II. A
C'était la tne^e rouge, où le Parlement paraissait en robes rouges 5 à l'issue du service, la confrérie faisait distribuer des chandelles à tous les avocats & procureurs qui venaient de renouveler ,1c serment annuel.
Durant l'audience, les procureurs étaient tenus à un silence rigoureux : défense de s'approcher d'un confrère, de lui expédier des billets & d'envoyer des clercs au greffier ou de lui apporter aucune pièce 5 ils devaient «se seoir es sièges ordonnés pour eux», derrière les avocats & ne pas quitter l'audience sans motif.
C'est là qu'ils suivaient avec attention la plaidoirie de leur avocat pour y conformer leurs conclusions, ou celle de leur adversaire pour en tirer si possible la matière de quelque argument. Jusqu'au milieu du xvf siècle, ils restaient à genoux durant tout le discours de leur avocat & se relevaient ensuite, se bornant à garder une attitude déférente & à se découvrir quand il prenait ses conclusions. L'audience durait jusqu'à 10 heures, en carême jusqu'à 11, & l'après-midi de 2 à 5 heures 5 ils passaient la plus grande partie de la journée dans la Grand'salle, œuvre d'Enguerrand de Marigny, l'une
des plus belles, des plus vastes qu'on connût. Dallée de marbre blanc & noir, couverte d'une voûte en chêne qui reposait sur des piliers du même bois, ornée de dorures sur fond d'azur & des statues des rois depuis Pharamon^, elle se terminait à l'une de ses extrémités par la petite chapelle de saint Nicolas, à l'autre par l'immense table de marbre noir où les connétables & les maréchaux tenaient les audiences de leur juridiâîon spéciale, où les rois donnaient des banquets lors d'un mariage, d'un couronnement, de l'arrivée d'un souverain étranger, sur laquelle les clercs de la Basoche, puis les Enfants sans soucy donnaient leurs représentations. Cette table disparut dans l'incendie de 1618.
Autour de la salle & de ses sept piliers, les libraires avaient leurs comptoirs & les procureurs leurs bancs de bois, disposés en forme de tables pour permettre d'écrire. Chaque procureur avait le sien où il attendait les plaideurs, communiquait avec ses clients, donnait des ordres à ses clercs & recevait les exploits des sergents. A part les bancs & les comptoirs, la salle n'avait guère changé jusqu'en 1871. La foule y était incessante & le bruit assourdissant.
Les procureurs au Parlement, honores du titre de «maistres», prenaient rang, dans la hiérarchie, après les avocats & avant les notaires. Au temps de François I^ ils portaient la barbe, & plus d*un passait à la peigner plus de temps que ne l'eût voulu l'étude de ses sacs. Les solliciteurs de procès j qu'ils regardaient de fort haut, s'avisèrent un beau jour d'adopter la barbe à leur exemple. Grande colère des procureurs qui se plaignirent amèrement au premier président de l'insolence des solliciteurs qui « n'ont laissé pousser leurs broussailles animales que pour ressembler aux procureurs & leur enlever leur clientèle». Ils prirent dès lors le parti de se raser, laissant aux solliciteurs leur barbe.
Issus du clergé comme la plupart des professions libérales, ces légistes en portaient aussi, ou peu s'en faut, le costume. Aux xiv'' & xv*' siècles, c'était en général un surcot à larges manches avec un capuchon à grand collet. Du xv® au xviii' siècle, le procureur portait la robe à grandes manches avec le rabat, & jusqu'à Henri II la soutane avec la ceinture & le chaperon à bourrelet pour venir
prêter serment ^ depuis lors, le chaperon fit ^lace au bonnet carré. Les procureurs au Parement portaient le même costume que ceux du Châtelet, mais leur rabat de fine batiste était plus long, & la houppe du bonnet était en soie au lieu d'être en laine. La miniature d'un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale représente le fameux Robert d'Artois comparaissant en juin 1319 devant le roi en un lit de justice au milieu des pairs & des gens du Parlement. L'accusé est assisté de plusieurs défenseurs debout près de leur banc en robe longue sans traîne 5 par-dessous ils portent des maillots noirs collants & des chausses pareilles. Celui qui porte la parole est en robe rouge doublée d'hermine, d'autres sont en robe violette. Tous sont rasés, quelques-uns seulement tonsurés. Quelques magistrats portent des toques plates ou des calottes, bien que le chaperon fût la coiffure habituelle des gens de loi. Les avocats, en qualité de chevaliers es lois, portent le chaperon fourré d'hermine de la noblesse, tandis que les procureurs le portent sans hermine.
