‹ Etudes sur le Paris d'autrefoisChapitre 13 sur 13 · ROBINS · texte numérisé non relu

ROBINS

N^e, voir^^K

La soûle fut enveloppée par le pouvoir royal dans la même réprobation que la paume 5 Philippe le Long en 13 19, Charles Ven 1369 proscrivirent le jeu de «solles» qui ne s'en ressentit guère 5 du xvi' au xviif siècle il continua à fleurir, au point qu'en 178 1 le Parlement défendit encore «à toutes personnes de jeter aucunes boules de cuir le jour de Noël, ni aucun autre jourj de s'attrouper pour courir la boule sous quelque prétexte que ce soit, à peine de jo livres d'amende ^^^). Et qu'on ne croie pas au moins que la soûle fût abandonnée au commun peuple j un écrit du xvi* siècle

^^) Adam de La Halle, Œuvres, édit. Coussemaker, Paris, 1872; p. 361-362.

^') IsAMBEKT, RJtCMftl ^néral da anciennes lois françaises, t. XXVII, p. 3.

nous a laissé la description d'une partie dirigée au Pré aux Clercs par des partenaires d'une certaine notoriété : le roi Henri II & le poète Ronsard. On jouait en deux troupes ayant chacune sa livrée. «Le roy ne faisait partie ou Ronsard ne fust tousjours appelé de son costé. Entre autres le roy ayant fait partie pour jouer au balon au pré aux clercs ou il prenoit souvent plaisir, pour estre un exercice des plus beaux pour fortifier & dégourdir la jeunesse, ne voulut qu'elle fust jouée sans Ronsard.

Le roy avec sa troupe estoit habillé de livrée blanche, & monsieur de Laval, chef de l'autre parti, de rouge. Là Ronsard, qui tenoit le parti du roy, fit si bien que sa ntiajesté disoit tout hault qu'il avoit esté cause du gain du prix obtenu en la viftoire^^^»

Ce jeu si populaire chez nous, c'est notre pays, tQut permet de le présumer, qui le transmit à l'Angleterre j les plaisirs & distrayions de cette dernière au moyen âge ont généralement une origine normande & angevine, & plus anciennement encore latine. Les Italiens,

t'î Voir Cl. BiNET, Discours de la vie de P, de Konsardj prince des pohes français, Paris, 1586; in-4°, p. 8.

qui s'y livraient avec ardeur, se servant du pied comme les Français, appelaient ce jeu calcio & les joueurs calcianfi. «Jeu qui tire son nom du pied. . . auquel nos compatriotes jouent avec le pied)», c'est ainsi que le définissait Mcrcuri^is, le célèbre médecin de Padoue^*^

Nombreux sont les textes du moyen âge qui parlent de crofie & de crofimrs : Du Gange définit ce terme «chasser une balle avec un bâton recourbé». La crosse, en efFet, fiit l'engin essentiellement employé dans les exercices physiques j ce bâton crochu précéda la raquette & le maillet} avec des formes très variables, il entra dans plusieurs jeux, rapportés d'Angleterre sous les noms, fameux depuis, de mcùl, bittard, ^uret, hockey, golf, crickeP, &c. Le rôle de la taille parisienne, en 1292, cite deux crossetiers que l'éditeur H. Gérand définit «des fabricants de cannes & béquilles pour vieillards <Sc impotents»} en réalité, ils faisaient des crosses pour les jeux de la jeunesse. Muni de cet engin, le joueur chassait

^^) De arte gymnalfica, Paris, 1577; fol. <^2.

une balle ou une boule vers un trou, un but, un cercle tracé sur le sol. Tantôt chacun avait la sienne, luttant à qui atteindrait le but le plus promptement, tantôt deux groupes se disputaient la même boule, les joueurs ayant des buts, des cercles, des trous à assaillir ou à défendre en repoussant la balle à coups de crosse. La soûle, en eflFet, où la règle était de chasser le ballon direâement avec le pied ou le poing, subit de bonne heure une variante qui admettait l'usage d'un bâton au bout recourbé, comme propulseur du projeftilcj c'était soukr ou chouhr la crop.

Un eSieufure faut pour jouer Bét une crojie pour soûler ,

disait au xiv* siècle Guillaume de Dcguilcville^^^ Au jeu les concurrents se passionnaient & la violence des mêlées entraîna plus d'une fois de graves accidents suivis de poursuites judiciaires 5 les lettres de rémission accordées aux auteurs responsables abondent dans les archives. « Quant Félix voulut biller son coup

^'^ Voir le Pèlerinage de 'vie humaine, édit. par Sturzinger, Londres, 1893, in-4'.

il prit sa bille, & la cuidant férir, elle ccheut à terre, & en ce faisant dit : Tirez vous arrière, je doubte que mon billouer, appelle en aucuns lieux quinquc, ne m'eschappe Et ainsi

comme il estendit son bras, cuidant férir sa bille, le dit billouer ou quinque lui eschappa & encourra ledit Picard par la teste près de la temple.» (Année 1389.)

