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CHAPITRE r

11 paraît que les premiers babitanls de la Corinthie étaient de race éolienne'. Avant eux, cependant, une position aussi favorable à la navigation et au commerce avait dû séduire une des nombreuses colonies de marins et de marchands cpie l'Orient envoyait aux côtes de Grèce. A dé-

* Scoliaste de Thucyd., I. IV , c. l\'i. — Hom., Iliade, VI, V. i5/,.

414 GORINTHE.

faul de l'histoire, l'imaginât ion populaire avait gardé un vague souvenir d'une fille de l'Océan , nonnuée Ephyre ^ qui fonda la ville et lui donna son nom '. Ephyre venait du Levant ; aussi le Soleil était-il le protecteur de la cité naissante, qui s'appela en outre, ville du Soleil, Héliopolis.

Quant au nom plus moderne de Corintlie^ nous trouverons infailliblement un roi Corinthus pour le justifier. Les Grecs expliquaient tout avec ce système.

Ce n'est que cinq générations avant la guerre de Troie que l'histoire de Corinthe prend quelque certitude, et cette certitude, nous la devons à Homère, le poète historien. A cette époque, Sisyphe, le plus habile des hommes, habitait' É^phyre, dont il était, non pas le roi, mais un des plus puissants ou plus riches habitants. Homère, en effet, ne parle pas de sa royauté, et ne donne le titre accoutumé d'à'va^ ni à lui ni à son fils Glaucus.

Plus loin, en racontant les malheurs et l'exil

' Paus., Cormth.,\. ■

* 'EdTi ttoXk; 'Ecpupri, fxu/w "Apyeoi; iTTUoêoTOto,

hvoa 0£ 2,tau'X(0; êaxsv, ô xspotaTo; ysvET avoptov, 2taucpoç AîoXt'oïi;....

( Iliade, VI, du vers iSa au vers 206.) Apollodore attribue à Sisvphe la fondation de (lorinthe,

de son petil-fils Belléioplion , chassé par Prétiis, souverain de l'Argolide, il le met au nombre des sujets de ce prince ^ S'il fallait une autre preuve de la soumission de Coiintlie aux rois argiens, nous la trouverions dans le Dénombrement de Xlliade. f.es guerriers corinthiens n'ont d'autre chef qu'x\gamemnon, et marchent sous ses ordres immédiats, avec ceux de Cléone, de Sicyone, de l'Achaïe, pays également conquis.

11 est naturel que plus tard, au temps de sa puissance et de sa gloire, Corinthe ait nié celte infériorité et cherché une liste de rois dans une famille (pie la Fable avait illustrée. Aussi le témoignage de Pausanias, qui lecueille ces renseignements dans le pays, n'est-il d'aucun poids en présence du témoignage d'Homère.

Sisyphe vivait cent cinquante ans, au plus, avant la guerre de ïroie ; car son quatrième descendant est le Lycien Glaucus, petil-fiis de Bellérophon ; descendant bien dégénéré, aussi insensé^ en affaires que son aïeul était habile, qui recul, en échange d'armes d'or qui valaient cent bœufs, des armes de cuivre qui en valaient neuf.

ApyEi'oiv Zsùç Y^P 0^ ^■^o crxrîuTpto EoâjxaffaEv.

( Iliade, \. i58.) 'EvO' auTS rXaûxo) Kpovtor,ç cpps'vai; èçsXeTO Zsûi;.

( Ihid. )

La conquête dorienne lit de Coiiiilhe un royaume indépendant. Dans le morcellement de l'Argolide, elle échut à Alétès ^ Héraclide, Mais l'opulence déjà célèbre ' de celte ville attira à la suite d'Alélèsune émigration nombreuse et avide. Les habitants voulurent en vain résister : ils furent vaincus, dépossédés, chassés en partie^, et durent chercher de nouvelles demeures en Asie, où ils furent entraînés par le grand mouvement de la colonisation éolienne.

