II. ç
fait la meilleure des consolations. Pour les perdants, les diminutions intervenaient pour réduire en quelque mesure les charges qui leur incombaient : documents pleins d'intérêt par le jour qu'ils jettent sur les mœurs privées des siècles passés. Une fois l'arrêt rendu, le procureur de la partie gagnante présentait à la cour un état des frais du procès qu'avait à lui rembourser son adversaire : l'état était aussi signifié à ce dernier qui devait sans retard produire ses diminutions ou défenses à la taxation. Un membre délégué par la cour examinait le tout.
Les dépens comprenaient, en dehors des dépenses direftes du procès, les faux frais : voyages, entretien, perte de temps même, dont le gagnant tendait toujours à grossir, le perdant à réduire le total. Le premier exposait tous les incidents de l'instance, comme quoi il demeurait loin de Paris, s'était mis en route tel jour, avec telle suite, s'était arrêté en telle ville, à telle auberge, dépensant tant par jour 5 à Paris il avait passé tant de jours, dépensé tant à chercher conseil , à requérir audience, à attendre l'issue du procès. L'autre contestait ces alléga-
tions, niant point par point les frais taxés : la distance n'était pas si grande & pouvait être franchie plus vite 5 le plaideur eût pu réduire son escorte, se contenter d'un valet au lieu de deux, aller à pied plutôt qu'à cheval.
Ces taxations, en principe, étaient assez justifiées j n'oublions pas qu'au xiv* siècle le Parlement de Paris, longtemps le seul, avait un ressort fort étendu 5 les plaideurs, tenus de comparaître en personne; devaient voyager avec une suite proportionnée aux difficultés & aux périls de la route, à leur rang, leur âge, leur sexe. En 1337, la dame de Lautrec, ayant gagné un procès à Paris, réclamait pour chacun de ses chevaux & valets 6 s. t. par jour. Les bourgeois n'emmenaient qu'un cheval ou deux avec un valet ^ l'allure ne pouvait être très rapide, les valets étant presque toujours à pied, qu'on couchait à l'auberge & qu'on ne changeait pas de chevaux. Le parcours moyen d'une journée, à cette époque, était de 10 à 12 lieues, presque le même que celui d'un voyageur au temps de Louis XIV.
Le conseiller taxateur notait, en regard de chaque article, haheat s'il l'approuvait, habeat x
s'il le réduisait, nichil s'il le rejetait en bloc. Voici un procureur de province envoyé par son client à Paris qui. compte : «pour vu jours à venir, vu à retourner & ni mois demorer à Paris, chascun jour x sols, valent XLvn livres». Le juge note : haheat ÎV^ librM (qu'il touche 4 livres).
Dans un état de 1360, les dangers de la route, de Senlis à Paris, sont un élément de l'estimation,: «car alors le temps estoit chier & périlleux». Cette considération touche peu le reviseur qui n'accorde que 16 s. au lieu de deux royaux d'or.
Ce sont bien souvent les écritures, les copies d'aéles que conteste le reviseur, sous prétexte qu'elles ont atteint une longueur exagérée :
«riens n'en devez taxer, quar s'est esbatus a faire grans escriptures».
Citons enfin le cas assez curieux d'un plaideur qui réclame 2,000 livres de dommagesintérêts pour une détention de quatre années , «& ainsy fu démenez en fers, sans ce qu'il peust oncques passer sur ses pies, ne voir lune ne soleil, ne qu'il feust oïs ne reçeus en raisons » j le défendeur rétorque « que grant folie
est de requcrre pareille somme » , vu que « Icdiâ; Jehan estoit & est povres homs, de petit estât».
L'époque de François P"^ inaugura une ère nouvelle dans l'histoire des procureurs : aisés & considérés, d'esprit cultivé même, ils ont bien dépassé leurs pauvres prédécesseurs qui venaient au point du jour s'installer dans leurs bancs de la Grand 'salle. Ils ont désormais de spacieuses études où travaillent parfois de 16 à 20 clercs, & des logements où le confort se révèle à première vucj c'est l'un d'eux, Legrand d'Anet, qui en 1627 apporta à Paris les premiers services de porcelaine de Chine. Le prix de leurs charges augmente dans la même proportion. Sous Henri IV& Louis XIII, une étude bien accréditée valait de 12 à i j,ooo 1. (25 à 30,000 francs) 5 sous le règne suivant, 20, 2j, jusqu'à 30,000 livres. Leur beau temps fut celui du système de Law, qui entraîna plus de 40,000 procès dans tout le royaume & donna fort à faire aux gens de justice. La valeur des études s'en ressentit pour un temps, & plus d'un procureur fit remonter à cette circonstance sa fortune 5 puis elle retomba à l'ancien
taux, où clic resta jusqu'à la fin de rancien régime.
