SUR
cpoque à l'autre suivant l'état social ôl le niveau de la civilisation. Dans le monde brutal du moyen âge, habitue à un état de troubles presque continuels & qui ne prisait que la force physique, l'homme avait besoin d'être rompu à la vigueur & à l'adresse du corps pour se défendrej même dans les jours de calme, il se livrait, pour sa distraftion & par goût inné, aux exercices qui lui rappelaient la guerre & l'y préparaient à nouveau : de là les tournois & les joutes. L'adoucissement des mœurs & le raffinement d'une civilisation formée à l'école de la galanterie espagnole & italienne substituèrent à ces jeux, dont la rudesse avait cessé de plaire, les carrousels où se déployaient l'élégance ôl la tenue savante des écuyers de l'école napolitaine. La dernière période, où commence à percer un esprit plus prosaïque, pénétré des spéculations utilitaires de notre temps, a vu paraître les courses de vitesse, déjà presque dans leur forme aâuelle.
Les Romains, s'ils n'ont laissé aucun traité sur la technique de l'équitation , l'ont cultivée avec une louable sollicitude ^ leur politique.
basée tout entière sur la guerre de conquête, suâSsait, au reste, à leur en imposer la nécessité. Sans connaître les étriers, les cavaliers étaient exercés avec soin, surtout à monter lestement à cheval j en temps de paix ils s*habituaient à sauter en selle ou à terre, de droite ÔL de gauche, d'abord sans armes, puis tout armés.
Les Gaulois, nos ancêtres, cavaliers pleins de fougue & de hardiesse, attribuaient au cheval une * importance que refléta leur mythologie : elle comptait dans son panthéon la déesse Epone, proteékrice des chevaux, que de rares monuments nous représentent assise sur une vigoureuse jument. Pour l'homme qui le dirigeait avec un simple guidon, le cheval était un compagnon, presque un ami qu'il ménageait, qu'il traitait avec soin, auquel par suite il pouvait demander les efForts qui ont conduit cette race à travers l'Europe & l'Asie. Ce rôle du cheval est confirmé par César, qui vante ^^^ l'habileté des Bretons à faire évoluer les chars & maîtriser leurs chevaux dans les
^'ï Comment, de heUo gaUtco, lib. IV, cap. xxxiii.
combats. Tandis que les Germains ne disposaient à cet égard que d'éléments aussi médiocres par les formes extérieures que par les qualités de rapidité, les chevaux des Gaulois, croisés avec les bêtes que les accidents politiques ou simplement le commerce jetèrent à diverses reprises dans le pays , créèrent ces races qui , dans la diversité suivant les contrées où elles se développèrent, ont doiiné plus tard à la France un élément de sa force & de sa richesse. Si les Geltes connurent le fer à cheval longtemps avant les Romains, ce sont les Huns qui furent les premiers à user de rétrier & en répandirent l'usage, par la Gaule romaine, dans le reste de l'empire. Quant à la selle, déjà connue des Francs, c'est à la suite des invasions qu'elle s'imposa au reste de l'Europe. L'adoption de ces deux engins marque une ère nouvelle ou, à vrai dire, le début de l'histoire méthodique de l'équitation : ce sont eux qui donnèrent au cavalier une aisance & une solidité inconnues jusque-là. Les étriers lui offrirent, avec un nouveau point d'appui, la faculté d'imprimer, dans les combats, plus de vigueur à ses coups, enfin de se maintenir dans la position où, en
fatiguant le moins son cheval, il trouvait luimême l'assiette la plus commode.
A l'exemple des Gaulois , les Francs montrèrent un goût passionné pour Téquitation) tous les codes barbares, qui représentèrent après la conquête la rédaction écrite des antiques coutumes, témoignent de l'intérêt qu'ils portaient au cheval, de la sollicitude dont ils l'entouraient ^^^ Leurs guerres, au reste, & les déplacements réipétés qu'elles entraînaient suffisaient à leur en imposer la nécessité. Ils disposaient à cet effet des beaux chevaux gaulois, & après la bataille de Poitiers, plus encore avec Charlemagne, la cavalerie tendit à prédominer dans l'armée. C'est ce prince qui, à la suite de ses campagnes contre les Maures d'Espagne, importa dans notre pays le cheval espagnol, que déjà citait avec éloge un édit impérial du v* siècle 5 amélioré par un croisement judicieux avec le cheval de race arabe, il donna des étalons, dont Newcastle, au xvif siècle, vantait encore le mérite. Charlemagne, au dire, d'Eco Voir les Loit des Kipuaires, ch. XL; des Alamaas , ch. Lxix-Lxxiv; des Bavarois , tit. VIII, ch. ix, xi; ap. Baluze, CapituL reg, francorum, Paris, 1780, t. I.