Cette révolution dut exercer sur le commerce et la prospérité naissante de Corinthe une influence fâcheuse, mais de courte durée. Pendant quatre siècles et demi, les Héraclides et les Bacchiades^ lui donnèrent la paix au dehors, le calme à l'intérieur. L'expédition même d'Alétès contre Athènes avait pour but l'intérêt commercial de Corinthe autant que la sécurité politique des nouveaux maîtres du Péloponèse. La mort de Codrus,en effet, contribua moins à le désarmer que la conquête de Mégare, qui assurait les communications entre la presqu'île et le continent,

' àcf»V£lÔv T£ Ko'plvOoV.

( Iliade, II, 570.)

' Paus., Corinth., IV. — Diod., 1. VII, c. 9.

^ Bacchis, quatrième successeur d'Alétès , le plus célèbre de tous les princes que cite Diodore ( VII, 9), donna son nom à la dynastie.

HISTOIRE DES CORIÎSTHIENS. 417

et réchange de marchandises qui se faisait paivoie de terre, source principale de richesse pour les Corinthiens. Leur commerce et leur puissance maritime prirent en même temps de rapides développemenls, surtout du côté de l'Occident, ori ils ne trouvaient pas, comme à l'Orient, dans les Athéniens, et surtout dans les Eginèles, de redoutables rivaux. Ce fut sous les derniers Bacchiades qu'ils fondèrent Corcjre , Syracuse, et, sur la côte de Macédoine, Potidée; preuve incontestable, à défaut de textes anciens, du degré de prospérité qu'ils atteignirent sous cette dynastie.

Il est malheureux (pie nous n'ayons pas de détails sur l'histoire de cette époque et sur la part que chacune des deux races, doiienne et éolienne, prit au développement de la richesse publique. Les Doriens se contentèrent-iLs d'exploiterà leur profil l'industrie des vaincus, dont une partie était i-estée dans le pays? ou bien se firentils eux-mêmes marchands et trafiquants? Cette dernière supposition répugne aux mœurs et au caractère dorien. Dans ce cas, on trouverait une certaine égalité politique, ou du moins une aristocratie nombreuse et variable dont la base eût été la richesse et dont les privilèges eussent été accessibles à tout parvenu. Loin de là, nous vovons une aristocratie innnuable et fermée à

418 COUINTIIK.

tons. Assez piiissanle pour renverser la royauté (l'an 747 avant Jésus-Christ), elle s'en partage les prérogatives, et déclare cpie ceux-là seuls sont dignes d'exercer le pouvoir dans les veines desquels coule le sang d'Hercule ^ Les Baccliiades étaient à peine deux cents. Orgueilleux de leur naissance, pleins de mépris pour le reste des citoyens, ils ne s'alliaient qu'entre eux : c'était Venise, moins le livre d'or. Tout entiers à l'ambition, ils avaient établi une magistrature unique* et annuelle; de sorte que chacun possédait le pouvoir à son tour et le possédait tout entier^. Mais l'ambition était inséparable de la cupidité; car dans une république commerçante, où tous s'enrichissent, une noblesse qui reste oisive et pauvre est promptement effacée. Aussi les Bacchiades savaient-ils amasser d'énormes richesses, mais sans peine et sans travail. Ils exploitaient l'admirable position de Corinlhe, et les dioits qu'ils établirent suitoutes les marchandises qui passaient par l'isthme Hrent affluer l'or dans leurs palais'^. Bientôt le luxe les corrompit et l'insolence les perdit. Le

' Hérod., V, 92. — Diod., apud SyncelL, p. 179. ' L'oracle de Delplies appelait les Bacchiades àvSpeç fAOuvap/oi.

^ Paus., Corintli., IX.

4 Strab., 1. VIII, ]). 378. — l'ilien, Far. /list., 1. I, c. 19

peuple <pii a\;nl suppoité leur orgueil ne put souffrir leurs eicès et piéféra un seul maître a deux cents tyrans.