— «Ainsi que les diz enfans crossaient ensemble, iceluy suppliant frappa ledit Jehan d'une grosse ou masselote qu'il tenoit.» (Année 1397.) ^

Le Musée Condé, à Chantilly, conserve un livre d'Heures du xv* siècle ayant appartenu à la duchesse de Bourgogne. Les ornements qui encadrent les pages du calendrier présentent plusieurs formes de notre jeu de crosse, tantôt on pousse des balles de bois vers un bâton fiché en terre j tantôt c'est une seule boule, grosse comme un ballon & sans doute en cuir, qui est chassée à coups de crosse par les joueurs répartis en deux camps $ c'est alors une partie de soûle à la crosse. La crosse prend en outre, dans ces miniatures diverses formes suivant les jeux auxquels elle devait s'appli-

qucr : tantôt la courbure s'accentuait, Textrcmitc restant légère j tantôt cette extrémité s'alourdissait & terminait la crosse par une sorte de maillet j tantôt enfin la courbure s'effaçait & l'engin, mince à la poignée, s'élargissait à l'autre bout.

L'exercice, comportant l'attaque & la défense de deux buts ou camps par autant de groupes chassant & se disputant la balle, comprit d'abord la cro^e, qui a subsisté telle quelle depuis le moyen âge dans le nord & l'ouest de la France. La longueur de la ligne à parcourir une fois fixée, les deux troupes creusaient à chaque extrémité une fossette destinée à recevoir la bille de bois ou de pierre. Au signal donné par un neutre, tous se précipitaient, croisaient & choquaient leurs crosses à grands coups, chacun poussant la bille qu'il poursuivait vers la fossette de son camp 5 celleci avançait & reculait, & à sa suite la mêlée se portait plus loin jusqu'au triomphe de l'un des partis. C'est le même jeu, son nom l'indique, qui porte le nom de hocl{ey^^\

Hocki^y crosse.

Nous pouvons en rapprocher le cricll^i qui est y aussi bien que son nom, d'origine française 5 le criquet désignait, dans l'ancien français, le bâton fiche en terre qui servait de but'*^ Dans une gravure de son Petit cahier d'images pour les enfants, Gravelot nous a représenté le jeu tel qu'il se jouait au xviif siècle. Un joueur lance la boule, un autre, armé de sa batte, défend le but, deux petits piquets plantés dans le sol & reliés par une traverse $ un troisième, à genoux derrière le but, est prêt à saisir la balle si elle dépasse le but$ les autres observent le jeu. L'estampe est accompagnée de ce quatrain naïf :

De la main du petit loquet Ce globe va partir; un autre enfant s'apprête A f écarter du but; ainsi, dans tout projet Souvent nous éprouvons un choc qui nous arrête.

A ce moment même une réaftion se manifestait en France} les exercices physiques y

^^) Une lettre de rémission de Louis XI, en date de 1479 > donc antérieure de 120 ans au plus ancien texte anglais, est explicite k cet égard. ((Le suppliant arriva en ung lieu o^ on jouoit k la boulle,près d'une atache ou criquet.» (Du Cange, Glofiar,j v* Crieia.)

étaient en décadence dans la mesure même où ils progressaient en Angleterre, remplissant de leur popularité les villes & les campagnes. Les hautes classes, qui, chez nous, se désintéressaient toujours plus du sport, s'adonnaient, de l'autre côté du détroit, au cricket, au foot-ball, & les principaux publicistes encourageaient l'opinion publique, jusqu'au jour où leur renommée leur rouvrit, sous une étiquette étrangère, les portes du pays natal.

De tous les jeux de cet ordre, le plus populaire chez nous fut celui que déjà les miniatures du Musée Condé nous montrent s'alourdissant à l'extrémité de la crosse jusqu'à devenir en quelque sorte un maillet à long manche j le jeu en prit le nom de mail, sous lequel sa célébrité se répandit de France dans toute l'Europe. Complètement transformé aujourd'hui dans notre ville, il n'y est plus considéré que comme un jeu du passé qui n'aurait rien laissé qu'un nom aux plus belles promenades de mainte cité. On ignore que l'ancien mail revient au moderne jeu de crop réduit à des proportions plus modestes $ il se

