L'UNIVERSITE ET LES COLLÈGES
L*amatcur de souvenirs historiques qui gravit aujourd'hui les pentes escarpées aboutissant au Panthéon ne saurait, en dépit des ruines qui ont emporté tant de choses, échapper à révocation d'un passé illustre qui l'assaille à chaque pas. Dans ces rues maussades où s'alignent les hôtels borgnes & les logements sordides, dans ce quartier qui a si longtemps abrité la misère gaiement supportée des écoliers , ont retenti pendant des siècles Içs discussions passionnées de la scolastique alternant avec les rixes d'une jeunesse turbulente, sans cesse aux prises avec les bourgeois, parfois avec la royauté : nous sommes ici sur le Mont Sacré de l'Université de Paris, le foyer primordial de l'enseignement public en France & en Europe.
L'Université de Paris est la plus ancienne
du monde civilisé, car elle remonte, nous le verrons plus loin, au delà du xm* siècle j cette fiUe aînée des rois, ainsi qu'on l'intitula bientôt, mériterait bien aussi d'être appelée la mère des universités de l'Europe : c'est elle <jui en inspira la création successive, leur donna leur organisation & leur traça le cadre de leurs études.
Longtemps on a prétendu attribuer à Charlemagne le mérite de cette fondation. Dès le XIII® siècle, Vincent de Beauvais, dans son Miroir hifforial, l'une de nos premières encyclopédies, s'était fait l'organe de cette tradition 5 encore en 1440, Gerson, personnifiant l'Université dans une harangue adressée au Parlement, met dans sa bouche ces paroles ambitieuses : «Je suis celle qui, premièrement en Adam, fuis inspirée en sa nouvelle création.
Je suis celle qui, depuis, par succession, fuis fondée & renouvelée en Egypte par Abraham & autres fils de Noé. Puis, fuis transpoisée à Athènes & nommée Pallas ou Minerve, Puis vins à Rome, quand chevalerie y seignorisait^' puis par Charlemaigne le grand fuis plantée, à grans labeurs, en France, en la cité de
Paris» ^*l Le savant Pasquicr, dans ses Recherches de la France parues en 1560, a le premier démontre cette erreur : Charlemagne, il est vrai, inaugura, au sortir de la décadence mérovingienne, une première Renaissance. Il fit un séjour à Rome en 774, & il est vraisemblable que la vue des monuments échappés à la destruftion, la rencontre d'hommes nourris aux sources de la beauté antique, fixèrent sa décision ^'^\ Entouré d'une pléiade de savants — nous ne nommons ici que le diacre lombard Paul & Alcuin, le principal artisan de cette rénovation intelleéluelle — il ouvrit dans les monastères & les villes épiscopales des écoles d'où sortirent la plupart des hommes qui se
t'^ Ce style est bien conforme aux traditions du moyen âge & encore du xvii* siècle, qui rehaussaient Téloquence des discours officiels, en invoquant Tautorité des grands noms de l'histoire sacrée & profane. Le fameux discours des PlaideurSj que coupe la proverbiale apostrophe : Avocat, passez au déluge! — ne fait que rappeler un usage général.
^*J «Il rassembla k Rome, nous dit le Moine d*Angoulême, des maîtres dans Tartde la grammaire & du calcul, & il les conduisit dans le pays des Francs; car, avant le seigneur roi Charles, il n*y avait dans ce pays aucune étude des arts libéraux.»
distinguèrent aux siècles suivants. «Que votre Dévotion sache, écrit-il à l'abbé Bangulf, que, dans les évêchés confiés à nos soins par la faveur du Christ, on doit prendre soin non seulement de vivre régulièrement & selon notre sainte religion, mais encore d'instruire dans les lettres & selon la capacité de chacun ceux qui peuvent apprendre avec l'aide de Dieu. Car, s'il est mieux de bien faire que de savoir, encore faut-il savoir avant de faire. Or, plusieurs monastères nous ayant, dans ces dernières années, adressé des écrits par lesquels on nous annonçait que les frères priaient pour nous dans les saintes cérémonies & dans leurs pieuses oraisons, nous avons remarqué que, dans la plupart de ces écrits, les sentiments étaient bons, mais les paroles grossièrement incultes. Nous avons, dès lors, commencé à craindre que, de même qu'il y avait peu d'habileté à écrire, l'intelligence des Saintes Ecritures aussi fût beaucoup moindre qu'elle devrait l'être. Aussi vous exhortons-nous non seulement à ne pas négliger l'étude des lettres, mais à travailler pour être en état de pénétrer facilement & sûrement les mystères des Saintes
Ecritures. Qu/on choisisse donc pour cette œuvre des hommes qui aient la volonté &. la possibilité d'apprendre & l'art d'instruire les autres. »
C'est au clergé, on le voit, qu'il s'adresse, au clergé qui eut le privilège exclusif de ranimer l'étincelle des lettres antiques 5 ce sont les écoles dirigées par les évêques à l'ombre de leurs églises & celles des couvents fondés lors des invasions barbares qui restèrent les seuls foyers de la culture & de la science humaines au sein de la grossièreté générale. Une telle origine, jointe à l'autorité d'aussi grands services, devait imprimer à toute l'orientation de l'instruftion publique un caraftère ecclésiastique qu'elle a gardé pendant des siècles.
Et qu'enseignait-on dans ces écoles ? C'est Alcuin lui-même, dans un rapport adressé à son maître, qui nous répondra : «Aux uns j'offre le miel de l'Écriturej je m'efforce de nourrir les autres des fruits de la subtilité grammaticale. Il en est que j'enivre du vin des sciences antiques 5 il en est un petit nombre que j'éclaire de la splendeur & de Tordre des astres. » Dans cette organisation de Tenseigne-
i ii6 y^
ment, nous trouvons en germe le système d'instruftion suivi durant tout le moyen âge : il avait pour base le trivium (grammaire, rhétorique & dialeftique ou art de raisonner suivant les règles de la logique) & le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique & astronomie), divisions déjà connues des écoles antiques. Ajoutons que l'école comportait une salle réservée aux copistes de manuscrits :
une inscription en vers, due à Alcuin, recommandait aux travailleurs d'être minutieusement exaéls en évitant d'écrire un mot pour un autre, & de ponéluer avec soin.
Alcuin meurt, puis Charlemagne, mais leur œuvre leur survit. Les écoles, sans briller du même éclat, poursuivent leur aélivité. Leur chef prend, durant un quart de siècle, une place à part parmi ses contemporains : c'est l'Irlandais Jean Scot Érigène, qui doit aujourd'hui à son œuvre de penseur sa juste célébrité. L'ouvrage où il résume le fruit de ses méditations mérite de faire époque dans l'histoire de la pensée humaine : il marque une transition entre l'ancienne philosophie grecque & la philosophie scolastiquc qui est à la veille
d'envahir les écoles du moyen âgej elle y dominera sans rivale durant trop longtemps.
L'avènement de la troisième race, qui donne à Paris la prépondérance définitive comme capitale, n'est pas seulement la proclamation d'une dynastie succédant à une autre : c'est la fusion des diverses races éparses sur le sol de la vieille Gaule en un seul corps de nation , les Français. Au sortir d'une crise qui aboutit à son unité nationale, la société nouvelle, rajeunie & pleine d'ardeur, inaugure une aftivité multiple qui se traduit, au xii* siècle, par la constitution des communes autonomes & la création des corporations, dont la plus illustre est cette corporation enseignante qui s'appelle {"Université de Paris,
Dès la fin du ix° siècle, le moine Rémi d'Auxerre enseignait publiquement à Paris la dialeftique & la musique : c'est son école qui peut être considérée comme le point de départ direft de l'Université de Paris. On ne sait rien de ses successeurs immédiats, mais, vers le milieu du X*' siècle, l'école de Paris était certainement en grande renommée 5 c'est sur le bruit de son nom que le moine Abbon, écoldtre ou
«•( Il8 )• €! ■
maître de Tabbaye de Fleury-sur-Loire, vint y achever ses études dans les arts libéraux.
De toutes les parties du monde chrétien, d'Angleterre, d'Allemagne, de Pologne, d'Italie, commençaient à accourir en foule les auditeurs de premier ordre : au x® siècle, c'est Stanislas, évêque de Cracovie^ puis Adalbéron, évêque de Wurzbourg, accompagné des évcques de Salzbourg & de Passauj vers la fin du même siècle, un noble anglais, Etienne Harding, plus tard général de l'ordre de Cîtcaux, & un noble romain, Pierre de Léon, qui devint le pape Anaclet.
Parmi les maîtres, que de noms illustres à citer! En 1022, un disciple de Fulbert de Chartres, une des lumières de son siècle comme théologien, penseur & écrivain, Lambert tenait école publique. L'Alsacien Mangold enseignait vers 1080. Il eut pour disciples deux des hommes les plus considérables du temps :
Guillaume de Champeaux, le philosophe scolastique, qui lui succéda comme maître de l'école de Paris, & Robert d'Arbrissel, fondateur de l'ordre de Fontevrault. Et Guillaume de Champeaux lui-même eut pour ^écolier.
bientôt pour rival, Pierre Abclard, l'illustre champion de Tindépendance de la pensée, qui remplit du bruit de son enseignement son siècle & le monde, & fixa dans ses grandes lignes la philosophie du moyen âge.
Avec le xii* siècle, Técole de Paris se place définitivement à la tête de l'enseignement européen. En dehors des écoles ecclésiastiques, que dirigeait le chapitre de la cathédrale sous l'autorité de l'évêque, d'autres écoles s'ouvrent au Cloître, au Grand-Pont, au Petit-Pont. De là les maîtres franchissent les limites de la Cité, s'établissent à l'abbaye de Saint- Viftor, sur le flanc septentrional de la montagne Sainte- Geneviève, enfin sur tout le territoire dont le nom conserve encore leur souvenir. Et une conséquence, non prévue, celle-là, au programme, du succès des études, eut son contrecoup dans les conditions économiques de la cité : l'afiluence des étudiants étrangers doubla la population parisienne, si bien que Philippe Auguste se trouva amené, à la fin du siècle, à reculer l'enceinte de la ville ^^l
(') Jeaa Juvénal des Ursins déclarait, en 1435, que, dans les temps antérieurs, on avait vu k Paris de seize mille k
Toutes CCS écoles restaient encore isolées, sans lien entre elles, & dépourvues de l'organisation propre à toute institution régulière. Au début du xif siècle, il est vrai, se révèlent les premiers symptômes d'un ordre nouveau 5 dès lors, semblc-t-il, les usages scolaires comportent la collation régulière des grades qui, à en croire un chroniqueur contemporain, Mathieu Paris, s'obtenaient à Téleftion & par une sorte de concours.
C'est Philippe Auguste qui, en l'an 1200, donna la consécration légale & sans doute rétrospeélive, à l'ensemble des écoles, par un diplôme qui reconnaît d'une manière définitive l'existence de l'Université de Paris^^^ avec
vingt mille écoliers^ étrangers aussi bien que français. Ce nombre avait dû être encore plus considérable au xiu* & au commencement du xrv* siècle, avant la multiplication des universités en Europe.
^'^ Il faut remarquer que le mot UniversitaSj dans le protocole latin des aftes royaux, était une périphrase d'une portée générale, désignant toute coUeâivité k laquelle s'adressait Taéle. Universitoi veltra signifiait «vous tous», comme Keligio veltra s'appliquait a un prélat, Majeltas ueltra a un roi. Employé, ainsi qu'il l'eût été dans tout autre a6le, dans la charte de reconnaissance de l'université, ce terme se spécialisa, par un de ces phénomènes de transposition qui ne sont pas rares dans l'histoire de la
son chef, ses officiers & ses privilèges : fait capital dans l'histoire de l'enseignement en France 5 en plaçant au premier rang l'Université parisienne, le roi offrait un modèle aux grandes villes du royaume, qui lui empruntèrent son organisation lorsqu'elles créèrent successivement les leurs.
Ajoutons encore, & le détail n'est pas sans doute dénué d'intérêt, que l'événement qui eut un si long retentissement dans l'histoire du moyen âge fiit le résultat d'une vulgaire querelle de cabaret, d'un de ces faits divers quotidiens qu'amènent en tout temps les mœurs des grandes villes. Un étudiant allemand, l'archidiacre Henri, candidat à l'évcché de Liège, envoya son valet chez un détaillant pour acheter du vin. Cet homme s'y prit de querelle avec certains buveurs, & revint, non avec du vin (on lui avait cassé son pot), mais avec la marque des coups reçus. Sans délai les écoliers allemands se réunirent pour la ven-
langue; de la charte royale il passa dans Tusage pour n'y plus désigner que l'ensemble des étudiants parisiens^ puis l'institution qui les unissait, enfin le quartier qui leur était propre.
geancc & coururent chez le marchand de vin qui fut grièvement blessé. De là, grand émoi en ville 5 le peuple commence à s'agiter, le prévôt se met à sa tête & assiège les demeures des Allemands qui se défendent hardiment : l'archidiacre & quelques-uns de ses compagnons furent tués dans la lutte.
Les régents des écoles allèrent porter plainte au roi contre le prévôt, demandant qu*il leur fut remis pour être fustigé publiquement avec les coupables de second ordre. Quelques-uns de ces derniers avaient déjà gagné le large : leurs maisons furent détruites, leurs vignes & leurs arbres arrachés. Quant au prévôt dont le roi se réserva le jugement, il fut arrêté & condamné à une prison perpétuelle.
Le roi & le pape, les deux grandes puissances du moyen âge, ne ménagèrent pas les encouragements à l'institution naissante. Le pape réserva aux juges d'église toutes les causes des écoliers, & accorda aux clercs le droit de quitter leurs bénéfices aussi longtemps qu'ils séjourneraient à Paris, soit comme maîtres, soit comme écoliers. Le roi ne pouvait faire moins j sa mémorable charte avait précisément pour
objet le règlement de la querelle survenue entre son propre prévôt & les étudiants : il donna tort au premier, déclarant inviolable, sauf le cas de flagrant délit, la personne de ces jeunes gens, & plaça l'Université entière, pour toutes les aflaires séculières, sous sa juridi6tion immédiate. Ces prérogatives, ratifiées par le légat Robert de Courçon en 1215, le furent encore par les rois suivants 5 ils y ajoutèrent l'exemption de tous les droits de péages, subsides, impôts & service de guerre. Voilà les privilèges de l'Université, qui ont tenu une si grande place dans son histoire. Sans doute ils pouvaient avoir leur raison d'être tant qu'il s'agit de protéger les débuts d'une institution si glorieuse pour la royauté & le pays 5 entre les mains d'une jeunesse enhardie par trop de faveurs, ils devinrent une arme dont l'imprudente abusa. Tous ses adversaires étaient contraints de plier devant ellcj le malheureux prévôt désavoué, nous l'avons vu, par le roi, fut jeté en prison & se tua en essayant de s'évader. Elle s'immisçait dans les afl-aires publiques. Croyait-elle ses privilèges méconnus, aussitôt elle avait recours au pape, si le défen-
dcur était un clerc, au roi si c'était un laïque 5 en cas d'échec, c'était la cejiation des études j la voie la plus efficace. L'Université suspendait brusquement tout enseignement public, les gradués en théologie cessaient de prêcher.
C'était toute une partie de la vie sociale qui était mise en interdit. Le cas se présenta au carnaval de 1228 pour une querelle de cabaret. Le dimanche & le lundi gras, des écoliers sortis de la ville, en vue de se divertir, se dirigèrent vers le bourg de Saint-Marcel. D'aventure ils entrèrent dans une taverne, & trouvant le vin à leur gré, ils y firent trop largement honneur j ils observaient sans doute le précepte que recommandait Villon deux siècles plus tard :
Celf bien disnè quand on eschappe Sans desbourser mie ung denier, Et difl bonsoir au tavernier En torchant son ne^ à la nappe.