Voués à un travail assidu, les procureurs
étaient affranchis par la modestie de leur condition de la lettre des règlements qui interdisaient aux magistrats la chasse, les bals publics, le jeu, les comédiens 5 ils aff celaient cependant de s'y soumettre par imitation des parlementaires. Que leur " restait-il des lors comme distraélion? Le jeu de boules, pour lequel ils montraient un penchant proverbial. C'est au quai Saint-Bernard que Regnard, par la bouche d'un de ses personnages de comédie, nous les montre faisant leur partie. «Je me suis arrêté à jouer à la boule avec quatre procureurs.»
Et le bailli Balthazar, dans ses A^i^es facétieuses tenues à GentiUyj cite personnellement l'un d'eux : «Nabert, Nabert, ne vous amusez pas tant à jouer à la boule, & venez plaider.»
Confinés dans une vie sédentaire, presque san5 fréquentation mondaine, ils menaient une existence simple & dépourvue de tout confort, surtout ceux du Châteletj ceux du Parlement, en majorité, témoignaient quelques aspirations plus relevées : contraste qu'exprime bien La Fête du village j de Dancourt, dans un dialogue entre deux procureurs appartenant aux deux juridiélions.
«Nacquart. L'argent n'est fait que pour s'en "servir.
« Blandineau. Oui , mais il y auroit du ridicule à un simple procureur au Châtelet comme moi.
«Nacquart. Procureur, tant qu'il vous plaira : quand on gagne des biens, il en faut jouir 5 il y auroit un très grand ridicule à ne pas le faire.
« Blandi^jeau. Mais autrefois, m* Nacquart. . .
«Nacquart. Autrefois, m* Blandineau, on se gouvernoit comme autrefois. Ne voudriezvous pas supprimer les mouchoirs parce qu'autrefois on se mouchoir avec sa manche ?
«Blandineau. Je suis ennemi des superfluitcs : je me contente du nécessaire, & je ne sçache rien au monde d'aussi beau que la simplicité du temps passé.
« Nacquart. Oui , mais , si comme au temps passé on vous donnoit 3 s. p. ou 2 carolus pour les écritures que vous faites payer aujourd'hui 3 ou 4 pistoles, cette simplicité-là vous plairoit-elle, m* Blandineau .^^
(( Blandineau. Oh pour cela non, ce ne sont pas nos droits que je veux simples, ce sont nos dépenses. »
Tout procès donne lieu à des dépens : de là les tarifs qui avaient pour objet de les maintenir dans de justes limites. Tandis qu'un avocat au Parlement pouvait élever ses prétentions jusqu'à 30 livres, un procureur ne put longtemps dépasser lo livres « pour toute la querele » . Au xiv'' siècle, une ordonnance abrogea ce dernier tarif, le réduisant «es taxations en telle modération & honnesteté, selon la qualité des personnes & des causes, & qualitez des labeurs, que nul n'eust cause de soy plaindre de charge ou exaftion indue, & de ce furent chargées les consciences des conseillers». Les procureurs restaient donc à la merci des magistrats, intéressés eux-mêmes à prolonger la procédure dont chaque formalité leur rapportait un salaire proportionné des gens pour lesquels «ils besoignoient))^ ils étaient amenés ainsi à devenir moins les protecteurs des justiciables que les fauteurs des abus. Dans les domaines seigneuriaux, il en allait de même.
témoin le di£lon mélancolique qui avait cours à l'époque :
Le luùUif vendange , le prévoB grappe , Le procureur prend , le sergent happe, Le seigneur na rien s'il ne leur eschappe.
Il est probable que, strifts vis-à-vis des procureurs, ces juges contrôleurs étaient plus indulgents pour eux-mêmes. Nqus connaissons les épices^^^ que, depuis longtemps, ils recevaient, à titre de politesse, du plaideur qui avait gagné son procès. Les ordonnances interdisant les dons de robes ou pensions autorisaient les menues viétuailles. D'usage courant aux xv*'&xvi'' siècles, plus tard encore, elles furent ridiculisées par Racine. Les juges y comptaient, & Eust. Deschamps, qui fut bailli de Senlis à la fin du XIV* siècle, nous apprend qu'ils rabrouaient quiconque s'avisait de lésiner.