giûhafd, «se livrait assidûment à réquitatîon & au plaisir de la chasse. C'était, chez lui, un goût national, car à peine trouverait -on sur toute la terre un peuple qui pût rivaliser avec les Francs dans ces deux exercices Aussitôt que l'âge rde ses fils le permettait, il les faisait exercer, selon la coutume des Francs, à l'équitation^*^)).
Dans les siècles suivants, le cheval fut l'instrument universel de locomotion : chacun sans exception était ténu d'en user, à cause des continuels déplacements qu'entraînaient les procès, les pèlerinages & les visites. Les affaires commerciales étaient les mêmes pour les femmes 5 les reines, les abbesses & même les simples bourgeoises devaient savoir chevaucher, au besoin enfourcher leur monture. Ainsi en fiit-iï pour l'impératrice Mathilde, femme du comte d'Anjou, Geoffroi Plantagenet, qui, dans une périlleuse campagne & sur le point d'être prise, montait son cheval « comme femme fait en séant 3 cela ne sembla pas à propos à Guillaume le Maréchal, qui lui dit : « Madame, aussi vrai
î*) Vie de f empereur Charles, trad. Tculct; ch. xix & xxn.
(cquè Jésus-Christ m'assiste, on ne peut pas « piquer de l'éperon en étant assise. Il vous faut « séparer les jambes & en passer une par-dessus « l'arçon. » Elle le fit, qu'elle le voulût ou non, car leurs ennemis les pressaient fort^^^). Froissart. Deschamps, maint autre, passaient des jours & des semaines à cheval, par tous les temps & sur toutes les routes. Chaque paysan possesseur du moindre bidet devait savoir en user à toute fin 5 un penseur comme Érasme devait se tenir en selle & faire bonne figure à la chasse comme en voyage, «bonus propemodum venator, eques pessimus^^^).
Les conditions sociales poussaient donc aux exercices physiques &, avant tout, à ceux qui rappelaient la guerre, état normal, en quelque sorte, du pays durant tout le moyen âge 5 elles communiquèrent à l'équitation un caraélère analogue, tendant exclusivement à développer dans l'éducation dii jeune noble sa force corporelle, son courage, son sang -froid & son adresse dans le maniement d'un cheval & d'une
^*î Chronique en 'vers de GuiUaume le Maréchal, édition P. Mcyer, t. I, vers 215-223.
t^î EpiMarum lihri. Lond. , 1642, in-fol. , col. 315.
lourde lance. Ainsi faisaient, raconte Isidore de Séville, déjà les Goths au vu* siècle. «Exercere enim se telis ac praeliis praeludere maxime diligunt, ludorum certamina usu quotidiano gerunt. » Les Francs du ix* sicde développèrent encore ces jeux, & Nithard nous a laissé un récit très animé de ceux que célébrèrent à Strasbourg, en 842, les princes Charles Se Louis, fils de Louis le Débonnaire, qui venaient d'échanger les célèbres serments. «Ils fréquentaient souvent, afin de prendre de l'exercice, des jeux auxquels on procédait dans l'ordre suivant. Ils se réunissaient dans un lieu approprié, la foule se tenait tout autour, ôc d'abord, en nombre égal, les Saxons, les Gascons, les Austrasiens, les Bretons de l'un & de l'autre parti, comme s'ils voulaient réciproquement se faire la guerre, se précipitaient au galop les uns sur les autres. Les hommes de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs boucliers 6c feignaient de vouloir échapper à la poursuite^ puis, par un retour subit, ils se mettaient à poursuivre ceux devant lesquels ils fuyaient tout à l'heure, jusqu'à ce que les deux rois, avec toute la jeunesse,
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jetant un grand cri, poussant leurs chevaux & brandissant leurs lances, vinssent charger & poursuivre dans leur fuite tantôt les uns, tantôt les autres. C'était un speftacle digne d'être vu à cause de toute cette grande noblesse, & de la modération qui y régnait)» ^^). Les jeux de Strasbourg contenaient déjà en germe le tournoi de la période suivante, & la procédure qui les caraâérisait, le tour brusque de chaque parti au bout de la carrière, qu'accentue dans son latin barbare le chroniqueur Paul Diacre, «Torna, torna, fîrater)», semble avoir transmis aux exercices du moyen âge le nom qui leur est' resté.