Bref une dispute s'engagea sur le règlement de l'écotj des mots on en vint aux mains, aux cheveux, aux armes, & le conflit se propagea entre bourgeois & écoliers. La reine-régente
Blanche, cédant aux suggestions, en ce moment peu favorables, de l'évcque & du légat, sévit contre les écoliers. Les sergents royaux jfirent une descente, & quelques-uns des mutins furent jetés à la Seine , d'autres blessés , même tués sur place. Impuissante à obtenir satisfaction du pouvoir royal, l'Université fit ce qu'elle faisait toujours en pareil cas : elle quitta Paris en masse, entraînant avec elle tout un peuple de suppôts & de clients 5 c'était une partie notable de la population parisienne qui émigrait. La rupture dura deux ans 5 puis la reine, assiégée d'instances, capitula, & les maîtres rappelés obtinrent toutes les satisfaélions exigées. Mais leur viéloire extérieure ne laissa pas de leur coûter un peu cher : les villes d'Oxford, d'Orléans, de Poitiers, d'Angers gardèrent une partie de ces exilés volontaires qui y avaient apporté les éléments d'universités nouvelles 5 elles devinrent bientôt des rivales.
Le succès de leurs prétentions devait encouragea les clercs universitaires, & ils ny manquèrent pas, à en renouveler sans cesse l'épreuve. En 1304, le prévôt P. Jumel fit pendre deux écoliers clercs, nonobstant l'appel
interjeté par les deux accuses qui demandaient à être renvoyés devant le juge d'Eglise : le magistrat laïque, comme ses prédécesseurs, supportait avec peine les droits privilégiés de rUniversité & se faisait un malin plaisir de les enfreindre. En tout cas il n'eut pas à se louer de son initiative. Toutes les Facultés cessèrent leurs leçons, résolues à ne les rouvrir qu'après avoir obtenu satisfaction dans des conditions qu'elles fixèrent elles-mêmes. De son côté le clergé parisien, s'étant donné rendez-vous à l'église Saint-Barthélémy, dans la Cité, se rendit de là, accompagné des fidèles, en procession, à la maison du prévôt, & tous jetèrent contre elle des pierres, en criant à haute voix : «Retire-toi, retire-toi, Satan maudit, reconnais ta méchanceté, & rends honneur à notre mère la Sainte Église que tu as déshonorée dans la mesure de ton pouvoir, & atteinte dans ses franchises. Sinon, puisses-tu être associé au sort de Dathan & d'Abiron, que la terre engloutit tout vivants ! »
Le prévôt fut destitué par le roi, & condamné à doter deux messes perpétuelles fondées pour le repos de l'âme de ses viélimesj
certaines chroniques ajoutent même qu'il fut obligé, après les avoir descendues en personne du gibet, de les embrasser sur la bouche.
Charles VII, au milieu du xv* siècle, confirma l'existence des nouvelles écoles. En même temps il repoussa la prétention de l'école parisienne à être immédiatement justiciable du roi, & la renvoya devant la juridiction commune, qui était celle du Parlement 5 c'était un premier coup. Le second lui vint bientôt du pape : par sa buUejiudroyante, Pie II s'éleva avec force contre le scandale des interdirions arbitraires, & autorisa, en cas de cessation des leçons, les religieux à suppléer les laïques pour la collation des grades.
A la fin du siècle, nouvelle restriftion des privilèges universitaires, qui sont enfin replacés sur le terrain commun. L'Université gronda 5 Vamplipme relieur lança l'habituel mandement qui ordonnait l'interruption de toutes les leçons & prédications. Le roi, alors à Blois, fit assez mauvais visage aux députés de s^z fille amée. Il revint à Paris, traversa le territoire de l'Université à la tête d'une forte troupe en armes, la lance au poing, & alla droit au Palais. Dès
son approche, les plus compromis avaient pris la fuite, les autres ne bougèrent plus.
Un incident qui, encore en 15 57, se passa au Pré-aux-Clercs montre bien qu'à cette époque les abus des écoliers avaient comblé la mesure.
Disputant, depuis des siècles, à Tabbaye de Saint-Germain-des-Prés la possession de ce terrain où la jeunesse scolaire prenait ses ébats, ils se livraient contre certaines maisons, qu'ils estimaient bâties à tort sur leur terrain, à des attaques qui furent repoussées à coups d'arquebuses : des viftimes tombèrent. L'Université prit feu &, durant plusieurs jours, entretint des troubles, détruisant . ou incendiant des maisons, maltraitant le lieutenant civil & ses sergents. Le Parlement fit arrêter plusieurs écoliers dont l'un fut pendu, ordonna la fermeture des collèges à six heures du soir & la saisie de toutes les armes qui s'y trouvaient. Une députation de l'Université, au sein de laquelle se trouvaient Turnèbe & Ramus, alla trouver le roi jusqu'à La Fère pour présenter la défense des écoles. Le roi, d'abord porté aux mesures extrêmes, se relâcha de sa première rigueur, mais l'âge d'or du Pré-aux-Clercs &
surtout des privilèges universitaires était clos sans retour.
Débordante d'aftivité, encouragée par des succès continus durant la première période de son existence où elle avait donné à l'Église un pape, vingt cardinaux, cinquante archevêques & évcques, l'école parisienne touche, dès l'aurore du XV* siècle, à la période de la décadence. L'indiscipline où la jette l'abus de ses privilèges, le sophisme & le fanatisme auxquels aboutit la dialeâique faussée de ses régents la perdent. En 1410, un de ses dofteurs les plus renommés, J. Petit, ne craignit pas de prononcer, dans une solennelle assemblée de ses collègues, l'apologie de l'assassinat du duc d'Orléans. Elle se perdit sans retour dans l'opinion publique par son adhésion servile à la domination anglaise^ sa complicité dans la sentence de mort prononcée contre Jeanne d'Arc. Avec l'avènement de l'Imprimerie & de la Réforme, c'en était fait de la prépondérance intelleftuelle qui avait fait son honneur & sa force pendant quatre siècles.
L'Université pourvue de sa charte constitutive, restait l'organisation intérieure. De bonne
heure, nos écoliers s'étaient groupés, suivant les affinités de langue & d'intérêts, en Nations : France (France méridionale & sud de l'Europe), Picardie (France du nord & Pays-Bas), Normandie, Angleterre^^^ (nord & est de l'Europe), qui formèrent ensemble la Faculté des Arts,
Dans les premiers temps, les écoles ne connaissaient que deux conditions : les maîtres d'un côté, les écoliers de l'autre. Quiconque se croyait de force à affronter le jugement public ouvrait école, la licence de l'Eglise une fois obtenue. Mais, des le temps d'Abélard, ses adversaires lui reprochaient de s'être, de sa propre autorité, institué maître en théologie : il y avait donc déjà une hiérarchie naissante.
Au xin* siècle il y avait deux grades : celui de bachelier, auquel les étudiants aspiraient en premier lieu, puis celui de maître. L'étudiant qui avait suffisamment pâli sur son trivium s exerçait à en exposer les diverses matières, à déterminer & à disputer en public j une fois reçu,
('^ Remplacée au xv' siècle, & sous le coup des rancuaes amassées durant la guerre de Cent ans, par F Allemagne.
il était bachelier. Son titre lui conférait le droit de porter une chape ronde & d'assister aux messes des Nations. Puis il continuait à étudier. Une nouvelle étape franchie, il se trouvait en présence de l'Église, qui avait toujours tenu le droit d'enseigner pour une de ses attributions essentielles. Dès l'origine, elle avait conféré la licence ^ qui était alors moins un grade que la formalité requise pour en obtenir un, appelé la mattrise.
Reçu par l'Église, le licencié tçytndîit devant les maîtres de sa Faculté, qui lui conféraient en grande pompe le bonnet ^ insigne de son titre & de son nouveau grade de maître es arts. Dans les Facultés supérieures ^^\ où l'on n'entrait le plus souvent qu'après avoir passé par celle des Axts, le dernier grade s'appelait spécialement dolhrat.
Les épreuves nécessaires pour obtenir ces grades & leur collation étaient soumises à un certain cérémonial. Au jour fixé, le candidat invitait ses amis ou ses proteéleurs : les plus hauts personnages ne dédaignaient pas de s'y
(') Nous reviendrons sur ces dernières un peu plus loin.
rendre. En 1485, & plus d'une fois depuis, Charles VIII assista à ces examens '& reçut de rUniversitc les présents d'usage : des gants de soie ou de peau & des bonnets d'écarlate. Les convocations se faisaient au moyen de billets ou pancartes portés à domicile par les bedeaux de l'Université. Après l'invention de l'imprimerie, ces billets atteignirent des dimensions exagérées & un luxe en rapport avec le rang ou la fortune du candidat : imprimés sur papier, peau de vélin ou étoffe de soie, ils s'appelaient thhes, parce qu'ils portaient les conclusions de l'argumentateur.
De bonne heure les artiens, ou étudiants des sept arts libéraux, s'étaient installés au pied de la montagne Sainte-Geneviève, près de la place Maubert. Au xiii* siècle, leurs écoles occupaient surtout deux rues qui existent encore en partie : les rues du Clos-Bruneau, aujourd'hui Jean-de-Bcauvais, & du Fouarre^*), cette dernière ainsi nommée, paraît-il, à cause de la paille ou de l'herbe dont, suivant la saison, les locaux étaient jonchés. Les étudiants s'y ac-
Viexix mot fiançais qui sigotfieyoifrrif^.
croupissaient aux pieds de leurs maîtres^'), qui, seuls, possédaient le privilège d'une petite estrade avec un pupitre. \trs le commencement du XV* siècle, on s'était risqué à installer des bancs 5 mais le cardinal d'Elstouteville, réformateur des écoles en 1452, réprima un luxe aussi corrupteur. Qu'ils étaient humides & sombres ces locaux dans lesquels, à défaut de toute horloge, les auditeurs n'avaient, pour régler l'emploi des heures, que la cloche des églises voisines! C'est là, cependant, qu'affluèrent, pendant plus de trois siècles, les écoliers de toute l'Europe 5 que vinrent s'accroupir, à leur tour, Roger Bacon, Albert le Grand, Pierre d'Espagne, Boccace, Pétrarque, Dante enfin, qui, dans le ix* chant du Paradis, en a célébré le souvenir : « Nel vico degli strami. » Un moine anglo-normand de la fin du XII® siècle, Jean de Hauteville, nous a laissé dans son Archifrenius une description médiocrement flatteuse des écoliers de son temps «à la tenue désordonnée, aux cheveux épars.
^'î Afin, dit expressément une bulle pontificale, de les mieux former à Thumilité.
n'ayant d'autre souci que celui d'échapper à la faim qui ronge leur estomac, creuse leurs joues, fait pâlir leurs lèvres, entoure leurs yeux d'un cercle livide & remplace les lis & les roses de la jeunesse par un aspeél terreux». Le poète n'oublie rien : après les mets grossiers cuits sous quelque auvent par une vieille en haillons, la marmite où nagent les pois, les fèves & autres légumes qui réservent aux consommateurs un bon mal de tête, c'est le travail acharné de ceux qui étudient bien avant dans la nuit, malgré le sommeil qui clôt leurs paupières, le mauvais lit sur lequel ils cherchent à reposer leurs membres fatigués, & les cauchemars qui troublent leurs nuits.
Qu'étudiaient ces jeunes artiens.'^ Un peu de grammaire, à l'aide du vieux manuel de Donat, légué par l'antiquité 5 au xm' siècle, le Doftrinal prit sa place, rédigé en vers par un régent de l'école de Paris. Si peu préparé à sa tâche que fût Alexandre de Villedieu, son œuvre n'en resta pas moins en usage durant des siècles. Les humanistes italiens qui accompagnèrent Charles VIII à son retour en France, & les lettrés allemands n'eurent pas assez de
sarcasmes pour ce latin de cuisine : merdosa scripta, Jilexandri glofia cacahilù, furent les compliments adresses au pauvre pédant monastique qui avait eu l'idée peu heureuse de se jeter dans la mêlée de la vie séculière. La Renaissance mit en vogue la grammaire de Despautcre, indigeste fatras qui torturait encore au xvii* siècle la cervelle du jeune Boileau, & ne fut détrôné que par la grammaire de Messieurs de Port- Royal. La rhétorique portait sur les grands classiques latins, agrémentés de commentateurs plus récents. La dialeâique avait pour objets les écrits de saint Augustin & d'Aristote.
Une légère teinte des sciences du quadrivium complétait le programme. Sous Pinspiration d'un clergé qui enseignait la terreur du diable plus que le culte de la divinité, un code étrange de conceptions cosmologiques ou physiques avait pris place dans les esprits, tenant lieu de toute science positive. La nature entière, l'espace, la terre, les eaux, s'étaient peuplés d'une foule de puissances, legs fatal du paganisme, dont Dieu & le diable se partageaient l'empire : de là la croyance aux gnomes, lutins, fées, &c., aux influences di-
rcétcs des astres, dont la détermination créa les sciences occultes. De ce fatras surgirent pourtant quelques notions positives : l'astronomie, la science la plus ancienne, & mêlée d'astrologie, servait à l'Église à déterminer la fête mobile de Pâques, base de tout le calendrier liturgique 5 puis un peu de chronologie, comportant le calcul des différentes ères du monde, & celui de \ ère chrétienne ramenée des le vi* siècle à l'année de la naissance de J.-C. 5 un peu de calcul : jusqu'au vif siècle on comptait au moyen de cailloux, caïculi, qui portaient les signes de la numération latine. Ce n'est qu'au xn* siècle qu'un voyageur italien, Fibonacci, introduisit en Occident la numération indoue qu'il avait reçue des Arabes 5 c'est à eux aussi que nous devons la géométrie & l'algèbre, cultivées depuis l'antiquité par les savants grecs & musulmans.
L'enseignement de la musique d'Église — on n'en saurait envisager d'autre — était à la fois théorique & pratique. Au vif siècle, saint Grégoire y accomplit une révolution qui a gardé son nom : il nous suffira de rappeler les nouveaux progrès dus, depuis le xf siècle, à
Gui d'Arezzo, inventeur du système des portées. Au xiif siècle, le plain-chant commença à faire place à la musique mesurée.
Un document probablement unique en son genre, & fort curieux par le jour qu'il jette, mieux que toute explication, sur les matières de l'enseignement & sur le niveau moyen de l'instruftion il y a quatre siècles, nous a été conservé par le plus heureux des hasards & se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de la ville de Paris. C'est un fort petit cahier, usé & sali, qui contient, en une soixantaine de feuilles d'une écriture rapide du xv* ou du xvi* siècle, les notes singulièrement élémentaires & dans leur diversité un peu décousues d'un écolier es arts de cette époque. De sèches & pédantesques nomenclatures sont entremêlées de définitions dans la forme d'un vocabulaire à la portée d'un commençant de nos jours, le tout en latin.
L'opuscule débute par la liste des fleuves des enfers, que suit l'énumération des sept arts libéraux : (( Dicuntur artes libérales quia homine digna (sic) sunt. » Puis viennent des définitions conformes aux principes de la scolastique :
«Anima est triplex : rationalis, sensitiva, vege-
tativa5 homo habet has trcs animas» 5 des règles de grammaire sur l'accord de l'adjeftif, sur les degrés de comparaison, la dérivation des verbes composés, les conjugaisons, les adverbes de lieu, le tout alternant sans grande méthode avec des réminiscences de la mythologie & des citations des poètes latins, même des maximes morales.
