‹ Etudes sur le Paris d'autrefoisChapitre 7 sur 13 · VI · texte numérisé non relu

VI

d'un cheval que nous avons vcu naguèrcs à Paris, dressé par un Escossois à choses incroyables à ceulx qui ne les auront point veues. Le cheval est de moyenne taille, bay, aasgé d'environ douze ans. Son maistre le nomme Moraco & le monstre en la rue Saint Jacques, au Lyon d'argent, au grand estonnement de tous les speâateurs.

« Il va quérir tout ce qu'on lui jette en place à guise d'un barbet. Il saulte & gambade tout ainsi qu'un singe. Il se tient* debout à deux pieds sur lesquels il marche tantost avant, tantost arrière 5 puis, à genoulx, ayant néanmoins les pieds de derrière tout droits.

(( Son maistre jette un gant, lui commande de l'aller quérir & porter à celui de la compagnie qui porte (par exemple) des lunettes. Moraco le fait sans se tromper.

«Pour témoigner que Moraco connoist les couleurs, il lui ordonne de porter un gant à celle de la trouppe qui a (par rencontre) un manchon de velours verd ou d'austre couleur & va sans se mesprendre trousver la demoiselle d'un bout de la salle à l'aultre.

(( L'Escossois fait apporter un jeu de cartes.

puis les mcslc fort & ferme, en fait tirer une par quelqu'un de rassemblée j puis il commande à son cheval de heurter auunt de coups que la carte compte de points ^ si elle est rouge, qu'il frappe du pied droit) si noire, du pied gauche : ce que nous lui avons veu faire d'un cinq de pique.

«Il lui demande comment il marcheroit s'il portoit une demoiselle? Moraco fait deux ou trois tours & va doucement l'amble. — Qu'il marche à présent comme s'il portoit un valet ? Il chemine avec un trot rude & fascheux. Il lui demande comment il feroit si quelque escuyer estoit monté sur lui ? L'animal se prend à faire des courbettes, bonds, passades & saults, qu'on faiâ faire aux chevaulx de manège.

« Si son maistre le tance comme faisant le lasche & le menace de le donner à quelque charretier qui le fera travailler tout son saoul & lui baillera plus de fouet que de foin, le cheval baisse la teste & par d'aultres gestes faiâ connoistre qu'il n'est pas content 5 il se laisse tomber en terre comme s'il estoit malade , roidit les jambes & contrefait le mort. — Par

donnez-lui, cric quelqu'un du bout de la salle, il fera son devoir. Adonc TEscossois lui commande de se lever & d'aller remercier celui qui avoir requis pardon pour lui. Ce que le cheval faift.

« Après cela il lui commande qu'il esternue par trois fois : il le faift sur le champ 5 qu'il rie : il le fai£l au cas pareil, monstrant les dents & chauvissant^^l Ce qui n'est pas le moins plaisant, c'est que le magistrat, estimant que ceci ne peut se faire sans magie, fit emprisonner l'Escossois & séquestrer le cheval. Mais ayant depuis manifestement reconnu que ce n'est que parlant & par signes qu'il fai6t tout cela, il le fist eslargir & lui permist de faire monstre de son cheval. L'Escossois affirme n'y avoir cheval auquel il n'en apprenne autant en un an.»

Vers le même temps, en 1604, PalmaCayet raconte l'histoire de deux Navarrais, associes à un Flamand & à un Allemand, qui avaient trouvé le moyen de « tellement accommoder un cheval par certains moyens qu'il sera ca-

^*) Dressant les oreilles.

pable (i*aller au bout du monde plus viste qu'un cheval de poste, sans séjourner une minute ». L'un d'eux, le Flamand, en fit Texpcrience en se rendant de Milan à Paris avec des gentilshommes italiens & anglais qui couraient en poste, tandis que lui-même montait un bidet a qui ne valoit pas en apparence dix escus à le bien payer» , sans jamais s'arrêter ni relayer en route 5 cependant il arrivait toujours le premier aux étapes, précéda ses compagnons d'une bonne heure à Paris « & mesme leur fit apprester dans Paris le souper. On a pensé cy devant que ce fust par magie ou sortilège, mais ils ont esclaircy ce doubte à de leurs amis, faisant voir à l'œil que c'est par un certain régime qu'ils desratent leurs chevaux, tellement qu'ils ne peuvent devenir poussifs, ny se lasser d'aller. Us leur font par ce régime perdre toute la graisse estouflFante, tellement que ce n'est plus qu'alum de plume de tout leur corps 5 leur faisant prendre d'une certaine drogue qui les entretient en haleine, & demeurent tousjours gras & en poinâj laquelle drogue ils ne veulent nommer nullement.