A cette époque, remarquons-le au reste, leur moralité semble faire avec leur aisance d'heureux progrès, & les gens de lettres, naguère si impitoyables, commencent à leur montrer quelque égard. Un esprit nouveau, le sentimentalisme à la mode des âmes vertueuses, commence à percer, & Ton rencontre sur la scène des rôles de procureurs « nouveau jeu » :
Vous ne traine^donc pas les procès en longueur?
demande Lisette avec surprise ^^l
Moi traîner Les procès en longueur? Ils me font tous horreur.
Et Mercier lui-même, assez médiocrement disposé à leur égard, reconnaît qu'il y a des procureurs honnêtes. «Plusieurs ennoblissent leur profession par la vertu qui les orne toutes. Ils servent de modèle aux autres &: méritent l'estime & la confiance du public.»
(•J Phil. Poisson, Ije procureur arbitre.
Bien qu'au nombre de deux cents des le xiv'' siècle, les procureurs au Parlement ne suffisaient pas à l'expédition des affaires 5 sur leur demande, la cour leur adjoignit des jeunes gens destinés à les seconder dans leur tâche en se préparant à leur succéder plus tard : ce furent les f/ercs des procureurs. Vivant dans la famille de leur chef qui, loin de leur payer aucun salaire, touchait à ce titre une pension de 4 à 500 livres, ils s'asseyaient à sa table & étaient logés dans les combles. En tant qu'apprentis, ils étaient employés à toutes les besognes internes : de porte-lanterne, de marmitons, d'accompagnateurs en ville, de portiers pour les clients. Au xvii* siècle, l'étude n'était guère encore qu'une échoppe au rez-de-chaussée. Le procureur, qui passait la meilleure partie de sa journée à son banc de la Grand 'salle ou du Châtelet, n'avait pas besoin de cabinet 5 s'il ne sortait pas, il travaillait au milieu de son personnel. Les clercs du Palais, issus pour la plupart de familles notables & aisées, étaient destinés souvent à des postes dans la magistrature 5 ils avaient une mise plus soignée, une tenue plus réservée 5 de là une certaine supériorité
sur les clercs du Châtelet , juridiftion inférieure , qui appartenaient à la petite bourgeoisie parisienne. Les uns comme les autres souffraient moins de Thumilité de leur condition que de leurs privations quotidiennes. En 1628, une querelle éclate entre les deux parties : les clercs, par l'organe d'un certain Tournabous, lancent une satire qui résume tous leurs griefs contre la nourriture : le pain qu'ils reçoivent a déjà été rongé par les enfants, la viande est de mauvaise qualité, ils sont tenus de quitter la table avant le dessert j les jours maigres ramènent sans cesse la morue, & quand ils font faire du bouillon à leurs frais, la femme du procureur se permet d'en prélever sa part.
Le logement est à l'avenant : méchant galetas avec un lit
J^uisent son hoSpital avec son marthelas Pourri, où de trois mois on ne change les draps. Là logent dans les bois les punaises puantes , Les aragnes, les poux, les puces frétillantes.
Les procureurs ne firent pas attendre leur Keplique à Tournabous. Il ne faut pas, assure l'auteur anonyme, en croire les clercs : ce sont
de mauvais garçons. Enrages contre leur chef, ils ne songent qu'à le faire partir pour le Palais où il ne reste jamais assez longtemps, à leur gré, & profitent de son absence pour se donner du bon temps, pour exploiter sans obstacle les clients. Us vont faire ripaille & à leur retour n'ont plus faim,
aufii pleins quun œuf.
Quand on vient a servir du mouton ou du bœuf. Ils trouvent quà leur goût la viande neH pas bonne, Le vin pareillement ^ tout ce qu'on leur donne.
Sortent-ils eux-mêmes pour aller au Palais, au Châtelet, ils négligent leurs devoirs & ne songent qu'à arranger quelque partie, vont jouer aux boules. Si en quelques maisons
sans chandelle <Ù^ sans feu
On les envoie coucher, celf quils sont mal soigneux.
Plus d'un, faut-il s'en étonner .^^ mal nourri à table, cherchait à se procurer, par des intelligences secrètes avec les servantes, une compensation nécessaire. Une pièce anonyme de 1624, Le Pont-Breton^^^ des procureurs, déroule
^'^ Terme appliqué k une sorte de chanson ou récit populaire.