L'auteur est apparemment un Flamand ou un Hollandais j un grand nombre de mots, même des phrases entières, sont accompagnes de leur traduélion en hollandais : baccalareus, bekclaer; cubitus significat certam mensuram, een ellenhogen-, habere Rdcm y ietroujyeff; sacrilegus, ern l^rl^over, &c.
Ce qui prête à notre document un piquant particulier, ce sont les caricatures si frustes que 'auteur, soit en interrompant pour un instant ses notes écrites à la diâée, soit en les repassant plus tard chez lui, a intercalées dans son texte. La verve, même un peu gauche, des écoliers pour « faire des bonshommes » reste la même à travers les siècles, & les détails de mœurs qu'elle fait passer sous nos yeux n'y puisent que plus de saveur. Tels sont, pris entre beaucoup d'autres, Adam & Eve mangeant la
pomme, puis chassés du paradis terrestre 5 plus loin, un homme assis à table & cajole par son amie, ou encore une dizaine de personnages dansant, en se tenant par la main, une sorte de farandole 5 ailleurs un tir à la cible 5 enfin un enfant, le fouet à la main, galopant sur un cheval de bois, &c.
Le succès de ces écoles tenta les Dominicains & les Franciscains, qui venaient de se fonder au milieu du xiii* siècle 5 quelle bonne place à prendre, quel aliment à leur aftivité ! Et ils demandèrent leur admission. L'Université cependant veillait : résolue à ne partager ses privilèges avec personne, elle se méfiait des intrus. Elle fulmina un refus péremptoire, & il ne fallut pas moins que la pression combinée du pape & du roi pour en triompher à la longue. Avec l'accession de ces deux ordres mendiants aux écoles théologiques qui avaient toujours subsisté autour du cloître de Notre- Dame, c'était la Faculté de Théologie bien & dûment créée j le nouveau corps s'installa dans le collège de Sorhonne, où il joua toujours, nous le verrons plus loin, un rôle des plus importants, jamais au service de la liberté & du progrès.
Son enseignement, qu'ctait-il donc? Il tenait tout entier dans l'étude des Livres Saints tant bien que mal interprétés, des Pères de l'Église, de saint Thomas & des décisions des conciles. Point culminant des études d*humanités & but de celles de dialeélique, c'était la carrière la plus brillante, donc la plus recherchée, celle qui conduisait aux charges de l'Église.
Dès le xii" siècle, les écoles enseignaient sous le nom de Décret les décisions des papes & les canons des conciles : c'était le droit ecclésiastique, le seul que reconnût l'Église, parce qu'il lui servait à défendre ses intérêts. Elle eut grand'peine à accepter plus tard, contrainte par les exigences du temps, l'enseignement des lois civiles, c'est-à-dire le droit romain, les lois barbares & les capitulaires des rois francs. Le droit civil, transmis par l'Italie héritière des grands maîtres de l'antiquité romaine, s'introduisit ainsi dans l'Université de Paris à côté du droit ecclésiastique 5 depuis l'installation de la Faculté de Décret sur la montagne Sainte-Geneviève, au Clos-Bruneau , cet enseignement réussit bien à s'y maintenir, mais en végétant. La Renaissance, qui devait
renouveler sur tant de points la face des notions humaines/ ne le toucha pas, & il fallut toute l'autorité de Louis XIV pour lui donner une constitution régulière.
Moins heureux que leurs confrères des autres Facultés, les «mires» n'eurent longtemps aucun siège fixe : tout comme les «décrétistes» , ils avaient à essuyer le mauvais vouloir de l'Église, leur ennemie commune. Depuis le xni" siècle, l'enseignement de la médecine se donnait dans l'église Sainte -Geneviève -des - Ardents, à Notre-Dame autour des grands bénitiers de pierre établis sous les tours, puis aux Mathurins de la rue Saint-Jacques. C'était un misérable enseignement, au reste, & qui ne dépassait pas les connaissances de l'antiquité transmises par les Grecs & les Arabes en des traductions ou de sèches compilations. L'étude expérimentale des faits, de la nature, la réflexion critique répugnaient à la conception du moyen âge : l'empirisme & la routine en formaient le fond^'^. Les Arabes, par pré-
^^î L'adage fameux de la tradition scolastique : «Magistcr dixit^ crgo venim est» (le maître l'a dit, donc c'est vrai), tenait lieu de tout argument.
jugé religieux, proscrivaient Tanatomie : les chrétiens firent de même. Le savant Dubois, au XV f siècle, fut le premier à professer, non sans succès, l'anatomie & à entreprendre quelques disseâions. La chirurgie, vil «travail manuel», était dédaignée, on l'abandonnait aux barbiers. A la fin du xv* siècle, la Faculté, qui venait de s'installer rue de la Bûcherie^^^ sur les ruines d'une maison achetée aux Chartreux, ouvrit les premiers cours destinés aux barbiers & aux chirurgiens. Mais au xvii* siècle encore & même plus tard, la médecine méritait le ridicule auquel Tavait vouée Molière : témoins les fameuses querelles de Renaudot, les luttes suscitées par l'introduction du quinquina, de l'antimoine, de Topium, du mercure, de Tinoculation, la théorie de la circulation.
Chaque Faculté nommait son doyen, chaque Nation son procureur : ces quatre procureurs, à leur tour, avaient le privilège exclusif d'élire le relieur, nommé pour trois mois. Ce n'était pas
^^' Dans cette pauvre rue, qui longe encore aujourd'hui Tanciennc annexe de THôtel-Dieu.
un personnage de mince importance, ce dignitaire qui marchait de pair avec l'évcque & le Parlement dans les cérémonies publiques.
Uamplipme refteur jurait, à son entrée en charge, de l'exercer à l'honneur & au profit de l'Université. C'est lui qui délivrait aux maîtres & aux écoliers leurs certificats de scolarité 5 c'est de son autorité que relevaient les agents & fonftionnaires de tout ordre, les suppôts :
Le syndic ou procureur, administrateur de l'Université 5
Le trésorier j le ffeffier, les doyens, les régents, les écoliers 5
hcs grands mej^agers, bourgeois notables qui servaient à Paris de correspondants aux écoliers venus de tous pays. Accrédités par les familles, assermentés près l'Université, ils avançaient aux étudiants l'argent nécessaire à ceux-ci, & les secondaient en cas d'embarras 5
Les petits rne^agers, simples fafteurs, qui étaient sans cesse en route, allant de Paris à l'extérieur & y revenant pour porteries hardes, lettres, &c., des écoliers ou de leurs familles. Ce fut en France l'origine de la poste aux
lettres & des messageries, converties en service public par Louis XI & Louis XIV5
Les hedeàux, sergtnts, mapers ou appariteurs au nombre de quatorze, deux par compagnie :
ils faisaient un service de sûreté ou de cérémonie 5
Enfin, les libraires, parcheminiers , relieurs, écrivains, enlumineurs, véritables fonélionnaires subalternes de l'Université, pourvoyant à ses besoins matériels, ses munidonnaires pour ainsi dire. Nées sous son patronage, ces industries, nécessaires à son existence, relevaient de son autorité. De très bonne heure, il y eut près des écoles des agents qui achetaient & revendaient à la jeunesse des livres & des cahiers écrits sous la diélée des régents. Les écrivains, relieurs & enlumineurs confeâionnaient aussi des livres neufs. Et, dès cette époque lointaine, se joua la petite comédie qu'on a maintes fois revue depuis : plus d'un abusa des fonélions qui lui avaient été conférées, pour exploiter la pauvreté ou la dissipation de malheureux clients, au point que le reéleur, scandalisé, dut intervenir pour fixer un tarif proteéleur.
C'était un travail assez intense qu'imposaient les règlements universitaires. Des l'heure de prime (six heures du matin), lorsque la première messe sonnait aux Carmes de la place Maubert, maîtres & écoliers devaient être debout. Le régent lisait '^^ ou diftait, d'une voix encore mal assurée, — submi^a voce, dit la glose d'un ancien statut — une première leçonj chaque cours durait environ une heure. Cette lefture, que le maître faisait lui-même ou faisait faire par un étudiant à ses camarades, réduisait son rôle à un simple aâe de présence. Un règlement du xv' siècle prohiba ces diélées, ordonnant aux maîtres de parler d'abondance. A midi venaient les déterminâmes & di^tations.Ncts la fin du jour, enfin, c'étaient des répétitions & conférences où les écoliers récitaient ou subissaient des interrogations.
Les disputations, puisque nous sommes venu à en parler, étaient l'exercice favori des maîtres comme des élèves, & finirent par faire de la classe un passe-temps fort supportable.
Î'J De la le titre de teneur qui s'est maintenu, notamment au Collège de France, jusqu'à la Révolution.
Ecoutons ce qu'en dit Ch. Perrault, le charmant auteur des Contes*, médiocre élève au collège de Beauvais dans les classes de grammaire, il fut un fort bon écolier en humanités & en philosophie. «Il me sufEsoit souvent d'avoir attention à ce que le régent diâoit pour le savoir & n'avoir pas besoin de l'étudier ensuite. Je prenois tant de plaisir à disputer en classe, que j'aimois autant les jours où on y alloit que les jours de congé. La facilité que j'avois pour la dispute me faisoit parler à mon régent avec une liberté extraordinaire. Comme j'étois le plus jeune & un des plus forts de la classe, il avoit grande envie que je soutinsse une thèse à la fin des deux années 5 mais mon père & ma mère ne le trouvèrent pas à propos, à cause de la dépense où engage cette cérémonie. Le régent en eut tant de chagrin qu'il me fit taire, lorsque je voulus disputer contre ceux qui dévoient soutenir des thèses. J'eus la hardiesse de lui dire que mes arguments étoient meilleurs que ceux des Hibernois^^^ qu'il fai-
(') Qui passaient pour de terribles disputcurs, & ferrés sur la métaphysique.
soit venir parce qu'ils croient neufs, & que les leurs croient vieux & tout usés. J'ajoutois que je ne lui ferois pas excuse de parler ainsi, parce que je ne savois que ce qu'il m'avoit montré. Il m'ordonna deux fois de me taire 5 sur quoi je lui dis en me levant que, puisqu'il ne me faisoit plus dire ma leçon, qu'on ne disputoit plus contre moi & qu'il m'étoit défendu de disputer contre les autres, je n'avois plus que faire de venir en classe. En disant ces mots, je lui fis la révérence, & à tous les écoliers, & sortis de la classe. » {Mémoires de Ch. Perrault, Avignon, 1759.)
Ce règlement, appliqué surtout à renseignement élémentaire, passa de bonne heure dans les collèges, lorsqu'ils s'ouvrirent. Leur développement porta aux écoles de la rue du Fouarre, dès les premières années du xv® siècle, un coup dont elles ne se relevèrent plus 5 au reste, l'enseignement des arts y avait sensiblement décliné, & les troubles civils du XVI* siècle l'arrêtèrent définitivement.
Une jeunesse si assidue à l'étude avait besoin de distrayions : on peut être sûr qu'elle ne s'en privait pas. Dès lors, comme de nos
jours, Paris ofFrait aux adeptes du plaisir, de la dissipation même, des ressources variées contre lesquelles nous voyons un abbé du xii* siècle chercher à prémunir un jeune clerc près de débuter dans ses études. «O Paris! faitil dans une lettre que nous a conservée Du Boulay, Thistorien de l'Université, quel piège rempli de vices & de dangers, quel trait de l'enfer destiné à percer l'âme des gens dépourvus de sens!» On ne saurait nier qu'à une époque où il existait à peine quelque trace de police, où les mœurs étaient encore d'une grossièreté singulière, cette population d'étudiants, composée de jeunes gens dans la force de l'âge ^^^, aux habitudes violentes & indisciplinées, devait constituer, pour la bourgeoisie paisible, un voisinage souvent bien embarrassant. Le cardinal Jacques de Vitry qui, aux alentours de l'an 1200, avait été des leurs, nous en fait un portrait peu flatteur. C'étaient tantôt des coteries littéraires & des rivalités d'écoles, tantôt des motifs d'ordre beaucoup plus terre
(^^ Au xm" siècle, nul ne pouvait recevoir la licence es arts avant Tâge de vingt 6c un ans, & en théologie, avant i*âge de trente-cinq ans.
à terre, nés d'un penchant naturel au désordre, dont leurs privilèges leur assuraient l'impunité, qui provoquaient des rixes & des séditions. — «Paris, ajoute-t-il, est la source d'eau vive qui arrose toute la surface de la terre, mais il est aussi, dans le monde des écoliers, une brebis galeuse dont la corruption incomparable gagne tous ceux qui l'approchent. Dans la même maison vous trouvez en haut des écoles, en bas des lieux de débauche. Qu^un étudiant soit prodigue & déréglé, tous ses camarades vanteront sa noblesse de caractère & sa libéralité 5 qu'un autre s'applique à mener une vie sage & honnête, on le traite d'avare & d'hypocrite. »
Déjà les qualifications communément appliquées aux différentes races qu'ils représentaient témoignaient des vices & des passions qui bouillonnaient au milieu d'eux : les Anglais passaient pour être buveurs & couards; les Français, orgiéeiUeux, sensuels & portés vers les femmes } les Allemands, irascibles & goinfres dans leurs repas 5 les Normands, charlatans & glorieux; les Poitevins, traîtres & adulateurs; les Bourguignons, brutes & Sîupides; les Bretons,
IJO
Uffrs ôc médisants; les Lombards, avares, loches & perfides; les Romains, tumultueux & violents; les Flamands , sanguinaires & in9endiaires, L*é vcquc de Paris, en 1269, reproche aux écoliers «que de jour & de nuit ils blessent grièvement ou tuent une foule de personnes, ravissent les femmes , déshonorent les filles , saccagent les maisons, & commettent une foule d'autres vols & violences énormes qui déplaisent à Dieu, & cela sans fin ni trêve».
Combien ces griefs étaient justifiés, c'est ce que prouve l'aventure des Barbistes qui, encore au XVI* siècle, se firent frotter les côtes par les gardes champêtres du bourg Saint-Marcel, où ils avaient saccagé les vignes garnissant les coteaux de la Bièvre. Il y eut bataille rangée entre les écoliers & les gens du faubourg accourus pour la sauvegarde de leurs raisins. « De mon temps, dit Polygame, il en alla bien aultrement lorsque ce très doâe grammairien Turnebus lisoit au collège Sainfte Barbe le troisiesme livre de Quintilienj car une bande & compaignie de bonnetiers du faulxbourc Sainél Marceau, joinâs & adhérez à ces beaulx messiers & gardeurs de vignes, nous ayant
empoignez & pris sur le fai£t, prenans & pillans comme estourneaulx des raisins oultre ce que TEscriture sainéte en permet (qui est honnestement & discrettement), nous y battirent & frottèrent très bien nos espaules, quelques remonstrances que sceussions alléguer, que, par nos chartres & tiltres estans aulx Mathurins, tous les vignobles & pays adjacens de Vauvert feussent à nous & propres à l'Université. Jamais à la bataille de CerisoUes, où je fus soubs la charge du capitainne La Mole, ne feurent trouvez tant de corseletz, harquebuses, piques, morions & hallebardes des Impériaux esparses çà & là, comme Ton veist, à ceste grosse rencontre de vendanges, de Térences, de De oifo partihta, de Pelijions, de Pro Milone, de Bucolicjues de Virgile & escritoires la délaissés à ce chauld alarme. Mais devant le mois estre passe, l'Université, toutes les chambres assemblées, avec bastons ferrez & non ferrez, soustenue d'un régiment d'imprimeurs tous haults à la main, se jcâa sans aultre recongnoissance sur ces maistres bonnetiers & associez qui, renversez & rendus fugitifs, eurent tous leurs oustilz, chauldieres, brosches & aultres instru-
menz cassez, brisez & abattus 5 qui a donné occasion aulx chapeliers de se faire subroger au droift des bonnetz, l'usage desquelz est bien endommagé.» (Eutrapel, Conte des escholiers dr des mepers, )
La galanterie vénale pullulait sur le territoire de l'Université. La Cité, le Val de Glati gny ÔLy de proche en proche, tout le quartier des écoles en étaient infestés^ on la retrouvait jusque dans la demeure même des maîtres 5 «si bien, remarque un contemporain, que, sous le même toit & séparées par un simple plancher, les graves disputations de la science se croisent avec le dialogue & les criailleries des mauvais lieux». Le speélacle de ces mœurs subsista aussi longtemps que les leçons de la rue du Fouarre, mais, dès 1358, l'Université pria le dauphin-régent de protéger ses écoles. On avait apparemment réussi , à ce moment, à les délivrer du voisinage crapuleux que Jacques de Vitry avait signalé au siècle précédent : la réponse du dauphin établit que la rue du Fouarre était désormais réservée aux maîtres &l aux écoliers. Il semble, cependant, que les expulsés se vengèrent sur l'Université : ils remplissaient la rue
d'immondices, «immunditias & fecosa portando», s'introduisaient dans les salles de leçons & souillaient la chaire des maîtres ainsi que la paille de l'auditoire. Les écoliers trouvaient, le matin, à leur arrivée, des ordures telles, «tam enormia, turpia ac fetida reperientes», que les classes étaient inabordables. Le jeune régent autorisa l'Université à établir aux deux extrémités de la rue du Fouarre des portes qui seraient fermées chaque soir, à la fin des leçons.
