II
amende de 10 écus &. vit saisir son manteau comme gage du payement. On plaida en Parlement, & les premiers avocats du temps, de Thou, Guill. Poyet, Berryer, parurent au procès. Le plaignant allégua comme excuse de son absence la maladie dont le «roi» avait refuse de tenir compte. L'affaire fut renvoyée à la Basoche avec ordre de traiter «amiablement» ses ressortissants & de s'entendre avec Ami pour la restitution de son manteau.
Les «jeux» de la Basoche, succédant aux «mystères» des anciennes confréries de la Papon, ont laissé une trace sensible dans le développement dramatique & la satire du moyen âge & de la Renaissance , en marq^uant le premier essai , dans notre pays, d'une comédie avec un caractère de gaieté un peu libre. En juin 1540, François l^ témoigna le désir d'entendre les jeunes afteurs, & Marot, qui faisait partie des Enfants sans soucy, longtemps leurs émules, parfois leurs collaborateurs, alla inviter le roi :
Basochiens h cour, sire, sont venus
Vous supplier d'ouïr par le menu
Les poinBs (i^ traits de nolhe comédie.
Ils prièrent même le Parlement de vouloir bien vaquer pendant la fête, en lui exposant qu'ils avaient besoin de se préparer à cet efFet, & que, comme la réunion devait se tenir au Palais, «il se feroit grand bruit & tumulte en la Grant salle par les tambours & phifres qui sonneroicnt».
Les clercs du Châtelet, comme ceux du Parlement, s'adonnèrent à ces divertissements, & il y a lieu de présumer que plus d'une fois cette coïncidence donna lieu à de sérieuses querelles de jalousie : témoin le poète Roger de Collerye, contemporain de Marot, qui a écrit pour les deux basoches deux cjy^j sortes de provocations assaisonnées des plus vives insultes où elles s'injuriaient réciproquement.
Ce sont poifiards , piper aulx, mal mondains, Puneâ, infeâh^ & puans comme dains. . .
Empoigner-moi ces tripiers ^^^ a ieaulx crins; Dès aujourd'hui contre eulxje me présente,
s'écrient ceux du Parlement.
(^^ Ainsi qualifiés parce que le Châtelet était voisin de la grande boucherie de Paris.
((Leuf bourse est malade, ce sont tous des retroux qui ont eu la cassade, & auxquels on fera un brouet & salade», répond-on de la part du Châtelet.
Vers 1442 ils jouaient des moralités portant, nous dit Miraulmont, l'historien du Parlement au XVI* siècle, sur «les faultes des supposts & subjeélz de la Basoche & plusieurs aultres plaisantes & secrettes galantises des maisons particulières indifféremment, sans respeâ ni exception des personnes «j ce n'étaient pas, sans doute, les premières, car, la même année, le Parlement inaugura sa répression contre des licences qui ne s'étaient apparemment affirmées que par degrés. Les moralités^ par leur côté éducatif & moralisateur, rappelaient les mystères : fut-ce donc la cause de leur insuccès? Peu en accord avec les mœurs licencieuses du temps, elles disparurent devant les farces & soties, qui ridicuisaient les vices, fourberie, débauche, avarice. Les auteurs allèrent jusqu'à mettre en scène les escapades de quelques clercs du Palais ou les aventures scandaleuses de personnages en vue, de la noblesse & du clergé.
Du milieu du xv*" siècle à la fin du xvi%
le Parlement rendit d'innombrables arrêts, tantôt pour autoriser, tantôt pour interdire ces speftacles, parfois même pour accorder une subvention. En 1477, il défendit au «roi»
Jehan Lesveillé & à ses compagnons de jouer farces, moralités ou soties au Palais ou ailleurs sous peine d'être fustigés par les carrefours de la ville & bannis du royaume.
En mai i486, une sotie un peu vive fut jouée, sans doute sur la table de marbre, contre le gouvernement de Charles VIII : cinq clercs, dont le fameux poète Henri Baude, rendaient hommage au roi comparé à une source fertilisant le royaume, mais ils se plaignaient que le cours de la justice, tel que celui d'un ruisseau , fût troublé par les bourbiers & gravois :
£f tout ainsi qu'herbes, racines j Roche j pierre , houe <Ù^ gravois La course des fontaines vives Empeschent bien souvantes fois.
Circonvenu par les rancunes des courtisans, le roi fit saisir les délinquants & voulait les envoyer au château de Melun : la proteélion du Parlement sauva Baude qui fut relâché.