SOUS no^ yeux une aventure de ce genre & toutes les suites qu'elle pouvait entraîner. L'auteur feint d'être transporté , durant son sommeil , à travers Paris où il passe en revue les procureurs dans leur intérieur & leurs relations privées avec leur clercs. «Je tiray vers la rue Dauphine, où j'appris qu'il y avoir eu querelle entre le maistre, la maistresse ôc la chambrière, pour ce que l'on prétendoit qu'elle avoit tiré un demi-septier de vin au clerc outre son ordinaire. — «Comment, larronnesse, dit la «procureuse, avez- vous esté si hardie de nous «voiler de la façon. Ce n'est pas d'aujourd'huy «que vous usez de ces tours-là 5 je m'en estois «bien apperceue, meschante & malheureuse « que vous estes ! Je vous feray bailler le fouet. «Sus, qu'on m'aille quérir un commissaire «pour faire punir ceste galande. Vertu de ma «foy, coquine! Je vous baille de bons gages, «voire mesme plus que vous ne gaignezj outre «cela, les clercs de mon mary vous donnent «plus d'un escu par mois (du moins c'est mon «intention), & neantmoins vous ne sçauriez «vous empescher d'un larcin punissable. Allez, «gueuse, quand il m'en devroit couster cin-
«quante escus, je vous fcray pourrir en une «prison». La servante toute esperdue par le moyen de la crainte de ces espouvan tables menaces : «Pensez-vous, madame, dit-elle, que «je sois telle que vous dites? J'aymerois mieux «estre morte. On me cognoist bien 5 je suis «aussi femme de bien que vousj je n'ay jamais «afFronté personne. Puisque vous me jugez de «cette qualité, je suis preste de m'en aller, en «me payant.» Sur ces discours voicy arriver le procureur, venant de son estude. La procureuse n'eut pas la patience de le laisser entrer pour luy dire : «Monsieur, voyla une cagnarde «qui nous voile j elle a mesme ce soir tiré un « demi-septier de vin à vostre maistre clerc. «Pour moy, je ne suis pas résolue de l'en- « durer.» — «Aussi ne l'entends- je pas», respondit le procureur. S'adressant à la tireuse de vin, qui trembloit comme la feuille : «Escou- «tez, dit-il, ma mie, cela n'est pas beau de «voiler son maistre, du petit l'on vient au «grand. Ignorez-vous qu'il y a eu des servi- «teurs domestiques pendus pour cinq solz.'^» La servante vouloit répliquer, lorsque la procureuse luy ferma la bouche, disant : «Tais-
«toi, effrontée! Mort de ma vie, je ne sçay (( qui me tient que je ne t'assomme. » La parole du maistre donna trefve à cette querelle. Il fut en son estude exprès pour faire une réprimande à ce maistre clerc. «Vrayment, dit-il, il fait «beau veoir que vous suborniez ma servante «pour vous faire tirer du vin! N'en avez-vous «pas assez d'une chopine que je vous donne à «chaque repas .^ Il y a beaucoup de procureurs «qui n'en donnent pas tant à leurs clercs.» De quoy ce clerc ne fit pas grand compte, ains se retint, encor qu'il soit intoUerable de se veoir bailler quasi tous les jours du vent a guise de viande, du vin mixtionné d'eau, des draps estre trois mois en un lift. . . »
C'est sous Philippe le Bel & avec son autorisation que se constitua la confrérie des clercs de procureurs qui a rendu si célèbres les clercs de la Basoche^^\ Le but sérieux qu'ils mirent en
^'^ Terme qui désigna dans l'antiquité les locaux réservés au tribunal dans le palais même des rois (basilica domm), &. plus tard seulement affeâés au culte chrétien. Le Palais de justice ou siégeait le Parlement fut longtemps la demeure des rois : de Ik cette désignation passa aux clercs de la hasiltqu? ou maison royale.
avant dès rorigine fut de vérifier le temps d'études des jeunes gens qui aspiraient à une charge de procureur. Mais ils tinrent avant tout une grande place dans la vie publique des siècles passés par leurs fêtes & leur animation parfois exubérante. Les écrivains du temps nous peignent le clerc de la Basoche comme brave, hardi, beau parleur, prompt à la répartie 5 assidu au Palais & laborieux à l'étude, il était un peu turbulent dans ses moments de liberté 5 en même temps satirique mordant, il pouvait pousser la critique jusqu'à l'injure publique. Affichant quelque recherche dans sa tenue, il portait l'épée ou le poignard à la ceinture, & au temps de François P"" avait la ba'^be si longue qu'un vieux recueil de pçésies françaises, le BlMon des barbes de maintenant, put dire :
Clercs du Palais, hasochiens, Tour faire des couples aux chiens Leur barbe sera bien propice.
