JENIN
Ma foi, je nen mentir ay poin6i.
Je le diray devant chascun, Je n'y en ay v eu pas un; 1m vérité vous en rapporte.
Il en vint un jusque la porte; Mais quand vint à entrer au lieu, Il rompit tant la teîie a Dieu ^hion le chafia hors de léans.
Les avocats, depuis le temps où ils avaient soutenu la royauté dans ses conflits ecclésiastiques, en avaient gardé un prestige qui leur conférait presque, aux yeux du public, le privilège de noblesse. L'installation du Parlement à Paris ne contribua pas moins à accroître leur luxe, qui provoqua des critiques générales 5 c'est aussi le sentiment d'Eust. Deschamps.
Vô/a acquelk^maintes riches ces;
Vous me^de toutes nobles ces;
Vous eftes frans san^servitute.
Plus que neft le droit d'inlfitute.
Vous ave^ voffre chapelain
Tour chanter voltre méfie au main (matin)
Au partir de voffre maison.
Vous elfes tousjours en saison j
Vous eBes comme sains en terre,
Chascun va volhe sens requerre.
Et voUre aide demander
Pour l'argent; car qui truander [lésiner)
L^ vouldroit, bien scaurie<y reSpondre :
Amis , fay ta geline pondre.
Et apporte afie^, ceB de quoy.
Car en ton fait goûte ne voy ^^^
('^ Poésies d*Eust. Deschamps, édit. Crapclct; introduction, p. XLVI.
Le prédicateur populaire du xv* siècle.
Maillard, se plaint également qu'ils prennent a dextris ç^ a sinlHris, & Henri Estienne, Timprimeur-humaniste, nous rapporte d'après lui un fort plaisant conte d'une procédure tenue entre deux avocats du temps du roy Louis dernier. «Un bon paysan vint prier l'un d'eux d'estre son advocat en un procès qu'il avoir en la court de Parlement, ce qu'il accepta. Au" bout de deux heures vient la partie adverse qui estoit un homme riche 5 & le prie semblablement d'estre son advocat en une cause contre un certain paysan, ce qu'il accepta aussi. Le jour que la cause se devoir tenir, le paysan vint le ramentcvoir (rappeler) à son advocat, lequel luy fit response : «Mon ami, l'autre «fois que vous vîntes, je ne vous di rien, pour «raison des empeschemens que j'avoisj main- « tenant je vous averti que je ne puis estre «vostre advocat, estant celuy de vostre partie 5 «mais je vous bailleray lettres adressantes à un «homme de bien.» Alors escrivit à l'autre advocat ce qui s'ensuit : «Deux chapons gras «me sont venus entre les mains, desquels «ayant choisy le plus gras, je vous envoyé
(d'autre 5 je plumeray de mon costc, plumez «du vostre^^^))
Que retiendra, en définitive, le penseur réfléchi d'accusations aussi . déshonorantes ? On ne saurait le nier : la corporation était en grande partie respeftablc & respeélée^ les avocats au Parlement, assujettis à une discipline positive, prêtaient serment d'agir avec fidélité & diligence, & d'accepter la défense des pauvres. Mais on ne saurait se dissimuler que les troubles civils & le désarroi politique du XV* siècle eurent pour efi^et de démoraliser un trop grand nombre d'entre eux, & de justifier les plaintes contre leurs extorsions. Les portraits satiriques où les conteurs & les poètes populaires nous montrent en eux des fripons hâbleurs & rusé^, d'adroits compères toujours à l'affût du moindre gain, quelle qu'en fût la source, trouvent leur expression dernière dans la farce de U Avocat Fatelin : créée avec le barreau parisien entre les règnes de Philippe le Bel & de Charles VI, puis retouchée aux xv* & xvn* siècles, la fameuse comédie résume &
^*^ EsTiENNE, Apolo^ pour Hérodote, édit. de 1879;!. I, p. 90-1.
fixe CCS scènes populaires où les clercs de la Basoche donnaient libre cours à leur verve contre les gens de loi. Les Enfants sans soucy vinrent à leur tour nous peindre le Palais & ses intrigues où M* Jean Lestoffc & M* Olivier de Près-Prenant sont d'accord pour dévorer les parties & s'enrichir à leurs dépens.
Au xvi" siècle les choses ne vont pas mieux : lisez dans le Francion, de Sorel^*^, l'édifiant épisode que rapporte le gentilhomme rencontré par notre héros à l'auberge sur les rapports de sa famille avec les avocats & les procureurs.