Louis XII, plus indulgent, rendit aux clercs toute leur liberté de critique contre les abus. «Luy estant raporté un jour que les clercs de la Basoche du Palais avoient joué des jeux où ils parloient du roy, de sa court & de tous les grandz, il n'en fist autre semblant, sinon de dire qu'il falloir qu'ils passassent leur temps & qu'il leur permettoit qu'ils parlassent de luy & de sa court, non pourtant desreglément, mais surtout qu'ils ne parlassent de la reyne sa femme en façon quelconque 5 autrement qu'il les feroit tous pendre ^^l»
Le règne de François P' marqua l'apogée de leur liberté : à son entrée solennelle dans Paris, le roi assista à l'Hôtel de ville à un repas au cours duquel les clercs lui demandèrent à jouer des pièces, offrant même de lui en soumettre le manuscrit.
Et s'il y a rien qtà pique ou mesdie, A vofhe gré l'aigreur adoucirons. . .
Si vous tiendra pour père la Basoche, J^uiose bien vous dire sans reproche J^uede tant plus son règne fleurira , Volhe Taris tant plus resplendira,
^'^ Brantôme, Discours sur la reine Anne de Bretaffie.
Il excepta, il est vrai, de sa tolérance toutes attaques contre sa mère Louise de Savoie, & en décembre iji6 il fit arrêter trois joueurs de farces qui avaient représenté la vieille princesse sous les traits de Mère soUe, toute occupée à piller les finances de l'État. La fin du xvf siècle vit les dernières de ces représentations scéniques.
Les travaux professionnels de nos clercs au Palais & dans leurs études, leurs rapports, avec les poètes contemporains, tout contribuait, en leur donnant le goût de la satire & du théâtre, à leur en suggérer l'application aux causes qu'ils entendaient plaider, aux procédures qui journellement passaient sous leurs yeux, avec les piquants traits de mœurs qui les illustraient. Ainsi s'explique l'origine de la came ff'ap qui se plaidait le jour de carême-prenant ou mercredi des cendres : elle portait sur un cas facétieux ou grivois, rappelant quelque aventure arrivée à un homme de loi, ou à tel autre personnage en vue. Nos jeunes basochiens lui donnaient une forme juridique & la plaidaient, pour s'exercer à l'art de la parole, dans des
-**■{ 88 >Mséances solennelles où la cour basochienne siégeait en robe, & les auditeurs venaient en foule : des magistrats même du Parlement ne dédaignaient pas d'y assister. «II est d'usage à cette date, explique l'avocat Darcau, de plaider une cause solennelle depuis neuf heures jusqu'il midi. Le sujet est inventé : il porte ordinairement sur un fait de sédition ou le mécontentement d'un mari. La pudeur y éuit très peu ménagée anciennement. M. le premier président de Lamoignon donna des ordres pour qu'on y mît plus de décence. » Martial d'Auvergne, qui fiit au xv" siècle pendant cinquante ans procureur au Parlement, rappelle dans le XI' de ses Arrêts d'amour une plaidoirie prononcée devant le matHre des fordh S" des eaues SM kfaiâduffbier d'amour, entre une jeune dame (^ un sien serviteur, Jadis amy. «El disoil ladiéle demanderesse que a un soir bien tard qu'il faisoit chauld, elle & ledift amant & plusieurs de ses amys voisins s'en allèrent baigner & chasser aux poissons; & furent les uns mys en ordonnance pour tenir les fîUctz, & les autres pour courir devant le poisson. Or advint que en courant ledift amoureux, qui avoît tousjours
l'œil sur elle & plus que à prendre le poisson, se vint aborder a Tencontre d'elle, & en un moment il lui feit le jambet ^^^, tellement que cette pauvre femme cheut à terre, & que sa cotte simple fut mouillée & gastée dedans la rivière. Et ne fut pas encore content, mais en faisant semblant de la relever il luy meit la main sur le tetin , & la pressa très fort, dont elle fut toute esmeue, & fut au lift malade par bien longtemps. Par quoy elle requeroit à l'encontre dudift amant qu'il en fust très griefvement puny, & tellement que les autres y prinssent bon exemple.
«De la partie dudift amant fut dift au contraire que il est vray que ladifte dame & plusieurs autres prindrent complot de leur baigner & chasser aux poissons. Et puis fut ledift amant mis à l'avantgarde pour chasser ledift , poisson devant, & elle estoit d'un autre costé. Si advint que il marcha sur un gros caillou qui le feit tomber sur elle, tellement que tous deux cheurent dedans l'eaue. Mais ne s'estoit point fait de mal, car l'eaue n'estoit point grande,
t*^ Lui donna un croc en jambe.
