‹ Études sur le PéloponèseChapitre 66 sur 66 · L ISTHME · texte numérisé non relu

L ISTHME

Autant la partie du territoire de Corintlie limitrophe delà Sicyouie est feilile% autant l'isthme est rebelle à la culture ^.Ce n'est, la plupart du temps, (pie le rocher à peine recouvert d'une légère couche de teire. Aussi les Corinthiens en tiraient-ils sans peine les pierres destinées à leurs constructions; à cha(jue pas, les rochers bouleversés, taillés à fleur du sol, attestent qu'une ville entière

• La beauté de cette plaine faisait proverbe. C'était la plus grande richesse qu'on put souhaiter à seà amis :

El To (X£(jov xtv^aaio Kopîvôou xat iixuôivoç. ( Atlièit., V, p. 219. ) » « \m territoire de Corinthe n'est t,'uèi(' icrtile, ■ dit Stra-

460 CORINTIIE.

est soilie de leui' sein. En même lemps, le vide fait parles \ivanls élait rempli j)ar les morts; les excavations devenaient des tombeaux, la caiiiète une nécropole.

Le nombre des tombeaux que l'on a découverts dans l'isthme et que l'on découvre encore chaque jour est immense. Il semble que non-seulement les citoyens de cette grande ville, mais les habitants de la Grèce entière, aient voulu êtie ensevelis dans une terre sacrée que protégeait Neptune. C'est là que se trouvent en foule ces vases quelquefois précieux, souvent giossiers de travail, mais toujours élégants de forme, que recherchent les voyageurs. Des monnaies antiques, des bijoux excitent en outre le zèle intéressé des paysans que quelques coups de pioche suffisent à enrichii-. L'industrie, du reste, n'est pas nouvelle : on lit dans Slrabon ^ (jue la colonie envoyée par César fut d'abord moins occupée à se bâtir des demeures qu'à fouiller les tombeaux de l'isthme.

« Les nouveaux habitants, » dit-il , « en re-

bon, « mais inégal et rocailleux. C'est pourquoi l'on dit : Co- « rinthe la Sourcilleuse ; et le proverbe ajoute que Corinthe « n'a que sourcils et cavités :

KôptvÔoç ocppua TE Y-txX xoiXaiveTat.

(Slrab.,1. VIII, c 6, p. 38'2. ) • ■ !.. Mil, p. :î8i.

l'isthml:. . i6i

« muant les ruines el en creusant en même temps « les tombeaux, trouvèrent une grande quantité « de bronzes et de vases ornés de peintures. « Frappés de leur beauté, ils ne laissèrent aucun » tombeau sans le fouiller; riches de tant de dé- « couvertes qu'ils vendaient fort clier, ils rern- K plirent Rome de necrocorinlhid . C'est le nom « qu'on donnait à tous ces objets tirés des tom- « beaux, et surtout aux vases de terre cuite. Dans «le commencement, il furent fort estimés * et « mis au même rang que les bronzes de Corinllie. « Dans la suite, cette vogue cessa : ils étaient « épuisés, ou ceux qui restaient étaient d'un tract vail moins parfait. )>

Faut-il s'étonner si aujourd'hui on ne trouve plus guère que des vases communs, œuvre de la nouvelle colonie ou rebut des vases antitjues que l'on rendait à la terre avec les moils. Ce fait devrait inspirer de graves scrupules à ceux qui attribuent à l'art étrusque tant de belles œuvres céramiques que l'on découvre dans les environs de Rome et au nord du Tibre, et dont une parlie avait été apportée de la Grèce; car Rome en

' Pétrone, sur le point de mourir, voulant deslicritcr la cupidité de Néron, son bourreau, brisa un vase murrhin de l'époque grecque, estime trois cents talents ( plus d'un millions); les vases (ictiles de la même provenance, selon Pline, se payaient encore plus cher.

i6-2 . COHINTlIi:.

fut remplie ', et les vases funéraires de Coiintlie, après avoir orné l'atrium des ridies, durent retourner tôt ou tard au tombeau avec leurs possesseurs.