distingue en efFet du jeu de balle par le fait que la boule était projetée, non plus avec la main , mais avec \c maillet j long bâton de cormier qui chassait, avec le moins de coups possible, la balle de buis, jusqu'à ce qu'elle touchât un but ou passât sous des arceaux plantés d'avance. Ce jeu au passé illustre, & qui excita d'ardents enthousiasmes au même titre que la paume, était déjà connu des Romains. Au uf siècle avant notre ère, Ennius parle des joueurs de boules de son temps, qui les chassaient avec un maillet de toutes leurs forces, baec inter se Ma vi tuditantes. Ce n'est pourunt qu'au xvi* siècle qu'il atteignit toute sa popularité : cités, châteaux, tous avaient leur mail, & Paris, comme les autres, posséda, aux xvi* & xvif siècles, quelques-uns des plus beaux que l'on connût, ombragés & entretenus avec soin. «S'il (François I*) jouait au palle-mail, elle (Catherine de Médicis) le voyoit le plus souvent jouer, & y jouoit elle-mesme. Elle le voyoit jouer à la paume. Elle aymoit aussi fort à tirer de l'harbaleste à jalet^*^, & en tiroit

(^^ Sorte d'arbalète lançant soit des jakti ou galets, petits cailloux ronds, soit des balles de m^tal.

fort bicnj&tousjours, quand elle s'alloit pourmencr, faisoit porter son harbaleste 5 & quand elle voyoit quelque beau coup, elle tiroit^^^» Le plan de Vassalien, grave en 1609, reproduit «le jeu du palemail» de l'île Saint-Louis, près de l'Arsenal, longue allée plantée d arbres au bord de la Seine 5 de petits personnages, le maillet en main, poussent leur boule vers l'arceau à l'extrémité du jeu. L'aristocratie & «les gens du belair» y fréquentaient volontiers j Henri IV s'y arrêtait parfois au retour de ses visites à Sully. Assez loin de là, entre les. faubourgs Montmartre & Saint-Honoré s'en trouvait un autre fort beau, qui subsista jusqu'en 1633, tout proche des anciens remparts, sur un terrain qu'occupèrent ensuite le couvent des Carmes déchaussés ou Petits Pères & la rue qui en a gardé son nom jusqu'à aujourd'hui j cet établissement, qui s'étendait sur plus d'un arpent & demi, figure, sur le plan deTavernier (1630), entouré d'arbres & de palissades. Richelieu, bâtissant le Palais-Royal, n'oublia pas de réserver au jeu

^*J Brantôme, édit. Lalanne, t. VII, p. 346.

i VI. I

national Tallée de marronniers qui faisait le fond du jardin j & Louis XIV enfant vint s'y exercer dans ses premières parties en regardant faire les maîtres. A Fontainebleau, rapporte Saint-Simon «il s'amusoit volontiers, les jours de mauvais temps, à voir jouer les grands joueurs à la paume où il avoir excellé autrefois, & à Marly très souvent, à voir jouer au mail, où il avoir aussi été fort adroit ^*^). Le jardin des Tuileries eut, en 1721, un jeu de mail que le roi visita souvent. « On démolit un théâtre de verdure construit sous Louis XIV, & sur les gradins duquel pouvoient tenir des milliers de speftateurs, pour y établir le mail du roi^^l»

Le terme àcpakmail, que nous avons relevé plus haut sur le plan de Vassalicn, réunissait en un seul mot les deux objets essentiels : pila, la boule, & maUem, le maillet. En Angleterre, il porta le même nom ^^^ sans atteindre jamais

^^) Mémoires, édit. Chéruel, t. XII, p. 179.

^^^ Voir un travail de M. Alf. Babeau dans les Mémoires de la Société de l'Hiffoire de Paris j t. XXVIII.

(3) Le Pall Mail, a Londres, occupe l'emplacement d'un ancien tnail du temps des Stuarts.

la même vogue ^ & Dallington, à la fin du xvi* siècle, regrettait que les Anglais ne nous eussent pas emprunte ce jeu, moins absurde, dcclarait-il,que beaucoup d'autres importés de Fiance.

De nombreux ouvrages vantèrent le « roi des jeux », son élégance, ses charmes, sa noblesse, son antiquité même, ses vertus hygiéniques. A en croire Sudre, il remonte aux Gaulois qui l'auraient transmis aux Francs, & « de tous les jeux d'exercice, au jugement de la faculté de médecine de Montpellier, il est le meilleur pour la santé ^^^ ». — « L'agitation qu'on se donne, déclaraient de leur côté les Encyclopédistes, fait un merveilleux efFet par la transpiration des humeurs, & il n'y a point de rhumatismes ni d'autres maux semblables qu'on ne puisse prévenir par ce jeu. »

Il présente en tout cas un avantage indéniable, celui de s'adapter à tous les terrains : on peut le jouer en plein champ, à travers prés, sentiers & ravins, aussi bien que dans de belles allées ombrageuses, sur un sol uni 5 enfin il

^•^ he noble jeu de mail. Montpellier, 1772.

favorise les causeries enjouées en bonne compagnie. A ce titre il fut fort recherche dans les parcs aristocratiques des xvif & xviif siècles : Louis XIV, assez froid pour le ballon, aimait le mail, & eut dans le jardin des Tuileries (( un fort beau jeu de mail qu'on a même agrandi depuis que le roi se plaît à cet exercice ^*^).

