

soupers où se donnaient rendez-vous les beaux esprits du temps : Boileau, La Fontaine, & Ninon & Molière 5 c*est dans ce cercle que la cérémonie fut créée d'un trait. Molière fournit le canevas, & chacun y ajouta un mot. Il est permis de présumer que deux ou trois médecins quelque peu sceptiques, de l'entourage de Molière, étaient présents : Mauvillain, Bernier ou Liévin 5 certains termes du métier, quelques détails intimes révèlent, par une connaissance approfondie de la maison & de ses traditions, l'intervention d'une main experte.

La scène originale ainsi composée fut beaucoup plus longue que celle que nous connaissons 5 Molière, en homme de goût, en retrancha pour les besoins de la scène mainte longueur, même des scènes fort piquantes :

après que les sept premiers doéleurs ont formulé leur interrogatoire, le huitième ouvre le sien par une question sur le traitement à suivre dans le cas d'une jeune fille chlorotique. Le savant bachelier propose imperturbablement une médication inattendue : «In nomine Hippocratis, benediélam cum bono garçone conjunélionem imperare. » Est-ce la présence de

Ninon qui inspira ce régime extra-universitaire ?

Une fois reçu, le bachelier se préparait pendant deux ans à l'examen de licencié. Son temps désormais était fort rempli par ses conférences aux débutants, ses disputations avec ses collègues, les visites en ville avec un doâeur qui l'initiait à la pratique de son art, & les consultations à THôtel-Dieu. En même temps les soutenances de thèses se succédaient : c'est à ce moment que l'école éuit curieuse à voir, surtout lorsque la thèse portait sur une question passionnant les esprits. Le candidat répondait d'abord aux arguments des autres bacheliers.

A leur tour les dofteurs l'attaquaient j enfin la mêlée devenait générale, &. tout le monde s'y jetait. Les dofteurs gesticulaient, au milieu du vacarme les conceâo, diftinguo, ncff volaient comme grêle à travers la salle, & le voisinage, très rassuré, se bornait à dire : Ce sont nos doéleurs qui se disputent. Le doyen dans sa chaire veillait à ce que tout se passât dans les règles : au moment voulu il fermait les débats, on passait au vote, & le candidat était déclaré sufficiens ou incapax.

Quelques-unes de ces thèses discutèrent des questions passablement étranges :

En 1643, s'enivrer une fois par mois est-il salutaire ?

En 164&9 les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les autres ?

En 1669, la femme est-elle plus lascive que l'homme ?

Le célèbre Gui Patin, en 1624, avait choisi pour sujet de thèse cette question au moins inattendue : La femme peut-elle se changer en homme ? La réponse fut négative.

D'autres témoignent de préoccupations plus positives & reflètent les goûts gastronomiques de nos vieux do£leurs qui, hors de l'école &des querelles professionnelles, pouvaient être de charmants compagnons & fort goûtés dans le monde. Les anciennes listes d'argumentations mentionnent, sous prétexte d'hygiène, les sujets suivants :

Faut-il servir la laitue au premier service, les pommes au second ?

Est-il bon de manger des noix après le poisson, du fromage après la viande.'^

Encore en 1787, Corvisart, l'un des derniers

représentants de l'ancienne Faculté, argumenta sur ce sujet : Faut-il boire du vin avec les huîtres ?

Un dernier trait complétera le tableau de la vieille procédure des examens. Molière Ta indiqué d'un mot qui clôt l'exorde du président ;

Salm, honos (é^ argentum

Atque bonum appctitum.

La réalité ne démentait pas un si engageant programme : le côté culinaire & gastronomique tient une place notable dans la physionomie de l'ancienne Faculté. Il s'était déjà bien atténué au temps de Molière. La génération contemporaine de Rabelais ne cessait de banqueter : après chaque examen, après chaque thèse, aux redditions de compte, à l'éleftion du doyen, à la Saint-Luc. Guy Patin raconte, avec complaisance le dîner qu'il oiFrit à ses confrères pour son éleâion. «Hier je fis mon festin à cause de mon décanat. Trente-six de mes collègues firent grande chère : je ne vis jamais tant rire & tant boire pour des gens sérieux, & même de nos anciens j c'était du

meilleur vin vieux de Bourgogne que j'avais destine pour ce festin. Je les traitai dans ma chambre, où par-dessus la tapisserie se voyaient curieusement les portraits d'Érasme, des deux Scaliger, de Casaubon, Muret, Montaigne, Charon , Grotius , Heinsius , Saumaise , Fermel , de Thou, & notre bon ami G. Naudc. Il y avait encore trois autres portraits d'excellents hommes, de feu M. de Sales, cvcque de Genève 5 M. révêque de Belley, mon bon amij Justus Lipsius, & enfin Franc. Rabelais, duquel autrefois on m'a voulu donner vingt pistoles. Que dites-vous de cet assemblage.'^ Mes invites n'ctaient-ils pas en bonne compagnie.'^»

Restait encore la consécration épiscopale conférée par le chancelier de Notre-Dame, dernier souvenir de l'origine ecclésiastique de l'Université. Après un échange de harangues latines à l'archevêché, on se rendait en procession à la cathédrale, & les nouveaux gradués juraient au pied de l'autel de saint Denis de défendre la religion catholique ((usque ad efFusionem sanguinis», jusqu'au sang. Quelques semaines plus tard le jeune médecin conque-

rait, au prix d'un nouvel a£lc, le titre de mattreréffntOM doiteur : une dernière dissertation, un drenier serment de fidélité à la Faculté, aima mater, & il recevait du président, avec l'accolade, le bonnet de doéleur, puis rendait grâces à tout le monde, à Dieu, à la Faculté, à ses parents & amis, aux assistants. C'en était fait : e nouveau médecin avait atteint le terme d'un enseignement fort médiocre, certes, mais qui ne laissait pas, tout compte fait, de lui coûter assez cher. Avec les droits d'inscription, les frais de thèses & les diverses gratifications, les frais d'études médicales atteignaient un total d'environ 830 livres, considérable pour le temps.

En dehors de leurs études théoriques, les jeunes médecins se préparaient à l'exercice professionnel par les consultations gratuites à la Faculté, par la clinique de l'Hôtcl-Dieu, & par le traitement de la clientèle à la suite d'un doâeur.

Les consultations gratuites n'attiraient guère les malades pauvres qui, alors comme en tout temps, préféraient les démarches irrégulières : ils couraient aux charlatans de carrefours, ou allaient consulter les apothicaires dans leurs

sombres réduits & les médecins clandestins, même les sorciers. «Hélas! s'écrie le médecinpoète Courval-Sonnet ^^\ combien voit-on fourmiller d'empiriques & charlatans en nostre France! Combien y a-t-il de religieuses, combien de femmes qui font mestier ordinaire de garderies malades j combien de vieilles édentées ridées, bavardes, bigottes, porte-chandelles, porte-cappes, se meslent effrontément de la médecine, conjurent lesfiebvres, exorcisent les chancres & hémorroïdes, charment la tigne, soufflent le feu volage, remettent la poiélrine, ôc mille aultres resveries & superstitions capables de faire rire le plus grand mysantrope & cynique refroigné de ces vieils philosophes 5 combien de femmes impudiques & desbauchées, combien de regratieres & maguignonnes d'amour, coratieres de lubricités, darioliettcs, chauffecires, lesquelles, après avoir consommé le printemps de leur aage ôc la chaleur de leur esté a faire des pèlerinages en Cypre, pour offrir des sacrifices à la Paphienne, dont les

^*^ Dans sa Satire contre les charlatans ei^* médecins empiriques (1610).

cérémonies ne sont aultrcs qu'embrassades amoureuses & copulations voluptueuses, ne sachant puis après de quel mestier se mesler durant l'hyver de leur vieillesse, cherchent enfin leur dernier recours à Texercice de la médecine, & se meslent a toutes fins de visiter les malades, prescrire remèdes, ordonner purgations, préparer breuvages, potions eleftuaires & compositions violentes aux femmes & filles qu'eux-mesmes auront peut-estre desbauchces & mises au mestier pour les faire avorter & avaler ^^J leur fruift avant terme pour couvrir par cette ruse diabolique leur tripotage amoureux & impudicité desrcglée. Ils se servent d'ordinaire d'un grand nombre d'onguens, huiles, eaux distillées, cataplasmes, compositions, embrocations, baings & fomentations pour maintenir leurs chalendes en leur beau teinél, amoindrir le sein, dérider le ventre, rebondir le monticulm veneris, estrecir^^^ quilboquet ou l'enfer d'Ali bec, restraindre les nymphes, raffermir les aislerons ou caruncules par

^*^ Étymologiqucment : faire tomher, latfier descendre, (5) Rétrécir.

trop relaschccs, & bref les remcélrc en leur premier pucelage

pendant leur cas aufy petit S^uil efhit la première nuiStj

se persuadant, tant elles sont présomptueuses & esgarées de leur sens, qu*il n'y a médecin au monde plus doâe & expérimenté qu'elles. »

L'enseignement clinique de THôtcl-Dieu était encore une école d'application pratique, & peut-être la meilleure. Fondé au vu* siècle par l'évêque Saint-Landri, & rebâti au xif siècle sous son vocable moderne, le vieil hôpital était resté sous l'administration du chapitre & desservi par des religieux de l'ordre de Saint- Augustin.