Cypsélus^ descendant d'une famille éolienne ', à ce titre cher à la classe moyenne et à la multitude', s'empara du pouvoir suprême en l'an ôSy. Intéressé à se faire l'instrument de la vengeance populaire, il dépouilla les Bacchiades de leurs biens, les exila^ en fit même périr- j)lusieurs, (|ui sar)s doute avaient conspiré contre sa vie^, car- ni son car'actère ni sa politifjue ne le portaient à la cruauté. Dès fju'il eut abattu l'aristocratie dorienne, il parut en public sans gardes, se confiant à l'amour- des citoyens ^. Quant aux réfor-nies qu'il voulut introduire, il eut r-ecours, non pas à !a violence , mais à la ruse. C'est ainsi cpie, pour- enlever aux Corinthiens une partie de leurs richesses, il prétexta un vœu fait à Jupiter. « H lui avait « promis,» disait-il, « de lui consacrer toute la « fortune publique, s'il parvenait à monter sur le « trône. » En conséqirence , il fit le recensement de tons les biens, en prit le dixième, en recommandant airx Corinthiens de faire valoir soigneu-

' Pau. s., Cor in th., IV.

^ 'Ex OYiaayoJYtaç fiaaiXsu;, dit Aristotc.

^ Héiotl., 1. V, < . 92. — ViisU.tc, Polit., I. V, c. H, § \.

4 Ai'istote, Viilit., I. >, c. 10,

/i20 CORINTIIK.

semeiil le reste. I/année suivanle, il préleva un

aulie dixième , ainsi pendant *tlix ans, jusqu'à

ce qu'il eût entre les mains une somme écpiivalente à toute la fortune de ses sujets, sans qu'ils fussent appauvris à l'excès.

Ce fait à peine croyable est raconté par Aristote et répété par Suidas ' ; si on l'admet, on ne peut l'expliquei- que d'une manière. Au-dessous de l'aristocratie dorienne s'était formée une aristocratie d'argent, non moins dangereuse par son oisiveté, son luxe, son ambition, sa corruption. Pour prévenir une décadence précoce et régénérer ses sujets par le travail et la pauvreté, Cypsélus eut recouis à ce singulier expédient qui eiit piovoqué la plus terrible des révolutions , si le peuple n'en eût pas compris la nécessité et approuvé l'exécution ^. Espéia-t-il en même temps 'rendie son pouvoir plus sûr et son gouvernement plus facile? C'est une conséquence toute naturelle. Mais il est impossible de ne voir dans

' Aristote, Économ.^ I. If, c. 2, § j . — Suidas. V. Ku'];-/]Atowv

' Théoph., cité par Suidas. — Aristote, Polit., 1. V, c. 9. Une épigramme dit, il est vrai :

auTÔî lyw cc&upviXaToç £i[Ji.t xoXoasoç"

'b^çwXviç etr) Ku'l/eXiôwv y^veà.

Mais que prouve la boutade d'un mécontent ou le trait d'es- ])rit d'un poëte?

lllSTOlltK DliS COHINTIIIENS. 121

cel acle inouï que le caprice et la rapacité d'un ty«an. Cypsélus conserva toujours l'amoui' de ses sujets, et, pour se mettre à l'aliii de tout reproche, il consacra avec ostentation le fruit de cette spoliation bienfaisante à Jupiter olympien, aiupiel il érigea une statue colossale en or battu '.

Ce qui prouve que sa conduite était l'effet d'une saine politi(|ue, c'est que Pcriandre ^ son fils, l'imita ; Périandie, un des princes les plus renommés poin- sa douceur et ses lumièies, un des sept sages de la Grèce ^. Sa j)réoccupation constante fut d'arrêter le luxe et la coirtiplion (|ui envahissaient Corinthe, en même tenq)s (pi'il cherchait à porter les esprits vers un but plus élevé (pie le commerce, vers la giandeur extérieure et la gloire de la patrie. Tandis (pi'à cet effet il construisait de nondjreux vaisseaux ^, essayait de pei'cer l'isthme pour réunir les deux u^ers''' el s'illustrait par ses victoires ^, il abaissait les grands, poursuivait par ses règlements le luxe et l'oisiveté, défendait d'acheter- un hop grand

■ Striib., 1. Viil, |). 378. — i*aiis., l. \, c, •>..