Après une heure et demie de marche, on arrive de Corinthe au Posidoniiun ou Hiéron de l'isthme. 11 est situé à peu de distance du golfe Saronique et du Schœnus, troisième [)ort de Corinthe. Le stade oii se célébraient les jeux est à dfoite de la route. La forme en est encore reconnaissable, malgré les orges qui le recouvrent.

Le théâtre est moins aisé à découvrir, tant est singulière sa position. On est accoutumé, en Grèce, à voir les théâtres adossés à une hauteur, inondés de lumière, commandant une vue étendue et choisie; la nature contribuait toujours de moitié avec l'art au plaisir des yeux. A l'isthme, au contraire, le théâtre est enseveli au fond d'un petit ravin, sans air, sans horizon. On ne peut croire que le goût grec ait jamais accepté une si triste situation, alors même que les lieux n'en eussent point offert de plus favorable. Bouleverser le sol, élever une montagne factice, entrepi endre les tiavaux les plus gigantesques leur fût venu plutôt à l'esprit que de s'enterrer dans un ravin où Ajax et Antigone eussent en vain cher-

1 ' KTrÀrjfiWTav Tr|V 'l'co[j(.r|V. (Strab., loc. cit. )

L'ISTHML:. 463

elle « la brillante lumière du soleil', » pour lui adresser leurs suprêmes adieux. La plupart des théâtres avaient exigé des travaux de terrassement considérables; celui de Mégalopolis semble construit tout entier sur des terres rapportées.

Pausanias, qui ne fait que nommer le théâtre de l'isthme^, ne dit pas s'il était d'époque grecque ou romaine. Les ruines parlent à sa place, et les constructions en brique, les fragments d'une colonne de marbre vert, sont des preuves irrécusables d'un travail romain.

A Test de ce théâtre, cent pas plus loin, on voit l'enceinte consacrée à Neptune. C'était à la fois un péiibole de temple et une fortification. L'épaisseur des murailles, la grandeur des pierres, (pii sont de l'oidie hellénique le plus régulier, les tours carrées dont elles étaient flanquées, tout atteste la prévision du danger-. Pour Coiinthe, l'ennemi était toujours en dehors du Péloponèse; en cas d'invasion, ^eptune était le premier exposé à ses al laques.

L'enqîlacement du temple est encore visible :

' 'HÀiûu cp^YY^Ç (XYXadv.

' W'helei' et Spon ont vu, au tlix-septiôme siècle, «les « beaux restes d'un flicâtip dir pierre blanche. » Sans doute il s'aj^it du théâtre voisin du port Schœnus. Mais ce théâtre, fort petit d'ailleurs, appartenait au Schn-nns et servait à ses habitants.

un fragment de colonne dorique jeté parmi les ruines du mur d'enceinte en faisait évidemment partie. Pausanias dit que ce tem[)le n'était pas des plus grands ^ On y arrivait par une belle avenue : d'un côté étaient les statues des athlètes vainqueurs, de l'autre des pins alignés qui s'élevaient très-droit pour la plupart.

« Sur ce temple, qui n'est pas des plus grands, » dit Pausanias^'jwsont placés des tritons de bronze. « 11 y a dans le vestibule deux statues de Neptune, « une statue d'Ampliitrite, une autre de la déesse « Thalassa, en bronze comme les précédentes. « Dans l'intérieur du temple est une offrande faite « de nos jours par Hérode l'Athénien ^. Ce sont « quatre chevaux dorés, a l'exception des sabots « qui sont en ivoire. A côté du char, deux tritons « en or jusqu'à la ceinture; le bas du corps est « aussi en ivoire. Sur le char, Amphilrite et Nep- (c tune; debout sur un dauphin, Palémon enfant. « Toutes ces statues sont également d'or et d'i- « voire. Sur le socle qui supporte le char, on '< a représenté : au milieu , la mer soulevant

' "Ovn [xsY^ôoç où uieiîlovt.