Jusqu'au milieu du xv* siècle, & grâce au dévouement de son personnel, la maison resta à la hauteur de sa tâche^ rendant de réels services à la population parisienne. Mais que le, régime était austère, d'une austérité qui nous fait sourire aujourd'hui ! «A la Maison- Dieu, portait le règlement intérieur, aulcun malade n'est reçeu si ne se confesse à l'entrée. » Alors seulement le pauvre diable était admis

à se coucher 5 & comme le nombre des places était fort insuffisant, on casait jusqu'à trois malades dans chaque lit. Pour eux pas d'indigestion à redouter j ils faisaient journellement deux repas, à ii heures & 6 heures j mais en dehors du carême, le maigre était encore de règle trois fois par semaine, soit cent quarante fois par an. Le reste du temps, la nourriture était de qualité médiocre & insuffisante, «guère plus que la ration d'un enfant de chœur».

Le service médical était assuré par des docteurs assistés de comparions internes logés dans la maison, & è! externes. Ce service, nous devons le reconnaître, n'était pas mal conçu, eu égard à l'époque, & ces jeunes gens puisaient à l'Hôtel-Dieu des connaissances sérieuses. Ambroise Paré, qui passa six ans dans la maison comme compagnon chirurgien, reconnut plus urd avec éloge cet enseignement. Mais le service très absorbant auquel ils étaient astreints, la minutie des exercices religieux qui obligeaient tout le monde, n'étaient compensés par aucune distraétion, & les tentatives iàites à plusieurs reprises pour obtenir un peu plus de liberté de mouvements n'eurent aucun succès. En juin

1690, les compagnons se rendirent en corps au Bureau de direftion «pour faire leur remonstrance, afBn d'estre dispensez de rentrer à neuf heures du soir, particulièrement dans ceste saison de Teste, sous prétexte qu'ils avoient besoing de prendre le bon air pour dissiper le mauvais qu'ils respirent au pansement des malades, & aussy qu'ils n'avoient que le soir pour faire leurs affaires». Un refus comminatoire ne se fît pas attendre. Tant de rigueur avait-elle pour but de sauvegarder l'innocence de cette jeunesse.'^ Il semble bien alors qu'elle chercha des compensations au dedans.

Déjà en 1662, le Bureau décide de faire coucher dans un local à part «les filles malades, de l'âge de douze ans & au-dessus, quand on aura crainte que pour leur beauté ou autrement on les vienne desbaucher, & pour cest effcft la diéle salle sera tenue ouverte le moins qu'on pourra».

Depuis le milieu du xv* siècle, l'Hôtel- Dieu était un peu en décadence 5 l'indiscipline & des conflits d'attributions entravaient le service, enfin, la place faisait défaut. Les plaintes éclatent au xvii* siècle & ne cessent de deve-

nir plus vivesj en 1740, «jamais les malades n'avoient este plus mal soignés par les médecins» qui négligeaient leurs visites, tandis que les compagnons se livraient à des incarudes qui aggravaient le mal. Trois d'entre eux «ayant introduit des filles dans la chambre de garde, y ont passé toute la nuiét avec elles, s'y sont enivrés & ont commis toute sorte d'excès 5 au lieu de coucher dans l'Hôtel-Dieu, comme ils y sont obligés, ils se font remplacer dans la chambre de garde par des externes qui sont hors d'état de donner aux malades les secours nécessaires». En 1777, Joseph II, de passage à Paris, visita l'hôpital & ce qu'il y vit l'indignas il courut à Versailles en faire part au roi qui ordonna une enquête. A ce moment, peu d'années avant la Révolution, six personnes étaient encore couchées dans le même lit, ayant trois par trois les pieds à la hauteur du visage de leur voisin. Il est aisé d'imaginer les souffrances des malheureux entassés, au nombre de 2,500, sur un espace calculé pour la moitié de ce chiffre, & l'infeftion qui en résultait. Au reste les hôpitaux, jusqu'à cette époque, n'étaient pas chauffés, & celui de la

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Charité, le mieux tenu au xvm" siècle, ne fut pourvu de poêles qu'en 1786. Jusqu'alors les malades pouvaient bien avoir le nez ou les oreilles gelés dans leur lit : on se contentait d'amputer l'organe atteint, & tout était dit.

Le troisième moyen d'enseignement pratique pour les jeunes bacheliers comportait les visites à la suite d'un doâeur. Le médecin du temps de Louis XIV n'était plus, ainsi qu'on se le figure souvent, un homme d'extérieur pédantesque, sortant en longue robe & bonnet conique j ce n'était là le fait que de quelques individualités obstinément arriérées, dont une pièce du temps a fixé la caricature :

AffeBer un air pédantesque , Cracher du grec <Ù^ du latin.

Longue perruque, habit grotesque.

De la fourrure (Ù^ du satin, Tout cela réuni fait presque Ce qu'on appelle un médecin.

En public, le médecin ne se distinguait en rien de son entourage 5 un rabat blanc & uni, des vêtements sombres mais garnis de rubans, avec cela une perruque à la mode : voilà son

costume. La mule était encore d'un usage général, mais déjà les jeunes, comme Guénaut qui avait une des plus belles clientèles de Paris , préféraient le cheval, au grand dépit de Boileau :

Guénaut sur son cheval en pajiant méclahoujie.

Le médecin était reçu avec égard dans les familles, jfaisant part de ses observations, en latin, à son élève, puis expliquait le cas au malade j c'est alors qu'intervenaient les humeurs peccantes, les vapeurs malignes, &c.

Le prix de la visite variait, comme de nos jours, suivant la condition du malade & du médecin : généralement il était d'un écu. Au total, la profession assurait, sinon la fortune dans la plupart des cas, du moins Vaurea mediocritas qui permit à Eusèbe Renaudot, le fils du célèbre Théophraste, d'établir convenablement ses douze enfants. Dans le livre-journal, tenu très régulièrement, de ses recettes, il note, sous la date de juillet 1669, que trois de ses confrères & lui, appelés à Compiègne pour soigner le Dauphin, y passèrent sept jours, & chacun reçut 400 livres. Colbert payait chaque

visite un louis d'or (environ loo francs de notre monnaie).

Quelle était donc la doftrine scientifique formant la base de cet enseignement? Nous savons déjà que la théorie en vogue durant des siècles a été celle des éléments auxquels correspondaient quatre tempéraments (chaud, froid, sec, humide), des ^>rits résidant dans les divers organes, & des humeurs répandues dans le corps : leur équilibre constituait la santé, l'excès de l'une sur les autres amenait la fiéthore, & la saignée intervenait aussitôt 5 si les humeurs s'altéraient dans leur qualité, elles it2ÎcnipecçanteSj acres, morâicantes , &la purgation , le lavement étaient de rigueur. C'était le principe des trois S : saignée, séné, seringue, que Molière a résumé dans la formule connue :

Clyltirium donare P&AAseignare Ensuita purgare.

Dès le xm* siècle, la saignée était si bien entrée dans les mœurs que c'était un cas dispensant les bourgeois du service du guet.

«Nus, dit Le Uvre des MeHiers, qui ait passé

LX ans, ne cil ausqucx leur famés gisent d'enfant, ne nul qui soit sainiez, se il n'a esté semons ançois (avant) que il se feist sainnicr, ne doivent poinft de guait. » On saignait parfois par punition 5 ainsi Lt Mesnagier de Paris, à la fin du XIV* siècle, rapporte le cas d'un bourgeois qui, ayant à se plaindre de sa femme, fit venir un barbier pour la saigner. «Il mande le barbier & fait faire le feu. Lors luy faiâ eschauffer le bras dextre au feu^^^, & quant il fut eschauffe, si la fist saignier.»

Dans les couvents, toute la communauté était astreinte à la saignée quatre ou cinq fois par an, aux grandes fêtes : on prétendait faciliter ainsi aux religieux l'observation de leur vœu de chasteté & d'une règle austère. Pendant les trois jours malades ou de la minution du j^^ après l'opération, l'ordinaire subissait une légère amélioration & chacun se recouchait après matines.

Au XVI* siècle, l'abus de la saignée s'aggrave : Paris semble un vaste champ de bataille où les médecins, le sourire aux lèvres, répandent à

^*î Pour attirer le sang.

flots le sang de leurs clients. «Plus on tire de Teau croupie d'un puits, plus il en revient», expliquait Botalli, le médecin de Henri II & de Charles IX j & la Faculté émettait cette maxime que «le corps humain contenant environ vingt-quatre litres de sang, il peut en perdre vingt sans mourir».