& si estoit en plein sablon. Et disoit oultre sus sa foy que en cheyant il ne l'avait tastce ne pincée, ne n'eut pas le loisir de ce faire, pour reaue dont il estoit tout esblouy. Or disoit-il que de la cheute il n'en pouvoit mais^ car le cas estoit advenu qu'il ne Ta pas fait cheoir à son escient. Et au regard de la cotte simple & autres habillemens d'elle qu'elle disoit estre gastez, aussi avoyent este les siens. Et par ces moyens tendoit à fin d'absolution & de despens.
«Le procureur d'Amour dessus le faift des eaues & des forestz disoit que par les ordonnances il est deffendu de ne point chasser à engins par lesquelz l'on puisse prendre retins dans l'eau, & requeroit que cest amant fust condemnc en une bonne & très grosse amende.
«Mais ledift amoureux disoit au contraire que ce n'estoit raison 5 car il n'avoir touche aux te tins, dont il ayt souvenance. Et si d'aventure sa main y avoir frayé, qu'il ne confesse encore pas, si ce auroit esté en tombant & chcant, & estoit force qu'il se soustint à quelque chose. Et pour ce concluoit à fin d'absolution.
((Sur quoy ladiélc demanderesse disoit <jue la cheute estoit trop lourde, & qu'il ne se pouvoir excuser, car il avoir fai<Sl d'aguet apensé & propos délibéré pour parvenir à ses attaintes. Finablement parties ôuyes, elles furent appoin(£lées contraires & en encjueste. Et ladifte encjueste faifte & le procès appointé en droiél, le maîstre des eaues & forestz condemna par sa sentence lediâ; amoureux defFendeur à faire à ladiéle dame une cotte verde^'^ simple en lieu de la sienne qui avoir esté gastée, & dire ces mots à genoulx : ((Ma dame, par l'ordonnance ((de justice je suis contraint de me venir rendre ((à vostre grâce & mercy^ si vous prie que vous ((prenez en gré ceste robbe que je vous donne «de bon cueur. Et au regard du demourant, ne ((VOUS en souvienne plus, car sur ma foy je ((ne le feis onc en intention de vous cour- ((roucer, ains aimeroye mieux estre mort.» Et au surplus furent les despens récompensez d'un costé ôi d'autre.»
Une autre facétie du même genre, Les As-
^*J CoUe 'verte, terme gaillard pour dire : mettre le derrière d'une dame ou demoiselle a nu sur Therbe.
si^s tenues a GentiUy par le sieur Balta^r^ baiUy de Saint Germain desPre^^^\ est consacrée à mettreen relief les vices & les tares des procureurs. C'est une suite de scènes satiriques, peignant des assises imaginaires tenues par l'ombre d'un certain Baltazar, en son vivant assez mal famé. Il s'assure le concours d'un greffier «auquel il feist prester le serment de ne se point laisser corrompre en sa charge pour remplacer les deniers dotaux de sa femme qu'il avoit baillez a x:onstitution aux jeux de paumes & cabaretz», & du sergent Grimbert, bien que «sa plus grande suffisance fût de boire au Chapeau-Rouge». Les causes sont appelées, & d'abord celle de Bignon l'aîné.
— Monsieur le bailly, fait celui-ci, je vous prie de me dispenser de plaider pour ce jourd'huy, car je suis encores tout esmeu d'avoir esté pourchassé des sergens à l'occasion de l'une des garses qui loge chez moy, & puis, Monsieur, je ne suis pas en forme pour plaider.
On appelle l'affaire de Vasseur.
— Petit Vasseur, petit Vasseur, n'entretenez
S. r. (Paris) 1623; pièce in-12.
plus de damoiscUes à la rue Beaubourg, & prenez vostre robbe.
— Monsieur, elle est engagée pour ma despence ôl pour avoir payé le chirurgien qui m'a pensé ces jours passez.
— Plaidez en manteau.
— Monsieur, je plaide pour deux bourgeoises qui demeurent dans la Cité 5 l'une desquelles est femme d'un sergent qui nourrit un perroquet pour l'appeler soir & matin «Petit Jehan » , & l'autre est femme d'un maistre en faiâ d'armes, lesquelles, encore qu'elles soyent grandes amyes, ont un différend pour le droiél d'aynesse en leur mestier : l'une diâ que la qualité de son mary donne tant de lustre & tant d'avantage à sa condition, qu'encores qu'un officier du Roy la fréquente fort privément, néantmoins qu'on n'en parle qu'à la sourdine 5 l'autre maintient devoir avoir le premier boucquet en la compagnie des dames d'honneur de la déesse Cythérée, puisqu'elle s'est mise auparavant elle en la confrairie^ tellement. Monsieur, que je me trouve fort empesché sur cette contestation 5 car, n'ayant rien appris qu'à friponner dans l'estude de deffunél
mon pcre, suis contrainft de compter le faiél purement & simplement.