' Hérod., 1. II, c. 49 ft suivants. — Aristok-, /'<;/., I. V,

Nicol. Dainasc, in cxccrjjt. I al.^ p. /(Tto. ' Dioy. \m\{., I. I, § yy.

■ Arislolc I a|)|)(.'llr ;ro/,s u.tx.c!<;. Pal., I. N, c. y, S jx.

i-i-i CORINTHE.

nombre d'esclaves ', forçait les propriétaires à demeurer dans leurâ terres et à veillei- à leur culture, établissait un sénat, ou, pour mieux dire, un tribunal de vieillards *, chargé de veiller à ce que personne ne dépensât plus que son revenu^.

Un lègue si heureusement commencé finit miséiablemeul dans les douleurs domestiques, dans le ci'ime, dit-on, dans la démence. Le récit que fait Héiodote de la haine naturelle de Périandre et de son fils Lycophron, est un véritable sujet de tragédie antique'. Mais il faut se défier de ce (pi'Hérodote écrit contre Périandre et les Corinthiens. Non-seulement il avait épousé les haines des Athéniens, mais il avait contre Corinthe, si l'on en croit un témoignage douteux, un sujet de lessentiment personnel ^. C'est ainsi qu'il accuse la flotte de cette ville d'avoir fui honteusement à la bataille de Salamine^, rej^roche injuste et démenti par l'histoiie.

' Il lut un temps où l'on comptait 460,000 esclaves àColiiithe. (Atlit'-n., I. Il, p. 272. )

' Ht'-raclide, p. 209. C'était luic des .itlrihiitions de l'aréopage athénien.

•^ L. II, c. 5f) et suivants.

* ÎMarcelliu, dans /a Fie dr Thucydide, § lyi, «lit rpie les Corinthiens l'avaient traité avec dédain.

"" L Mil, r, 91

Psamrntkicus, pelitfils de Péiiandie, ne légna que trois ans'. Après lui, la royauté fut abolie de nouveau et remplacée par un gouvernement oligarchique : oligarchie mitigée qui ouvrait ses rangs à quiconque s'en montrait digne par son influence, son talent, ses richesses.

La décision des affaires importantes était enlevée au peuple; mais lui seul nommait les magistrats, les généraux^. Un sénat, dont les membres étaient égalenjent nommés par l'assemblée du peuple, administrait la république avec une habileté justement vantée et dont le commerce avait été l'école^. La sagesse des chefs, la force d'une aristocratie sans cesse renouvelée, les concessions faites au peuple, l'aisance et le bien-être (pie l'iniluslrie répandait jusque dans les dernières classes , tout contribuait à la paix intérieure de la république, et ùtait à la jalousie des pauvres et des riches cette violence qui déchirait les aulres États '.

Mais de si favorables conditions contribuaient

■ La famille dt- CvpsL'hib icgiia "/i ans et G mois; Cvpseliis, ^o ans et 6 mois; Péiiandre , /lO ans; Psamniélicus. Sans.

( Aristole, Polit., V, i. ) ' Plut., Vie di; Dion.

^ Stralj., I. VIII, p. i.Si— PImI.. Viv dv Vmwléon. •i Polveii. SiKii., I. I, c. ', 1 .

i-2i COIUNTHE.

plutôt au honlieur des particuliers qu'à la grandeur publique, l.a richesse fut moins pour Corintlie un instrument' d'ambition et de gloire qu'un principe de mollesse et d'inaction. C'est une chose digne de remarque^ combien dans le Péloponèse chaque peuple, chaque ville a son caractère, sa vertu propre, son originalité. Mais lors(pron a tlit de Corinthe : Xopidente^ on est fort embariassé pour la quahfiei- d'une manière plus [)récise. De même que l'isthme était un passage pour les voyageurs et les ujarchandises de tout [)ays , il semble que les Corinthiens tiennent de cette banalité et empruntent à chacun de leurs voisins un trait de leur physionomie. Ptiissaiits sur mer comme Athènes, sur terre comme Argos et Spaite, commerçants ainsi qu'Égine et Samos, amoureux des aits comme Sicyone, du luxe et des jouissances comme les villes de la grande Grèce, ils furent tout à demi et ne tinrent jamais en chaque chose que le second rang.