* Paus., loc. cit.

^ Partout on retrouve les inépuisables trésors qu'Hérodo avait découverts à Athènes et dont il faisait un si noble emploi. Pour lui s'était réalisé un conte des Mille et une Nuits.

L'ISTilME. 465

a Vénus enfant ; sur les côlés , les Néréides.

« Les autres statues qui ornent ce temple sont : « le Calme, la Mer, un Cheval dont le corps se « termine en poisson, Ino, Belléroplion et Pé- « gase. »

Aucun lieu dans toute la Grèce n'était plus clairement (jue Tistlime prédestiné par la nature au culte de Neptune. Le dieu, cependant, n'en devint point possesseur sans procès. Vaincu à Athènes par Minerve, il faillit se voir repoussé aussi de Corinthe, dont le Soleil était souverain. Briarée, qu'ils prirent pour arbitre, adjugea l'isthme à Neptune, Corinthe au Soleil ^

A gauche du temple de Neptune et dans la même enceinte, on voyait le temple de Palémon et sa statue, ainsi que celle de Leucothée, sa mère. Cliacun sait que ces deux noms fuient donnés à Mélicerte et à Ino lorsqu'on en fit des divinités. Cette métamorphose a été racontée pai- Ovide, hio, femme d'Athamas, avait déjà vu son mari en démence massacrer l'ainé de ses enfants. Eperdue, elle s'enfuit tenant le plus jeune dans ses bras, et, du haut des roches scironiennes, se précipita dans la mer. Le coips de Mélicerte fut, dit-on, porté par un dauphin^ vei s l'isthme

' Paus., Cor in th., I.

' Pniis , Alt., \IJV.

IGO CORINTHf:.

de Coi'inlhe el déposé sous un pin. Sisyplie lue érigea un temple et institua les jeux Isthmique& en son honneur. Les monnaies de la nouvelle Corinthe rappelaient cet événement miraculeux : elles représentaient tantôt Palémon enfant couché sur un dauphin , tantôt Leucothée le tenant dans ses bras et le présentant à INeptune.

Il y avait, en outre, dans l'enceinte sacrée, un autel des Cyclopes, un sanctuaire souterrain* où était le corps de Palémon. Malheur à celui qui violait le serment prêté dans ce lieu ! « On « chercheraitinutilement, «ajoute Pausanias*,«les^ « tombeaux de Sisyphe et de Nélée. Ils y sont « cependant : car Nélée mourut de maladie en « passant par Corinthe. Mais Sisyphe refusa de « montrer son tombeau même à Nestor. Il lui <( était défendu de révéler ce secret à aucun morte tel. Quant au tombeau de Sisyphe, déjà parmi « ses contemporains bien peu savaient où il se « trouvait. »

Quoique Pausanias ne cite que ces temples, il y avait cependant dans l'hiéron de l'isthme d'autres monuments fort anciens, que leur état de dégradation lui fit juger peut-être indignes d'attention. C'étaient les temples de l'Abondance, de

* Corintft. 11.

L'ISTHMK. 467

Proserpine, de Flulon, les autels des dieux du pays qui avaient une enceinte paiticulière et un pronaos. Ruinés par les tremblements de terre et par le temps, ils furent restaurés , à une époque postérieure au voyage de Pausanias, par le grand prêtre Publius Licinius Prisons Juventianus. En même temps, Juventianus fit construire à ses frais des logements pour les athlètes que les jeux Isthmiques attiraient de toutes les parties du monde, un portique pour embellir le stade, des temples nouveaux consacrés à Cérès , à Proserpine, à Baccbus, à Diane. Toutes ces magnificences sont consignées dans une inscr iption précieuse qui se voyait encore sur les lieux au siècle dernier, et qui a été transportée depuis au musée de Vérone.