Que dire des médecins du xvii" siècle ? Ils s'en donnèrent à lancette que veux-tu. Louis XIII & Richelieu, tous deux phtisiques, furent les viftimcs du régime à la mode : Richelieu fut saigné cinq fois avant de mourir, & le roi, pour sa part, subit en une année 47 saignées, 212 lavements & 215 purgations. Gui Patin, l'illustre médecin si aigre dans toutes les questions professionnelles, compagnon si attachant par son esprit dans les relations sociales, était le plus fanatique partisan de cette école 5 il n'épargnait personne. «Un de mes petits garçons, âgé de trois mois, écrit-il en janvier 1644, prit un tel rhume & une telle toux qu'il en pensa étouffer. Deux saignées & force lavements le garantirent.» Près de vingt ans après, en 1663, il fait encore cet aveu : «J'ai fait saigner autrefois un enfant de trois jours pour un

érysipclc qu'il avait à la gorge. Il est encore vivant, âge de 35 ans. » C'était surtout le i*mai que la saignée passait pour salutaire : beaucoup de gens avaient l'habitude de se faire saigner par précaution au printemps & en automne. L'afte s'accomplissait derrière les volets fermés, à la lumière d'un flambeau, & l'on mettait dans la main du patient quelque bâton «tant pour luy soustenir le bras que pour ayder le coulement du sang». Il y avait cependant des réfraftaires, notamment parmi les étrangers & même les provinciaux, qui ne partageaient pas l'empressement général. Gui de La Brosse, le créateur du Jardin des Plantes, la repoussa jusqu'à la fin, à la grande fureur de Gui Patin. «Comme on luy parla d'estre saigné, il respondit que c'estoit le remède des pédants sanguinaires (il nous faisoit l'honneur de nous appeler ainsi) & qu'il aimoit mieulx mourir que d'estre saigné 5 aussi a-t-il faiél. Le diable le saignera dans l'aultre monde, comme le mérite un fourbe, un athée!» Et vers 1700, l'Italien Marana écrivait de Paris : «Qiiand j'ai voulu assurer que jamais on ne m'avait ouvert la veine, les chirurgiens de France n'ont pu

•me croire sans auparavant me voir nud. » Mais le femeux chirurgien Dionis avait réponse à toutes les objeftions : «Il est facile de répondre à ceux qui s'étonnent de ce qu'on saigne plus en France, & particulièrement à Paris, qu'en aucun autre lieu du monde : c'est parce qu'on y fait plus de sang, le climat étant plus tempéré ÔL la nourriture meilleure. On fait si bonne chère à Paris & on y a inventé tant de nouveaux ragoûts pour exciter l'appétit qu'il ne faut pas être surpris si on y fait plus de sang qu'ailleurs.»

Le clystère devenu, grâce à Molière, le symbole du médecin qui l'ordonnait & de l'apothicaire qui l'administrait^^^, avait pour lui le prestige de son antiquité 5 déjà les Égyptiens, puis les Grecs & les Arabes le connaissaient, mais jamais la machine hydraulique n'a fonélionné aussi aâivement qu'au grand siècle, où elle inonda de ses flots de liquide

^^^ De Ik le surnom de carabin, appliqué k ce dernier par une assimilation ironique avec les cavaliers ainsi nommés de l'ancienne armée, qui combattaient k pied 6c 4 cheval munis d'une carabine; la seringue elle-même s'appelait VescopeUe d'HippocraU,

les contemporains de Louis XIV. Le Grand Roi lui-même ne prit pas moins de 2,000 lavements, & la plupart des grandes dames de la cour au moins autant 5 de là vient que la chaise percée, dernière étape de ce traitement, tint une si large place dans les habitudes privées, au point d'être admise dans bien des sociétés, & des meilleures.

Le séné & la casse étaient les purgatifs préférés de la Faculté & de Gui Patin : se défiant des apothicaires, ils mettaient bien au-dessus des drogues d'officines les tisanes aisément apprêtées à domicile.

Ces détails suffisent : on voit à quel point nos vieux médecins, & ceux de cour tout les premiers, prêtaient le flanc à la raillerie & aux intrigues.

Le premier médecin, à la fin du règne de Louis XIV, touchait un traitement de 40,000 livres & portait le titre héréditaire de comte 5 sa clientèle était immense, car tous les courtisans tenaient à avoir le même médecin que le roi. Un médecin ordinaire, quand il avait quelque entregent, pouvait devenir premier médecin, le tout était de savoir s'y prendre :

«Le Roy étant à Marly eut un fort accès de fièvre. Les médecins, sur le minuit, voyant que la fièvre diminuait, lui firent prendre un bouillon. Daquin dit : «Voilà la fièvre qui est «sur son déclin, je m'en vais me coucher.»

Fagon fit semblant de le suivre, & s'arrêta dans l'antichambre, en disant entre ses dents : «Quand donc veillerons-nous? Nous avons «un si bon maître, &.qui nous paie si bien.»

«Il se fit un fauteuil, appuyé sur un bâton j il était aussi bien que dans sa chambre, parce qu'il ne se déshabille jamais, & ne dort qu'à son séant, à cause de son asthme. Une heure après, le Roy appela le premier valet de chambre & se plaignit à lui que sa fièvre durait encore. Il lui dit : «Sire, M. Daquin s'est allé coucher, «mais M. Fagon est là-dedans : le ferai-je en- (nttcr? — Que medira-t-il? lui dit le Roy, qui «craignait que le premier médecin ne le sût. « — Sire, reprit Niert, il vous dira peut-être «quelque chose 5 il vous consolera.» Fagon entra, tâta le pouls, fit prendre de la tisane, fit changer de côté, & enfin il se trouva seul auprès du Roy pour la première fois de sa vie.

«Daquin eut son congé trois mois après sur

une bagatelle dont on lui fit une «querelle « d'Allemand îi).»

A la réflexion & avec quelque expérience des hommes, on ne s'étonnera pas outre mesure de trouver dans cette cabale des confircres, jaloux peut-être d'une aussi haute fortune, & à leur tête l'inévitable Patin. «Hier, écrit-il, Guénaut, Valot, Brayer & Béda Des Fougerais^^^ alterquaient ensemble, & ne s'accordaient pas de l'espèce de maladie dont le malade mourait. Brayer dit que la rate est gâtée, Guénaut dit que c'est le foie, Valot, que c'est le poumon & qu'il y a de l'eau dans la poitrine 5 Des Fougerais, que c'est un abcès du mésentère. Ne voilà-t-il pas d'habiles gens! Ce sont les fourberies ordinaires des empiriques & des médecins de cour qu'on fait suppléer à l'ignorance. » Qu'étaient-ils donc tous les quatre? A en croire leur adversaire, la honte de la Faculté! Daquin, élevé à sa haute position par la faveur de M°** de Maintenon, n'était «qu'un pauvre cancre, race de Juif, grand charlatan, véritable-

^'î Mémoires de ChoUy, édit. Michaud, XXX, p. 619. ^*J Les médecins de la cour, qui soignèrent Mazarin durant sa dernière maladie.

ment court de science, mais riche en fourberies» 5 Des Fougerais, «un charlatan s'il en fut jamais, homme de bien à ce qu'il dit» j quant à Gucnaut, il répétait à qui voulait l'entendre qu'on ne saurait attraper l'écu du malade guc si on le trompait. Mais comme il passait pour avoir, par son traitement, hâté la mort de Mazarin, la haine des Parisiens à l'égard du ministre défunt passait à ce titre bien des choses à son médecin. Esprit enfin était mal vu , comme partisan de l'antimoine & de la nouvelle médication chimique, par les tenants de l'ancien régime. Quadruple accusation que Molière résume sous la forme d'une indulgence plus sceptique : «Un médecin est un homme que l'on paie pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade jusqu'à ce que la nature l'ait guéri ou que les remèdes l'aient tué.»

Du reste il était difficile de défendre bien vivement des gens qui semblaient prendre à tâche de se déconsidérer eux-mêmes par leurs querelles scandaleuses. «Un marchand d'orviétan ^^^

^*^ Drogue importée d*Orvicto, en Italie, & débitée k grand renfort de réclames par les charlatans du Pont- Neuf.

s'était adressé au doyen de la Faculté pour obtenir un certificat favorable à 1 opiat qu'il avait inventé : c'était une drogue du Pont- Neuf. Repoussé de ce côté, il s'adressa à Guénaut, Des Fougerais, &c., en tout douze docteurs besogneux, & obtint d'eux les certificats qu'il désirait. Le charlatan revint à la charge auprès du nouveau doyen, qui eut l'adresse de se faire remettre l'attestation des douze médecins. En possession de cette pièce, il dénonça les signataires qui furent honteusement chassés de la Faculté. Voyant leur carrière brisée, ils demandèrent publiquement pardon j mais la tache leur est restée. »

Pouvons-nous passer sous silence l'une des plus vieilles traditions de l'ancienne monarchie, qui nous montre l'exercice, du moins occasionnel, d'une pratique médicale, revêtu de tout le prestige de la royauté.'^ Les rois de France, qui ont été si rarement des saints, s'attribuaient le pouvoir de guérir les écrouelles : il leur suffisait de les toucher avec la main, en disant au malade : «Le roi te touche. Dieu te guérit.»