Len souloit présenter jadis
Aux juges (Ù^ haillis royaulx,
Dont li usaiges elî faillis ,
Des meilleurs vins viex <Ù^ nouveaulx
Quon peuBfiner, en deux vaifieaulx
^]^ Cpnsistant k roriginc en dragées ou fruits confits.
Cours, gros, ventrus <Ù* a deux mains (anses); Mais plusieurs s*en pajient à mains (moins), S^fàfont bien du sextier chopine^^^-.
Dont je, comparadour, me plains.
Les clercs <Ù* ceuls de la cuisine.
Que sont devenus perdris.
Faisans, venaisons, lapperiaulx, Lyevres, pigeons, connins (lapins), cabris, Oues, chappoj^s, poucins, aigneaulx.
Carpes, lus (brochets), braymes (^ barbiaux, Voirons de mer, fivmaiges sains?
Contre honneur sont les dons refhains; Il neii qui donne unegeline (poule); Dont je, comparadour, me plains, Les clercs <Ù^ ceuls de la cuisine ^^K
De leur côté, les avocats & les procureurs ne restaient pas inaftifs & «festoyaient les juges a la requeste & aux despens de leurs parties » 5 le scandale des «dons corrompables» était notoire & pénétra jusque dans la littérature. La sotie de U Ancien Monde ^ écrite en 1498 , représenta la magistrature sous les traits du Sot-Cor-
(*) An lieu d'un setier offrent une chopine.
<*) Po/sies morales Ù* hiiioriques, édit. Crapelet, p. 130.
rompu dont la passion dominante était de «gripper».
Tous grippaient 5 & nous avons vu plus haut, dans l'entretien de m""* Nacquart & Blandineau, que toute leur corporation n'avait pas d'autre souci. C'en est assez, semble-t-il, pour justifier les accusations que les gens de lettres, au XVII* siècle, multiplient même sous le voile humoristique. Pour Racine ^^^, un chien de garde doit assaillir les procureurs au même titre que les voleurs.
Quand avons-nous manque S aboyer au larron?
Témoins trois procureurs dont icelui Citron A déchiré la robe»
Le type de cette engeance était le personnage flétri par Boileau dans le vers si connu de sa Satire I :
T appelle un chat un chat, (Ù* Rolet un fripon.
Fureticre s'empara de ce nom qu'il dut, sur la plainte de l'intéressé, changer en Rollichon, puis en VoUichon, dans le portrait de
^'^ Voir les Plaideurs, aéle III, se. m.
son procureur ^^l «C'estoit un petit homme trapu, grisonnant, & qui estoit de mesme aage que sa culotte. Il avoit vieilly avec elle sous un bonnet gras & enfonce qui avoit plus couvert de meschancetez qu'il n'en auroit peu tenir dans cent aultres testes & sous cent aultres bonnets, car la chicane s'estoit emparée du corps de ce petit homme de la mesme manière que le démon se saisit du corps d'un possédé. Il avoit la bouche bien fendue, ce qui n'est pas un petit avantage pour un homme qui passe sa vie à clabaudcr, & dont une des bonnes qualités, c'est d'estre fort en gueule. Car ses yeux estoient fins & esveillésj son oreille estoit excellente, car elle entendoit le son d'un quart d'escu de cinq cents pas. Et son esprit estoit prompt pourveu qu'il ne le fallust pas appliquer à faire du bien. Jamais il n'y eut d'ardeur pareille à la sienne, je ne dis pas tant à servir ses parties comme à les voler. Il regardoit le bien d'autrui comme les chats regardent un oiseau dans une cage, à qui ils taschent, en sautant autour, de donner quelque
(^^ Koman bourgeois j liv. I.
coup de griflFe. On peut juger qu'avec ces belles qualités il n'avoit pas manqué de devenir riche & en mesme temps d'estre tout à fait descrié. Ce qui avoir fai£l dire fort à propos que c'estoit un homme dont tout le bien estoit mal acquis à la réserve de sa réputation. »
C'est lui, Furetière, qui avait suggéré à Racine l'idée de sa comédie dans un souper chez un traiteur de la rue du Cimetière-Saint- Jean, où se réunissaient encore Boileau, Chapelle & quelques jeunes seigneurs.