Les toumoù, mettant aux prises deux troupes d'une imporunce variable, image réduite des batailles, & les Joutes j où deux champions seuls descendaient en champ clos, à l'imitation des duels, ont été le plaisir par excellence du moyen âgej les rois profitèrent de toutes les occasions solennelles pour étaler ces speébicles fastueux où la chevalerie naissante faisait assaut de force & de bravoure sous les yeux des dames. Le
^*J Chronique de Nstbardj tnid. de Guizot, liv. III; dans la CoUeUion des Mémoires relatifs h rbiffoire de France.
prestige de ces exercices devait contribuer naturellement à leur prêter une origine illustre & reculée. Sous l'influence de la culture romaine & de la tradition virgilienne si vivace durant des siècles, nos ancêtres persistèrent à ramener le point de départ de leur race à la guerre de Troie & au vieux Priam dont les fils auraient émigré vers les côtes occidentales de la Méditerranée. Le noble jeu du tournoi devait avoir la même origine & devint «les jeux troyens», trojdni Ifédi, inventés par Enée après la guerre. Quant aux étrangers .qui y reconnaissaient la supériorité incontestable des Français, ils employaient couramment le terme de «luttes françaises», ré7^/^^^J?/V/.
Les Franceis mmerai avant; Drei^ eH qu'il seient mis devant Por lor haUtesce e por lor pris, E por l *enor de lor pals ^'^
Pendant des siècles on s*y livra avec passion, non pas toujours, il est vrai, sans danger:
t^) Chronique en 'vers de Guillaume le Mar/cbal, édition P. Mcycr, vers 4481-4484.
presque tous les tournois finirent par quelque accident. Le comte Raoul de Guines y fut tué dans la première moitié du xi** siècle. Le j-oi d'Angleterre Henri II, venu en France en II 79, perdit beaucoup de temps, rapporte Mathieu Paris, à cultiver ces jeux. «Il consacra trois ans aux luttes françaises, & les succès qu'il remporta en plusieurs rencontres, en tournant bride à mi -tour, répandirent dans toute la région environnante le bruit de son nom. »
C^inze ans après, en 1194, le roi Richard en fit autant. «Il s'empressa de donner des tournois dans des lieux choisis d'avance, dans l'intention apparemment de prouver sa force aux chevaliers accourus des deux royaumes. » En vain la papauté, obstinée dans son rêve séculaire des croisades, intervint pour interdire, sous menace d'excommunication, ces luttes, deteiiahiles nundinas vel prias quoi vulff tomeamenta vocant, capables de distraire la chevalerie de la grande cause de la chrétienté, & pour exclure de l'inhumation eh terre bénite ceux qui y périraient} en vain les rois, soucieux d'arracher à un risque stérile & toujours croissant les meilleurs soutiens du trône, employaient la force
pour disperser les contrevenants, allant jusqu'à saisir leurs biens. Ce fut peine perdue j bien mieux, Philippe le Hardi, sur la proposition des grands, avait interdit les tournois 5 à la demande de ces mêmes grands il les autorisa, en 1279, à Toccasion de la visite du prince de Salerne, & sous prétexte d'exercer sa noblesse il décida de les tenir trois fois par an. Faiblesse qu'il n'eut que trop lieu de regretter : son frère Robert de Clermont fut atteint à la tête d'un tel coup de masse d'arme qu'il en demeura fou. Le pape eut beau jeu à charger sur-lechamp son légat d'excommunier tous les participants, & le roi ne put faire moins que de suspendre, jusqu'à nouvel ordre, l'eflFet de son autorisation.