C'est que les rois très chrétiens, fils aînés de

l'Eglise, unissaient à leur souveraineté temporelle un caractère religieux, presque sacerdotal, effet de Tonélion sainte qu'ils avaient tous successivement reçue depuis Clovis. Portant sous le manteau du sacre la dalmatique des diacres, ils comptaient au nombre des chanoines de Saint-Martin de Tours 5 ils avaient en outre le privilège de communier sous les deux espèces, comme le clergé.

Les écrouelles devaient céder au simple attouchement du roi, «& par la seule parole, sans anneaux, sans simples, & sans autres ingrediens & receptes particulières, ains vrayment par miracle ^^^). L'a£le avait lieu à la suite du sacre, puis aux grandes fêtes, Noël, Pâques, Pentecôte, Toussaint. Le prévôt de Paris faisait publier en ville la nouvelle que le roi toucherait les écrouelles tel jour, en tel lieu, invitant les malades à s'y réunir de bon matin. Le premier médecin, les médecins ordinaires, chirurgiens & barbiers commençaient par les visiter, renvoyant ceux qui ne paraissaient pas sérieusement atteints. Les autres étaient rangés

^*^ Du Peyrat, Hi/foire eccUsiaStique de la Cour, p. 795.

sur plusieurs lignes, à genoux & les mains jointes. Le roi, qui s'était confesse & avait communié, arrivait avec une suite de seigneurs, de prélats & de gardes du corps. Il s'approchait de chaque malade, lui traçant sur le visage le signe de la croix avec la main droite, du front au menton & d'une oreille à l'autre j & il répétait à chacun cette formule : Le roi te touche, Dieu te guérit Pendant l'opération, le premier médecin appuyait sa main sur la tcte du malade, & le capitaine des gardes lui tenait les mains jointes. Quand le roi était passé, l'aumônier remettait à chacun une aumône avec ces mots : Prie^ Dieu pour le roi!

La cérémonie terminée, le roi se frottait les mains avec trois serviettes mouillées, l'une de vinaigre, l'autre d'eau, la dernière d'essence de fleur d'oranger. Ils se soumirent tous à cette corvée. Louis XIII avait à peine dix ans lorsqu'il dut toucher huit cents scrofuleux : il ressentit, au cours de la cérémonie, un moment de dégoût. Questionné par la reine, le P. Cotton, qui avait accompagné le prince, (duy respondit qu'à la vérité lorsqu'il eut touché deux ou trois malades, il fist semblant de se

vouloir touschcr la main, mais qu*il se rasscura tout aussytost, & qu'il toucha bien & diligemment après cela». Son médecin Hcroard, qui a laisse tout un Journal de la Santé de Louis XIII j remarque d'autre part «qu'il blêmissait un peu, mais il ne le voulut jamais faire paroistre, & ne voulut pas prendre de l'ccorce de citron».

Le Vendredi saint, Louis XIV toucha en une seule séance jusqu'à dix-huit cents scrofiileuxj Louis XV, après son sacre, jusqu'à deux mille, & Louis XVI deux mille quatre cents, dont cinq furent guéris. A cette époque, l'ancienne formule était un peu modifiée 5 en disant : Dieu te ffterijie, le roi te touche, elle n'affirmait plus la guérison & se bornait à la souhaiter.

Quel était au fond l'efi-et de cette solennité } « Un grand nombre de ceux qui ont été touchés par le Roy asseurent avoir esté guéris 5 c'est pourquoy je conseille à tous ceux qui sont affligés de ces maux de tenter un moyen spirituel si doux pour obtenir leur guérison avant de.se livrer entre les mains des chirurgiens.» La Palatine, elle, ne croyait guère à la vertu de l'opération, & d'Argenson pas da-

vantagc : «Pendant que j'étais intendant du Hainaut (février 1723), il arriva qu'un homme d'Avesnes, qui avait été au sacre à Reims se faire toucher par le roi pour les écrouelles qu'il avait bel & bien, se trouva absolument guéri trois mois après. Des que j'appris cela, je saisis cette occasion de faire ma côurj je fis bien vite informer par enquête, certificats, &c., je n'épargnai pas les courriers & les lettres, & j'envoyai cela tout musqué au petit bonhomme La Vrillière, qui me répondit sèchement que voilà qui était bien, & que personne ne révoquait en doute le don qu'avaient nos rois d'opérer ces prodiges ^^\ »

La Faculté ne se départait guère de son humeur combative : en querelle dans son propre sein, en lutte avec les apothicaires, elle fit une guerre sans merci aux chirurgiens. Ni Galien, dans l'antiquité, ni aucun autre n'avaient fait de disseftion : le respeft des. morts s'y opposait, & les papes, au nom du principe religieux, maintinrent cette intcrdiélion. L'Église

î'î Mémoires d'Arffnsorij éd. Rathciy, I, p. 47.

catholique «avait horreur du sang», & TUnivcrsité, qui en était une émanation, ne permettait pas à ses membres le maniement de la lancette ou du scalpel, vil travail manuel : lorsqu'elle admit la Faculté de médecine dans son sein, elle refusa expressément d'y comprendre les chirurgiens. Le médecin remettait donc, le cas échéant, son malade au bras séculier du chirurgien qui devenait son agent d'exécution & en savait souvent aussi long que lui. Quant aux étudiants, ils arrivaient pour la plupart jusqu'au baccalauréat sans avoir jamais assisté à une disseâion.

Et qu'on ne croie pas que cette règle resta lettre morte! Durant tout le moyen âge & jusqu'à la fin de l'ancien régime, tout chirurgien qui voulait prendre ses grades en médecine devait s'engager solennellement à ne plus faire aucune opération, afin, disent les statuts de la Faculté, «de garder pure & intafte la dignité de l'ordre des médecins». L'intérêt des malades, en définitive la raison d'être des uns & des autres, ne passait qu'en seconde ligne. En 1748, le fameux artiste Germain fut frappé d'apoplexie, & son médecin ordonna deux

saignées, se gardant striAcmcnt de les pratiquer lui-même : à l'arrivée du chirurgien auquel il laissait ce soin, il était trop tard.

Depuis fort longtemps les simples barbiers se mêlaient, tout en rasant les mentons de leurs contemporains, de menues opérations, «de curer ^^^ & guérir toutes manières de doux, de boces, aposthumes & plaies ouvertes», lorsque, vers la fin du xni* siècle, les chirurgiens se constituèrent en confi-érie sous le patronage de saint Côme & saint Damien. Ces nouveaux c/firur^ens en robe longue avaient la mission spéciale d'exercer un contrôle sur les gens «qui se entremeslent de cyrurgie», les pauvres barbiers qui osaient «meftre des banieres à leurs fenestres comme les vrais cyrurgiens & causer les blessés». Ce fut le début d'une ongue lutte où les chirurgiens provoquaient la répression pour écraser leurs rivaux. En 1301, le prévôt de Paris interdit à vingt-six barbiers «de s'entremcélre du di£l mestier devant que ils soient examinés des mestres de cyrurgie, savoir se ils sont soujfEsant au diél mestier fere».

^*î Soigner.

Le roi Jean, plus tard, renouvela la défense. Mais la Faculté, leur adversaire commune, entretenait la rivalité pour les annuler les uns par les autres 5 repoussant les avances des chirurgiens qui cherchaient à se rapprocher d'elle, elle s'appuya sur les barbiers jugés sans conséquence, & consentit même à leur donner quelques leçons : de quelle sorte, on va le voir. Les barbiers ne comprenaient pas le latin, seule langue de l'enseignement : on s'arrêta à un moyen terme en décidant que les leçons seraient données en latin, & les explications en français 5 les chirurgiens finirent par être admis à faire les disseélions sous l'œil du régent de médecine, tandis que les barbiers assistaient à tout, écoutaient tout, & comprenaient s'ils le pouvaient. De cet enseignement composite est sorti le latin scolaire si bizarrement macaronique à la portée des ignorants, dont Molière nou& a donné un aperçu. En dépit des obstacles , leur zèle à observer, à pratiquer toutes les manipulations, fut la source de leurs succès : n'oublions pas que c'est du milieu de ces pauvres barbiers qu'est sorti Ambroise Paré, devenu le créateur de la chirurgie française. Charles V

conféra aux humbles praticiens le droit de «bailler & administrer à tous emplastres, ongncments & aultres médecines convenables & nécessaires pour guérir & curer toutes manières de doux, boces, apostumes & toutes plaies ouvertes, & ne puissent estre doresnavant molestez, troublez ou empeschiez par les cirurgiens & mires jurez en aucune manière». Les voilà donc triomphant de l'étroite & vaniteuse jalousie de leurs rivaux qifi rougissaient presque de faire une opération , de toucher à un instrument 5 les voilà dispensés aussi du service du guet, auquel étaient soumises les autres corporations ! On peut être sûr que, depuis longtemps, le petit peuple ne s'adressait qu'à eux, ne pouvant «ainsi, comme ils font des barbiers, recourir ausdiz mires jurez, qui sont gens de grant estât & de grant sallaire».