— Ecrivez, greffier.
«Attendu q^ue le petit Vasseur a recognu qu'il n'avoit appris qu'à friponner, nous luy avons donné lettres de sa déclaration, & l'avons déclaré propre & suffisant pour plaider seulement pour les filles d'amour ...»
On passe à la cause de Gayen.
— Monsieur, il est question en cette cause d'une injure faifte à mon bcau-frcre : la partie adverse est le fils d'un président de la Chambre des comptes 5 lequel sans faire aucun estât des loix establies & constituées en faveur du mariage, a faiâ en sorte de gaigner les bonnes grâces de ma sœur 5 possédant lesquelles, il s'est trouvé en une nopce &: là, malgré son mary, il l'a caquetée, baisée, tastonnée & mené danser par plusieurs & diverses fois. Ce que desplaisant à mon beau-frère, il a voulu s'opposer à toutes ces menées & empescher totalement ce dessein : au moyen de quoy la partie adverse qui ne craind ny les rets (rasés) ny les tondus a pris entre les mains d'un sien laquais un gourdin & en a battu & outragé mon dift beau-
frère, lequel pour toute deffence n'a peu faire autre chose que de prendre la fuittc & de chier dans ses chausses de peur, laissant sa femme à l'abandon, ainsi qu'il avoit volontairement fai£l autrefois. Cependant ceste esmotion & ces outrages lui ont donné une si forte fiebvre que toutes les parties de son corps en sont débilitées 5 il n'y a pas jusqu'à son front qui s'en est si fort attendry que l'on y voit deux durillons germer en forme de cornes ainsy qu'à un jeune bouvillon. C'est pourquoy. Monsieur, je requiers que la partie adverse soit condamnée pour réparation à fournir aux fraiz du mesnage de mon beau-frère pendant six mois.
Les gens du roy prennent leurs réquisitions.
— Monsieur, cette cause devroit estre rendue aussi publicque que la femme de celuy pour lequel on vient présentement de plaider 5 c'est un mary qui a esté battu & outragé à l'occasion de sa femme, laquelle par son effronterie & sa vanité a fai6t banque de ses bonnes grâces au fils d'un président de la Chambre des comptes 5' c'est pourquoy nous trouvons bon, puisque les coups de baston ne peuvent estre ostez, qu'ils demeureront à la partie de
Gayen pour recompense de sa lascheté, sauf a luy par cy après de tenir en bride sa femme . . .
Enfin l'arrêt : — Escrivez, greffier.
«Sur la plainfte judiciaire faiéte ce jourd'huy par devant nous par la partie de Gayen pour raison des coups de baston qu'il a receuz publiquement a cause de sa femme, nous avons ordonné qu'ils luy demeureront quant a présent par manière de provision.»
Les basochiens s'étaient montrés trop mordants dans la satire. Des le milieu du xvi* siècle, ils rencontrèrent des difficultés croissantes à jouer leurs pièces 5 bientôt on ne leur permit même plus de monter sur la table de marbre.
Ils prirent leur revanche la plume à la main & écrivirent les morceaux qu'ils ne pouvaient plus déclamer. Mais leurs farces & soties n'étaient plus de simples parodies, & ne se bornaient plus aux mésaventures de famille : elles annonçaient déjà, par leurs critiques contre la royauté, la noblesse, l'église, la magistrature, l'esprit de réforme libérale qui prélude aux temps nouveaux. La sotie de VÂndm Monde^ l'une des plus curieuses à cet égard, se plaint que rien n'aille plus sur cette terre : Abus vient
régner à sa place, avec Sot-Difiolu, Sot-Ghrieux, Sot- Corrompu, Sot-Trompeur, Sot-Ignorant qui représentent respeélivement le clergé, la noblesse, les gens de loi, le commerce, &c.
SOT-DrSSOLU.
Voule, vouUt voule, vouîe, voule, Ay ha ha, toy toy; voule, voule, Rihleurs ^ '^ chaleurs , joueurs , gormens Et aultres gens plains de tormens.
Seigneurs dijiolut^, appolîates, Yvrognes, napleu^*\ ^grans haBes Vene^, car volhe prince eft né.