Chaque Nation, chaque Faculté avait un ou plusieurs patrons qu'elle fêtait régulièrement par des solennités religieuses, suivies de réjouissances d'un ordre beaucoup plus matériel. C'étaient à tout instant, & sous tous les prétextes religieux ou scolaires, festins, rasades, déguisements, bals, cavalcades. En 1275, ^^ statut de la Faculté des Arts décida qu'en dehors d'un seul patron pour chaque compagnie la Faculté ne célébrerait plus que deux rafraîchissements, potationes, l'une au début, l'autre à la fin de la déterminance , plus la Sainte-Catherine & la Saint-Nicolas, fêtes des clercs & de la jeunesse. Quant à Charlemagne, qui était.
depuis le XIV* siècle au moins, le patron de la Nation d'Allemagne, il devint, en 1480, celui de l'Université entière, &, en 1661, la fête de Saint-Charlemagne fut ratifiée par le tribunal de l'Université.
Il était deux endroits surtout que les écoliers parisiens avaient choisis avec prédileftion pour y jeter leur gourme. L'un était la foire du Lendit. D'abord pèlerinage institué au xif siècle pour honorer des reliques de la Vraie Croix, puis foire au parchemin 5 cette fcte, qui se tenait dans la plaine de Saint-Denis le 12 juin, lendemain de la Saint-Barnabe, était une solennité importante pour les écoles & pour toute la population parisienne. Un opuscule en vers de huit petits feuillets, & qui débute par un prologue en prose, nous a fort heureusement été conservé : imprimé à Paris vers 1530 sans date ni frontispice, sans doute pour être vendu sur le lieu même de la fête, il nous donne une description fort animée de ce qui s'y passait alors. Ce jour-là toutes les écoles chômaient, car tous y prenaient part. Le matin, dès la première heure, la jeunesse scolaire en costume de fête se réunissait sur les hauteurs de Sainte-
Geneviève. En tête le reéleur, vêtu de sa chape rouge & coiffé du bonnet reéloral, montait une mule ou une haquencej précédé de deux massiers, entouré des doyens, procureurs & suppôts, il s'acheminait vers Saint-Denis. A sa suite les écoliers, rangés en bon ordre, sous la conduite de leurs régents & groupés par Nations, avec tambours & bannières, traversaient en cortège la ville, au milieu des bourgeois, qui se mettaient aux fenêtres <Sc «s'esbahissoient» à ce speélacle. Sur le champ de foire le refteur visitait les boutiques des parcheminiers pour y prélever, avant tous autres acheteurs, la provision de parchemin nécessaire pendant un an à TUniversité, & recevoir des marchands une gratification qui monta parfois jusqu'à cent écus^'l Pendant ce temps, la jeunesse se répandait en bandes joyeuses dans les tavernes & autres lieux de divertissement.
^'^ D'après Juvénal des Ursins, l'Université fit, en 1412, une procession a Toccasion des malheurs de la guerre; le cortège avait une telle étendue que la tête de la procession entrait dans la ville de Saint-Denis alors que le reéteur n'avait pas encore quitté les Mathurins de la rue Saint- Jacques.
taquinant marchands & bourgeois. De leur côté, les régents entraient dans la ville où le chapitre recevait leur visite & leur offrait du vin.
La fête, du reste, était la bienvenue pour eux à un autre point de vue encore : «c'était le jour où les écoliers reconnaissaient les soins de leurs maîtres par un honoraire, cinq ou six écus d'or qu'ils présentaient dans une bourse, un gobelet de cristal ou dans un citron, au son des instruments».
C'était, en second lieu, \c Pré-aux-Ckrcs qui s'étendait sur une partie de l'espace occupé aujourd'hui par le faubourg Saint-Germain.
Depuis un temps immémorial, c'était le domaine des écoles, autrefois disputé en de sanglantes rencontres à l'abbé de Saint-Germaindes-Prés, depuis la fin du xiu'' siècle le champ favori de leurs ébats & de leurs promenades.
Aux xv' & xvi" siècles, le Pré-aux-Clercs devint à la mode j le matin à peu près désert, il était le lieu de rencontre des duellistes qui avaient à en découdre 5 dans l'après-midi & le soir, c'était la promenade où grands seigneurs, officiers & belles dames ne dédaignaient pas de venir se
mêler à la jeunesse des écoles. Et, comme le chante l'opéra-comique d'Hcrold,
Les rende^vous de noble compagnie
Se donnaient tous dans ce charmant séjour.
On connaît les cérémonies burlesques & grossières de la Fête des Fous, de l'Âne, des Innocents. Il fallut un long temps pour que le progrès des mœurs & des institutions suggérât des divertissements plus choisis : les représentations théâtrales dans les locaux annexes de l'Université, les excursions coUeftives à Notre-Dame-des- Vignes ou à Notre-Damedes-ChampS} la fête du Mai qu'on plantait chaque année devant la porte du refteur. Les Nouvelles de la reine de Navarre & les Joyeux Devis de B. Despériers nous ont conservé le souvenir de ces mœurs insubordonnées qui, jusqu'au xvi" siècle, furent celles de tapageurs noâurnes, toujours prêts à rosser le guet ou à «jeter les sergents en Seine».
La suppression de \2ipte du Koi des Fous fut une heureuse réforme, que nous devons à l'initiative de Louis XI. A certaines grandes fêtes, la Saint-Martin, la Sainte-Catherine, la
ijS >#-
Saint-Nicolas, T Epiphanie, les écoliers se livraient, en ville, à des mascarades. En pareil cas, les portes des collèges, toujours si soigneusement closes sous l'œil des portiers, restaient ouvertes, & les écoliers, libres de leur personne , sortaient couverts de guenilles, de vêtements retournés, & se réunissaient dans une salle où ils nommaient un Koi des Fous, En 1469, les orgies, dont la plupart du temps elle était l'occasion, aboutirent à une querelle sanglante : le tribartj ou bâton ferré, fit mainte viftime.
Le pouvoir s'émut &, sur son intervention, le reéleur convoqua aux Mathurins les Nations, qui décidèrent d'interdire les déguisements & de fermer les collèges le jour des Rois : tout écolier rencontré en public sous un déguisement devait être, sans plus, abandonne à la justice du prévôt. Les écoliers cherchèrent à se dédommager en célébrant dans l'intérieur des collèges la flte du Koi de la Fève, accompagnée de la représentation de farces & de soties qui servaient de prétexte aux travestissements.
Le Parlement ne se montra pas plus favorable à ces nouvelles distrayions : de nouveau, le refteur arrêta ces représentations. La Nation
d'Allemagne adopta une délibération en vertu de laquelle aucune pièce ne devait être jouée dans les collèges sans avoir été d'abord examinée avec soin par les principaux ou régents pour éviter les personnalités inconvenantes. Quelques années plus tard, ces divertissements ne furent plus tolérés qu'à l'Epiphanie, la veille au soir, & le jour même après vêpres 5 le lendemain, les leçons devaient reprendre leur cours ordinaire. Les comédies seraient jouées dans l'intérieur des collèges & examinées avec soin, « afin qu'il n'y reste ni trait mordant & satirique, ni rien de deshonnête qui puisse offenser un homme de bien». A cette défense s'ajoutait la menace contre les délinquants de peines sévères, du fouet, administré au coupable par quatre régents, en présence de tous les camarades réunis au son de la cloche, du refteur & des quatre procureurs. Ceux qui se soustrayaient au châtiment par la fuite étaient exclus de l'Université. Ces ordres n'eurent pas, à ce qu'il semble, toute l'efficacité désirée, car, en 15 15, après Pavie, il fallut les renouveler. « Le Parlement, ayant mandé les principaux des collèges de Navarre, des Bons-Enfants, de La Marche, du
Cardinal-Lcmoine, d'Harcourt, &c., leur fit défense de jouer ou permettre de jouer en leurs collèges aucunes farces, sottises ou autres jeux contre l'honneur du roi, de la reine, de la duchesse d'Angoulême, mère du roi, des princes & seigneurs de son sang, sous peine de punition. » (Félibien, Histoire delà ville de Paris,
Voilà donc les mœurs des écoliers 5 qu'étaient celles des régents? En 1444, JEinczs Sylvius Piccolomini (le pape Pie II), l'un des hommes les plus spirituels de son siècle, écrivait : «J'ai connu la plupart des hommes de lettres de mon temps, qui étaient pleins de science, mais n'avaient rien de civil &: n'entendaient absolument rien au maniement des affaires les plus simples. Gomicius de Milan se crut en état de grossesse & sur le point d'accoucher, quia se féxor ascendif.y) Ces traits de caricatures ne sont pas particuliers au moyen âge 5 sous une forme peu différente, ils se renouvellent de siècle en siècle. Les écrits des grands savants de la Renaissance sont émaillés d'inveélives grossières qu'ils s'adressent entre eux à propos de divergences littéraires. Sca-
ligcr & le jésuite Petau se traitaient mutuellement d'((âne, chien, porc, Lcviathan, bête stupide & immonde». Les controverses religieuses aigrirent cette brutalité jusqu'à la rage. Ramus, ce beau génie philosophique & un précurseur des temps modernes, fut assassiné pendant la Saint-Barthélémy, viélime d'une rancune d'école en même temps que d'église.
Au xvii" siècle, G. Naudé nous montre les gens de lettres de son temps «nourris dans les collèges, in umhra, parmi les morts, vivant comme les hiboux au milieu de leurs retraites, & craignant d'afFronter le grand jour & les insolences des laquais». Molière, à quelques années de là, n'eut qu'à regarder autour de lui pour tracer d'après nature les personnages de Trissotin, Vadius & Th. Diafoirus. Le cuiHre & le pédant sont des types engendrés par les mœurs générales du moyen âge : espèces de phénomènes intellectuels & moraux qui dérivent, semble-t-il, de deux causes. La première fut la pauvreté des maîtres & le genre de vie auquel elle les condamnait. Notre ancienne Université, organisée dans un esprit particulièrement fiscal, avait dans ses contributions sco-
• Im ( 162 )* •! ■
laircs, dans le revenu du Prc-aux Clercs, les taxes prélevées sur le parchemin, la police de la librairie, les postes & messageries dont elle jouit pendant des siècles, des revenus suflSsants pour faire vivre un État 5 entre ses mains ils restèrent toujours stériles. N'ayant aucune idée de sage administration, elle ne savait pas économiser & constituer des réserves. Les maîtres consommaient au cabaret l'argent à mesure qu'ils le touchaient : cela ressort, à chaque page, des registres d'archives. Conséquence fatale : l'institution resta toujours dans la misère, & les maîtres avec leurs mœurs vulgaires & sordides. La seconde cause fut la loi du célibat que l'Université, de par son origine ecclésiastique, imposait à ses suppôts, les privant systématiquement de cet amnement de manières & de pensée que la communauté de vie avec la femme peut seule donner. C'est en 1452 que les statuts de la faculté de médecine dispensèrent enfin ses maîtres du célibat j les doéleurs en droit ne le furent qu'en i6ooj les régents es arts, jamais.
On voit combien cette jeunesse, turbulente
aussi longtemps qu'elle était livrée à ellemême, pouvait créer de dangers pour la paix publique.
De bonne heure, des dignitaires de l'État, de grands seigneurs ecclésiastiques, de riches bourgeois songèrent à créer une institution capable d'apporter une sourdine à ses excès en même temps qu'à pourvoir aux besoins matériels & au bien-être (on verra plus loin de quoi il se composait) des étudiants. Ainsi s'ouvrirent les coUegeSj sortes de maisons de charité ou d'hôtels meublés, fondés & dotés par de riches particuliers 5 de pauvres écoliers y étaient hébergés, grâce à des bourses d'entretien, sous les auspices de la religion, avec la faculté d'étudier. Rien de plus digne d'intérêt, au point de vue national, que ces différentes maisons, destinées l'une après l'autre aux nouveaux venus de quelque province, qui les rapprochaient d'autres provinciaux, hier encore presque des étrangers pour eux, &, dans ce contaft, cet échange d'idées & de sympathie, contribuaient, pour leur part, à l'œuvre si péniblement acquise de l'unité nationale.
Rien aussi de piteux comme ces maisons de
torture ou un principal, assisté de quelques maîtres, endoftrinait, morigénait & fustigeait douze à quinze écoliers avec lesquels il partageait une vie famélique & souiFreteuse, n'ayant parfois que quelques sous par semaine pour subsister, & contraint avec sa troupe d'invoquer la charité publique.
Ainsi faisaient les écoliers du collège des Bons- Enfants , rue Saint-Honoré : Guillaume de Villeneuve, dans son Dit des Crieries de Paris, nous les montre, au xiv* siècle, errant dans les rues de la Cité, où ils venaient chaque jour mendier leur subsistance :
Les Bons Enfants orre^^^ crier :
Du pain ! nés veuil (*^ pas oublier.
Du reste, le progrès de l'ordre dans la rue finit par devenir incompatible avec ces tournées vagabondes &, au xvi* siècle, la royauté les supprima brusquement. « Le jeudy vingt-
^'^ M)us entendrez. . .
(-^ "Veuillez ne les. . . — Il est a remarquer que cette mendicité, mise k la mode déjk par les ordres mendiants, & si conforme aux vues ascétiques du moyen âge, n'emportait aucun cara6^ère humiliant pour Tecolier.
cinquicsmc de mars, lisons-nous sous la date de 1535, dans le Journal d* un bourgeois de Paris j fut cryé de par le Roy en la Cour de Parlement que tous pauvres escoliers & indigens, non aians de quoi vivre & soy entretenir aux escoUes, vuydassent la ville de Paris, & leur fut faitte defFense, sur peine de la hart, de non plus chanter doresnavant devant les ymages des rues aulcuns salutz, de peur qu'ils ne s'habituassent, par ce moyen, à coquiner & bclistrer, & aussi pour ce qu'ils demandoient l'aumosne, après avoir chanté leur salut.»