a Aux dieux du pays et de la patrie, « Pubbus Licinius Priscus Juventianus, fils de « Publius, de la tribu iEmilia, grand prêtie à « vie, a fait construire les logements pour les « athlètes qui viennent aux jeux Isthmiques de « toutes les parties du monde. En outre, le Pa- « lémonion avec ses ornements, le sanctuaire où « l'on offre à Palémon des sacrifices funèbres, « l'avenue sacrée, les autels des dieux du pays « avec le péribole et le pronaos, l'édifice où l'on « examine les athlètes, le temple du Soleil, avec «sa statue et un péribole, le ])éribole du Bois

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« sacré, les temples qui ornent ce bois, à savoir : « les temples de Céiès, de Proserpine, de Bac- « clins, de Diane, avec leurs statues, leurs ornece ments et leurs portiques, ont été élevés à ses « frais. Il a aussi restauré les temples de l'A- « bondance, de Proserpine, le Plutonium, les « escaliers , les soubassements détruits par les « tremblements de terre et le temps. C'est lui ence core qui a consacré, en souvenir de son édilité, ce le portique qui touche au stade, avec ses chàm- « bres voûtées et ses ornements ^ »

Malgré ces embellissements, l'hiéron de l'isthme ne fut jamais digne d'être comparé à Olympie, cette ville de chefs-d'œuvre, de temples, d'innombrables statues; de même que ses rochers stériles sont bien loin de la belle vallée de l'Alphée. Mais cela ne nuisait en rien à l'éclat des jeux qui s'y célébraient; ils ne le cédaient en importance et en antiquité qu'aux jeux Olympiques.

Ils fuient institués, cinq générations avant la guerre de Troie, par Sisyphe, en mémoire de Mélicerte dont le corps, rejeté parles flots, semblait désigné par Neptune aux honneurs et au culte des mortels. Thésée, peu d'années après.

' Maffei, Mus. Veron., p. xxxix. L'inscription a été reproduite par Bœckh, C. I. G. 1. 1, p. SyS; elle avait été publiée pour la première fois par Spon, Itin.^ III, p. 225.

L'ISTllMi:. 469

leur donna une constilulion nouvelle, et les dédia à une divinité plus digne de présider à leuis solennités, à Neptune lui-même. Le but de Thésée était de rapprocher les Ioniens et les Eoliens du Péloponèse des Ioniens de l'Attique, et d'établir entre eux un lien politique. Car, ce qui dans le principedistingua lesjeux Pythiques,Olyn)pi(|ues, Isthmiques et Néméens de ceux qui se célébiaient dans un grand nombre d'autres lieux, c'est (|u'ils étaient un congrès polilicjue autant cju'une réunion de plaisir. Pendant que la multitude était attirée par les fêles, les chefs des différents États qui formaient l'Amphiclyonie ^ venaient discuter les intérêts communs d'une race ou d'une confédération. Ainsi Delphes, qui, pai- suite de la puissance dorienne, devint le centie de la grande et uni(pie Âmphictyonie, ne réunissait d'abord que les peuples du nord de la Grèce; Némée, les membres épars de la famille achéenne et les tributaires de la domination aigienne; Olympie fut sans doute aussi le centre d'une ligue entre les États occidentaux du Péloponèse, avant que

' On sait que le nom d' Amphictyonie ne s'appliiiiiait pas seulemcnl à la confédération formée dans le nord par Amphictyon, niais aussi, par une extension naturelle, aux différentes ligues qui imissaient anciennement les peuples de la Grèce. Il y avait une amphictyonie qui tenait ses assemblées .•i Oncheste, uneautie à Calaurie, une autre à Délos, etc., etc.

Lycuigue en fit l'école de la nationalité grecque. De même la race éolienne et ionienne confédérée se réunit à l'isthme.