Le succès des barbiers piqua les chirurgiens qui, fiers de leurs progrès, demandèrent en 1576 à être admis, comme Faculté distinâe, avec tous les droits & privilèges académiques, dans l'Université. Cette téméraire prétention souleva un horrible tumulte : les bacheliers en médecine & es arts se ruèrent sur les pétition-

naircs à coups de poing, &, devant l'abstention des autres Facultés, les médecins restèrent maîtres du champ de bataille.

Pour faire des études sérieuses, nos chirurgiens & barbiers avaient besoin de deux choses : un amphithéâtre & des cadavres. C'était précisément ce qui leur manquait le plus. Encore en 1505 , le doyen Avis dut se transporter, trois jours de suite, à l'hôtel de Nesle, sur l'emplacement aftuel de l'Institut, pour faire une disscétion^ quant à la matière première, aux cadavres, nous savons déjà combien il était difficile de s'en procurer. La Faculté s'en servait bien peu pour elle-même, n'en accordant pas plus de deux par an à ses écoliers, & elle n'en tolérait autant qu'avec son autorisation aux chirurgiens. Le principal fournisseur en cette matière était le bourreau : le doyen adressait une requête au lieutenant-criminel qui lui faisait remettre un corps de supplicié. C'était toujours un grand événement dans le monde des écoliers. Le bedeau allait prévenir maîtres & étudiants, & un barbier-chirurgien venait exécuter l'opération sous la présidence des dofteurs-régents que leur grandeur empêchait de toucher à rien.

Les chirurgiens & barbiers, eux, rie pou^ valent se contenter à si peu de frais : ils s'entendaient avec le greffier criminel & le bourreau qui, moyennant argent, leur remettaient des cadavres 5 ce dernier, pour dégager sa responsabilité, exigeait qu'on lui fît violence. Les élèves en chirurgie & les apprentis barbiers, qui attendaient toute exécution comme une fête dont ils devaient avoir leur part, se réunissaient sur la Grève, entourés d'une foule de bateliers, de crocheteurs, de laquais ; l'exécution terminée, ils se précipiuient sur le cadavre & l'emportaient dans quelque boutique de chirurgien, s'y barricadant contre les retours ofFensife de la maréchaussée. Ambroise Paré lui-même, le génial savant, dut recourir à des démarches analogues auprès du lieutenant-criminel. Vésale, le grand anatomiste belge, poussait son zèle de recherches jusqu'à rôder en personne autour des gibets de Montfaucon, à s'introduire nuitamment dans les cimetières pour arracher les cadavres aux tombes.

Devenu, par l'estime des chirurgiens & la laveur de Henri II, honneur peut-être unique.

membre de la confrérie de Saint-Cômc sans savoir ni latin ni grec, m" Ambroisc fut appelé à soigner le petit roi François II : poste de confiance où la malignité des envieux le poursuivit encore. On l'accusa «de lui avoir mis du poison dans l'oreille lorsqu'il le pansoit, & cela par le commandement de la reinemère qui ne voyoit pas d'autre moyen d'assurer son autorité»! Pas n'est besoin, pour expliquer cette mort prématurée, de se ranger à l'opinion de Michelet, qui dit crûment :

((François II mourut de Marie Stuart.» Son grand-père, le roi François, ne fût pas mort pour si peu 5 il est vrai que la race était bien déchue de son ancienne vigueur. Mais la vérité était tout autre ; le jeune roi, faible & scrofiileux, succomba à un abcès tuberculeux de l'oreille.

L'honnête Paré, qui l'avait assisté, ne fut pas appelé auprès de la reine Catherine lors de l'accident qui l'atteignit en 1563. Jusqu'alors les femmes montaient à la planchette) assises de côté, elles devaient à tout instant tourner la tête, posture aussi disgracieuse qu'incommode. Catherine eut la première l'idée d'avancer sur

Tarçon de sa selle la jambe qu'elle avait fort bien faite, au dire de Brantôme 5 son innovation, imitée bientôt par les dames de la cour, causa au début nombre d'accidents. La reine elle-même fit une chute fort grave. Dure à ellemême comme aux autres, elle ne se plaignit guère, & subit courageusement l'opération du trépan. En ce temps où les anesthésiques étaient inconnus, où, à défaut de la ligature des artères, on pratiquait la cautérisation au fer rouge ou à l'huile bouillante, tout le monde, hommes & femmes, montrait une singulière endurance devant la douleur. Quelques jours après son opération, la reine en écrivait avec un parfait détachement à la duchesse de Guise : «Je n'ay aysté guiere blaysaye, & ne suis que marquaye sur le nay comme lé moutons du Berry^^l»

En vain des ordonnances successives cherchèrent à défendre, sous menace de peines sévères, «de doresnavant bailler & délivrer aulcuns corps morts pour anatomie ou disseélion

''^ Lettres inédites de Catherine de M/diciSj publ. par La Ferrièrc, TI, p. 98.

sans la rcqueste signée du doyen de la Faculté», le bourreau aimait mieux vendre ses cadavres aux chirurgiens, d'ordinaire assez généreux, qu'au doyen qui ne les payait que 3 livres : en 1659, ils payèrent un de ces corps 56 livres 5 là -dessus intervint un arrêt condamnant «Galliot, greflSer criminel du Chastelet, Sainft- Germain & Dubois, exempts, & l'exécuteur de la justice à restituer les j6 livres mal pris & exigez pour avoir délivrance d'un cadavre supplicié».

En février 1672 , l'huissier Masson fut chargé d'instrumenter, sur les plaintes de la Faculté , contre le collège des chirurgiens de Saint- Côme ^*l «Nous nous sommes transporté en la maison dite Sainft-Cosme, où estant & parlant au sieur Mauriceau, maistre es arts, chirurgienjuré, prévost de la communaulté, nous luy avons enjoinft de nous faire ouverture des portes de la salle & chamhfe de la difte maison , pour enlever le cadavre par eulx pris le jour

^'î Ce collège, où les chirurgiens donnaient aussi des consultations gratuites le premier lundi de chaque mois, ëtait voisin de l'emplacement aftuel de la Faculté de médecine.

d*hicr des mains de Texccutcur de la haultc justice, & qui fut porté en la difte maison sans permission ny consentement du sieur doyen de la Faculté de médecine. Lequel sieur Mauriceau auroit esté refusant de faire la difte ouverture, ce qui m'auroit contrainél demander un serrurier. Et a l'instant Jean Champnoir, garçon serrurier estant survenu, j'aurois faiâ: faire ouverture de la porte de leur salle & de ur amphithéâtre , en présence de René Beraud , Ant. Sine & Nie. Bouille, bourgeois. Dans lesquels lieux & dans tous les aultres de la diéle maison n'ayant trouvé le diél cadavre, le concierge & sa femme ont diél, en la présence de tous les susnommez, que le di£t cadavre avoit esté enlevé dès le jour d'hier, à minuit, sur l'avis qu'ils ont eu que le diâ: sieur doyen se plaignoit de ce qu'ils avoient le diél sujet. »

Les chirurgiens & barbiers tenaient boutique & dès cette époque déjà éloignée ne se faisaient pas faute d'user d'une savante publicité ainsi qu'en témoigne la réclame, naguère & fort heureusement retrouvée, d'un de ces praticiens du xvi** siècle.