Joué à travers champs avec tout l'imprévu qu'amène une nature accidentée, le jeu prend le nom de ehieane^'^^ : le mot comme la chose nous viennent d'Orient. Les croisés trouvèrent dans l'empire byzantin un jeu qui se pratiquait à cheval : les partenaires, divisés en deux camps, accouraient à toute bride, munis d'un maillet à long manche, ou d'une baguette terminée par une large courbure, dont le milieu était garni d'un filet de cordes à boyau. Chassant de l'un à l'autre une balle de cuir de la grosseur d'une pomme, placée au milieu d'eux, chacun cherchait à triompher de ses concurrents en la

(•J Voir le Journal du 'voyaff des deux jeunes Hollandais , éd. Fougère & Marillier, Paris , 1899; p. 86 (28 mars 1657).

^*) C'est le sport qui a prêté, non emprunté, ce terme au barreau.

dirigeant vers un but fixe d'avance. La viéloire restait au parti qui avait réussi le premier. Les Byzantins eux-mêmes tenaient ce jeu des Persans, qui lui avaient donne le nom de tchangdn : ce terme, par l'intermédiaire du grec T{vxavtlm y passa en français sous la forme de chicane. Les Français n'en recueillirent l'idée, à ce qu'il semble, que sous sa forme pédestre 5 ce sont les Anglais qui, découvrant une seconde fois ce jeu aux Indes, le rapportèrent en Europe, sous sa forme la plus précise : c'est le polo, resté aussi difficile, aussi périlleux qu'au xni* siècle.

Du jeu de mail, sont dérivés sous une forme atténuée : le croquet, dont le nom rappelle encore un terme du mail^^' j le criquet, qui tient à la fois du mail & de la paume j le hittard, à l'origine une simple réduélion du mail, qui se jouait sur un soi bien uni, dans un espace fermé par une clôture de bois ou une claie. Ce terme désignait d'abord l'engin un peu élargi à un bout & légèrement recourbé en forme de crosse.

^^^ Le «coup de croque». Voir Sudre, L^ noble jeu de mailj 1772; art. 36.

avec lequel on chassait la boule vers des arceaux qu'elle devait franchir, soit direftement, soit en ricochant sur la bordure 5 puis aussi, d'après le Diftionnaire de Fureticre, le jeu lui-même pratique sur une table garnie d'étoffe, & cette table elle-même.

Répandu chez nous aux xv* & xvf siècles, le billard de terre figure sur l'une des huit estampes consacrées aux Amours de Gomhaut <Ù^ de Macée, que conserve le Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale : on voit les joueurs ^^^ dans une sorte d'enclos à parois d'osier $ ils tiennent à la main une longue crosse pareille à celle du mail, dont le jeu de billard sur terre, nous le répétons, n'était qu'une réduction ^^l

Les premiers instruments qui servirent à pousser les billes dans l'ancien billard sur terre

^^^ Cette figure a été reproduite par Mi Guiffuey dans son ouvrage sur Ijss Amours de Gomhaut ^ Macée, Paris, 1882, in-folio; p. 34.

t^^ C'est ce que le marquis de Paulmy, dans ses Mêlants tirés d'une ffraude^M'otbèauej 6^ Yol\imc&^ Paris, 1779- 1788, explique une fois de plus k la fin du xvm* siècle. (( C'est une espèce de jeu de mail ou pail-mail sur une table tendue d'un tapis ^oà les boules, au lieu d'être poussées dans la même direélion par un maillet, sont poussées l'une contre l'autre par le bout d'un bâton appelé billard. »

étaient sans doute en bois, tels que la crosse du jeu de mail. Avec le xvi* siècle, on commença à faire des « billards » en ivoire d'un pied de longj au xvii*, ils s'allongèrent sensiblement. Une estampe de Trouvain nous montre le roi Louis XIV, en 1694, jouant au billard 5 on reconnaît à première vue, <lans ce plaisir de salon, le jeu champêtre du passé & ses engins essentiels : le terrain uni, la bordure, l'arceau, le hiUard ou queue au bout recourbé comme l'ancienne crosse. Le fait est que ce jeu, par son caraélère calme & mesuré, plaisait infiniment au roi dont il ne dérangeait pas l'attitude solennelle & réservée 5 dans une pièce qui existe encore à Versailles auprès de la chapelle & servit plus tard d'atelier à Mignard, on en dressa un très beau. Louis XIV y faisait assez régulièrement sa partie avec Vendôme, Villeroy&Gramontj mais ces joueurs médiocres, qui le laissaient toujours gagner, finirent par le lasser, & il en vint à demander quelqu'un qui le fît perdre. La chose était malaisée : les joueurs n'étaient pas nombreux à Paris, mais il se trouva un conseiller au Parlement, Chamillard, qui passait pour être le plus habile. Gramont ,