En dehors des offrandes & dons que leur procurait la mendicité sur la voie publique, es écoliers du collège des Bons-Enfants Saint- Viélor trouvaient dans le rôle de figurants rétribués aux enterrements des ressources qui n'étaient point à dédaigner : dernière trace, peut-être, de l'usage des pleureurs à gages de l'antiquité, & qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans certaines confréries analogues de l'Espagne. Tel document, conservé aux Archives nationales, établit qu'au xiv® siècle, en 1323, les salaires alloués aux Bons-Enfants qui avaient suivi les cortèges funèbres contri-
huèrent pour une bonne part à l'entretien de la maison.
Le plus célèbre de ces établissements, & le premier ouvert à des laïques, dut son nom & son origine à la libéralité d'un clerc, Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis 5 le bon roi, désireux de contribuer à l'œuvre pieuse, donna, à cet efFet, une maison avec les étahles contigucs, rue Coupe-Gueule devant le palais des Thermes, Le collège éuit destiné à de pauvres écoliers qui, une fois devenus gradués es arts, abordaient l'étude de la théologie. Et la maison prospéra : dès l'année 1292 , elle possédait pour l'usage des écoliers une bibliothèque de mille dix-sept volumes, fait presque inouï à cette époque & pour une maison particulière.
Agrandie par Richelieu, la Sorbonne devint le siège de la faculté de théologie.
Près de quatre-vingts maisons analogues se fondèrent du xn* au xvn' siècle sur tout le territoire de l'Université qui s'étendait le long de la Seine, du Pont de la Tournelle au Pont des Arts.
Quelle pittoresque échappée nous pourrions faire dans le vif de l'histoire pédante & des
chroniques scolaires, en nous reportant par la pensée au temps où les martinets^^^ & les régents de collèges venaient s'y prendre de rude parole avec les harengcres qui y tenaient leur étal 5 si, gravissant les pentes de l'illustre montagne, nous visitions au passage tous les lieux où s'évertua la scolastique. Nous pourrions, par l'imagination, évoquer ces pensionnaires à l'air minable sous le pauvre costume que leur prescrivaient les règlements. Car ils étaient bien pourvus non seulement du vivre & du couvert, mais de règlements, de statuts & autres prescriptions qui les enserraient comme un corset de fer, intervenant dans chaque circonstance de la vie & ne laissant plus le moindre jeu à l'initiative individuelle. L'écolier devait, lorsqu'il se montrait en public, s'habiller d'une robe longue, fermée & flottante, avec un chaperon à courte cornette & des souliers courts 5 pas d'habits courts, étroits, serrés à la taille, pas de chaperons à bourrelet, à pointe, ^ farcitures, pas de ces souliers longs à pointe re-
(^) Ecoliers qui suivaient les leçons données dans Tintérieur des collèges sans y demeurer^ externes libres.
courbée que les élégants du xv* siècle portaient sous le nom de chaussures à la poulaine. Pour les gradués, une chape ronde &: noire, longue jusqu'aux talons, «du moins lorsqu'elle est neuve» 5 défense de porter sous la chape des souliers lacés ni à la poulaine. Les dofteurs seuls avaient droit au bonnet & à la mo^Ue^ sorte de capuce doublé d'hermine.
Nous venons de faire allusion aux querelles homériques qui éclataient parfois entre les écoliers ou leurs régents & les marchandes en plein vent du Petit-Pont. Despériers, le savoureux conteur, dans une nouvelle ^^^ qui semble bien prise sur le vif, nous ouvre un jour curieux sur les mœurs scolaires de son temps : elle mérite, à ce titre, de trouver sa place ici.
<( Un martinet s'en alla, un jour de carême, sus le Petit -Pont, & s'adressa à une harengère pour marchander de la moulue ( morue )j mais de ce qu'elle lui fit deux liards, il n'en offrit qu'un, dont cette harangcre se fâcha, & l'appelle injure (lui dit des injures), en lui disant :
(') \^ir B. DespÉriers, Contes Ù* joyeux devis j nouvelle LXV : Du r/gent qui combattit une harangue du Petit-Pont a belles injures.
--hf^ 169 )«*-l—
« Va, va, Joanncs, porte ton liard aux tripes ! » Ce martinet, se voyant ainsi outrage en sa présence, la menace de le dire à son régent. « Eh ! « va, marmiton, dit-elle, va le lui dire, & que « je te revoie ici, toi & lui ! » Ce martinet ne faillit pas à s'en aller tout droit à son régent, qui étoit bon fripon (déluré), & lui dit : « Per « Jiem, domine j il y a la plus feusse vieille sur le « Petit-Pont j je voulois acheter de la moulue, « elle m'a appelé Joannes. — Et qui est-elle ? dit « le régent. La me montreras-tu bien } — îta, « domine, dit l'écolier. Et encore m'a-t-elle dit « que si vous y alliez, qu'elle vous renvoirait (( bien. — Laisse faire, dit le régent ^ per dies, « elle en aura. » Ce régent se pensa bien que pour aller vers une telle dame, qu'il ne falloit pas être dépourvu, & que la meilleure provision qu'il pouvoir faire, c'étoient de belles & gentilles injures. Et en peu de temps il donna ordre d'amasser toutes les injures dont il se put adviser, y employant encore ses compagnons, lesquels en composèrent tant, en chopinant, qu'il leur sembla qu'il en avoit assez. Ce régent en fit deux rôlets (listes), & en étudia un par cœur 5 l'autre, il le mit en sa manche pour le se-
courir au besoin si le premier lui failloit. Quand il eut bien étudié ses injures, il appela ce martinet pour le venir conduire jusques au Petit- Pont, & lui montrer cette harengcrej & print encore quelques autres galochers avec lui, lesquels, inprimis ^ ante omnia, il mena boire à la Mule. Et quand ils eurent bien chopiné, ils s'en vont. Ils ne furent pas sitôt sur le Petit- Pont que la harengère ne reconnut bien ce martinet^ & quand elle les vit ainsi en troupe, elle connut à qui ils en vouloient. « Ah ! vois «les là, dit-elle, vois les là, les gourmands 5 (( l'école est effondrée. » Le régent s'approche d'elle & lui vient heurter le baquet où elle tenoit ses harengs, en disant : « Hé, que faut-il (( à cette vieille damnée ? — Oh ! le clerice ! (( dit la vieille j es -tu venu assez tôt pour te « prendre à moi } — Qui m'a baillé cette « vieille maquerelle } dit le régent. Par la «lumière, c'est à toi, voirement, à qui j'en « veux. » En disant cela, il se plante devant elle, comme voulant escrimer à beaux coups de langue. La harangcre, se voyant défiée :
« Merci Dieu ! tu en veux donc avoir, magister « crotté? Allons, allons, par ordre, gros bau-
« det, & tu verras comment je t'accoutrerai.
« Parle, c'est à toi. — Allez, vieille sempiter- « neuse ! dit le régent. — Va, ruffien ! — «Allez, vilaine! — Va, maraud!» Incontinent qu'ils furent en train, je m'en vins, car j'avois affaire ailleurs 5 mais j'ai ouï dire que les deux personnages s'entredirent chacun une centaine de bonnes & fortes injures d'arrachepied. Mais à la fin le régent, étant au bout de son premier rôlet, va tirer l'autre de sa manche, lequel il ne savoir pas par cœur 5 & se va mettre à lire ce qui étoit dedans, qui étaient injures collégiales. Mais la harangcre le va interrompre, disant : « Ha ! merci Dieu! tu ne sais « plus où tu en es. Parle bon françois, je te « répondrai bien, grand niais, parle bon firan- « çois. Ah! tu apportes un rôlet ! Va étudier, (( maître Jean! Va, tu ne sais pas ta leçon. » Et la déesse, comme à un chien abboie, & toutes ces harangères se mettent à crier sur lui , & le pressent tellement qu'il n'eut rien meilleur que se sauver de vitesse 5 car il eût été accablé, le pauvre homme. »
Sans nous arrêter au collège du cardinal Lemoine, dont une rue, au début du xix® siècle, a
emporté les restes cinquante ans après la mort de Lhomond, son dernier professeur, nous nous hâterons vers le sommet pour en redescendre par la large brèche qu*a faite dans le pays des écoles la rue qui les effaça & pourtant leur dut son nom.
Les souvenirs abondent ici^ derrière les bâtiments de cette Sorbonne, tout d'abord si hospitalière à l'imprimerie, se trouvait l'atelier de Gering, le premier typographe parisien 5 il s'en vint mourir en 1504 dans la rue de Sorbonne, laissant une partie de son bien au vieux collège de Robert de Sorbon, l'autre à la jeune & sévère école des capeUes de Montaigu, dont maître Grogner avait naguère inauguré la fondation par ces rimes :
Ta\ vu Sfanâon qui les povres fonda A Montaigu <Ù^ les recommanda, J^ui chaque jour prient pour les treSpaJie<^ ^ Et pour nous fous, quand nous serons pafiês.
Faut-il regretter les collèges de See^ ôl de Narhonne, qui ont disparu tous vers le milieu du XIX® siècle avec une partie de la rue de la Harpe? Rebâtis environ cent ans plus tôt, ils
ne se distinguaient en rien des maisons voisines. N'eût été récusson de pierre portant en lettres d'or ce mot coUeffum^ devant lequel s'extasiait le Lubin de Molière, rien n'eût annoncé leur auguste destination. A moins d'avoir été accapares pour devenir des établissements publics, comme le collège des Cholets^^^ dont le gouvernement s'était réservé l'usage jusqu'au jour où la nouvelle Bibliothèque Sainte-Geneviève envahit son emplacement j comme le collège de haon, dans la rue de la Montagne- Sainte-Geneviève, où furent conservées quelque temps les archives du Trésor j comme celui de UsieuXj dans la rue Jean-de-Beauvais, devenu d'abord une caserne avant de disparaître 5 la plupart de ces vieux pensionnats scolastiques tombèrent au rang de méchantes auberges. Le collège àcDainville^ dont la cour conserva longtemps de précieux restes d'architeélure, n'eut
î*^ Fondé par testament du cardinal Cholet, il datait de 1292. C'est la que «Buridan sauvé des eaux comme Moïse» soutint, un jour durant, qu'il est licite de tuer une reine de France. En 1764, le collège des Cholcts, avec vingt-sept autres qui, faute de ressources, ne pouvaient plus subsister, fut réuni au collège Louis-le-Grand, devenu le siège de l'Université.
pas un meilleur sort le jour où les études s'en virent exilées.
Nous venons de nommer la rue Jean-dc- Beauvai3, qui portait alors le nom du Clos- Bruneau. C'est dans cette rue même que l'évêque Jean de Beauvais fonda vers 1365, sur un large emplacement, le collège de Beauvais pour vingt-quatre écoliers originaires de Dormans, au diocèse de Soissons. Contigu au collège de KeimSj il entretenait avec son voisin les plus étroites relations , & tous deux finirent par se fondre en un seul à la fin du xvi® siècle. Cette fiision, malheureusement, ne profita ni aux études ni à la discipline 5 les deux maisons communiquaient par des portes intérieures qui offraient aux étudiants une issue pour s'échapper & tromper la surveillance. Au xviii® siècle, RoUin, nommé principal de Beauvais, rendit à son collège une existence propre & une partie de son ancienne prospérité. Les deux institutions voisines eurent au xvf siècle deux écoliers célèbres dans l'histoire des lettres firançaises : Etienne Jodelle & Jacques Grévin^ précurseurs de Molière & de Corneille comme fondateurs de la comédie & de la tragédie nationales. Très
oubliés, à tort, aujourd'hui, ils avaient trouvé par anticipation dans Ronsard un vengeur qui rendit hommage à Jodelle dans ces vers :
JodeUe le premier, d'une plainte hardie Françoisement chanta la grecque tragédie, Puis, en changeant de ton, chanta devant nos rois La jeune comédie en langage jrançois.
Ailleurs, c'est Grévin que le chef de la Pléiade loue en termes non moins élogieux, & le parti des lettres françaises ratifia son jugement. En 1552, enfin, le roi Henri II vint au collège de Reims assister à la représentation des premières œuvres dramatiques de Jodelle, écolier de la veille. On jouait VEu^ne, dont le héros est l'ancêtre de Tartufe, & la CUopdtre, dont l'auteur occupait lui-même le rôle de l'héroïne. Enthousiasmé par le genre nouveau, le roi, après avoir pensionné Jodelle, commanda à Grévin la comédie de la Trésorière &l la tragédie de Didon, qui furent représentées en 1558 au collège de Beauvais, dont l'auteur sortait à peine. Ces œuvres sont les premières qui, dans le genre dramatique, furent écrites en français & composées de toutes pièces par les
auteurs. Jusque-là, on n'avait vu représenter que des pièces de l'antiquité, jouées en latin où fidèlement traduites en fi-ançais.
La comédie s'éleva dans les collèges presque à la hauteur d'une institution, tant les circonstances se réunirent pour la faire prospérer : la jeunesse y prenait un plaisir extrême, pour le public invité aux représentations c'était presque un besoin. Les pédagogues, eux, y voyaient un exercice excellent pour la mémoire, la prononciation & le geste. Quand la surveillance de la police eut rendu périlleux le genre satirique qui attaquait le caraélère des grands personnages ou les aéles du gouvernement, elle visa à devenir une école pour les mœurs. Cependant ces pièces furent en général l'œuvre de très jeunes gens, dépourvus d'expérience, & cherchant avant tout à faire rire sans savoir au juste sur quel point diriger, pour assurer le triomphe de la morale, le fouet du ridicule. Telle est l'une de ces pièces qui met en scène un garçon pourvu par son père d'un bénéfice ecclésiastique avant d'aller étudier aux écoles. Au lieu de poursuivre la conquête de ses grades, il s'amourache d'une joueuse de harpe qu'il veut
à toute force épouser. Les parents de la fille mettent pour condition la résignation du bénéfice, qui sera transféré au futur beau-frère du prétendant. On s'abouche avec l'un de ces courtiers qui faisaient le trafic des bénéfices au moyen de blancs-seings achetés en cour de Rome. Par malheur l'agent est un fripon : en possession de la résignation, il la vend à un client qui la lui paye un bon prix. Le mariage menace de se rompre : il faut que l'amoureux surenchérisse pour rentrer en possession de son titre, & ainsi tout le monde est content. Il suffit au compositeur d'avoir ridiculisé le vendeur de bulles & l'acheteur, un cuistre qui exulte un instant de s'entendre appeler «monsieur le xuré». Les honneurs de la séance sont réservés en fin de compte à celui qui, à l'insu de ses parents & au prix d'un aéle de simonie, contraéle un sot mariage. Exemple d'une valeur douteuse pour de fiiturs prêtres.
Combien encore, parmi les maisons les plus célèbres, ne sont arrivées jusqu'à nous que dans un nom o^ tellement transformées que rien ne rappelle plus leur passé au speélateur! Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, voici le collège
de NavarrCj qui disparut en 1805 pour faire place à l'École polytechnique. Fonde en 1304 par testament de la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, & l'une des légendaires héroïnes de la tour de Nesle, il devint le siège du refteur & comme le chef-lieu de l'Université avant le collège Louis-le-Grand. Dès le commencement du xv® siècle, il recevait des externes pour les études de grammaire, de philosophie & de théologie. Agrandi par Louis XI, il eut des écoliers comme le duc d'Anjou (Henri III) & Henri de Navarre (Henri IV), Richelieu & Bossuetj des maîtres comme Nicolas Oresme, précepteur de Charles V, Pierre d'Ailly, Jean Gerson, Nicolas de Clémengis. De telles accointances disent suffisamment quels furent le mérite de l'enseignement & la réputation de la maison.
Les enfants des plus grandes familles venaient y chercher la nourriture intelleéluellej c'est que le roi lui-même en était le premier boursier, & comme il ne touchait pas le montant de sa bourse, étant suffisamment pourvu d'autre part, cette somme servait à acheter les verges nécessaires à la consommation du collège.