Après la perte d'un procès devant un bailli de province, «mon père s'en alla communiquer son affaire à son avocat du Parlement, pour sçavoir s'il seroit bien fondé en appellation. Celuy-ci, qui ne dissuadoit jamais personne de chicaner, anima mon père à relever son appel par plusieurs raisons : vous qui estes noble, luy disoit-il, il faut que vous monstriez que vous avez du courage & que vous ne vous laissez pas vaincre facilement. Voyez-vous, qui se fait brebis, le loup le mange, comme dit le
(») Edit. de Leydc, 1676; liv. III.
proverbe j vous avez à vivre aux champs parmy des villageois opiniastres, qui vous denieroient ce qui vous scroit deu, si vous vous estiez une fois laisse mener par le nez comme un buffle. Je vous conseille donc pour conclure de ne point donner de repos à vostre partie, & de ne point faire d'accord quand elle vous en parleroit. Il n'est que d'avoir un arrcst entièrement définitif. Ne craignez poJnt qu'il ne soit donne à vostre profit, car vous avez une cause entièrement bonne. Là dessus il prenoit Bartole & Cujas par les pieds & par la teste, & citoit des loix de toutes sortes de façons, pour prouver le bon droift de mon père, qui creut tout ce qu'il luy disoit, ne sçachant pas qu'il estoit en un lieu où l'on s'entcndoit des mieux à supposer des faux titres. L'on luy addressa un jeune procureur de la nouvelle creuë, que je m'asseure avoir baillé de l'argent pour se faire recevoir : car il n'y avoir pas apparence que ce feust la grande connoissance des affaires du Palais qui luy eust fait obtenir la permission de postuler. Neantmoins il n'estoit pas si ignorant qu'il ne sceust bien de quelle sorte il falloit accroistre son talent : & certes il estoit si
bon procureur qu'il procuroit plustost pour luy-mesme que pour autruy. Mon pcrc estoit une très mauvaise main : car cest homme cy se laissa gagner par sa partie, afin de faire double profit 5 & au lieu d'avancer l'affaire, il la retardoit malgré que mon père en eust, luy faisant accroire que toutes les procédures inutiles qu'il faisoit estoient nécessaires. Ses plus ordinaires discours n'estoient que d'argent, dont il asseuroit toujours qu'il luy estoit besoin pour faire beaucoup de frais, encore qu'il n'en fallust faire que fort peu.
«D'un autre costé, l'avocat faisoit des écritures où il ne mettoit que deux mots en une ligne, pour gagner davantage : & afin de les enfler très bien, son clerc usoit d'une certaine orthographe où il se trouvoit une infinité de lettres inutiles 5 & croyez qu'il estoit bien ennemy de ceux qui veulent que l'on mette pie^ sans un ^ & devoir sans un h. Outre cela il usoit d'un certain caractère majuscule, rempli de longs traits j & le pire estoit qu'il n'y avoit rien que des discours frivoles, qui n'éclaircissoient point la matière. Mon père ne se peut tenir de luy dire un jour, en luy payant de pareilles
écritures, que tout ce qu'il avoit fait ne servoit de rien 5 que pour luy il en eust autant fait, & possible davantage, encore qu'il ne fust pas du mestierj & qu'aussi bien estoit-ce une chose vaine d'alléguer toutes les loix qui y cstoient, veu qu'il estoit certain que la cour n'y avoit jamais esgard. . — «Vous vous formalisez de «peu de chose, dit l'avocat, &j'oseray bien dire «que vous vous plaignez sans raison. Est-il rien « de plus beau que la façon dont l'on agite les «procès? N'est-ce pas une marque de la gran- «deur de la justice, que le grand nombre de «ressorts qu'elle fait jouer? Vous autres qui «plaidez, ne devez- vous pas avoir du contente- «ment à voir marcher cette grande machine?»
— Là dessus l'avocat dit encore plusieurs choses pour deffendre son honorable mestier j & neantmoins à la fin il fut contraint de conclure qu'il y avoit beaucoup à redire.
«Pour revenir au procès, il fut distribué à un conseiller le plus fantasque de tous 5 car je ne sçay par quelle fatalité la pluspart de ces gens-là deviennent à demy fous sur leur vieillesse. Les raisons les plus probables sont que pour la pluspart ils ont des âmes abjeftes.
comme étant nais de parens de basse condition, ÔL que pour garder leur sotte gravité ils se séquestrent des bonnes compagnies, & ne passent leur temps qu'à des choses qui les rendent plus stupides.