La conquête dorienne enleva aux jeux Istbmiques ce caractère politique. Aussi, pendant plusieurs siècles, ne furent-ils plus qu'une fêle locale, semblable à tant d'autres que célébraient les villes grecques. Mais, après le règne de Cypsélus, ils prirent un développement et une splendeur nouvelle. La société grecque, après de longs déchirements, s'était constituée ; la civilisation enseignait l'amour des arts, des fêtes, des plaisirs pacifiques. Les habitants des différents pays désiraient se rencontrer ailleurs que sur le champ de bataille, et Olympie les avait initiés au charme de la réunion.

L'isthme semblait créé pour servir de rendezvous à tous les peuples; c'était le centre du monde grec. Qu'on s'y rendît du Péloponèse ou du continent , de la mer d'Occident ou de la mer d'Orient, le voyage était court, le déplacement facile. Déplus, la richesse des Corinthiens leur permettait d'apporter à la célébration des jeux un luxe et une magnificence qui excitaient singulièment l'empressement des Grecs. Le concours était si grand que les principaux membres des villes de la Grèce pouvaient seuls y trouver place. Les Eléens seuls ne s'y rendaient point, par res-

L'FSTHWE. 471

f)ect pour une ancienne liadilion, clisaieiil-ils ', par jalousie plus vraisemblablement. Corinlhe, «n effet, glorieuse de tant de splendeur, voulait éclipser Olympie ; quand la Grèce entière mesurait le temps par le retour périodique des solennités olympi(|ues, seuls les Corinlliiens avaient une ère à part : ils dataient des jeux de l'istlime*.

Ce fut à l'istliine que Titus Quinctius Flamininus fil proclamer la liberté de la Grèce, jour que l'ivresse des peuples déclara aussi beau que le jour de Salamine.

« Une foule immense était assise dans le stade <(■ pour assister aux combats gymniques^; car la « Grèce, délivrée depuis peu de temps de la guerre, « accourait à ces fêtes dans l'attente de la liberté, « et pour jouir, du moins, d'une paix dont elle « était assurée. Le son de la trompette fit faire

' Hercule, dans son expédition contre Augias, avait tué les fils d'Actor dans une embuscade. Molione, leur mère, demanda en vain aux Corinthiens que le meurtrier fût exclu des jeux Isthmiques. Alors elle prononça des imprécations contre <;eux des Eléens qui ne s'abstiendraient pas de paraître à ces jeux. (Paus., £li(l., 1. I, c. II. )

» Us se célébraient tous les deux ans, quoiqu'ils fussent nommés àywvei; xpisTripixoi, par suite de l'usage grec de compter toujours une année de plus. Ainsi les olympiades étaient

<1<'S TrEVTacTTipi'OE;.

* Plul., f'u- t/c J'^lami/iinHs.

472 CORINTUE.

« silence dans l'assemblée; le héraut s'avança au « milieu de l'arène, et proclama le décret sui- « vant :

« Le sénat romain et Titus Quinctius j génér'al, « proconsul y après avoir vaincu le roi Philippe et « les Macédoniens , déclarent libres^ exempts de « garnisons et d'impôts ^ régis par les seules lois «de leur pays , les Corinthiens, Locrieju, Phoci- « diens, Euhéens, Achéens , Phthiotes , Magnètes, « Thessaliens, Perrhèbes. »

« A.U premier moment, tous les spectateurs 'c n'entendirent ni complètement ni distincte- « ment. Le stade était plein de confusion et de « trouble. Les uns s'étonnaient, les autres inter- « rogeaient, tous demandaient une seconde lec- « ture. Quand le silence fut rétabli, le héraut, « renforçant sa voix , proclama le décret de ma- « nière à ce que tous l'entendissent. Alors ce fut « un immense cri de joie qui retentissait jus- « qu'à la mer. Tout le théâtre se leva; on ne son- « geait plus aux combattants; on se hâtait, on « s'élançait, on saluait Titus , on l'appelait le sau- '( veur, le défenseur de la Grèce. 11 arriva alors « ce qu'on répète souvent pour faire concevoir « l'étendue et la force excessive d'une clameur: « des corbeaux qui volaient par hasard au-dessus « de l'assemblée tombèrent dans le stade... »