Le public, d'autre part, savait depuis longtemps à quoi s'en tenir, & ses doléances avaient trouvé leur juste expression dans une pièce détachée qui parut vers le même temps :
L'Adieu du plaideur à son argent^^\
Adieu, mon or (Ù^ mes pilhlleSj Adieu j mes belles eîpagnoUes, Adieu j mes escus au soleil :
Meneurs les mailhes des requelies Et les advocats du conseil Auront de quoy pajier les felîes,
0) Voir FouRNiER, Variétés historiques <Ù^ lil^raires, 1855; t. II, p. 197 & suiv.
Adieu, mes amoureux teBons, Adieu, mes larges ducatons, Adieu, mes quarts iescu de France.
Les coppiSks <^ les commis Ne m'ont point laijié de finance Et m'ont ^Ué mes bons amis.
Vraiment il neBoitja besoin De vous apporter de si loin, belles (b' riches médailles, four vous donner à des larrons, A des voleurs, à des canailles J^ui vous font servir de jetions.
J^uipenseroit qu'auprès du roy Des voleurs nous donnent la loy.
Et que leurs vols <Ù^ brigandages Surpaient même les larcins.
Les rapines oi^ les outrages J^uise font sur les grands chemins?
Plaideurs qui ave^des affaires, J^ue dites-vous des secrétaires Et des clercs de vos rapporteurs ?
J^ue dites-vous de l'avarice Et de l'humeur de ces voleurs Qm^ vendent ainsi la julhce ?
AUe^vous pliùder au conseil?
On ne vous void point de bon œil Si vous ny porte^ des ptlîottes.
Il y faut laifier vos escus Et n emporter que des paroles Tour y efhe les bien venus.
Il faut présenter le ducat Et fescu d'or à l'advocat Pour acquérir ses bonnes grâces , Et si le clerc n'a de l'argent, Il vous fera laides grimaces Et ne sera jamais content.
J'eSpargnerois les procureurs ; Mais on m'a dit que les meilleurs Sont les plus grands larrons de France.
Ils sont donc beaucoup de larrons.
Car je vous dis en apeurance Que les procureurs sont tous bons.
Ayant touché de volhe argent, Il se monihe plus diligent.
Mais c'elf pour prendre davantage :
Car, ayant pris tout ce qu'il faut, Il vous rescrit en son langage Quil vous faut lever un deffaut.
// VOUS escrit ainsi souvent Pour avoir touyours de l'argent; Si voShre cause neB infîruitte, Il faut envoyer des qui bus , Afin d'en faire la poursuite :
Autrement on n'y songe plus.
Un advocat jamais ne voile. Ne prenant que vingt sols du roole.
Mais escripvant trop amplement, Il elî indigne, ce me semble.
De plaider dans un Parlement Et d'y escrire tout ensemble.
Or, pour les jeunes advocats Ils ayment mieux fripper les plats Que d'avoir le bruit de trop prendre.
Aufii ne vont-ils au Palais Que pour gaufier <^ reprendre.
Mais non pas pour plaider jamais.
Ils sontplufhfl aux gaUeries ^^\ Auprès des marchandes jolies , Que non pas dedans le barreau.
L'un courtise sa libraire fie, Voyant quelque livre nouveau :
L'autre faiSl une autre maifhefie,
^'^ Les galeries des libraires & merciers ou marchands de nouveautés 4 dans la cour & dans la Grand' salle du Palais.
Laifions-les donc, jeunes (ZS^ vieux :
Car tout le mal ne vient pas d'eux.
Mais des soutanes d'eBamine, Je veux dire des procureurs, ^^rn^n eurent jamais bonne mine Quaux deSpens des pauvres plaideurs.
Bon Dieu, qui sçave^nos affaires, Preserve^nous de ces corsaires; Garde^des voleurs les marchands Et les mariniers des pirates; Preserve^nous de tels brigands Bit nous délivrer de leurs pattes.
Cartouche lui-même, le respeftable Cartouche dit son fait à la corporation. «Où avezvous servi?» aurait-il demandé à un candidat en instance d'admission dans sa bande. — «Deux ans chez un procureur & six mois chez un inspeileur de police.» — «Tout ce temps vous sera compté comme si vous aviez servi dans ma troupe ^^l »
Il restait cependant aux malheureux plaideurs une ressource contre ces exaftions. Ceux qui gagnaient leur procès trouvaient dans ce
^*^ Encjchpediana ; Paris, 1843.