«Le rapporteur de mon père, parmy sa solitude ordinaire, s'estoit rendu un vray misanthrope. La première fois que mon père l'alla voir, il le prit d'abord pour un crieur de trépassés, le trouvant sur sa porte sans aucune suite, & luy pensa demander qui estoit mort au quartier. Pour ce coup-là le conseiller ne fit rien paroistre à mon père de son humeur bizarre j mais une autre fois il luy en montra une partie 5 car il luy dit fort bien, comme il luy racontoit son fait, qu'il estoit un ignorant, qu'il ne sçavoit ce qu'il vouloit dire & qu'il luy amenast son procureur, pour lui mieux expliquer son affaire.
«Il y avoir bien d'autres choses qui faisoient maudire à mon père l'heure qu'il avoir commencé de plaider 5 & enfin, quoy que luy conseillast son avocat, il s'en alla trouver son beau-père auquel il parla de s'accorder à telle composition qu'il voudroitj & l'accord que
l'on luy en passa mit fin à toutes les plaideries ÔL rendit camus les procureurs & les avocats. » Cette manie de plaider finissait par se communiquer, à régal d'une contagion, des avocats aux parties, & la littérature du xvii* siècle nous en a conservé un exemple pittoresque. «On voit bien, dans la comédie des Plaideurs j que l'aventure de Chicaneau avec la comtesse de Pimbêche est un sujet où l'auteur a eu quelqu'un en vue. Voici le fait : la comtesse de Crissé était une plaideuse de profession qui avait passé toute sa vie dans les procès. Le Parlement, fatigué de son obstination, lui défendit d'intenter aucun procès sans l'avis par écrit de deux avocats. Cette interdiftion la mit dans une colère effroyable : elle alla porter ses plaintes à M. Boileau le greffier ^*î, chez qui se trouva par hasard le président de L. .. Cet homme, qui voulait se rendre nécessaire partout, s'avisa de donner des conseils à la com-
t^î Jérôme Boileau, greffier de la Grand' chambre du Parlement & frère aîné de Despréaux, qu'il installa dans son logement de la cour du Palais. Les amateurs d'histoire littéraire liront avec intérêt, sur la vie de famille des deux frères. Ed. Fournies, Paris démoli j 1883, surtout les pages 155-173.
tcssc. Elle les écouta d'abord avec avidité, mais à un malentendu qui survint entre eux, elle crut qu'il voulait l'insulter & l'accabla d'injures. M. Despréaux, qui était présent à cette scène, en fit le récit à M. Racine qui, l'ayant un peu accommodé au théâtre, l'inséra dans sa comédie des Plaideurs. La première fois qu'on joua cette comédie, on donna à l'aftrice qui représentait la comtesse de Pimbêche un habit de couleur de rose sèche & un masque sur l'oreille, qui était l'ajustement ordinaire de la comtesse de Crissé ^^\ »
Il est un sujet, par sa nature, il est vrai, un peu délicat, que nous ne pouvons passer sous silence comme un symptôme singulier des idées & des mœurs de ce temps : c'est un éminent avocat au Parlement de la fin du xvi® siècle, Anne Robert, qui a contribué à le mettre en lumière dans un plaidoyer ^^^ sur la Visitation ^ conff'es & sur la dissolution du mariage pour cause d'impuissance, qu'il réprouve sans hési-
('^ Vigneul-Marville, M/moires d' histoire <à^ de UUeraiurij t. III, p. 298-300.
î*î Voir le recueil de ses ArrêtSj Paris, 1611; liv. IV, chap. X.
tation. ((Pardonnez-moi, chastes oreilles, si en une chose honteuse, mes paroles ressentent je ne sais quoi de peu chaste & de honteux. On fait coucher une fille tout de son long, étendue sur le dos, les cuisses écarquillces, Tune deçà, l'autre delà : on voit clairement les parties honteuses, lesquelles la nature a voulu cacher pour le plaisir & contentement des hommes. Les matrones, qui sont sages- femmes & vieilles, & les médecins les regardent attentivement, les manient, les ouvrent. Le juge qui est là présent^ fait bonne contenance & s'empêche de rire. Les matrones qui assistent se ressouviennent de leurs anciennes chaleurs qui sont des longtemps refroidies. Les médecins, selon leur âge, se ressouviennent de leurs premières forces. Les autres, faisant des empeschés, se repaissent d'un vain & inutile speftacle. Le chirurgien, ou bien tenant un instrument fait tout exprès, qu'ils appellent le miroir de la matrice, ou avec un membre viril fait de cire ou d'autre matière, sonde le gué de l'entrée de l'antre vénérien 5 il fait l'ouverture, dilate, étend & élargit les lieux. La fille, couchée tout de son long, sent la partie qui la démange tellement^
qu'encore qu'elle se soit fait visiter étant vierge, elle ne sort point toutefois de là qu'elle ne soit corrompue ôl gâtée. C'est honte d'en dire davantage.»