«Plaise vous sçavoirqu'ily a aux faulxbourcz sainft Germain des Prez ung maistre barbier . & sirurgien qui est bien expert ôc bien expérimenté & qui a faift plusieurs belles cures & beaux experimens en la ville de Paris bailleurs 5 qui, avec Taide de Dieu, garist de toutes malladies procédentes de la grosse veroUe curable, sans grever nature ne faire violence aux patiens. Et aussy garist le dit de plusieurs aultres malladies segrettes & aultres qui ne sont pas icy déclarez. Et le dit maistre garist par b^ruvaiges, sans frotter d'oignemens & sans suer. Et sy le dit maistre garist bien aussy par suer & par frotter d'oignemens qui vouldra. Et aussy qui vouldra estre traiélé pour faire la diète, le dit maistre la fera faire honnestement. Et premièrement garist le dit maistre de gouttes nouées ou a nouer, de nerfs retraidz & de vieilles ulcères, dartres à la main ou en aultre lieu, chancre en la gorge ou en la bouche ou au palais, avecques les cartillages altérez. Ou s'il y a quelque personnaige qui ait trou au palais, & que a raison du dit trou le personnaige parle du nez, vienne par devers le dit maistre, & avec l'aide de Dieu il pourra bien parler. Le dit

maistre demeure aux faubourcz sainâ: Germain des Prez, vis a vis d'ung pâtissier ^^l»

Ceux qui ne savaient rien d'autre se con- .

tentaient de raser, les autres vendaient des bandages herniaires & autres appareils ou emplâtres. Des spécialistes se partageaient les grandes opérations : la saignée, les fraftures, les maladies d yeux, & l'opération de la pierre, afFeftion alors très répandue. Jusqu'au xv" siècle les notions qu'on en possédait étaient bien restreintes, par suite le traitement presque impossible. En 1474, c'est la Chronique Scandaleuse ^^^ qui nous l'apprend, un franc-archer de Meudon, condamné pour un vol dans l'église de sa petite ville, allait être «pendu & estranglé au gibet de Montfaucon». En pareil cas, l'opinion du temps trouvait fort naturelle l'idée de prendre un condamné comme sujet d'une expérience in anima vili : s'il y succombait, du moins n'y avait-il rien de perdu.

Comme le pauvre diable était atteint de la pierre dont souffraient également plusieurs per-

(*5 Bulletin de la Société de Vhiiioire de Paris j vin, p. 130. (^) A tort ainsi nommée : elle n'a de scandaleux que son titre.

sonnagcs contemporains de haut rang, on représenta au roi Louis XI «qu'il seroit fort requis de veoir les lieux où les diftes maladies sont concrcées dedans les corps humains, laquelle chose ne povoit mieulx estre sceue que par inciser le corps d'un homme vivant 5 ce qui povoit bien estre faift en la personne d'icelluy franc-archer, qui aussi bien estoit prest de souffrir mort. Laquelle ouverture & incision fut faifte au corps du dift franc -archer, & dedens icellui quis ^^^ & regardé le lieu des diftcs maladies. Et après qu'ilz orent esté veues, fut recousu & ses entrailles remises dedens, & fut par l'ordonnance du roy fait très bien penser, & tellement que, dedens xv jours après, il fut bien guery, & ot remission de ses cas, & si lui fut donné avecques ce argent».

La taille alors n'effrayait personne j au xv" siècle, & encore au xvf & même au xvn% la population ne travaillait pas d'une manière excessive, ne se hâtait guère & mangeait à loisir 5 exempte du rachitisme, de l'hystérie & de toutes les formes du nervosisme inhérentes

t'^ Examiné.

à notre époque, elle supportait la douleur des opérations avec un courage dont nous dispensent les anesthésiques modernes. Voyez ce Marsilly dont Tallemant^^^ nous raconte l'aventure originale : « Il se résolut à se faire tailler j mais, au lieu de se reposer devant l'opération, il alla tout le matin en grosses bottes, à son ordinaire, solliciter ses procez à cheval. Quand il fut de retour, il trouva qu'on l'attendoit. «Faut -il « oster mes bottes ? » dit-il (car il ne les quittoit jamais). — « Pensez que oui » , luy responditon. — «Voylà bien des préparatifs 5 à quoy « bon tout cela ? » Il ne voulut jamais se laisser lier les bras^^l Quand l'opération fut faitte : «Je ne sçache, dit-il, personne qui par plaisir «se laissast faire cela.» Le cinquiesme jour,il se creva de trippes 5 la fièvre le prend 5 le voylà bien mal. A force de lavements & de saignées, on le sauva. Jamais il ne dit autre raison, sinon : « J'avois envie de manger des trippes. »

Les opérateurs de la taille étaient en majeure partie des spécialistes qui pratiquaient aussi la ré-

t») Historiettes, VII, p. 416.

^*^ Suivant Tusagc, pour empêcher le patient d'entraver par ses gesticulations l aélion de l'opérateur.

dudion de la hernie. Vers la fin du xvn" siècle, un religieux, Trimont de Cabricres, confia au roi le secret d'un remède merveilleux pour cette cure : c'était un mélange d'esprit de sel & de vin rouge. Le roi, qui avait acheté ce secret à l'inventeur, le faisait préparer sous son contrôle pour le distribuer aux malades. « Ce fut pour lors, nous raconte Dionis^*^, qu'on découvrit combien de gens étoient afFeélés de descentes, par le grand nombre de ceux qui venoient demander ce remède. On s'adressoit au premier valet de chambre du Roy en quartier, on luy donnoit un petit billet de l'âge de celuy qui avoit besoin du remède. Quelques jours après on retournoit quérir un petit panier d'ozier, dans lequel il y avoit trois bouteilles de chopine, chacune pleine de vin mélangé, dont on prcnoit pendant vingt & un jours. De ceux qui ont pris ce remède, les uns ont assuré d'en avoir été guéris ou soulagez, les autres ont dit qu'il ne leur avoit rien fait. »

L'insuccès, facile à prévoir, de cures aussi problématiques, répandit une certaine défiance

^*J Opifrations de chirurgie^ p. 269.

à leur égard, puis le remède n'était pas à la portée de tous : bref, une foule d'opérateurs interlopes s'étaient avisés de recourir à l'ablation d'un testicule ou même de deuxj traitement héroïque qui passait pour souverain contre les varices, la lèpre, la goutte, la folie! De plus, l'illustre Jean Bodin, à la fin du xvi* siècle, prétendait que «les chastrez surmontent tous les autres hommes en prudence». Ambroise Paré presque seul s'élève contre la pratique de ceux « qui coupent les coïUons » aux jeunes gens j on doit au contraire conserver ces organes « qui sont nécessaires à la génération & qui mettent la paix en la maison » ^^\

Plus tard le chirurgien Dionis redresse l'erreur courante sur les castrats qui ne sont nullement exempts de tous les maux dont on les déclare trop légèrement quittes : « il avoit connu, ajoute-t-il, un opérateur qui ne nourrissoit son chien que de testicules j le chien se tenoit sous le lit ou sous la table, proche son maître, en attendant ce morceau friand, dont il le régaloit aussitôt après avoir fait l'extirpa-

î*î (Euvres, 1607, p. 315 & 399.

tion ». La Société royale de médecine finit par s'émouvoir, & institua une commission chargée d'ouvrir une enquête sur ces faits.

Des mirgeps, nous l'avons dit, exerçaient une sorte de médecine clandestine, & il eût paru naturel qu'elles donnassent leurs soins en première ligne aux femmes. Cependant la sage-femme, au moyen âge, était un article assez rare, par suite recherché. En 1292, Paris n'en comptait que deux, dont les services étaient si fort appréciés qu'un siècle plus tard la duchesse de Bourgogne fit venir de Paris à Dijon «Asseline la ventrière» pour la soigner.

Jusqu'au xvii" siècle on ne trouve nulle trace d'un enseignement régulier pour les femmes : les candidates s'instruisaient tant bien que mal, au hasard des occasions, & commençaient à se faire la main en accouchant des femmes « de petit estât & condition » 5 après avoir « pratiqué grandement » cinq années durant, elle se faisaient recevoir par une commission siégeant au collège de Saint-Côme.

Les médecins, cela va sans dire, dédaignaient

cet art comme tout le reste de la chirurgie 5 ils se bornaient à assister, dans une attitude pleine de gravité, à l'opération, abandonnant les manipulations à la sage-femme. L'indifFérence des médecins laissait le champ libre aux chirurgiens, & plusieurs s'y engagèrent avec succès. Dans les dernières années du xv!!"" siècle, un savant allemand remarqua que les chirurgiens français étaient devenus plus adroits que leurs confrères étrangers, « car ils ont très souvent l'occasion d'assister des femmes en couches j c'est maintenant la coutume en France que même les jeunes mariées se laissent voir & manier sans honte par les chirurgiens quand elles sont près d'accoucher». Le bon Hecquet eut beau protester au nom de ses scrupules religieux : le pli était pris depuis que Louis XIV, en 171 1, avait conféré la noblesse à l'accoucheur de la Dauphine. La question n'était plus que de savoir si l'accoucheur devait être jeune ou vieux, beau ou laid. Les uns soutenaient le premier parti , qui ménageait les répugnances de la femme 5 les autres le second, qui imposait silence à la jalousie des maris.

Tout le monde convenait qu'une femme

en mal d'enfant devait être saignée à certaines dates 5 mais le doute des accoucheurs portait sur l'opportunité de la purgationj &, question bien plus controversée encore, une femme grosse devait-elle se refuser à son mari ? L'un disait oui, l'autre non 5 c'était l'avis du célèbre Dionis, au commencement du xvin* siècle.