Voici que nous apercevons encore sur cette pépinière pédagogique le collège Sainte-Barbe qui, dès le premier jour, se donna par son indépendance d'esprit une situation à part qu'il a gardée jusqu'à notre temps. C'est un spedlaclc instruâif que celui de G. Lcnormant, un ancien maître du collège de Navarre, qui l'ouvrit en 1460 5 il le destinait aux écoliers de tous pays, sans distinélion d'origine, mais, contre l'usage, sans lui assigner aucune dotation 5 estimant, remarque- t-il, que l'avenir d'un collège trouve sa 'garantie moins dans ses ressources matérielles que dans la bonne discipline & l'excellence de l'enseignement.
Au xvi' siècle, Sainte-Barbe & son voisin le fameux collège de Montaigu furent les héros d'une guerre locale née pour le motif le plus futile, lutte tragi-comique qui peint les mœurs de cette époque, & montre à quel tracas les éducateurs les plus méritants se trouvaient en butte. Séparés par la seule rue Saint-Symphorien, ils avaient entretenu pendant de longues années les meilleurs rapports fondés sur un échange de bons services : c'est à Sainte-Barbe que Montaigu avait emprunté le modèle de
son enseignement, ses règlements d*ctudes, & parfois les deux maisons échangèrent même leurs régents. «A prins le dift collège de Montaigu tout son exercice & fondement dudift collège de Sainte-Barbe», dit un procèsverbal de visite judiciaire en 1559. Puis survint un changement de direélion à Montaigu, & la rivalité latente depuis longtemps entre les deux maisons fit tourner les rapports à Taigrej un prétexte des plus vulgaires acheva de gâter les choses.
La rue qui séparait les deux maisons n'était ni propre, ni bien fréquentée. Une fois la nuit tombée, elle servait surtout de retraite aux «ribleurs & mauvais garsons qui ont accoustumé aller en icelle rue » . De mémoire d'homme le balai n'y avait passé, & les ordures les plus variées y formaient une couche épaisse qui exhalait en été une odeur fétide. En 1522, le corps de ville fit paver la rue aux firais communs des deux collèges, mais le remède attendu ne fit qu'aboutir à un mal encore pire. Les urines de Montaigu, s'écoulant sur la voie publique, séjournaient sur le nouveau pavé, & par suite du niveau mal établi de la chaussée
elles allèrent former devant la façade de Sainte- Barbe des mares infeéles. Des plaintes répétées ne rencontrèrent à Montaigu que des réponses évasives, dissimulant mal une satisfaction secrète.
N'ayant rien à attendre de la bonne volonté de son adversaire pas plus que d'un appui de la police, Sainte-Barbe recourut à la violence. Le sommelier de la maison exposa au principal qu'il était possible de renvoyer la peste à son point de départ, en retournant la pente du pavé en sens inverse, & que le travail pouvait être eij)édié dans l'espace d'une longue nuit. Tout le monde fut réquisitionné dans la maison, & l'on se mit à l'œuvre après le couvrefeu. Les travailleurs agirent avec assez de silence pour n'être pas entendus, mais pas assez promptement pour avoir terminé au lever du jour.
A la vue des représailles dont on les menaçait, les capeUes de Montaigu bondirent. Leur supérieur, le trop fameux Noël Béda , homme d'un caraélère emporté, décida la résistance. Il avait à son service deux portiers, dont l'un, Ulysse, organisa l'attaque. Des pierres furent
montées dans les chambres pour accueillir les paveurs qui viendraient la nuit suivante achever la besogne commencée. De leur côté les Barbistes se préparèrent à tout événement. Avec des ustensiles de cuisine ils se firent des boucliers contre les projeftiles qui pouvaient les atteindre d'en haut, &, en cas d'attaque corps à corps, ils étaient appuyés par le portier de la maison, un colosse : comme il avait perdu un œil, on l'avait surnommé Polyphcme. Quant aux «jeunes élèves», ils attendaient dans leur lit le signal convenu en cas de besoin.
Le récit qu'a laissé, sous le titre de Barbaromachiaj de cette aventure un Montacutien est bien sujet à caution : il est probable qu'au premier bruit des pioches, les capettes lancèrent de toutes les fenêtres une grêle de pierres dont les paveurs furent accablés. En vain Polyphème, le portier, provoqua Orion & Ulysse, ses collègues dans l'autre camp : des ricanements injurieux furent la seule réponse à ses défis. Il fallut battre en retraite. A l'instant tout le monde fut sur pied à Sainte-Barbe. Des meurtrières & du comble d'une vieille tour qui terminait la façade partaient des pierres, des pots cassés.
même quelques flèches. Pas une vitre ne resta intafte à Montaigu. Des deux parts Texaspcration était à son comble. Tandis quelescapettes, impuissants à emporter la tour où s'étaient retranchés leurs adversaires, démolissaient le four à pain de Sainte-Barbe, les Barbistes, eux, escaladent les clôtures du jardin de Montaigu, brisent les treilles, arrachent les pieds de vigne, & ne se retirent qu'après avoir mis tout l'enclos à ras de terre.
Au jour, lorsqu'on put faire le relevé des dégâts, & que l'excitation passagère fit place à la réflexion, les deux principaux en vinrent à parlementer, & finirent par où ils auraient dû commencer. On convint de pratiquer un égout souterrain, qui conduirait les eaux de Montaigu dans un puisard ad hoc. Quant à la police, qui n'avait pas paru au cours de la lutte, elle • n'intervint pas davantage dans la conclusion de l'accord.
Rappelons encore le collège Du PkJSiSj fondé au XIV* siècle, rue Saint- Jacques, par un homme d'église, G. Du Plessis, pour les pauvres écoliers de Tours, Rouen, Sens & Reims 5 restauré au xvii* siècle & uni au collège de Sorbonne, il
fut emporté en 1845 P^^ ^^^ nouvelles constructions du lycée Louis-le-Grand.
La vie si misérable, les privations & la dureté du régime, dans ces pénitenciers scolastiques, étaient relevées de temps à autre par les espiègleries des écoliers, les bons tours qu'ils jouaient à des maîtres peu dignes de sympathie 5 l'histoire aussi bien que le roman abondent en traits qui éclairent d'un jour pittoresque la vie intérieure des collèges : tels ceux que nous a conservés le Francion^ de Sorel.
«Mon père, voyant que mon naturel me porto it fort aux lettres, ne m'en vouloir pas distraire. Ayant affaire à Paris, il m'y amena & me donna en pension à un maître du collège de Lisieux, que quelqu'un de ses amis lui avoit enseigné. Après qu'il m'eut bien recommandé à un certain avocat de ses anciennes connaissances, & l'eut supplié de me fournir tout ce qui me seroit nécessaire, il s'en retourna en Bretagne & me laissa entre les mains des pédants.
(( Oh quel changement je remarquai, & que je fus bien loin de compte ! Je ne jouissois pas de toutes les délices que je m'étois promises. Que j'étois fâché d'avoir perdu la douce liberté que
j'avois. J'étois alors plus enferme qu'un religieux dans son cloître, & étois obligé de me trouver au service divin, au repas & à la leçon à de certaines heures, au son de la cloche. J'avois un régent à Taspeél terrible, qui se promenoir toujours avec un fouet à la main, dont il se savoit aussi bien escrimer qu'homme de sa sorte.
«La loi qui m'étoit la plus fâcheuse à observer sous son empire ctoit qu'il ne falloit jamais parler autrement que latin, & je ne me pouvois désaccoutumer de lâcher quelques mots de ma langue maternelle 5 de sorte qu'on me donnoit toujours ce que l'on appelle le sigte, qui me faisoit encourir une punition.
Mais il eût été besoin de me couper la langue j car, en étant bien pourvu, je n'avois garde de la laisser moisir. A la fin donc, pour contenter l'envie qu'elle avoir de caqueter, force me fut de lui faire prononcer les beaux mots de latin que j'avois appris, auxquels j'en ajoutai d'autres de françois écorché, pour faire mes discours.
((Mon maître de chambre étoit un jeune homme, glorieux & impertinent au possible ^ il se faisoit appeler Hortcnsius, comme s'il se fût descendu de cet ancien orateur qui vivoit à
Rome du temps de Cicéron. Mais encore que notre maître commît une semblable sottise, & qu'il eût beaucoup de vices iiisupportables, tout ce que nous étions d'écoliers nous n'en recevions point d'affliétion, comme de voir sa très étroite chicheté, qui lui faisoit épargner la plus grande partie de notre pension pour ne nous nourrir que de regardcaux^^l J'appris alors, à mon grand regret, que toutes les paroles qui expriment les malheurs qui arrivent aux écoliers se commencent par un P5 car il y a pédant, peine, peur, punition, prison, pauvreté, petite portion, poux, puces & punaises, avec encore bien d'autres.
((A déjeuner & à goûter nous étions à la miséricorde d'un méchant cuistre qui s'en alloit promener, par le commandement de son maître, à l'heure même qu'elle étoit ordonnée, afin que ce fût autant d'épargné. Quand quelqu'un de nous avoir failli, il lui donnoit une pénitence qui lui étoit profitable 5 c'étoit qu'il le faisoit jeûner quelques jours au pain & à l'eau, ainsi ne dépensant rien d'ailleurs en
t^î Manger des regarâeaux, se regarder l'un Tautre au lieu de manger, ou regarder manger les autres.
verges. Nous étions aux noces lorsque le principal , qui étoit un assez brave homme , festoyoit quelques-uns de ses amisj car nous allions, sur le dessert, présenter des épigrammes aux conviés qui, pour récompense, nous donnoient tant de fruits, tant de gâteaux & de tartes, & quelquefois tant de viande, lorsqu'elle n'étoit pas encore desservie, que nous décousions la doublure de nos robes pour y fourrer tout comme dans une besace.
«J'étois aussi bien aise lorsqu'aux bonnes fêtes de Tannée l'avocat à qui mon père m'avoit recommandé m'envoyoit quérir pour dîner chez lui 5 car à cause de moi l'on rehaussoit l'ordinaire de quelque pâté de godiveau que j'assaillois avec plus d'opiniâtreté qu'un roi courageux n'assailleroit une ville rebelle. Mais, le repas fini, mon allégresse étoit bien forcée de finir aussi j car l'on m'interrogeoit sur 'ma leçon, & l'on me menaçoit de mander à mon père que je n'étudiois point, si l'on voyoit que j'hésitasse quelque peu en répondant^ & toutefois je vous dirai bien que j'étois des plus sçavans de ma classe. Aussi quand l'avocat le reconnoissoit, il me donnoit toujours quelque
teston qu'il mcttoit sur les parties qu'il faisoit pour mon père.
(( Je demeurois avec des Normands, des Picards, des Gascons & des Parisiens, avec qui je prenois de nouvelles coutumes j déjà l'on me mettoit au nombre de ceux que l'on appelle des poBes (vauriens), & je courois la nuit dans la cour avec le nerf de bœuf dans les chausses, pour assaillir ceux qui alloient aux lieux, pour parler avec révérence. J'avois la toque plate, le pourpoint sans boutons, attaché avec des épingles ou des aiguillettes, la robe toute délabrée, le collet noir & les souliers blancs, toutes choses qui conviennent bien à un vrai poHe d'écolier^ & qui me parloir de propreté se déclaroit mon ennemi. Auparavant, la seule voix d'un maître courroucé m'avoit fait trembler j mais alors un coup de canon ne m'eût pas étonné. Je ne craignois non plus le fouet que si ma peau eût été de fer, & exerçois mille malices, comme de jeter sur ceux qui passoient dans la rue du collège des pétards, des cornets pleins d'ordure & quelquefois des étrons voants. Une fois je dévallois par la fenêtre un panier attaché à une corde, afin qu'un pâtissier
qui étoit en bas, à qui j'avois jeté une pièce de cinq sols, mît dedans quelques gâteaux j mais, comme je le remontois, mon maître qui étoit à mon desceu dans une chambre de dessous, le tira à lui en passant, & ne le laissa point aller qu'il ne l'eût vidé. Je descendis en bas pour voir qui m'avoit fait cette supercherie, & trouvant ce pédant sur le seuil de la porte, je reconnus que c'étoit lui, & n'en osai pas seulement desserrer les dents. O ! le grand crèvecœur que j'eus! Il me commanda tout à l'heure d'aller prier un autre maître, son voisin, de venir goûter avec lui 5 je m'y en allai & le ramenai avec moi jusque dans sa chambre, où je ne vis point d'autre préparatif sur la table que mes gâteaux, dont il ne me donna pas une miette à manger, tant il fut vilain. Voyez un peu comme il sçavoit bien pratiquer les ordonnances de la lésine, firiponnant sur ses disciples pour festoyer ses amis. Vous en aurez, monsieur le raquedenaze (ladre, avare), ce dis-je en moi-même, dussé-je avoir la saffe^^^^ je vous servirai d'un plat de mon métier.
('^ Avoir la saUs, recevoir le fouet dans une salle du collège réservée k cette opération.
« L'occasion de me venger s'ofFrit peu après à souhait. Le père d'un de mes compagnons lui avoit fait présent d'un pâte de lièvre, qu'il avoit dit être bon la première fois qu'il en avoit tâté à notre table 5 car il se plaisoit à manger devant nous ce qu'il avoit d'exquis, afin de nous faire enrager d'envie. J'ouïs qu'il commanda de le porter en son étude : ce lieu où il l'enferma n'était entouré que de planches à demi déboîtées & couvertes d'un côté & d'autre de vieille natte que je décousis en son absence 5 & comme j'étois fort menu alors, un Gascon, qui étoit un de mes compagnons plus fidèles, levant un ais de toute sa force, je me glissai à la fin dedans le cabinet 5 je regardai sous les planches, & détournai tous les livres sans trouver aucune chose. Ayant dit mon malheur à celui qui m'attendoit de l'autre côté avec grande impatience, j'avois déjà passé mes deux pieds entre les ais pour ressortir, lorsqu'en me baissant j'avisai une grande caisse. Un certain démon me conseillant, je m'en retournai vers ce côté-là, & trouvai le pâté enchâssé là-dedans. La croûte étoit dure & de fort peu de saveur, n'y ayant point de beurre j je la laissai.
ôi ne pris que la chair, au lieu de laquelle je mis dedans un chausse-pied qui se trouva sous ma main. Ayant posé le couvercle, j'empaquette le lièvre dans du papier, le donne à mon compagnon, & vais après. Je vous jure qu'il ne demeura guère entre nos mains, & que nous n'eûmes que faire de songer où nous le pourrions cacher seulement} car nous le mîmes dedans notre cof&e naturel avant que le soir fut venu.