Quant à l'origine même de cette singulière coutume, on l'attribue assez vaguement à un jeune homme qui, accusé peut-être un peu légèrement d'impuissance, offrit de faire voir ce dont il était capable en présence de chirurgiens & de matrones. L'official diocésain accepta l'épreuve qui réussit j & les autres, officialités suivirent l'exemple. En 1640, l'avocat général Bignon demandait « qu'on bannît cette aftion du congres, qui est sale & honteuse, que la corruption des mœurs avait introduite depuis cinquante ans seulement». Un arrêt de février 1677 en interdit la pratique à tous juges, même d'église.
Les avocats au Châtelet étaient tenus d'arriver à l'audience «après le soleil levant, l'espace qu'ils puissent avoir ouï une messe avant».
Ainsi s'exprimait en 1327 une ordonnance sur laquelle Charles V revint quarante ans plus tard. ((Sitôt que la première messe de Saint-
Jacques-la-Boucherie sera chantée, l'audience du Châtelet sonnera la cloche pendant l'espace de dire un septseaumes (l'un des sept psaumes de la pénitence), & à ceste heure viendront & seront tenus venir à la cour les avocats & les procureurs pour délivrer leurs causes.» A la fin du siècle suivant, un règlement spécial leur ordonne de prêter «serment de loyalment patrociner. Ils doivent venir à 7 h. du matin ôl ne pas se retirer sans licence. Chascun avocat aura quatre causes à l'audience & pas plus : ils recevront pour les causes communes ici. p., pour les causes grosses & subtiles 16 I.5 s'il y a petite cause ou gens pauvres, ils se paieront modérément & courtoisement, sans demander si grant sallaire». Ces avocats au Châtelet jouirent de tout temps d'une considération marquée 5 à peu près confondus, au cours du XVIII® siècle, avec les avocats au Parlement, c'est devant cette dernière juridiction qu'ils prêtaient leur serment annuel. Le lieutenant civil d'Argouges exigea, en avril 1727, qu'ils prêtassent encore serment devant lui, ce qu'ils refusèrent. «Il y a eu bien du mouvement au Châtelet.
Les avocats qui plaident devant cette juridic-
tion, de concert avec ceux qui plaident seulement au Parlement, ont prétendu qu'ils ne devaient le serment qu'au Parlement. Le lieutenant civil a été piqué, & dans l'idée peutêtre de les faire revenir au serment à la rentrée de Pâques, il a cherché, pendant deux ou trois jours, à les molester en n'appelant que des placets de procureurs. Les avocats, qui étaient à l'audience jusqu'à près de midi sans plaider une cause, se sont aperçus de l'afFeftation & se sont tous retirés du Châtelet. Il y a eu, au Palais, une assemblée de l'ordre, dans laquelle il a été proposé que tous ceux qui occupaient une certaine position déposassent lo louis (c'està-dire 240 1.) entre les mains de M. le bâtonnier, afin de soulager ceux du Châtelet qui, n'ayant pas d'emploi, ne sauraient subsister. Le lieutenant civil a vu que cela devenait sérieux & allait perdre sa juridiâion, d'où l'on retirerait toutes les grandes affaires s'il n'y avait plus d'avocats. Il a été obligé d'aller rendre visite à M. Guyot de Chesne, bâtonnier, & de lui demander d'engager MM. les avocats à revenir plaider au Châtelet, lui promettant d'en user dorénavant avec eux à l'ordinaire. Cette
démarche a dû coûter infiniment à un lieutenant civil & surtout à M. d'Argouges qui est un homme de qualité Se d'une grande fierté ^*b)
En dehors des avocats & des greffiers, le Parlement comptait deux cents procureurs ^^^ & quelque quatre-vingts notaires. Les procureurs , eux, étaient au xiv* siècle des hommes d'affaires chargés par procuration de paraître en justice pour des tiers : ils touchaient leurs émoluments, leurs vacations, leurs firais de voyage & de séjour.
Au xvi" siècle, le premier devoir d'un procureur au Parlement était l'exaélitude : l'audience s'ouvrait aussitôt après la messe célébrée au point du jour dans la petite chapelle de saint Nicolas, que nous connaissons déjà. Démolie au commencement du xiv" siècle, rebâtie sous Henri II & encore une fois aux frais des procureurs, après l'incendie de 1618, elle leur servait tous les ans pour la célébration de la messe solennelle qui marquait, au lendemain de la Saint-Martin, l'ouverture du Parlement.
^'^ Journal de Barbier^ avril 1727.
f*î Les prédécesseurs dire£ls, jusqu'à la Révolution, de nos avoués.