qui le vit jouer, joua même avec lui, perdit & en fit rapport au roi. Mande à la cour & installe devant le fameux billard, Chamillard s'y comporta à souhait, jouant avec sang-froid & adresse. Tout le monde le prit en gré : Gramont, qui l'avait introduit, l'embrassait chaleureusement après chaque partie. «Enfin, dit Saint-Simon, il se trouva protégé à l'envi, au lieu d'être moqué, comme il arrive à un nouveau, venu inconnu & de la ville.» Des lors, il devint indispensable 5 pour faire chaque soir la partie du roi & se trouver chaque matin au Palais à Paris, c'était un voyage continuel 5 passant sans transition du billard au tribunal, il gagnait bien au billard, mais ne satisfaisait pas à ses obligations de magistrat. Il fut nommé maître des requêtes, & après une partie où il avait à plusieurs reprises fait avec succès un carambolage déclaré impossible dans l'entourage royal, il reçut de Louis XIV enthousiasmé un logement au château, «chose fort extraordinaire pour un homme comme lui, & même unique ^*h).

(*) Saint-Simon j éd. Chérucl, t. II, p. 232.

Le noble jeu de billard se répandit dans la haute société parisienne 5 on fabriqua des billards de toutes formes & plus compliqués que ceux de nos jours, à six & même dix blouses, à une ou deux passes qui rappelaient l'arceau du jeu de mailj c'était une demi-rondelle de fer qu'on dressait sur le tablier aux deux tiers de la longueur. Le Régent à son tour adopta le jeu en si grande faveur i Versailles & mit un billard au Palais-Royal. Philippe-Égalité en fit même faire un en marbre de 14 pieds de long, & si parfaitement uni que le plus léger choc suffisait pour que la boule partît sans plus s'arrêter.

La Renaissance, qui avait marqué d'une si profonde empreinte les lettres, les arts, les mœurs même, finit par toucher au jeu comme à tout le reste. On commençait à vivre plus à domicile & les exercices de plein air s'adaptaient aux conditions nouvelles j on devenait méthodique, on régularisait les jeux physiques en vue de l'hygiène individuelle & même d'un perfeftionnement moral. On traduisit le traité du vieux Galien sur U utilité qui provient du jeu de la paume; on réimprima l'ouvrage d'un Italien,

Gir. Mercuriale (Mercurialis)^^l II passe en revue toutes les questions qui concernent le corps ôc son maintien en parfait équilibre & souplesse, depuis les bains & les repas jusques à la gymnastique ôc aux jeux : la paume, de SphaerilHcaj de pilae ludo; le ballon, /èiKè; leur efFet sur la santé de ludorum pilae effeltibsis^ les exercices qui développent les muscles, la boxe, de pufflatu, &c. Il accompagne son texte de nombreuses planches, sans oublier, chose nouvelle alors, la gymnastique proprement dite : les haltères, la corde lisse, la natation, la marche même, de amhulatione, exercice spécial & digne d'intérêt j à ceux qui aujourd'hui prétendent que «faire du footing» est d'origine britannique, Mercurialis donne, des le xvi* siècle, un démenti péremptoire : l'origine en est divine ^^^j c'est le mouvement qui guérit mainte maladie. Il va jusqu'à examiner s'il faut considérer comme un

(^) De arte gymnaSfica lihri VI j in quihus quidquid ad corpork humant exercitationes pertinet diligfnter explicatur, .... opus non

modo medick, 'uerum etiam omnib/u vaktudinis conservandae

ftudiosk admodum utile. Paris ^ 1577.

^*î « Divina Providcntia non ob aliud nobis pedes fabricavit. » (0/. ciU, fol. 87.)

exercice salutaire de se tenir debout, de rire & de crier.

Mercurialis se rencontre sur ce point avec Rabelais qui n'accorde pas moins d'importance à l'éducation physique & i l'influence du plein air qu'au développement intelleâuel, avec la constante préoccupation d'expliquer les choses & d'écartar celles qui ne se peuvent justifier. Gargantua sortait dans la matinée avec Pono-

crates & ses compagnons. « Se desportoient

es prés & jouoient à la balle, à la paulme, à la pile trigone^*^, galantements'exerceans les corps comme ilz avoient les âmes exercé ! Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté, car ils laissoient la partie quand leur plaisoit 5 ôc cessoient ordinairement lorsque suoient parmy le corps ou estoient autrement las ^^^ «.L'après-midi « s'exerçoit à la hasche, laquelle tant bien crouUoit^'*^, tant verdement de tous pics, reserroit, tant souplement avalloit en taille ronde t*^ qu'il fust

î*^ Voir plus haut l'explication de ce terme, p. 163 , note i.

t*î (EuvreSj éd. Burgaud Des Marets & Rathery, Paris, 1870; t. I, p. 173-174.