L'incessante répétition de ces défenses était le témoignage le plus probant de leur inefficacité} on s'attacha du moins à assurer la sauvegarde de la personne royale, qui importait si fort au principe de la continuité monarchique. En dépit de cette considération, Charles VI, au dire de Froissart, se laissa aller, en 1385, à «jouster à un chevalier de Hainaut qui s'appelloit Nicole d'Espinoit». Dès le commence-
ment du même siècle, en oftobrc 131 1, Philippe le Bel avait rendu son ordonnance de Saint-Ouen$ considérant «la grant destruâion ôc mortalité de chevaux, Se aucunes fois de personnes», il ordonnait «que nul ne soit si hardi, sus peine d*encourre nostre indignation,
d'aller à joustes ne à tournois, & que ils
gardent leur armeures & chevaux, si que ils puissent estre pris & appareilliez à ce que nous
avons à faire pour ledit voiage^'^ exaucier
& si se tiegnent garni de chevaux & d'armeures, que des maintenant ils soient tuit prest & appareilliez de venir à nostre mandement toutesfois que il seroit mestier pour la paix de nostre royaume maintenir & deffendre^^^).
Les premiers tournois étaient encore ceux de la période où tout se réduisait à une bataille d'un jour, sans haine certes, mais se déroulant dans un champ illimité, avec tous les incidents & risques propres à une guerre. Nulle barrière n'entourait le terrain de la lutte 3
(1) Le voyage d'outre-mer, la croisade.
(*) Recueil iUs ordonnances j t. I, p. 540 & 643.
aux deux extrémités seulement, une sorte de barrage formait le lieu de refuge pu recet de chaque parti. Un bon cheval, en pareil cas, importait plus encore qu'une bonne épée. Les chevaux étaient dressés à devenir aussi endurants que leurs maîtres 5 les meilleurs étaient ceux qui restaient insensibles aux coups, n'obéissant qu'à leur cavalier.
De la fin du xiii* siècle au commencement du XV* siècle, s'introduisit, par une lente évolution, un nouveau genre de tournoi, celui qu'ont célébré les chroniqueurs, puis les miniaturistes. Les luttes tumultueuses, d'une violence désordonnée, firent place à un sport élégant, qu'embellissait de sa présence une foule de gracieuses speélatrices. De leur côté, les chevaliers savaient qu'il n'était pas de plus sûr moyen pour eux de plaire aux femmes que de se signaler dans l'arène ^ ainsi disait la ballade d'Eust. Deschamps :
Armes, amours, dedfàt, joye ç!^ plaisance , Espoir, désir, souvenir, hardement, Jeunefie aup, manière (Ù^ contenance.
Humble regart trait amoureusement, Gen'x corps , joU<z* /^'"^ ^^^^ richement.
Avâe^ bien celte saison nouvelle.
Ce jour de^ may, ceA grantfeHe (Z^ belle Qui par le roy se fait ^ Saint Denys^^^ j A bien jouHer garie^voffre querelle E^ vous sere^ bounore^ <Z^ chéris.
Car là sera la grant biautede France, Vint chevaliers, vint dames ensement Qui les mettront arme^rpar ordenance Sur la place, toutes d'un parement.
Le premier jour; (Ù* puis secondement Vint escuiers, chascun sa damoiseUe, Uuns paremens , joye se renouvelle; Et là feront les beraulx plusieurs cris Aux bien joultans ; tene^fort voltre selle, Et vous scre^ hounore^ ^ chéris.
Or y perra qui bien ferra de lance Et qui sera de beau gouvernement four acquérir d'Amour la bienveillance; Et qui durra ou harnois longuement; Cihara h^; douhregart proprement
^^) C'est le tournoi qui fut donné k Saint-Denis, au commencement de mai 1389, en présence de Charles VI. — Hordiefie, aéèe de hardiesse; trait, jeté, glissé; quereUe, objet de vos soins 'y ensement, également; gouvernement, conduite; loSj louange.