S'ils eussent eu l'ardeui- guerrière et la passion des con(|uètes, s'ils eussent aspiré, eux aussi , à l'hégémonie de la Grèce, (|uelle position était plus propie à servir un paieil dessein? L'anticjuité nonmiait Coiinthe (était-ce par ironie?) les Entraves (le la Grèce. Un peuple de génie belliqueux eût fait promptement une vérité de cette métaphore géogiaphicpic. Ouoi(|ue braves, les Corin-

HISTOIRE DES COHINTIIIENS. 425

ihiens n'aimaient point les canips; plus avaies de leur sang que de leur argent, ils trouvaient aisé de payer des mercenaires. Aussi supportaientils avec une facile patience les guerres les plus longues et les plus achainées. C'est ce qui explique comment, dans la guerre du Péloponèse. Colinthe, qui avait tant d'intérêt à abaisser Athènes, monlia une persévérance infatigable, (piand Spaite elle-même, épuisée, demandait la paix. De mén)e, (|uel(|ue belles que fussent leurs flottes et ces trirèmes (ju'ils avaient construites les premiers \ les Corinthiens ciaignaient d'y manier la lauie et d'en rapportei* ces mains calleuses (|ue les Athéniens montiaient avec orgueil et (pi'Aristophane K)uail si fort. Ils emplissaient leurs galères de rameurs mercenaires qu'ils leciutaient dans le Péloponèse ^.

L'argent était poui- eux, dans toute la force du mot, le nerf de la gueire : mais, s'il procure des armées et maintient un peuple à un haut rang, il ne supplée jamais à l'esprit belliqueux, à la soif de gloire et de domination , à l'émulation d'héroïsme qui fait un grand peuj)le. Aussi Corinthe n'entreprit-elle de guerres que par- iK-cessité et j)ar intérêt. Ses ennemis lurent surtout les peu-

' Tluu-yd., I. I, V. 1 V ' l/>irL,v. U.

426 CORINTIIE.

pies floiissanls par le commerce et la maiine: Emilie, qu'elle aida Athènes à écraser en lui piétanl ses «alèies ' ; Athènes, lorsqu'elle eut pris la place tl'Egine et élevé un empire maritime bien autrement formidable à l'Orient ; Corcyre, colonie devenue aussi riche et plus puissante que sa métropole ^, et qui interceptait le comnierce de l'Occident.

Une preuve de la mollesse avec laquelle Corinlhe exerçait son empire même le plus facile, c'est le dédain (pi'avaient pour elle ses colonies. Aucune ville n'en a fondé de plus florissantes ni de plus ingiates. Corcyre se révoltait contre elle et battait ses Hottes; Potidée se donnait aux Athéniens; les autres, Epidamne, Syracuse, ne se souvenaient de leur lien de parenté que dans le danger, et les Corinthiens trouvaient plus facile de les reconquéiir par de dispendieux bienfaits que de les garder pai' une constante fermeté.

Ea nature et la fortune avaient tout fait pour eux. C'est peut-êlie j)our cette raison qu'ils s'abandonnaient eux-même, confiants dans leurs des-

' IbUL, c. /, I .

" Thucydide rapporte que la licliesse de Corcyre égalait celle ilu peuple le plus riche de ce temps, et qu'Athènes seule lui (tait superieuie couinic puissance maritime.