Tant de joie et d'illusions devaient être de

f;istiimi:. m:\

comie durée. Coiinllie elle-niéme, qui présidait il ces fêles ménioral)les, devait apprendre par une triste expérience ce qu'était la liberté que lui apportait Rome. La ruine de la ville n'empêcha point les jeux de se célèbre»-, ni les Grecs asservis d'y accourir. Les plaisirs ne leur étaientils pas plus que jamais nécessaires? Les vainqueurs le comprirent, et cbarj^èrent lesSicyoniens de la présidence jusqu'à l'arrivée de la colonie qui releva Corintbe.

Lalars^eur de l'istbme, selon Diodore, Strabon et Scylax, est de (juarante stades, six kilomètres environ. Aussi deux idées devaient-elles se piésenter naturellement : fortifier et barrer cet étroit passage; percer un canal qui unît les deux mers et fît du Péloponèse une île.

Le premiei- projet fut réalisé plusieurs fois, tant dans l'antiquité que dans les temps modernes. Le silence des auteurs anciens autoiise à croire (jue l'isthme ne fut jamais cou|)é pai- une fortification permanente, mais qu'aux jours de danger seulement le Péloponèse réuni se prémunissait à la hâte contre les invasions. Quel intérêt avait, en effet, Corintbe, si bien défendue, à fermei- le bas de l'isthme et à protéger l'Argolide ouverte de ce côté? Les habitants de l'intérieur euxmêmes auraient-ils consenti à être ainsi emprisonnés, avec les Corinthiens pour geôlieis? Mais

474 CORIMIIE.

quand les Dorieiis, quand les Perses, quand les Thébains menaçaient le Péloponèse, les peuples qui riiabilaient se réunissaient à l'islliuie. Non contents de faire à leur patrie un rempai t de leur corps, ils élevaient des murs, creusaient des fossés pour arrêter l'ennemi. Un travail de cette sorte n'était pas destiné à durer plus longtemps que le danger. Sa ruine devait être aussi piompte que sa construction.

« Les Grecs rassemblés à l'isthme, » dit Diodore', « étaient effrayés de la force de l'armée « persane. La mort des guerrieis les plus valeu- « reux aux Thermopyles les avait frappés, et la « ruine d'Athènes, à laquelle ils avaient assisté*, « acheva de les consterner. Leurs chefs... déci- « dèrent alors de fermer l'isthme par un mur. « Cet ouvrage fut rapidement achevé, grâce à l'arec deur et au nombre des travailleurs. Les Pélopo- « nésiens construisirent ainsi ce mur, qui avait « quarante stades et s'étendait du Léchée au port « Cenchrées ^. »

Le mur construit du temps de l'invasion de

• Diod., 1. XI, c. 16.

" Us avaient pu voir, de l'isthme , l'incendie allumé par

Xerxès.

^ 'E'|y)tpt(7avT0 oiaT£i"y(î(^£iv xbv icôjxdv.

Ot [jièv neXoTrovvv^CTtoi or/upouv to -ztlyoç, ôiateivov etti axa-

i;iST}l\iK. 475

Xeixès était si peu un ouvrage d'ail et de durée qu'il fut élevé précipitamment avec tous les matériaux (|ui se trouvaient sous la main, pierres, briques, bois, sacs de sable, et qu'on y travaillait jour et nuit '.

Cent douze ans après, il n'y avait pas non plus de fortifications permanentes, (piand les Atliéniens, les Corinthiens et les Spartiates résolurent de défendre l'isthme contre l'invasion béotienne. Le travail qu'ils entreprirent n'était pas destiné à duiei- plus longtemps que celui du siècle piécédent. Ils coupèient l'isthme du Léchée au Cenchrées, par une ligne de palissades et un fossé profond^. Cette précaution n'empêcha pas, il est vrai, Epaminondas de forcer le passage et d'entrer dans le Péloponèse.