^^^ Secouait, brandissait.

(*) Terme qui signifie probablement : abaisser la hache en présentant le tranchant par un mouvement circulaire.

passé chevalier d'armes en campagne. Puis branloit la picque, sacquoit^^^ de Tépée à deux

mains couroit le cerf, le chevreuil, l'ours,

le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrix, jouoit à la grosse balle & la faisoit bondir en l'air autant du pied que du poing j luftoit, couroit, sautoit, non à trois pas un sault, non à cloche pied, telz saults sont inutiles, mais^'un sault perçoit un fosse, voUoît susime haye, montoit six pas encontre une muraille, nageoit en profonde eau, à l'endroit, à l'envers, de costé, de tout le corps, des seuls pieds, une main en Tair 5 puis d'une main entroit en grande force en un basteau, d'icelluy se jettoit de rechef en l'eau la teste première, sondoit le parfond, puis iceluy basteau tournoit, gouvernoit, menoit hastivement, lentement, à fil d'eau, contre

cours Issant de l'eau roidement, montoit

encontre la montagne & devalloit aussi franchement 5 jettoit le dard, la barre ^^^, la pierre 5 enfonçoit l'arc, bandoit es reins les fortes arba-

^*J Frappait brusquement.

W Exercice encore usité en Saintonge, qui consiste k lancer au loin une barre qui doit, en retombant, se ficher en terre.

lestes de passe, droit à la butte, au papequay, de bas en mont, de mont en val. On luy attachoît un cable en quelque haute tour, pendant en terre } par iceluy avec deux mains mon toit, puis devaloitsi roidement & si asscurement que plus ne pourriez j ou lui mettoit une grosse perche appuyée à deux arbres j à icelle se pendoit par les mains, & d'icelle alloit & venoit sans des pieds à rien toucher. Et pour s'exercer le thorax & poulmons, crioit comme tous les diables. Et pour galentir^^^ les nerfs, on luy avoir fait deux grosses saumonés de plomb, lesquelles il nommoit altères jicellesprenoit de terre en chascune main, & les eslevoit en Tair au dessus de la teste ^^^)). Rabelais nous présente au total, sous forme narrative, un tableau complet des exercices physiques de son époque 5 la même pensée se retrouve chez son contemporain Montaigne. «Les jeux mesmes & les exercices seront une bonne partie de Testudej la course, la lutte, la musique, la chasse, le maniement des chevaux & des armes. Je veux

î*î Rendre fort, dispos.

(*î Rabelais, ouvr, cit., p. 176-178.

que la bienséance extérieure, l'entregent & la disposition de la personne se façonne quand & quand ^^^ l'âme. »

Le xvii* siècle accentua le mouvement de réaftion inauguré par l'âge précédent $ l'esprit de régularité, de discipline, d'ordre l'emporte sur l'esprit frondeur, & il est aisé d'en relever la trace partout, même dans les jeux. « Voyez les nobles, les officiers des cours souveraines, les bons bourgeois, à quoi ils se déleélent : ils méprisent ce qui anciennement étoit le plaisir des rois & des princes. La paume .^^ elle est trop violente. La boule ? elle est trop vide. Et quoi donc.?* faut aller au Cours avec le carrosse à quatre chevaux, le petit pas, pour deviser,

chanter, lire quelque nouvelle impression ,

& se rendre agréable aux compagnies ^2^. »

D'une transformation à l'autre les anciens sports survécurent jusqu'au xviif siècle où ils finirent par disparaître. La décadence, déjà bien accusée sous le règne du Grand Roi, était désormais complète. Les corps, surtout

^*) En même temps que.

^■^^ La cbafie att 'vieil grognart de l'antiquité, 1622.

dans les «classes dirigeantes», étaient aussi amollis que les âmes, au point qu'il n'était plus possible de garder aucune illusion sur la réalité. «De tous les exercices qui rendaient autrefois les corps plus robustes & plus agiles, il n'est presque rien resté que la chasse j encore est-elle négligée par la plupart des princes de l'Europe ^*l » Dédaignant les anciens exercices trop connus, on craignait de s'ennuyer : de là la recherche presque maladive des nouveautés & l'importance exagérée que prit l'art de la danse. Les jeux même les moins violents semblaient encore excessifs à la haute société. Jusqu'au début de la Régence, \t^ Nouvelles re^es pour le jeu de tnail^'^^ convenaient qu'on pouvait y garder le.respeâ; des bienséances & une tenue presque aussi correéte que dans un salon. « On peut ajouter, pour la bienséance, qu'on n'aime pas à voir en public des personnes de condition sans veste ou justaucorps, ni sans perruque : on peut être légèrement ou commodément vêtu, avoir de petites perruques

(*^ VoLTAïKE, Epai sur les mœurs j chapitre x : Des tournois.