«Hortensius ne songea pas à son pâté jusqu'au lendemain, qu'il commanda à son cuistre d'aller prier à déjeuner un autre vieux pédant, son compagnon de bouteille, & de lui dire qu'il lui feroit manger d'un bon lièvre, à la charge qu'il apportât une quarte de son vin nouveau. Ce pédant ne faillit pas à venir tout à l'heure, & sitôt qu'il fut dans la chambre, le cuistre alla quérir le pâté dedans la caisse, & le posa sur la table où il ne fut pas sitôt que le vieux pédant prit un couteau qu'il fourra dedans par l'endroit même où la croûte étoit entamée, & tournoya tout à l'entour, tenant une main ferme sur la couverture, & disant :
(( Çà, çà, il faut voir ce que ce pâté-ci a dedans
(( le ventre. Ah ! monsieur Hortensius, que vous (( avez ici un bon couteau ! Il coupe tout seul , « je ne m'efForce point presque. » Hortensius se mouroit de rire, voyant qu'il ctoit si sot qu'il passoit le couteau par le lieu où il étoit déjà coupé, & l'autre disoit en ôtant la couverture : « Qu'avez- vous à rire?» Alors il mit ses lunettes, & voyant le chausse-pied au lieu d'un lièvre, il crut qu'Hortensius s'étoit voulu moquer de lui, & que c'étoit de cela qu'il faisoit alors des risées $ c'est pourquoi, ne supportant pas volontiers un tel ajfFront, il reprit sa quarte de vin sous sa robe de chambre & s'en retourna en grommelant. Hortensius, qui avoit plus d'émotion que lui, le laissa sortir sans songer à lui faire des excuses, & ne sçavoit qui soupçonner du larcin du lièvre. Il étoit bien à juger que c'étoit quelqu'un de nous autres écoliers, & le pédant se l'imagina bien, sçachant qu'il y en avoit entre nous autres qui avoient l'artiifice d'ouvrir toute sorte de serrures. Toutefois n'en soupçonnant pas un particulièrement, il se résolut de nous punir tous, aifîn de ne point faillir à punir le coupable 5 mais quel supplice pensez-vous qu'il .nous fit souffrir.'^ Celui que
je vous ai dit tantôt, qui lui étoit profitable : il dîna tout exprès auparavant que nous fussions sortis de classe, & se retira après dans son étude. Au sortir de la messe, je vous laisse à juger si nous ne devions pas avoir bien faim, & toutefois Ton nous fit asseoir à une table où il n'y avoit rien que la nappe, blanche comme les torchons des ccuelles^ pour des serviettes, l'usage en étoit défendu parce que l'on y torche quelquefois ses doigts. Ayant demandé de quoi dîner au cuistre, il nous apporta le pâté tout fermé & nous dit : « Monsieur veut que vous « mangiez votre part de cela. » Un Normand affamé ôta la couverture, & voyant le chaussepied, se mit tellement en colère contre le cuistre qui se moquoit de nous, qu'il lui jeta toute la croûte aux badigoinces (bouche) & se sauva après en la chambre d'un sien ami. Le Gascon & moi nous nous pâmions de rire, bien que nous eussions le ventre presque aussi creux que les autres, & tous ensemble, ne pouvant avoir chez notre maître de quoi manger, nous fîmes venir quelque chose de la ville que nous achetâmes de notre argent. » (Sorel, Vraie histoire comique de Framion, livre troisiesme.)
Le collège de MontaigUj dont le moyen âge nous a transmis la réputation presque sinistre, personnifiait le type de tout ce que les siècles passés comportaient de rigueur fi-oidement impitoyable, d'ascétisme inutile, d'étroitessc d'esprit digne de l'Inquisition, mis au service d'études sévères. Au haut d'une ruelle tortueuse & malsaine, la rue des Sept -Voies qui venait déboucher, comme pour prendre l'air & respirer enfin, sur la vaste place du Panthéon, s'élevait un bien vieux monument disparu vers 1845 devant les nouvelles constructions de la Bibliothèque Sainte - Geneviève j cette masure, dont les noires murailles, les petites fenêtres en meurtrières, les portes rares & étroites faisaient un si étrange disparate avec les formes correéles du Panthéon, son voisin, c'était lui, le collège de Montaigu, désigné par les écoliers de l'ancienne Université sous le sobriquet de «collège des haricots».
Le but de Gille Aiscelin^*^, archevêque de Rouen, qui l'établit bien infime & humble
^'^ G. Aiscelin fut le redoutable juge dés Templiers; souvenir qui sufHt k carad^ériser l'esprit de sa fondation.
en 1314, de Tévcque de Laon, Pierre de Montaigu, qui Tagrandit en 1388, n'avait pas été de faire de ce collège, le plus misérable peutêtre de tout Paris, une maison de mollesse & de bien-être, mais de rigoureuse doctrine, de discipline inflexible, quelquQ chose comme un séminaire de doéleurs ascétiques, armés, par l'étude constante & le jeûne perpétuel, pour les doubles luttes du corps & de l'esprit. Ce qui avait importé à ces faméliques législateurs, c'était d'avoir un collège bien muni de privilèges, surtout ne relevant pas du pape, ÔL des écoliers maigres de corps, c'est vrai, pâles de visage, fort malpropres même, mais toujours forts d'arguments, solides sur leurs thèses ÔL frais émoulus pour toutes les discussions.
Les rentes constituées pour l'entretien de la maison périclitèrent, par l'effet du désordre & d'une mauvaise administration, à tel point que, vers la fin du xv® siècle, le produit total des revenus se montait à onze sous. C'est à ce moment que le collège passa sous le régime de Jean Standonck. Un caraélère ardent, avec une force de volonté & une opiniâtreté peu communes, c'est plus qu'il en faut pour faire
ij
de ce personnage une des figures les plus originales dans l'histoire de la pédagogie. 'Sfenu tout jeune de Malines à Paris, sans autres ressources qu'une lettre de recommandation pour l'abbaye de Sainte-Geneviève, il y fut admis à titre de charité, payant l'hospitalité des moines par le service domestique qu'il leur rendait : il trouva dans cet arrangement le moyen de puiser aux écoles parisiennes l'instruélion qui l'y avait attiré ^^^ Devenu principal de notre collège, il y rétablit l'ordre au point de réussir à fonder douze bourses nouvelles. Et comment s'y prit-il pour réaliser ces belles économies.^ Oh! tout simplement en ne donnant presque rien à ses écoliers, que le striél nécessaire pour ne pas mourir de faim.
(^^ Uqc pareille combinaison, dont on retrouve jusqu'à une époque récente des traces dans quelques universités de rétranger, n'était pas rare alors dans les collèges parisiens. Un pauvre écolier, admis k titre de valet, recueillait au vol, dans les loisirs que lui laissait son service, & plutôt mal que bien, quelques bribes d'une instruftion confuse & mal comprise, bagage informe qui contribuait peu a développer son intelligence. Le pauvre diable, aussi inculte d'esprit que de manières, était flétri par son entourage du sobriquet de cuifîre, qui est resté dans la langue moderne.
Discipline de fer, tâches ardues, maigre pitance coupée de jeûnes fréquents, voilà le régime de ces malheureux que le peuple voyait journellement, fidèles à leurs statuts, prendre part aux distributions de pain que les Chartreux du voisinage faisaient aux indigents.
L'un d'eux l'avait formulé dans une devise devenue populaire à cette époque :
Mons acutus, ingenium acutum, dentés acuti.
[Mont aigu, un e^rit aiguisé, des dents aiguisées.)
On ne croirait point, si l'on n'avait encore les statuts de ce Standonck, donnés en ijoi & striétement observés presque trois siècles durant, jusqu'où allaient l'abstinence & la sévérité dans cette maison qui était moins un collège qu'une maison de correâion, «où la verge, dit Dubreuil dans ses Jlntiquite^ de Paris j n'a jamais esté espargnée aux faineans, lasches à l'estude & prompts à toute desbauche. Tellement que, quant il y avoit quelque père ou mère à Paris, molestez & attediez de leurs enfans mal vivans & incorrigibles, on leurconseilloit de les enfermer à Montaigu, afin de les ployer, adoucir dessous la verge d'humilité &
les réduire à la voie de vertu, de laquelle ils estoient esloignez par mauvaise compagnie & trop grande liberté. »
Que disent donc les articles les plus sévères de ce règlement?
« Le troisième statut est de refréner sa langue ôc garder silence depuis la fin de compiles jusques au son de la messe du lendemain, ce qui est conforme à la règle Sainft Bcnoist.
«Le quatriesme est de la forme & couleur des habits, distinguez en ce que ceux des théologiens, prestres & estudians en philosophie doivent estre noirs, ôc ceux inférieurs de drap gris brun ou tanné. Il leur est enjoinél d'avoir des manteaux sans plis & des chaperons en teste à la façon d'un camail, sinon qu'ils sont cousus devant & derrière, & n'y a ouverture sinon pour, passer la teste j ainsi que les portent les frères convcis de Sain£t Germain des Prez. . . »
C'est cette cape étriquée, leur seul habit en hiver comme en été, qui avait fait donnera ceux qui la portaient le surnom de capeUes de Montai^,
« Le cinquiesme est de l'abstinence si grande
qu'il n'y a maison de religion où elle soit telle : car il leur est défendu de boire vin & de manger chair, excepté les théologiens & prestres d'avoir une pinte de vin à trois, composée de trois demi sextiers de vin & d'un demi sextier d'eau en considération de leur âge viril & de leur labeur aux estudes. Pour la pitance, ils auront tous a l'entrée de table chascun la trentiesme partie d'une livre de beurre, des pommes cuites, des pruneaux ou quelque chose d'équivalent. Plus, le potage de légumes (qui sont poix, febves & autres semblables grains issus de terre) ou de bonnes herbes. Pour la portion des jeunes capettes, auront chascun la moitié d'un harenc ou un œuf. Les théologiens & prestres auront deux fois autant, c'est scavoir deux œufs chascun ou un harenc 5 pour le dessert, un morceau de fromage ou quelques fruits, si la saison & les moyens y sont.»
Vient ensuite le statut qui traite des malades , conséquence naturelle, on le conçoit aisément, du précédent : à un tel régime, le corps devait pâtir. C'est ensuite le statut «des jeûnes que doivent observer les pauvres capettes». On aura peine à s'imaginer qu'il fût encore possible de
surenchérir sur la diète déjà infligée à ces pauvres diables durant toute l'année.
Comme si tant de maux n'eussent pas suffi , ils étaient encore aggravés par la sordide malpropreté de la maison, & la vermine qui l'infestait. Ce fut l'un des pires tourments d'Erasme, ce Voltaire bénin de la Renaissance, lorsque, attiré par la renommée des excellentes études qu'on faisait à Montaigu, il s'enrôla, lui l'écolier de vingt-cinq ans, dans cette maison rébarbative «dont les murailles même étaient théologiennes». Soigné sur sa personne, habitué à une vie confortable, c'est de tous les fléaux de cette maison celui auquel il garda la plus longue rancune : il l'exprima en termes caustiques dans le spirituel colloque : De la chair S' au poifion,
(( Undepodis? ( d'où viens-tu })^ demande-t-il à son interlocuteur.
(( E coUeffo Montis Acuti ( du collège de Montaigu).
nErgo ades nohis onuBm litteris (alors tu nous reviens chargé de littérature).
almo pediculis (dis surtout de poux)».
Rabelais, le grand ironiste, se fait l'écho des
mêmes iuvcftives. Pourtant, depuis 1513, il y avait quelque chose de changé à Montaigu :
cette année-là, Noël Béda, dofteur en théologie de la Sorbonne & successeur de Standonck, avait obtenu de Léon X modération des statuts. Y avait-il progrès bien notable? Du moins ne semblait-il pas que la malpropreté eût été visée dans l'arrêt de réforme : cette même année, le premier livre du Gargantua exhale la même amertume. «La vérité feut que Gargantua se rafraichissant d'habillement & se testonnant de son pigne. . . faisoit tomber a chascun coup plus de sept balles de boullets qui luy estoyent demourez entre ses cheveulx. Ce que voyant Grandgousier, son père, pensoyt que feussent poux, & lui dist : Dca mon bon filz, nous as-tu apporté jusques icy des esparviers de Montagu.^ Je n'entendoys que là tu feisses résidence. — Adoncques Ponocrates respondit : Seigneur, ne pensez que je l'aye mis au colliege de pouillerie qu'on nomme Montagu : mieulx l'eusse voulu mettre entre les guenaulx^^^ de Sainél Innocent pour l'énorme
^^J Gueux, mendiants.
cruaultc ôc villcnie que j'y ay congnuj car trop miculx sont traiélez les forcez entre Maures & Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malautruz audiél colliege. Et si j'estoys roy de Paris, le diable m'emporte si je ne mettroys le feu dedans & feroys brusler & principal ÔL regens qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeux estre exercée.»
Le feu ne passa point cependant par cette geôle malsaine qui resta toujours ce qu'elle avait été du temps d'Erasme & de Rabelais.
Le Parlement, qui s'occupa de la question vers 1745, ^^^ grand, peine à faire dispenser les écoliers du jeûne, & à obtenir pour eux le gras à dîner, le maigre à souper : ses efforts échouèrent sur la question de la propreté domestique.
Mais la curiosité nous incite à poursuivre de dIus près nos investigations, à chercher dans a marche quotidienne de ces établissements l'explication de leur insuccès. Voici le collège d'Arroé^ créé en 1327 pour les écoliers de ce diocèse dans le faubourg Saint -Viftorj très libéralement pourvu dès l'abord, il tombe
entre les mains de proviseurs j dont l'administration négligente ouvre la porte à tous les abus 5 les conflits d'attributions, les querelles intérieures font le reste. Les réformes, les nouveaux statuts ont beau se succéder : rien ne prévaut contre un désordre invétéré. Au xvi* siècle, époque des guerres civiles qui ne fut pas favorable aux maisons de cet ordre, c'est à peine si on constate de loin en loin une nomination de principal ou de boursier, & pour cause :
l'abbé de Saint -Waast d'Arras, exécuteur du testament de fondation, avait pris la douce habitude de s'attribuer les revenus du collège, dont il avait fait, pour lui & ses religieux, un pied-à-terre lorsqu'ils se rendaient à Paris. Au xvii" siècle, c'étaient des prêtres anglais qui Y logeaient gratuitement. Au commencement du xviii* siècle, il n'y avait plus un seul boursier, & lorsqu'en 1763 les commissaires du Parlement, poursuivant leur enquête générale sur les collèges, se présentèrent, ils se trouvèrent en présence de l'abbé de Saint -Waast. La maison est à nous, prétendit celui-ci 5 mais les textes étaient formels, qui firent bonne justice de cette usurpation : une transaélion intervint.
& le collège d'Arras fut réuni , avec vingt-cinq ou vingt-six autres, également à bout de ressources, au collège Louis-le-Grand. Il en était temps : la maison était presque vide.
Au collège à^A^utuftj ouvert en 1337 par le cardinal Pierre Bertrand, les choses ne vont pas mieux. Le noble fondateur avait pourvu à tout, prévoyant, dans deux règlements successifs, les moindres détails de la gestion financière & de la discipline intérieure avec une sollicitude qui met en relief son esprit organisateur. Malgré plusieurs dons subséquents, dès la fin du siècle le collège crie famine. Les libéralités continuent, en même temps que la pénurie. C'était à croire que la cassette de cette maison avait un fond percé. L'explication ne s'en trouve pas loin : des querelles scandaleuses, des accusations déshonorantes mettaient aux prises le personnel de la maison. L'extrait suivant d'un procès intenté en 1398 nous édifiera sur les faits en cause, &, malgré son étendue, il mérite d'être reproduit avec quelques coupures, en raison du jour curieux qu'il jette sur la vie intime d'un collège parisien à cette époque.
Le procès est engagé entre M*' Jehan Guibert,
principal du collège d'Autun, & les écoliers boursiers de son collège, d'une part, ôc M" Mathieu Monderes, l'ancien proviseur & chapelain de la maison, d'autre part :
« Le dit maistre Jehan Guibert est homme de bien & d'honneur, bon clerc, homme de bonne vie & honneste conversation.
«Item, que pieça pour le sens, biens, loyaulté & preudomie de sa personne il fii esleu maistre du dit collège à son desceu & en son absence, combien qu'il ne Teust pas requis, car il estoit bien aisé & soufEsanment pourveu & encores est, la mercy Dieu.
« Item quand le dit maistre Jehan vint ou dit collège, il n'y trouva que un bien povr (sic) d'argent, & si trouva le collège tout désolé & mal réparé 3 mais depuis par sa prudence & saige gouvernement il a tout mis en bon estât & tellement que, la mercy Dieu, le dit collège est bien aisié, & sont les escolliers bien paies chascune sepmaine de leurs bourses.
