‹ Études sur le PéloponèseChapitre 11 sur 66 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

ARTS DEFENDUS l'AR LES LOIS.

Je réunis dans un même chapitre les arts dont ou ne trouve aucune trace à Sparte. Il n'est pas tout à fait sans intérêt de rechercher quelles causes les ont fait négliger et jusqu'à quel point on doit accuser le hasaid ou les institutions.

La peinture était en telle estime chez les Grecs qu'on en faisait une des bases de l'éducation de la jeunesse *, avec les lettres, la musique, la gvninastique. A Sicyone , et bientôt dans toute la

' EaTi û£ TEXTapa (Tyeoôv a ivoLioiûtiv £iu)6a(7i, yÇ)à.ij.ij.ixroi xat Yuixvaffxixrjv xotî ijLOucrixr|V xai TstapTOv £vioi ypacpixrîv.

i^Aristot., Po/it., Mil, 2.^

112 L'ART A SPARTb:.

(ïièce ', on mettait même le tlessin au premier rang des arts libéraux, et c'était ce que les enfants apprenaient avant tout. La peinture était interdite aux esclaves'; Pline remarque que, seule avec la loreutique, elle ne compta que des lioujmes libres |)aimi ses noms célèbres.

A Spaile, au contraire, rien n'annonce que la peinture fut même connue. Qu'elle ne fût point appelée à former une jeunesse belliqueuse et adonnée aux exercices du corps, cela se comprend facilement. Mais pourquoi n'y voit-on aucun monument décoré de peintures? Pourquoi n'y décou- \'re-t-on aucun peintre, soit lacédémonien , soit appelé de l'étranger? Pourquoi l'existence même de cet art n'esl-elle jamais indiquée, par quelque fait, quelque détail, comme les biographes en ont tant recueilli ? La première fois que le mot de tableau et le nom de Sparte se rencontrent dans la même phrase, c'est au temps de la décadence des lois et des mœurs. Agésilas défend de faire son portrait ; et encore sont-ce les villes alliées qui

• Effectum est Sicyone primum, deinde et in tota Graecia, ut pueri ingenui aiite omnia graphicen...docerentlJr,recipereturque ars ea in primum gradimi liberaliiim.

(Plin., XXXV, 35,§ i5.)

' Perpetuo interdicto ne servitia docerentur. Ideo neqiie in hac (pictura), necpie in toreutice idliiis qui servierit opéra celebraiitur. {Ibid.)

ARTS DÉFENDUS PAR LES LOIS. Il:}

l'en sollicilenl '. Cléomène envoie à Sparte les tableaux sauvés du pillage de Mégalopolis ^. Mais qu'étaient devenues, au temps de Cléomène, les traditions de l'antique Sparte? Enfin, si le nom seul de Pœcile ^ donné à une des lescliés de la ville était une autorité suffisante pour la croire ornée de peintures, ce fait seul prouverait que l'édifice était d'une construction récente. Pausanias,du reste, s'il avait vu des peintures, n'eût pas manqué à les déciire.

La peinture ne counnença que tard à être cultivée en Gièce, et Lycurgue ne put en prévoir ni les progrès ni les dangers. Aussi ne faudrait-il attribuer cette prosciiption qu'aux magistrats des âges suivants, et à l'esprit Spartiate cjui soumettait l'art lui-même aux doubles exigences de la morale et de l'utile, L'arcliilecture, en effet, bâtissait les temples et les édifices publics; la sculpture formait l'image des dieux et des héros. Mais la peinture, (juels services pouvait-elle rendre à l'État? — Décorer les monuments? — Mais la sinq)licité lacédémonienne [)Oussail la haine de la décoiation jusqu'à ne point vouloii- suspendre aux tem-

' 'Atcîîtte (x'/iTi TT/.acxàv u./,T£ u.iu.r,Ââv Tiva Tîoiy^ffaoôai toîÎ awaa- To; eîxdva.

(Plut , Fir d'Jgêsil.) " Plut., Vie de Cléom.,W\ .

" P.ius.. Lac, XV.

lli L'ART A SPARTE.

pies les boucliers et les dépouilles de l'eniieuii ',

— Reproduire les belles actions? — Mais une constitulion jalouse de maintenir l'égalité refusait au plus rare mérite une statue et même une inscription sur un tombeau. Etait-ce pour couvrir les murailles de tableaux bien autrement éloquents? Les Athéniens laissaient peindre Miltiade et les généraux dans toute leur gloire; les Spartiates aimaient mieux élever des statues aux Mèdes vaincus. Cette manière opposée de représenter la victoire caractérise la politique des deux peuples.

— La peinture, au moins, embellira-t-elle les maisons des particuliers? — Mais ces maisons grossières n'admettent pas un si riche ornement. — Charmera-t-elle leurs regaids par ses belles et riantes images? — Oui, et c'est laque la loi s'alarme, qu'elle condamne un art qui ne peut se proposer d'autre but, dans son austère république, que la séduction et le plaisir. Lycurgue avait défendu aux citoyens de teindre leurs vêtements, « parce que « la couleur lui semblait propre;» flatter les sens^.» On peut estimer, d'après cette singulière rigueur, quel accueil la peinture trouva plus tard auprès des éphores, qui s'attachaient moins à continuer les idées de Lycurgue qu'à les exagérer.

' Plut., Apopfiih. Lacon.y Cleom.

(Plut., Àpopfith. Lncon,, Lycurg.)