(2) Paris, 1717, in-8".

naissantes ou nouées ôl un chapeau, ce qui * sied toujours bien. On doit toujours jouer les mains gantées. » Un demi-siècle après, La Chesnaye des Bois constata que (cla paume, la longue paume, le mail, la boule étaient des exercices que prenaient autrefois les grands comme les petits j le goût n'en est pas encore perdu ^^^ ». Douze ans après, en 1779, le marquis de Paulny déclare sans ambages que « le jeu de mail est absolument passé de mode».

Dans la mesure même où, dans notre pays, les gens cultivés se détournaient des exercices physiques, en Angleterre ils leur faisaient un accueil grandissant. Des pairs du royaume ne croyaient pas déroger en modifiant les règles du cricket ou prenaient part à un concours de foot-ball.

En dépit de symptômes défavorables, rien n'était encore perdu : l'exercice confirme à la nature venait de naître, la gymnastique raisonnée, le jeu produisant des mouvements utiles. Déjà la Renaissance avait entrevu la vraie

^*î DtHionnaire des mœurs des François, Paris, 1767 ; article % Divertissements.

voiC} mais les temps n'étaient pas encore venus, ^^ les arts chevaleresques absorbaient l'intérêt gé-

î néral. Un pédagogue aussi pénétrant que Fé-

I nelon comprenait déjà l'utilité pour les enfants

de divertissements aélifs. « Ceux qu'ils aiment le mieux sont ceux où le corps est en mouvement 5 ils sont contents pourvu qu'ils changent souvent déplace : un volant comme une boule ï^fc suffit. » Les notions de règle, de tenue com-

I ^ passée dominaient encore, & il se hâta de

.^i proscrire les «jeux qui passionnent trop».

y c Rollin, plus tard, pensait de même. «Les di-

^ I vertissements qu'ils aiment le mieux, et qui

[ j leur conviennent aussi davantage, sont ceux

où le corps est en mouvement ^^). » On examinait & on comparait en consultant la nature, i les médecins & éducateurs aussi bien français,

H qu'anglais, suisses ou allemands. Toutes les

idées émanées de ces sources diverses furent ramenées à un projet systématique dans le Plan d'éducation physique àc l'abbé Poyer (1770). L'auteur constate , pour le déplorer, le dédain

Ei iHYJ

^') \^ir soQ traité : De la manihre d^étudier Ù^ d'enseigner les belles-lettres par rapport à l*eSprit ^ au cœur, Paris, 1726.

où sont tombés nos anciens jeux : les salles de paume sont encore nombreuses, sans doute, en ville, mais « où sont à présent les joueurs? » Il faut revivre dans les collèges « ce jeu qui languit chez nous & semble tirer à sa fin».

Quant au mail, «il est tombé de la plus haute sphère dans la plus basse & encore expire-t-il -, celui de l'Arsenal vient d'être supprimé». Il demande que les enfants s'exercent à tous ces jeux, à sauter, lutter, grimper j la natation même est indispensable. «A quoi se réduit toute la gymnastique de nos collèges où Ton en a oublié jusqu'au nom.'* A quelques petits jeux sans objet. On prendrait nos collèges pour des gynécées 5 comme si l'homme n'avait pas de corps, comme si le corps ne partageait pas les fondions de l'âme. »

Toutes ces idées qui flottaient dans l'air, c'est à une femme qu'il était réservé , l'heure venue, de les faire entrer dans la pratique. La comtesse de Genlis avait assumé la tâche de diriger l'éducation des enfants du duc d'Orléans (Philippe -Égalité) : le duc de Chartres (Louis-Philippe), le duc de Montpensier, le comte de Beaujolais, Mademoiselle d'Orléans.