« Quant à la course de leurs chevaux, la gageure sur ce subjeâ qu'ils gaignèrent du sieur d'Albigny en Savoye d'un grand nombre de doublons, & ailleurs aussi, mesmement en France, où ils en ont faift les mesmes preuves, faiél trop cognoistre la subtilité de leur invention, laquelle estant pratiqué par eux d'une bonne intelligence, ils pourroient sçavoir tout ce qui est au monde ^^\ »

L'histoire détaillée du cirque de Franconi dépasserait le cadre de ce travail} bornons-nous de rappeler que, l'un des plus anciens de Paris, il fut fondé par un écuyer anglais dont le nom est resté fameux. D'abord soldat dans un régiment de cavalerie légère où il s'était fait remarquer comme bon cavalier, Asdey ouvrit un théâtre d'exercices équestres & de jeux d'adresse à Londres. En 1774, il vint s'établir à Paris, rue des Vieilles-Tuileries (^^, dans le manège de Razade, écuyer du roi de Sardaigne. En avril 1782, il acquit à l'entrée du

(^) Chronologie septennaircj éd. Michaud & Poujoulat, p. 284-285.

^^) Partie de la rue du Cherche-Midi allant de la rue du Regard k la rue de Bagneux.

faubourg du Temple un vaste terrain, & éleva un amphithéâtre où il souleva l'admiration par la nouveauté de ses exercices : les entrées de chevaux, le menuet a deux chevaux, le combat du cheval iù^ du garfon tailleur, &c. Asdey, le fils, exécutait sur des chevaux lancés au galop le menuet du Dcvonshire avec une grâce, une souplesse 6c un aplomb qu'admirait Vestris, (de diou de la danse». Ce fut un peu plus tard le berceau de la dynastie des Franconi.

Arrivé d'Udine sans ressources, sans protections, Antoine, le doyen de la famille, chercha d'abord dans l'élevage d'oiseaux savants ses moyens d'existence. Le duc de Duras, qui le rencontra & s'intéressa à lui, lui fournit les moyens de s'établir à Rouen où naquit son fils Laurent-Antoine, plus tard une des célébrités de l'équitation. Après des échecs successifs dans cette ville, puis à Lyon, il revint à Paris en 1783 & s'associa avec Astley qu'il suppléa durant ses tournées en province.

Malheureux cette fois encore, il retourna à Lyon. Pendant son absence, Balp y avait ouvert un cirque j Franconi sur-le-champ acheta & dressa des chevaux , puis ouvrit de son côté

un cirque où il fit à son rival une concurrence non sans avantage. Ruiné par la Révolution & le siège de 1793 > ^^ reporta ses regards vers Paris resté le but constant de son ambition.

Des cette même année, devenu le propriétaire de rétablissement d'Asdey, il ouvrit le 21 mars, dans l'ancien amphithéâtre du faubourg du Temple, sous son nom, un cirque, y donnant des speélacles équestres, des tours de manège & des danses de chevaux. Il y traversa tant bien que mal cette période agitée &, le 25 novembre 1795, ^1 reprit enfin d'une manière régulière ses représentations hippiques. Il les coupait par des intermèdes joués dans le manège : la Mort du ffniral Malhorau^, V Arrivée de Nicodème dans la lune avec son cbevd, les Aventures de don(^mchoUe, le Fameux Timbalier, Qaude le paysan.

Non content d'exécuter dans le manège des scènes à deux interlocuteurs, Franconi voulait représenter les pantomimes sur un théâtre; il acquit dans l'ancien enclos des Capucines un terrain où s'éleva rapidement un nouveau manège terminé par une scène plus appropriée à sa nouvelle destination. Des pantomimes déjà

jouées ailleurs ï^V la ^'^ hu^rd, Damoiscl <à^ betffretk, la Mort du maréchal de Turenne, y retrouvèrent leur ancien succès. Franconi avait enfin trouvé une veine heureuse j mais l'âge était venu, &, en 1805 , il céda son entreprise en pleine floraison à ses fils Laurent-Antoine & Henri dit Minetk.

A ce moment la rue Napoléon, plus tard rue de la Paix, s'ouvrait à travers l'emplacement du théâtre $ les nouveaux direéleurs cher-

(*) Au Théâtre de la Cité^ ouyert depuis 1792, en face du Palais de Justice^ sur l'emplacemeat occupé plus tard par le bal du Prado ^ aujourd'hui par le Tribunal de commerce. La direâion^ en un jour d'embarras , s'avisa, pour réveiller la froideur du pubUc, de faire paraître dans les pantomimes dialoguées les chevaux de Franconi; un soir, l'un d'eux se laissa choir dans l'orchestre; l'accident fut relevé dans un couplet de l'époque :

L'auteur de (es àeaux mtermèdes Aux pafiûms sait mettre frein j Avec des oHeurs quadrupèdes L'aHion doit àier hou train, ?ar malheur pour la troupe équeffre.

On a dit que le mois dernier Le trop fougueux jeune premier S'eff laifié tomber dans l'orçheBre.

En août 1793 , les chevaux de Franconi parurent même sur la scène de l'Opéra.

chèrcnt un asile sur le terrain occupe depuis par la salle VaUnïmo, rue Saint- Honoré. Le 20 décembre 1807, ils ouvrirent le Grque Olympique, avec une pantomime équestre, la Lanterne de Dioffne, apothéose de l'épopée napoléonienne.