( î.. I, c. 9.5 et suivants. \

HISTOIRE DES GORINTIJIENS. 427

liiiée plus que dans leur ardeur el leur acfi\ilé. Il n'est pasjus(|u'au conunerce qui ne semble avoir été une occasion plutôt (pi'une vocation chez un peuple qui ne vivait pourtant que par le commerce. Thucydide nous apprend ' (jue, dans le principe, Corinthe n'était qu'un lieu de passage pour les rnaichands. Tous les échanges entre le Péloponése et le INord se faisaient par teire. Les droits qu'on payait en traversant son territoire furent la piennère souice de sa richesse, et ce système de douanes fut dans ce temps toute son industrie.

Lorstpje les Grecs commencèrent à se livrer à la navigation et à la piraterie, l'isthme devint leur marché, et le hutin y trouva des débouchés rapides ^, soit (ju'il passât d'une mer à l'autre, soit qu'il s'écoulât dans l'intérieur du pays. Outre les revenus qu'en relirait la \ille, l'exemple et la \ne de richesses si facilement acquises engagèrent les habitants à couiir aussi les mers. F^lus lard, cpiand le droit des gens fut leconnu et ii'S|)ecté, (piand l'industrie prit la place de la force et le counnerce celle du brigandage, ce fut encore aux tleux ports de l'isthme (pi'abordèrenl les vaisseaux parlis du couchant et les vaisseaux |)artis du levant.

' ihtd.

428 CORIN'rHE.

Les navigateurs inexjjéiiiiienlés n'osaieiil suivre les côtes du Péloponèse et doubler des caps redoutés, le cap Malée sujlout, habité par la tempête \ Corinthe devint donc l'entrepôt des marchandises de l'Asie et de l'Italie, de celles que la Grèce elle-même importait ou exportait ^.

Ainsi, la nature des lieux et la force des choses prédestinaient les Corinthiens à la richesse, indépendamment de leur instinct, de leur tiavail. Je ne sais même s'ils avaient vraiment le séniedu commerce. On ne remarcpie chez eux ni l'esprit aventureux, ni l'ardeur infatigable, ni cette àprelé au gain c|ui caractéiise une race de marchands. Quand la fortune venait les trouver sans efforts, pourquoi courir vers elle à travers les fatigues et les dangers? A Corinthe on pensait autantà jouir <|u'à amasser; le luxe, la mollesse, la corruption (ei l'histoire dit fju'elle y fut précoce) s'allient difficilement avec l'activité et la parcimonie avare de gens pour qui le gain est un instinct, un besoin, une éducation. Je ne vois chez les Corinthiens ni les grandes qualités ni les extrêmes défauts de l'esprit mercantile, avec lequel s'allie difficilement l'amour du beau, des arls,de l'oisiveté intelligente

' Straboii, 1. Mil, p. 'i']S. — MaXeà; oï xàfx-J/a:; STVtÀaOou tcov oïxaSe, tlis;iit U- proverbe.

■' Ibifl.

HISTOIRE DES CORINTHIENS. ïl\)

et épicurienne, (|ue l'on trouve, au contraire, chez eux à un haut degré.

Peut-être, pai- compensation, reconnaitrait-on dans la manière dont ils les cultivèrent le marchand et ses habitudes. Ainsi les arts manuels étaient en grand honneur à Corinthe, et l'on y comptait bien plus d'artisans (|ue d'artistes '. L'argile, l'airain, prenaient entre leurs mains mille formes élégantes, moins pour rendie éternelles les conceptions du génie que pour se prêter aux besoins usuels et aux fantaisies du luxe. C'était là, il est vrai, une source d'illustration, mais surtout de ricliesse.

Quant à la peintuie, à la sculpture, les Corinthiens eussent été indignes du nom de Grecs s'ils ne les eussent admirées et encouragées de leurs trésors. Us achetaient à grands fiais les œuvres des maîtres, les appelaient eux-mêmes pour embellir leur ville et leurs temples, établissaient des concours et des prix ^. Mais, quoitjue Corinthe se déclarât rivale de Sicyone, quoiqu'elle revendiquât la découverte de la peinture et prétendit en tenir école-^, quoi(|u'elleait pioduit Kuphranoi- elCallimaque, elle ne montre point cette forte tradition

' Hérod., I. Il, c. 167.