A la cour ducale on faisait profession de vivre conformément à la nature , & le nouveau gmvemeur, maîtresse femme aux idées très arrêtées, s'appliqua à réaliser ce programme avec une persistance, une rigueur & une confiance en ses lumières qui ne se démentirent jamais. Secondée par un précepteur en sous-ordre, le digne & consciencieux M. Lebrun, qui était chargé du soin des princes durant chaque matinée, elle le pria de tenir, heure par heure, un journal de tous leurs faits & gestes 5 ces rapports quotidiens formèrent chaque année un gros cahier. Deux d'entre eux, qui se rapportent aux années 1787-1788, subsistent seuls aujourd'hui & se trouvent au Musée Condé de Chantilly. Le bon Lebrun transmettait régulièrement son journal à la comtesse qui l'annotait en marge : l'écriture décidée, péremptoire de ses observations en dit plus que tous les commentaires sur l'afkion qu'elle exerçait. « M. Lebrun m'apportait tous les matins ce journal} je le lisais sur-le-champ, je grondais ou je louais , je punissais ou récompensais les princes en conséquence. » Éviter les faiblesses, les douilletteries ^ développer le corps en

même temps que l'esprit pour en exercer toutes les facultés : c'était là son programme. D'abord les jeunes princes devaient se borner à la nourriture la plus simple. « M. le duc de Chartres a déjeuné à l'ordinaire, avec sa pomme crue. M. le duc de Montpensier, avec du chocolat.» Us se levaient à six heures & demie, se couchaient à dix heures, & au lieu de matelas dormaient, pour s'endurcir, sur du bois, «excellente habitude à tous égards», note le gouverneur, car elle préserve des rhumes. En février 1787, Lebrun informe la comtesse que le duc de Montpensier, ayant le nez gercé par le froid, se le bassinait matin & soir à l'eau de guimauve. Notemarffnak : «Il faut absolument supprimer tous ces bassinements. Rien n'est plus efféminé que tous ces petits soins pour ces petits bobos. Quand nos jeunes personnes ici^^^ ont le nez gercé, on n'y fait rien du tout 5 à plus forte raison ne faut-il pas accoutumer des hommes à ces douilletteries. » Une grande place était réservée aux

^*) Au couvent de Bellechasse o^i la comtesse occupait un pavillon avec ses élèves.

exercices physiques, qui étaient simples, bien que variés : la marche, le saut & la course.

«Nous sommes partis, les deux princes aînés &moi, rapporte Lebrun, nous avons fait le tour des Invalides, on a couru, mais on n'est

pas en haleine, & dans peu cela ira mieux

Courses, aller & venir, dans l'allée des platanes qui a, en longueur, 550 pieds environ, pour lesquels ils emploient un peu plus d'une minute. » Ils sautaient en hauteur & en longueur. Le 16 juin 1787, promenade^ «au retour, courses & sauts 5 M. le duc de Chartres, 13 semelles & quelque chose j son frère, quoique en bottes & en culotte de peau pour la première fois, 13 semelles». Le 18, il y avait du mieux, & ils atteignirent 14 semelles & un quart. Tous ces sauts & marches se faisaient en chaussures à semelles de plomb qu'avait inventées \cffuvemeur, « & cela depuis l'instant où ils m'ont été confiés jusqu'à celui où ils m'ont quittée. Cette semelle était d'abord extrêmement mince j on en a insensiblement augmenté l'épaisseur. Quand M. le duc de Chartres m'a quittée, chacun de ses souliers pesait une livre & demie, & il faisait avec ces

poids des courses & des sauts, & trois à quatre lieues à pied, d'un pas très vite & sans éprouver la moindre fatigue ».

Lies enfants étaient exercés à nager, grimper, porter des fardeaux. Aux bains de mer, un matelot avait la tâche de leur apprendre la natation 5 ils devaient rester vingt minutes dans l'eau. Les deux aînés apprirent vite & plongeaient j mais Beaujolais éprouvait un saisissement au contaft de l'eau froide. Ils montaient aux arbres. « On a grimpé sur un arbre

fort bien M. le duc de Montpensier a

parfaitement monté à un arbre 5 son frère aîné a essayé à deux reprises sans succès. Ils ont tous deux grimpé deux arbres de plus de dix pieds de haut & de trois pouces & demi de diamètre fort bienj cependant le cadet mieux que son frère. » Pour leur fortifier le dos & les bras, on leur faisait hisser des poids au moyen de cordes & de poulies. «Et avoir attention qu'ils n'y mettent pas de lâcheté,» porte la marge, fis tiraient de l'eau au puits, remplissaient eux-mêmes les carafes de leur chambre, portaient des hottes pleines sur le dos. Les haltères étaient en honneur, & le trait carafté-

ristique de toute cette éducation était son esprit de suite : intempéries, voyages, rien ne troublait la régularité des tâches prescrites 5 devenait-il impossible de porter de l'eau, on portait du sable 5 ne pouvait-on courir dans le jardin, on courait dans le corridor.

Le 31 décembre 1788, Lebrun arrêta le compte de fin d'année de ce qu'on savait & de ce qu'on avait fait : Charles portait 86 livres, Montpensier 54 &le petit Beaujolais 40. L'an d'après, c'était la Révolution, & les deux aînés trouvèrent à Valmy & à Jemmapes l'occasion de mettre à profit l'endurance si péniblement acquise.

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