Les deux frères se montrèrent excellents écuyers, secondés par leurs femmes qui ne montrèrent pas moins de talent, Tune par sa souplesse doublée d'une grâce exquise, l'autre par l'intelligence de son jeu dans les pantomimes. En dressant l'animal par la privation de sommeil & de nourriture , le châtiment de l'éperon, du caveçon, du mors turc, de la triple bride, les friandises, ils en ont fait un véritable esclave, & l'ont amené à faire mainte chose dont bien des hommes sont incapables.

Une scène équestre, entre autres, les Forces d* Hercule, exécutée par Laurent- Antoine, était en grande faveur. « Deux chevaux sont amenés dans l'arène. Placé entre eux, Franconi saisit leurs brides & pose un pied sur l'étrier de ch;ique cheval. Deux écuyères sont debout sur leurs selles respeélives, tandis que trois écuyers se groupent sur les épaules de Franconi qui lance

SCS chevaux au galop en les tenant alternativement ou très rapprochés ou très éloignés l'un de l'autre ^'\))

Laurent excellait à dresser les animaux. Dès l'âge de i6 ans, il avait commencé à faire l'éducation d'un cheval en liberté. Encouragé par un premier succès, il s'appliqua à étudier le moral des chevaux, les dressant au genre de travail pour lequel leurs aptitudes spéciales les qualifiaient. C'est ainsi qu'il dressa plus de vingt chevaux, sans compter trois cerfe. Dans une lettre du mois d'août 1808, il donne sur lui-même un piquant renseignement. «A l'âge de 19 ans à peine, j'ai eu l'honneur de mettre à cheval M"" de Beauharnais, M. Eugène de Beauharnais & M*^sa sœur. Depuis cette époque, la première est devenue impératrice des Français & M. Eugène de Beauharnais vice-roi d'Italie. C'était l'un des élèves les plus distingués dans l'art de l'équitation & de la voltige. A l'époque où il était colonel des chasseurs de la garde impériale, il a souvent assisté aux leçons de voltige données à ses chasseurs au jardin des

^^^ Voir he Cirque Franconij détails recueillis par une chambrière en retraite. Lyon, 1875.

Capucines, où lui-même donnait l'exemple d'une vigueur & d'une Icgcretc qui dépassaient de cent coudées celles de nos premiers sujets, en voltigeant sur son cheval, tant de pied ferme qu'au grand galop. »

Ces représentations équestres, qui ne se poursuivaient que durant la mauvaise saison, durèrent avec succès plusieurs années. Puis l'installation projetée du Ministère des finances dans le voisinage immédiat imposa un nouveau déplacement : en mai 1816, les portes s'en fermèrent définitivement, & toute la troupe, bêtes & gens, revinrent à leur berceau primitif du faubourg du Temple, qu'ils occupèrent jusqu'à l'incendie de 1826.

L'appui qu'ils trouvèrent autour d'eux & jusque dans les plus hautes sphères leur permit de réparer le désastre j ainsi s'éleva sur le boulevard du Temple un nouveau bâtiment ^ui ouvrit ses portes un an après, presque jour pour jour.

Cette inauguration marqua aussi le terme de l'aftivité des deux fi-ères : trois mois plus tard ils cédèrent l'entreprise à leur fils & neveu , Adolphe Franconi , voulant « qu'un éta-

blissement dont ils étaient pour ainsi dire les créateurs & auquel leur nom était attaché, restât toujours dans leur famille». Vain espoir : le nouveau propriétaire , après avoir largement & fru6hieusement exploite, dans les pièces militaires & hippiques, les souvenirs des guerres napoléoniennes à partir de 1830, céda en 1835 le cirque qui échappa désormais à la famille Franconi pour passer en des mains étrangères 5 le nouvel acquéreur de la salle, M. Dejean, renonça à clore chaque année ses représentations à l'entrée de la belle saison 5 profitant d'une décision ministérielle qui avait déjà autorisé la dircftion précédente à donner des speâacles équestres aux Champs-Elysées, il fit, à l'entrée de chaque été, dresser sur le carré Marigny une vaste tente, innovation champêtre & foraine où, du i"* mai au i** oélobre, les speftateurs accouraient en foule. Puis la ville de Paris entreprit l'embellissement des Champs-Elysées, &réreftion d'un cirque monumental fut décidée en 1840.

Après avoir, durant des années, mené de front au boulevard du Temple la pantomime, le mimodrame, le mélodrame en même temps

•( Ij8 )•<^—

que les exercices de manège, M. Dejean s'en tint i la direftion du cirque des Champs-Elysées. La période initiale fut aussi la plus brillante. Habile & toujours en éveil, assisté très intelligemment par son vendeur Ad. Franconi qui était resté en sous-ordre dans la maison & y perpétuait les traditions familiales, il imaginait chaque année, presque chaque mois, une surprise nouvelle : appelant à lui toutes les excentricités, tous les phénomènes, les sauteurs, les écuycrs du monde entier, il composa une troupe équestre dont les noms de Bastien, de Paul, de Lalanne, de Loisset, de Loyal, des amazones Palmire Anato, Coralie Ducos, Antoinette Jolibois, Adams, Thompson & Bridges suffisent à dire la valeur.

Page 1