«Item, tous les escolliers du dit collège sont gens de bien & d'honneur, bons cstudiens de bonne vie & honneste conversation, pour tieulz tenus ÔL réputés communément.
« Item, dicnt oultrc les diz opposans que pieça le dit messire Mathieu, pour ce que l'en ^
tenoit qui fust homme de bonne vie, loyaulx 1
& prcudons, fa esleu au pourchas d'aucuns ses amis en chappellain & proviseur du dit collège , combien qu'il n'en feust pas digne, si comme dit sera cy apres^ mais on ne le cognoissoit pas bien.
« Item, le dit complaignant a tenu & exerce le dit office par l'espace de vni ans ou environ telement quelementj car en vérité il se y est très mal porté, enfraignant les statuz & ordonnances du dit collège en plusieurs & diverses manières.
(( Item, il est vray que, au commencement que le dit messire Mathieu vint ou dit collège, il estoit très povres homs & de petit estât, mais depuis par son oultraige s'est porté orgueilleusement, fièrement & grandement en robes, vestemens & autres choses, combien qu'il n'appârtenist pas & que ses rentes ne soient guères grandes.
«Item, durant le temps que le dit complaignant a demouré ou dit hostel, il a esté orgueilleux, despiteux, noisieux, fin, malicieux
ÔL plein de cautelles & de barat, soubtil, & tousjours a attendu a décevoir ses compaignons.
« Item, le ditmessire Mathieu, lui estant ou dit collège, a tenu & mené une mauvaise vie deshonneste & dissolue contre toutes bonnes mœurs, a esté ribaut, putier, deceveur de femmes mariées & autres, dont le dit collège a esté moult difFamé & mal renommé par sa très grant coulpe ôc ribauderie.
«Item, en especial le dit messire Mathieu, lui demourant ou dit collège, a maintenu par long temps une famme appellée Marion la Charretonne demourant en la parroisse de saint Andry des Ars, & l'a alimentée & soustenue de biens du dit collège en grant esclandre & préjudice d'icelluij car de ses biens propres ne Teust-il peu faire.
« Item, tant a conversé & repairié en péchié avec la diéle Charretonne, en menant deshonneste vie, car il en a procréé une fille laquelle il fist baptiser, & depuis Ta faifte nourir à ses despens.
«Item, avecques ce a maintenu durant le dit temps une autre famme appellée Gilon, famme de Pierre le Bastart, demourant darrieres le dit
collège, & a couchic plusieurs fois avecques elle en Tostel de son dit maryj &de ce est voix & commune renommée.
«Item, qui pis est, quant les escoUiers estoient à table pour diner ou soupper, ou estoient alez à l'escoUe du matin, le dit complaignant, qui est moult caut & malicieulx, faisoit venir la diéle Gillon ou dit collège en sa chambre, feignant qu'elle venoit quérir de l'iaue au puis, et la demouroient tous seulz & fermoient Tuys sur eulx, & par plusieurs fois y ont este trouvés en menant deshonneste vie.
«Item, non contens, le dit complaignant Ta faite coùchier de nuit avec lui en certaine chambre qu'il tenoit lors ou dit collège, & par plusieurs fois illeuc l'a cogneue charnelement en commettant adultère en très grant esclandre & diffamation du dit collège 5 car la chose estoit si notoire & divulguée que les voisins d'un costé & d'autre ne parloient d'autre chose.
« Item pour ce que ces nouvelles vindrent à la cognoissance du dit Pierrele Bastart qui bien s'en doubtoit & non sans cause, il s'en cour-
rouça & mena dure vie à sa difte famme^ mais icellui complaignant pour ceste cause prist débat audit Pierre, & telement a une foiz le bâti d'un grant coustel par devant la porte du dit collège & de beau jour publiquement devant tout le monde, que le dit Pierre en fust emporté comme mort 5 & y esperoit on plus la mort que vie, & ce fu chose toute notoire.
« Item, quant on demandoit qui avoit batu le dit Pierre, plusieurs disoient que ce avoient fait les escoUiers d'Otun, qui lui maintenoient sa famme, dont ce fust grant esclandre & vittupere pour le dit collège, pour le fait&coulpe dampnable de partie adverse. Et mesmement plusieurs gens de court qui estoient logiés ilecques environ se cuidèrent esmouvoir sur les diz escoUiers qui pas n'y pensoient, mais comme simples gens & bons escoUiers estudioient ou faisoient leurs besongnes.
« Item, en persévérant de mal en pis, le dit complaignant sollicita & admonesta telement la dite Gillon qu'il la jfit partir de son dit mari, & s'en ala demourer oultre les pons de Paris, où il la maintenoit & gouvernoit des biens
■ Im( 210 )» € i-
du dit collège, & en tel estât Ta tenue l'espace d'un an & plus, en grant esclandre des jeunes escolliers du collège, & combien que le dit maistre par plusieurs fois l'ait admonesté pour & ou nom du dit collège de soy désister de telles œuvres & faire son devoir, n'en a il riens voulu faire.
« Item c'est efforciez de compter deux foiz une chose, comme les réparations du jardin & le luminaire de la chappelle^ & quant on lui monstroit que autreffois l'avoit compté, il faisoit l'ignorant & feignoit qu'il l'avoit oubliés ôi Dieu scet comme il en estoit. Pour mieux cabacier de ce qui coustoit x solz, il en comptoit XII ou XV 5 & en plusieurs cas a l'en apperceu sa pratique.
« Item , encores est-il vray que le dit complaignant doit plusieurs grans sommes de deniers au dit collège qui montent à plus de v* livres, tant en argent reçeu que en debtes, lettres & obligations, pour ce que on ne peut avoir compte ne raison de lui.
«Item, dient oultre les dis opposans & demandeurs que il est vray que le dit complaignant a fait dire & proposer par son conseil
tout advouc que le dit maistre Jehan Guibert ne peut estre maistre du dit collège, & pour le plus injurier par devant vous, a fait dire & proposer que le dit maistre Jehan est homme de mauvaise vie & deshonneste conversation, & qu'il avoit maintenu & gouverné ladifte Marion la Charretonne & en avoit eu des enfans, & que icelui maistre Jehan lui avoit donne acointance & cognoissance à la difte Marion comme se il voulsist intimer que le diâ maistre Jehan eust este son macqueriau.
«Item, a aussi fait proposer contre lui en plain jugement que il maintenoit la diéle Gilon & la baisoit & gouvernoit à sa' guise & que elle avoit la clef de sa chambre & savoit bien le chemin en lui mettant sus la rage, & blâmait ledit preudomme qui est homme aagic de lx ans & plus, vaillans homs & de honneste conversation & à qui ne chaut de tieulx besongnes & qui est assez refroidy doresnavant.
((Item,aussy le dit complaignant en injuriant & par manière de contrevengence, de blasme & villennie, a fait proposer contre le dit maistre Michiel de Vaux que il n'estoit point escollier
• Im ( 212 )* €! •
du dit collège 5 & avec se que il estoit homme de mauvaise vie & que il tenoit une chambre en la ville, & y gouvernoit fillettes & tenoit le bourdel, & y faisoit porter le pain & le vin de Tostel.
«Item, aussy a fait proposer judicielment contre maistre Jehan Berart qu'il est homme de vie dissolue, ribaut,& a coustume de mener jouer les fillettes en bateaux par la rivière de Saine, & aussi qu'il avoit emblc ou dit collège vin, pain, char & autres choses pour donner aux putains qu'il gouvernoit & maintenoit hors du collège.
« Item, il se peust bienestre teuz d'avoir dit que le dit maistre Jehan menoit les fillettes jouer par Saincj car il n'en est riens, mais c'estoit l'office de partie adverse, qui en avoit deux à gouverner, & les menoit à Montmartre, à Vaugirart, à Gentily, à Yc^ & ailleurs.
« Item , le dit complaignant a failly & mespris en plusieurs autres manières, car il a injurié & vilenné les escoUiers du dit collège en les appellant plusieurs fois « merdailles » , nonobstant que la plus grant partie d'iceulx sont trop plus souffisans, meilleurs clers, plus honnestes &
preudommes & de meilleur lignaîge qu'il n'est ^^l»
Au siècle suivant, pendant vingt-cinq ans, de 1415 à 1439, on ne trouve pas le moindre compte, nulle trace de gestion régulière. Deux fois, dans le cours de ce siècle, nous voyons le malheureux institut poursuivre devant le Parlement ses proviseurs auxquels il réclame des comptes, qu'il accuse nettement de malversations, si bien qu'au xvf siècle la plupart des rentes étaient perdues. Au xvii' siècle il fallut supprimer plusieurs bourses. La disette avait un fatal contré-coup sur le moral des écoliers : découragés, ceux-ci n'étudiaient plus. En 1547, une Visitation du chancelier de la cathédrale fit ressortir la discorde qui régnait dans la maison & les infraftions diverses au règlement, bien plus, l'ignorance absolue du principal luimême. Mis au pied du mur par un interrogatoire serré, ce soi-disant gradué es arts & en théologie ne put dire ni combien il y avait de livres de Moïse , ni quels étaient les écrits d'Aristote^ à peine put-il répondre sur les questions
t^^ Archives nationales, cart. M, n® %Oypafiim»
les plus élémentaires, « ad puériles questiunculas». Cette insuffisance des maîtres de collège était, au reste, de notoriété publique.
La même année, le Parlement, nommant une commission pour la réforme de l'Université, décida d'y appeler six des plus capables régents de collège, «s'il est possible en tant trouver ».
Du xvn* au xviii* siècle, l'anarchie ne fait qu'augmenter au collège d'Autun. En 1733, (( vu l'état de détresse » où se trouvait l'institut, le service des bourses fut suspendu. C'était la fin. En 1764, au moment de la fusion avec le collège Louis-le-Grand, le proviseur restait seul avec deux boursiers & se trouvait en présence d'une dette de plus de 80,000 livres.
Depuis le milieu du xv" siècle, l'Université subissait un mouvement rétrograde. Battue en brèche dans son rôle politique, dans la jouissance de ses privilèges, elle perd une partie de ses écoliers par l'ouverture des collèges de plein exercice, qui inaugurent un enseignement régulier dans leurs propres locaux. Au xvi" siècle, un nouveau rival surgit & le plus redoutable de tous depuis l'admission forcée des ordres mendiants au xiif siècle : l'ordre des Jésuites qui, dès
l'abord, obtiennent un grand succès auprès du public par leur enseignement doublé, pour la première fois, èi éducation, par le choix & le perfeélionnement des méthodes appropriées aux circonstances & aux milieux, par leur sollicitude pour les besoins & les aptitudes variées des individus. En 1564, ils fondent le coUègede Clermont de la compagnie de Jésus , en l'honneur du cardinal Duprat, évcque de Clermont, leur protefteur, & y font merveille par leurs représentations théâtrales. En 1674, ils invitèrent Louis XIV à assister à une représentation donnée par leurs élèves 5 à la sortie, les courtisans ne cachèrent pas leur satisfaélion. «Faut-il s'en étonner .^^ interjeta le roi 5 c*est mon collège ! » Le reâeur ne perdit pas ces paroles : dès la nuit suivante, il fit retirer l'inscription ancienne & en fit tailler sur place une nouvelle par des ouvriers. Le lendemain matin, on lisait au fronton de la maison ces mots : CoUe^um Ludovici Magii,
Dans la dernière période de son existence, l'Université parisienne, nous l'avons vu, n'a presque plus d'autre souci que celui d'une mesquine & rageuse tracasserie contre toute appa-
rcncc de progrès ^^l Tout & tous lui portent ombrage. Incurablement percluse dans son ctroitesse, son fanatisme, son attachement servile à la routine, elle vociférait du sein de son impuissance contre tout novateur ses accusations d'hérésie & brandissait encore, au XVII* siècle, comme un hochet enfantin, ses privilèges du xiii* siècle. Comme elle avait condamné Jeanne d*Arc au xv* siècle, elle combattit la Réforme au xvi*. Nous avons vu que Ramus, l'illustre penseur, fut persécuté durant vingt-neuf ans & finit par y laisser sa vie. Elle
(^) Encore au xvi* siècle, tout soq enseignement^ dans ses méthodes comme dans le fond, était au-dessous de toute critique. Le latin des écoles n'était qu'un jargon barbare ne ressemblant en rien k la langue de Virgile & do Tite-Live. L'esprit j était rétrograde, esclave des usages traditionnels, hostile a l'étude des langues qui passaient pour favoriser l'émancipation intelled^uelle & l'hétérodoxie. Un grave & savant doéieur catholique du temps rapporte avoir entendu un moine tenir en chaire le langage suivant : « On a récemment découvert une langue qu'on appelle grecque & dont il faut bien se garder! C'est elle qui engendre toutes les hérésies. Il court de main en main certain livre écrit dans cette langue, qui s'appelle he Nouveau TeSiamenU C'est un livre plein de ronces & de vipères. Il vient d'en surgir encore une autre, que l'on appelle he%ratque} tous ceux qui l'apprennent deviennent juifs. )>
combattit les Jésuites, dont les méthodes présentaient bien, il faut le reconnaître, certaines améliorations, & avaient par-dessus tout cet avantage de la secouer dans son inertie. Elle combattit âprement le Collège de France, à l'œuvre duquel elle était incapable de se substituer, & porta plainte, inutilement d'ailleurs, par l'organe de Noël Bcda, syndic de la faculté jde théologie, contre les nouveaux maîtres «non ayant estudié en faculté». Il semblait que, du dépit de ses insuccès, à chaque assaut nouveau elle se fermât davantage à la lumière, se repliant sur elle-même. Elle combattit même l'enseignement populaire , cherchant à l'étouffer sous des taxes oppressives. Pendant ce temps, les universités s'élevaient à l'envi en Allemagne, qui dépeuplaient d'autant l'école de Paris. Dès 1528, la nation d'Allemagne s'était fort réduite j en 1675, ^^^^^ ^^ Picardie ne comptait plus d'étrangers. Atteinte successivement dans tous ses privilèges, dont elle ne s'était pas montrée digne, l'Université était dans une décadence sur laquelle elle ne pouvait elle-même plus guère se faire illusion. Éclipsée durant tout le xvii** siècle par les Jésuites, elle ne réussit pas,
en dépit de quelques améliorations de détail, à se galvaniser au xviii*.
Le seul succès — si c'en est un — qu'elle puisse accuser durant cette dernière période fut la création du Concours général dont l'origine remonte à 1747. En 1733, était mort un chanoine du diocèse de Chartres, L. Legendrcj il laissait un testament aux termes duquel, ayant « toujours eu du zèle pour la gloire de la nation » , il fondait des prix d'éloquence & de poésie latines & françaises à décerner tous les quatre ans, « à l'instar de ceux qui se donnaient en Grèce aux jeux Olympiques». En homme prévoyant, notre chanoine n'avait même pas oublié le salaire des musiciens dont l'assistance était requise pour rehausser l'éclat de la cérémonie. En retour de sa munificence, il ne demandait qu'une faveur : c'est que son. portrait assistât en spcélateur muet à la solennité. Humble vœu dont aucun compte n'a jamais été tenu. Bien plus, des collatéraux attaquèrent le testament, & le procès dura dix ans, au bout desquels le Parlement attribua le legs à l'Université de Paris. La distribution des prix du Concours général eut lieu, pour la
première fois, le 23 août 1747, &, détail piquant, le premier prix de discours latin échut à un écolier étranger, l'Irlandais J. Wilkinson , du collège des Grassins.
Le vieux corps végéta jusqu'à la Révolution française, qui en emporta les débris.