ARTS DÉFKNDUS PAR I.ES LOIS- li:,

On sera moins étonné de ne pas trouver à Sparte un ait dont le monde grec entier, mais dont le monde grec seul , a eu le piivilége : la gravure en médailles. Tandis (pie tant de villes frappaient d'admirables monnaies, les Spartiates méprisaient juscpi'au métal tpii les composait ; si la législation tolérait pour les échanges usuels de pesantes masses de fer, ce n'était qu'apiès les avoir fait rougir au feu et tremper dans du vinaigre, pour leur ôter toute valeur '.

Ce n'était pas Lycurgue cependant, quoi (ju'en dise Plutartjue, qui avait défendu l'emploi des métaux précieux ; car les Grecs ne commencèrent qu'un siècle plus tard à frapper des monnaies d'argent, et, à répo(|ue des guerres médirpies, l'or était encore très-iare '. Mais la constitution, en proscrivant les licliesses, condamnait iuq)licitement l'art de les représenter et d'en faciliter l'accroissement. Les successeurs de Lvcurgue n'eurent qu'à tirer celte conséquence. Primitivement, les Grecs n'avaient pour monnaie (juedes broches de fer ou de cuivre; ce qui explicpie l'origine du mot obolc^. Six broches faisaient une

' Plut., Fir de Lrc.^ \\.

* Après la bataille- de Plalùes, lt>. Ilotes vendirent aux Ki^inètcs , |i(»iir du ciiix r^• , l'or (|n'iis avaient vol»'.

(Herod., |\, Ho.) ^ 'OSiXoç , broclie.

lie L'ART A SPARTE.

drachme^ (poignée), parce que la main ne pouvait en saisir davanlage. Les Spartiates restèrent fidèles à l'ancien usage 2, en le rendant plus incommode encore.

Comme l'art céramique fut particulièrement cultivé à Samos-*, les relations de Sparte avec cette île font supposer qu'elle apprit à fabriquer aussi de ces beaux vases (jue nous admirons comme de véritables monuments, et que les artistes anciens signaient comme les peintres signent leurs tableaux. Mais de pareilles oeuvres sont un luxe, et un luxe à l'usage des paiticuliers. C'en est assez pour ne plus les cberclier dans Sparte. Du reste, on n'a guère tiouvé dans les tombeaux que des vases ordinaires et semblables à ceux que le commerce antique répandait à vil prix dans le monde entier.

Enfin, quoique les métiers et les différentes

' Apotcffo), saisir avec la main,of/a^, poignée.

(Plut , Vie de LysnncL, XVII.)

' 11 est inutile de dire qne les monnaies en bronze sur les- (juelles on lit le nom de Lycurgiie, derrière une tête barbue, sont d'une époque bien postérieure. La forme des lettres l'indique aussi clairement que le style de ces médailles. Il serait possible que le portrait de Lycurgue eût été copié sur quelque ancienne statue, par exemple sur la statue qui se trouvait près du Plataniste.

^ On connaît le proverbe : « Porteï- des chouettes à Athènes » et « des vases à Samos,» c'est à-dir»; de l'eau à la livière.

ARTS DÉFENDUS PAR LliS LOIS. 117

indusliies lussent abandonnés aux ('lran<ieis et aux esclaves', ils pouvaient avoir sur la vie et les goûts des citoyens une influence trop réelle poui- n'être pas soumis à une léji^islation sévère. On a vanté l'excellence des produits lacédénioniens,ona voulu nionlrei- combien ils étaient renommés et lépandus dans le reste de la Grèce^. En supposant que le mouvement d'exportation ait été aussi considéiable et qu'on ne donne pas Iroj) d'importance à des locutions quelquefois ironiques ^, quehjuefois proverbiales, il faut bien remartpiei' que ces produits sont toujours les plus simples et les plus usuels. Ce sont, par exemple, les tables, les chaises, les clefs; c'est le manteau ou le bâton laconien , ce sont les chaussures d'Amycles , ou bien encore les épées, les casques, les haches, tous objets dont le principal méiite

' 'ràç [xÈv pavauffou; diroxaôaipouaa TÉ/vaç etç oîxexwv xai ueroixwv /Eîpaç.

( Plut., Coni/uir. Nuniœ et Ljc, II.)

Même au temps d'Agésilas, il n'y avait pas daus l'aiinée un seul artisan, (f^nr. l'anecdote racontée par Polycn, Slrat. Il ,

' Ott. Millier, Die Doricr, t. il , [). 22 ; nouv. edit.

3 Ainsi le cotlieii lacedeinonien (sorte de coupe) était célèbre parmi les gens de guerre, parce cpie sa couleur S(»mbre épargnait aux regards l'aspect rebutant des eau.x bourbeuses.

(I>lut.. lie Hr Lvr.^W.)

élail la solidité'. Mais les induslries d'une nature plus délicate et (|ui tiennent de plus près à l'art, le législateur les avait chassées de la ville ^; celles (jui flattent la mollesse paraissaient dangegereuses, celles qui créent le superflu, inutiles. Les artisans, forcés de ne produire que les objets de première nécessité, appliquèrent tout leur soin à les faire commodes, durables, et à les donner au plus bas prix possible. Ces conditions peuvent rendre prospère l'industrie d'un pays; mais lui donnent-elles jamais de l'éclat et de la célébrité?

■ ^'ov-. 1 eiiumoiation d'Ottf. Mullrr t-t les textes à l'appui.

' Mexà o£ Touro twv àyprjCTTOJv xotl TTcpiacwv èttoieîto Tc/^vi-v Ç£vr,Xacri'av. (IMiit., rit- de hvc, IX.)

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