« Mauriceau, affirme-t-il plaisamment, ne peut avoir fait cette observation par lui-même, n'ayant jamais pu avoir un seul enfant. Pour moi, qui ai une femme qui a esté grosse vingt fois & m'a donné vingt enfants, je suis convaincu que les caresses du mari ne gastent rien. »

Le même Dionis donne au chirurgien, pour encourager les femmes durant les dernières douleurs, des conseils qui sentent déjà l'esprit fort de la Régence. « Il ne doit pas s'opposer aux reliques qu'on leur apporte dans ce tempslà 5 s'il paroissoit n'y avoir pas de foi, il passeroi t pour un hérétique & un athée. Il faut les laisser faire sur cet article 5 il faut qu'il entende tout & ne dise mot.» D'autre#, plus expéditifs, se contentaient « de faire asseoir la femme sur le cul d'un chauderon chaud, ou de luy mettre

sur le ventre le bonnet de son mary » 5 le chirurgien Laurent Joubert nous explique que « cette tiédeur ramollit le croupion & le rend plus facile à céder, comme font les fomentations ramollissantes ».

Les amateurs avaient encore la ressource d'entourer la cuisse de la patiente d'une peau de vipère, en lui faisant prendre un petit verre d'eau de tête de cerf « Si une femme estant en travail d'enfant mange de la chair du loup, ou quelqu'un qui en aura mangé s'approche d'elle quand elle commencera à sentir le mal, cela lui donnera un bien grand allégement. »

Aussitôt l'opération faite, on couvrait le ventre de l'accouchée de la peau encore chaude d'un mouton noir. Aux premières couches de la Dauphine, belle -fille de Louis XIV, le boucher, qui avait terminé ses apprêts dans une pièce voisine, se hâta d'apporter dans la chambre de la princesse la peau qu'il craignait de laisser refroidir j malheureusement elle tenait encore au cadavre par quelque lambeau, en sorte que le mouton écorche & tout sanglant fut traîné jusqu'au pied du lit. Devant la

frayeur des assistants, Clément ^'^ renonça dès lors à cette recette.

L'origine deTart dentaire, qui répondait à une nécessité de premier ordre, se perd dans la nuit des temps : nul autre qu'Esculape luimême, paraît-il, n'inventa l'art d'extraire les dents. C'est un anatomiste grec qui avait émis ce principe : N'arrachez pas, guérissez ! Le vieil Hippocrate ne recourait à l'extraftion que dans les cas désespérés 5 &, à son exemple, Celse, au premier siècle de notre ère, recommandait de consolider les dents ébranlées en les fixant avec une masse d'or à leurs voisines plus solides. De bonne heure l'art de fabriquer des dents artificielles avait atteint une grande perfeftion : les témoignages abondent à cet égard. «Tu ôtes chaque soir tes dents comme ta robe » , dit Martial le satirique à une Romaine de son temps. Mais l'habileté des dentistes romains ne

^*^ C'est lui qui avait opéré toutes les couches de M"* de La Valliere. Le roi, qui en faisait grand cas, lui conféra la noblesse, k la condition que sa nouvelle qualité ne rempccherait pas d'accoucher les femmes de tout rang.

se transmit pas aux premiers barbiers parisiens. Saint Louis, lorsqu'il mourut, en 1270, ne portait plus qu'une dent à la mâchoire inférieure : le trésor de Saint-Denis conserva longtemps au nombre de ses reliques «la mandibule mons' Saint Loys, roy de France, tout entière défaillant à l'exception d'une dent». François I" lui aussi dut avoir de mauvaises dents 5 il avait un dentiste attitré, Guill. Courœil, & son médecin Jean Gœurot a laissé un petit manuel intitulé : L'entretenement de vie, où il recommande une décoélion de camphre dans le vinaigre, ou de pyrcthre, de menthe & de rue dans le vin chaud contre les douleurs de dents, & la corne de cerf pour les blanchir. Depuis longtemps on connaissait à Paris les emplâtres de mastic qu'on apposait sur la joue en les recouvrant de taffetas ou de velours noir.

Vota porte^une mouche, avff^vous mal aux dents ?

lisons-nous dans une satire du poète Courval- Sonnet^^^. Ces petites taches noires ne faisaient

Les exercices de ce temps j 163 1, p. 5.

pas grand bien à ceux qui soufFraicnt, mais elles ressortaient à merveille sur la blancheur de la peau , & la coquetterie ne tarda pas à tirer parti des mouches pour donner de l'éclat à un teint pâli.

Henri IV eut de bonne heure les dents gâtées. Un livre de ses comptes porte, à Tannée 1581, cette mention : « Or pour aurifier les dents du Roi, 15 1. 15 s.» Les bouches roturières se contentaient de plomb ou de liège. On en était même venu déjà à poser des dentiers complets d'os, d'ivoire ou de «dents de rohart»

(requin), fort imparfaits sans doute, & que Ton retirait pour manger. M"'' de Gournay, Tamie intelleftuelle de Montaigne, portait, au dire de Tallemant Des Réaux ^'^, « un râtelier de dents de loup marin 5 elle Tostoit en mangeant, mais elle le remettoit pour parler plus facilement, & cela assez adroitement. A table, quand les autres parloient, elle ostoit son râtelier & se depeschoit de doubler ses morceaux, & après elle remettoit son râtelier pour dire sa râtelée».

î») Hiffonrttes, Il , p. 346.

Gui Patin, est-il besoin de le dire, ne connaissait d'autre remède aux douleurs que la saignée : « J'eus hier une grande douleur de dents, écrivait-il en juin 1661, laquelle m'obligea de me faire saigner du côté même : la douleur s^arrcta tout à coup. Ce matin la douleur m'a un peu repris : j'ai fait piquer l'autre bras, j'en ai été guéri aussitôt. »

Il était impossible que les charlatans du Pont-Neuf, qui déjà avaient fait une si bruyante irruption dans le domaine médical, n'étendissent pas aussi leur aftivité à l'art dentaire. De tout temps, il y a eu de ces farceurs qui se qualifiaient d'opérateurs & établissaient le théâtre de leurs exploits sur la voie publique. Galonnés d'or, l'épée au côté, ils attiraient par leur tapageuse réclame la foule autour de leurs tréteaux où ils traitaient « les soldats par courtoisie, les pauvres pour l'honneur de Dieu , ÔL les riches marchands pour de l'argent». Le Francion de Sorel nous montre l'un d'eux dans le feu de son rôle.

« Un jour me promenant sur le Pont-Neuf, je vis arriver un homme à cheval vers les Augustins, qui avoit une casaque fourrée, un

mantcau de taiFetas par-dessus , une épce pend ue au côté droit, & un cordon de chapeau fait avec des dents enfilées ensemble. Sa mine étoit grotesque comme son habit, si bien que je me mis à regarder. Il s'arrêta au bout du pont, & encore que personne ne fût autour de lui, il se mit à parler ainsi, interrogeant son cheval à faute d'autre compaignie : «Viens çà, dis, mon <( cheval, pourquoi est-ce que nous venons en (( cette place .^ Si tu savois parler, tu me répon- « drois que c'est pour faire service aux hon- « nctesgens. Mais, me dira quelqu'un, gentil- « homme italien, à quoi est-ce que tu nous (( peux servir? — A vous arracher les dents, « messieurs, sans vous faire aucune douleur, & <( à vous en remettre d'autres, avec lesquelles « vous pourrez manger comme avec les natu- (( relies. — Et avec quoi les ôtez-vous ? avec la (( pointe d'une épée.'^ — Non, messieurs, cela « est trop vieil 5 c'est avec ce que je tiens dans « ma main. — Et que tiens-tu dans ta main, (( seigneur italien ? — La bride de mon cheval. » « Cet arracheur de dents n'eut pas sitôt commencé cette belle harangue, qu'un crocheteur, un laquais, une vendeuse de cerises, trois ma-

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qucrcaux, deux filous, une garce & un vendeur d'almanachs s'arrêtèrent pour l'ouyr. Ayant tant de vénérables auditeurs, il continua ainsi : (( Qui est-ce qui arrache les dents aux princes (( & aux rois? Est-ce Carmeline, est-ce TAnglois (( à la fi-aise jaune? Est-ce maître Arnaut qui, (( pour faire croire qu'il arrache les dents aux « potentats, a fait peindre autour de son por- (( trait le pape & tout le consistoire des cardi- « naux, avec chacun un emplâtre sur la temple (( (tempe)? — Non, ce n'est pas lui. — Qui (( est-ce donc qui arrache les dents à ces grands « princes? — C'est le gentilhomme italien que « vous voyez, messieurs, moi, moi, ma perce sonne. »

(( Il disoit ceci en se montrant & se frappant la poitrine, & il enfila après beaucoup d'autres sottises, s'interrogeant toujours soi-même, & tâchant à parler italien ccorché encore qu'il fût un franc Normand. Si on l'eût cru, personne n'eût plus voulu avoir aucune dent en bouche. Aussi se présenta-t-il un gueux auquel il en ôta plus de six, car il les lui avoit mises auparavant 5 & tenant un peu de peinture rouge dans sa bouche, il sembloit qu'il crachoit du sang. »

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Au xviii* siècle, l'art dentaire fait de sensibles progrès : Caperon , le dentiste de Louis XV, puis le chirurgien Dionis continuent à réprouver Textraélion précipitée des dents. Cependant en février 1738 le petit Dauphin souffrit assez vivement, & Caperon conclut à la nécessité de l'opération. «Le Dauphin montra beaucoup de fermeté en cette occasion. M. de Châtillon l'avait averti le matin qu'il était nécessaire d'arracher cette dent. M. le Dauphin demanda quelque temps pour prendre sa résolution.