' Pline, I. XXXV, c. 35.

^ C'est du moins ce que laisse supposer le texte <li' l'iiue.

i30 COKINTHK.

elceMe suite (écoiide d'ailistes qui illuslra Sicvone. L'émulation, l'effoil, étaient moins nécessaires, quand la richesse publique réumssait les talents de tous les pays, entassait leurs œuvres payées au poids de l'or, et offrait aux citoyens des jouissances d'autant plus douces qu'elles ne leur coûtaient aucune peine.

En toutes choses, on peut dire des Corinthiens ce qu'on a dit de certains particuliers : « qu'ils « ont été gâtés par la fortune, et que l'opulence « fut leui- grande veitu. » Du reste, peuple aimable, éclairé, élégant, hospitalier, aimé plutôt qu'envié par les autres Grecs, qu'attirait l'appât du gain, des belles choses, des plaisirs, des voluptés. Il leur manqua, pour étie grands, le malheur qui éprouve et fortifie, et un amoui" plus vif de la gloire. Il est un fait qui m'a surtout frappé dans leur histoire et qu'il est difficile de leur pardonner, quelque savantes dissertations que l'on veuille la'we sur le culte de Vénus dans l'antiquité. Les Perses arrivaient : quand la Grèce se confiait en son droit, en sa valeur, en son désespoir, Corinthe envoyait ses courtisanes demander à Vénus la victoire et la liberté^. Après Salamine et Platées, pendant que les Grecs, tout entiers à l'ivresse de l'héroïsme et à l'enthousiasme du triomphe, célé-

• Atheii.. I. XIII, |). 578.

IIISTOIIU: DKS CORINTIIIKNS. 431

braient \es braves, divinisaient les ujorls, Corinthe remerciait de son salut, qui? ses dieux? ses guerriers? ses défenseurs morts en combattant? INon. Ses courtisanes '. Ce tiail achève de peindre un peuple.

Autant le bonheur de cette ville privilégiée avait été constant et insigne, autant sa ruine fut subite et misérable. Elle ne méritait ni l'un ni l'autre excès. Ce furent précisément ses richesses qui la perdirent, en attirant sur elle la feinte colère, c'est-àdire la cupidité des Romains. Coiitithe, énervée, coirompue, était de toutes les villes de la ligue achéenne la moins redoutable pour eux assurément ; mais c'était la plus riche, riche surtout de ces trésors de l'art que les Romains avaient appris à convoilei-, avant même de les savoir admirer. Une aimée de soldats grossiers, commandée par un général digne des hordes barbares cjui pillèrent l'Italie à son tour-, saccagea sans pitié la plus aimable des villes gi"ecques. Le siège de Coiinthe est trop célèbre pour qu'il soit nécessaire de le retracer.

Plus tard, Jules César- envoya une colonie d'af-

• Pindare les a diantées, il est vrai, mais dans des vers destinés aux festins :

ÏIoXuçEvai vEaviSs;;, aijicptTToÀoi IleiOoîi; 'Ev àcpvEiw Kopi'vOw.

(ii/.oX. I.)

franchis relever les ruines de la ville qui compta trois siècles de calme et de prospérité. Mais dès lors l'histoire de Corinthe n'est plus qu'une liistoiie de sièges et de malheurs. En 261, ce sont les Hérules; en ^gS, Alaric, et Stilicon, libérateur plus funeste encore ; à une époque plus rapprochée, les Slaves; en iio5, les Latins ; en i458, les Turcs; en 16 12, les chevaliers de Malle; en 1682, les Vénitiens; puis en 1716, les Turcs de nouveau.

Aussi est-ce presque un miracle qu'une seule pierre antique ait survécu à tant de désastres.

LA VILLK. 433

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