Au nombre de plusieurs milliers d'adhérents ayant à leur tête un roi, puis un chancelier, assisté de toute une hiérarchie de dignitaires dont les titres, les attributions, la discipline
étaient modelés sur ceux du Parlement : référendaire, maîtres des requêtes, procureur général, avocat du roi, trésoriers, greffier, notaires, huissiers, même un aumônier, tous élus, cette confrérie exerçait, sur les différends survenus entre les clercs du Palais, sur les délits commis par eux dans leurs fonâions, une juridiélion spéciale. De nombreux arrêts du Parlement, au xvf siècle, reconnaissent ce tribunal 5 l'un, d'avril 1545, défend aux basochiens de porter leurs différends ailleurs que devant le conseil de la Basoche, tout en recommandant à ce dernier «de traiéler en bonne paix & amitié les supposts d'iceluy royaulme» & de vivre «amiablement» les uns avec les autres. La cour ordonna également que les officiers de la confrérie fussent respeftés, & en janvier 162 1 elle condamna les nommés Portelet & de Courcelles, pour infraélion à ce devoir, à une amende de 48 s. 5 ledit arrêt devait être lu à l'audience de la Basoche, «lesdits Portelet & de Courcelles y estant, teste nue».
Il nous est difficile, à défaut de documents suffisants, de préciser la compétence de cette juridiélionj mais, en admettant même qu'elle
ne portât que sur les cas les plus légers, son importance reste encore assez grande : n'oublions pas que la Basoche comptait jusqu'à 10,000 clercs & suppôts : artisans, taverniers, fournisseurs qui ne pouvaient assigner ces jeunes gens que devant leur tribunal. Chaque querelle, chaque contravention donnait lieu à des procès, matière suffisante pour occuper une cour qui siégeait publiquement deux fois par semaine.
Tous les ans à la Saint-Martin, après l'ouverture des audiences du Parlement, la Basoche ouvrait solennellement les siennes dans la Chambre de saint Louis. Le roi portait la toque, le chancelier seulement le bonnet &:
la robe. Tout basochien devait être célibataire, ni 2ivocat, ni procureur. Enfin cette corporation avait à son service un barbier, un chirurgien, un médecin, un orfèvre, un gantier, un papetier, un peintre, un rôtisseur, un pâtissier, un cuisinier, un buvetier qui portaient dans leur enseigne les armes basochiennes : trois écritoires d'or sur champ d'azur surmonté du timbre, casque & morion, & supporté par deux anges. Le souvenir de cet emblème se reflète
dans un couplet qui date de la bataille de Pavie :
L'encrier, la plume <Ù^ rdpée Efhient les armes de Vompêe.
La Basoche efî son héritière, Elle en eltfière.
Soldat clerc, le hasochien
Eli bon vivant <Ù^ bon chreltien.
Vive la basoche!
A son approche
Tout va bien.
Le trésorier avait la charge de recevoir les becs-jaunes ou nouveaux venus dans l'association & de percevoir le droit de bienvenue : un teston du roi^*^ ou deux, suivant la condition des personnes. L'initiation était une affaire fort importante, en dehors de laquelle le pauvre béjaune était un peu regardé de haut.
Sommes-nous bejaunes Ou cornarts? Où cuide^vous élire?
demande le juge dans la farce de Patelin, En mars 1443 , un arrêt condamna des clercs pour
^^) Il varia, au cours du xv!"" siècle, de 10 s. à 3 1.
avofr maltraité un collègue, & leur défendit de faire payer «béjaux, beuverie, mangerie sans licence de la cour».
Chaque année le roi de la Basoche faisait une monBre ou revue générale de son peuple : les clercs & suppôts se divisaient par compagnies de ICO hommes, choisissaient un colonel, un capitaine, des lieutenants, des porte-étendard, & parcouraient la ville à la suite de leurs officiers à cheval, en grand costume, précédés de tambours & de hautbois. La fête se terminait par des danses, des jeux^^^ &, plus tard, des moralités, farces ou soties que jouaient les clercs eux-mêmes.
Chaque compagnie portait le costume fixé parle capitaine de bande. En mai 1528, le capitaine Rolland Chanvreux adopta pour ses gens un costume de femme dont il fit peindre le modèle sur parchemin : ce fut la bande des femmes. Le clerc Colas Ami s'enrôla dans la compagnie, acceptant de fait le costume en question : cependant il ne se rendit pas à la monStre, fut condamné par le roi de la confrérie à une
^jJ Représentations théâtrales.