M. de Châtillon étant sorti environ une demiheure, M. le Dauphin lui dit en rentrant que sa résolution était prise & que ce seroit à quatre heures. Quatre heures étant sonnées sans que personne parlât à M. le Dauphin de faire arracher sa dent, il demanda de lui-même où était Caperon. On a fort loué cette aélion de courage ^^l»

Las de l'irréconciliable hostilité des médecins, les chirurgiens prirent un grand parti : ils se décidèrent à faire cause commune avec

^'^ M/moires de LuyneSj II, p. 49.

les barbiers en fondant les deux corporations en une seule. Mais oui! sans l'autorisation de la Faculté! Quel a6le d'indépendance de «cette race de méchants coquins bien extravagants, qui ont des moustaches & des rasoirs». C'est Gui Patin, l'éternel porte-paroles de ses collègues, qui éclate ainsi, & il ajoute : « Nous ne prétendons pas empêcher qu'il y ait à Saint- Côme des chirurgiens, mais seulement nous voulons avoir une compagnie de chirurgiensbarbiers qui prête tous les ans serment de fidélité dans nos écoles & nous paie une redevance 5 mais nous ne voulons ni robes, ni bonnets, ni licences 5 ils sont déjà assez glorieux & assez sots sans cet apparat. » Furieuse de cette initiative hardie, la Compagnie leur intenta un procès qui aboutit à reconnaître le fait accompli, mais en subordonnant étroitement la nouvelle corporation à la Faculté de médecine. Échec bien immérité pour des gens qui s'étaient élevés, à force d'intelligente persévérance & de réels services, de la condition la plus humble au rang élevé dont l'arrogante incapacité de leurs adversaires leur avait ouvert l'accès. Ils ne tardèrent pas, au reste, à trouver une éclatante

revanche dans le succès de ropcration subie en 1686 par le roi. Depuis le commencement de cette année, Louis XIV souffrait d'un mal assez peu relevé, mais fort douloureux :

une fistule à l'anus. Le premier chirurgien, Félix, reconnut la nécessité d'une incision, mais il s'agissait de porter le fer sur la personne sacrée du roi ! On recula devant cette extrémité.

Aussitôt les donneurs d'avis d'affluer. L'un vanta les eaux de Barèges, & l'on fit partir, sous la conduite d'un chirurgien, quatre personnes affligées d'une fistule pour expérimenter l'efficacité du traitement : en vain. Un autre recommanda les eaux de Bourbon : nouvel essai suivi d'un nouvel insuccès. Un Jacobin proposa une eau de sa coniposition, & un autre un onguent j & Louvois, qui ne voulait rien négliger pour le salut d'une santé si précieuse, fit traiter sous la surveillance de Félix plusieurs malades par les prétendus spécialistes. Une année se passa en tâtonnements stériles, enfin le roi sentit la nécessité de prendre un parti, & s'y décida avec beaucoup de fermeté. La veille du jour fixé, il monta à cheval à son ordinaire, se promena.

soupa avec la famille royale, le tout sans montrer aucune émotion. Cette nuit-là, il coucha dans la salle de l'Œil -de -Bœuf. Vers sept heures du matin, les opérateurs entrèrent : deux médecins, Daquin & Fagon, qui devaient présider à l'opération j deux chirurgiens, Félix & Bessicres, qui devaient opérer j plus quatre apothicaires 3 enfin M™* de Maintenon, Louvois & le père La Chaise. Le malade fut placé sur le bord du lit, un traversin sous le ventre, les cuisses écartées & tenues par deux apothicaires. Félix donna huit coups de ciseau sans que le roi fît entendre une plainte ! Le dernier pansement achevé, le roi fut replacé dans son lit, & aussitôt « la porte fut ouverte à ce qu'on appelle la première entrée. Ayant remarqué qu'on ne faisoit aucun bruit, le Roy ordonna que toutes choses se fissent à l'ordinaire, tint conseil dès le jour mesme, & permit dès le lendemain aux ministres estrangers de le saluer » .

L'an 1686 devint, à la Cour, Vanftee de la

fiHuk, ôc la maladie elle-même fut mise à la

mode. Tout le monde voulut l'avoir j quiconque

était assez heureux pour l'avoir réellement ne

se tenait plus de joie ôc de fierté. Il courait chez

le chirurgien, exigeant qu'il lui fît la même opération qu'au roi « Il y a eu, écrit le chirurgien Dionis, des courtisans qui ont choisi Versailles pour se soumettre à cette opération, parce que le Roy s'informe de toutes les circonstances de cette maladie. Ceux qui avoient quelque petit suintement ou de simples hémorroïdes ne différoient pas à présenter leur derrière au chirurgien. J'en ay veu plus de trente qui vouloient qu'on leur feist l'opération, & dont la folie estoit si grande qu'ils paroissoient faschez lorsqu'on les asseuroit qu'il n'y avoit poinél nécessité de la faire. »

Ajoutons, pour finir, que cette opération coûta à la France plus d'un million de notre monnaie. Les deux médecins , speélateurs passifs, reçurent ensemble 180,000 livres j Félix, 300,000 livres, un titre de noblesse & la terre des Moulineauxj son confrère, 40,000 livres j les apothicaires, chacun 12,000 livres. Mais un résultat primait tous les autres : l'honneur que conférait aux chirurgiens, jusqu'alors honnis par les médecins, la considération du roi en les portant du coup presque au premier rang.

La mortification était grande pour la Fa-

io6 ).«—

culte : tant que vécut le roi, certes elle n'osa pas bouger 5 mais Tavènement de Louis XV amena la reprise des vieilles luttes. Un arrêt royal y mit fin en décidant que, en aucun cas ni à aucun titre, la Faculté de médecine ne pourrait désormais réclamer Thommage des chirurgiens, & promut définitivement la chirurgie, jusque-là simple métier manuel, au rang des arts libéraux.

Déjà la corporation possédait un privilège considérable : le premier chirurgien de la cour avait le devoir, à la mort du roi, de pratiquer Tautopsie de sa dépouille mortelle. Louis XV mourut de la variole le lo mai 1774, à deux heures après midi. Le corps était dans un tel état de décomposition que Ton n'osa entreprendre l'opération habituelle. Le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, reprocha au chirurgien La Martinière sa pusillanimité. «Monsieur le duc, fit celui-ci, je consens à ouvrir le corps du roi, comme c'est ma fonélionj mais vous remplirez la vôtre, qui est de tenir la tête de la feue Majesté 3 M. le chambellan la sienne, qui est de recevoir le cœur. Je vous préviens avant qu'en peu d'heures

nous sommes tous morts. » Le duc n'insista pas. «Sa seule présence & Todeur qui s'en exhalait, ajoute Soulavie^^^, donnèrent la mort aux domestiques qui lui rendirent les derniers services 5 on ne trouva que les vidangeurs de Versailles assez hardis pour l'ensevelir dans une bière de plomb sans baume & sans aromates 5 il fallut renfermer cette bière dans du son & couvrir le tout d'une double caisse de bois. »

Pauvre Faculté ! sa défaite était consommée 5 chaque jour emportait quelque parcelle de son ancien prestige. Comme l'Université, comme tous les corps issus de l'Eglise catholique & imprégnés de son esprit, restée figée, au milieu d'une société en pleine évolution, dans sa haine du progrès & son attachement aux traditions du passé, elle se voyait entraînée dans la même décadence. Encore blottie, quinze ans avant la Révolution, dans les bâtiments de la rue de la Bûcherie, lézardés & croulants comme son enseignement & son organisation, elle allait

^*5 M/moires du règne de Loua XV Ij i, p. 161.

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achever de mourir, rue Jean-de-Beauvais, dans l'édifice que venait de lui céder la Faculté de droit, avant de revivre, au siècle suivant, sur l'emplacement qu'occupaient provisoirement les chirurgiens, enfin triomphants & libres.

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