Ce fui sous les empereurs romains , à l'époque où les Barbares se pressaient aux fiontières septentrionales de la Gièce, qu'un ouvrage coniplet et durable de forlificalion fui enttepiis. L'empereur Valérien fit constiuire le mur de

• Kat YàpXîôoixoù TtXîvôoi xal çuXa, xat cpo'paot 'l/au-aou TrXv^peiç eîcrscpopÉovTO xai IXîvuov oùoéva ypovov oi So'/)0r|(7avT£(; ipyotî^duLEvoi

OUTE VU/.TOf; OUT£ -^ULE'prjÇ.

(Hcrod., 1. Mil, c. 71.)

^ 'Ap^dtaevot 8' ol-ko Key/Pewv [t.v/pi Xv/txîou cTaupwfJiaffiv xai potOEiaii; Totcppotç OiEXâfiiêavov xov TOitov.

(Oiod., I. \\, (II. 68.)

176 GORINTIIE.

risllime pour anéler riiriiption des hordes Scythes. Jusl illien le fil rebâtir en y ajoutant cent cinquante-trois tours. Il est difficile d'attiihuer à une époque plus reculée les ruines (jue l'on voit aujourd'hui; encore, le plan seul et les premières assises dateraient-ils de ce temps. Car, si l'on ignore combien de fois le mur de l'isthme fut renversé par les Barbares, l'on sait qu'il fut plus d'une fois relevé, par l'empereur Emmanuel notamment, en i4i3. Détruit de nouveau par Amurat II, en 14^4 5 il fut reconstiuit à différentes reprises et à grands frais par les Vénitiens, à la fin du quinzième et du dix-septième siècle. On l'appelait He.iamili^ , parce que sa longueur était en effet de six milles romains; aujourd'hui encore le village situé au milieu de l'isthme conserve ce nom.

Percer l'isthme était une entreprise autrement gigantesque, un de ces projets que rêvent les esprits ambitieux de s'immortaliser comme Périandre^; les conquérants qui veulent vaincre la naluie elle-même, comme Démétiius^ et César*; lesrichesqui ne savent où engloutir leurs trésors,

^ *E^ a(Xiot.

* Diog. Laert., 1. I, § 99.

^ Strab., p. 54.

4 Dion Cass., ). XI.IV, th. 5. Plut., Vie de César. — Suét., ibid.

L'ISTHMF:. 477

comme Hérode Âlliciis'; les insensés, enfin, comme Calignla * et Néion^, (jiii tourmentent l'univers de leur folie. Qu'on se figure combien de milliers de bras, combien de temps', combien d'or il aurait fallu pour creuser un canal de dix-huit mille pieds de long, à travers un terrain qui est tout rocher, et s'élève parfois de quatre-vingts mètres au-dessus du niveau de la mer. Aussi les génies à belles conceptions se gardèrent-ils de les mettre à exécution. On payait de défaites ; le niveau des deux mers était inégal, et leur jonction eût amené d'immenses désastres. Un seul, le moins prudent de tous, se mit lui-même à l'œuvre : ce fut Néron. Après avoir célébré en une seule année tous les grands jeux de la Grèce, après s'y être décerné toutes les couronnes, il voulut égaler Hercule, et créer, lui aussi, un détroit de Gadès ^. Des milliers d'hommes furent réunis, soldats, esclaves, condamnés, six mille prisonniers juifs envoyés par Vespasien. Devant les prétoriens rangés en bataille, Néron prononça un magnifi(jue discours; puis, au son de la trompette, il donna le premier coup de pioche, remplit de terre une

' Philostr., Fie des Soph., I. Il, .-. 6. ' Su et., Vie (le Caligitla.

^ Sué t., Vie fie Néron, \l\.

4 Siiét., il'id.

478 couintijp:.

Iiotle et remporta sur ses épaules. Malheureusement on conspirait à Rome pendant ce temps; l'affranchi Héhus vint arracher son maître désespéré à son œuvre à peine commencée.

Les Coiinthiens, au tetnps de leur piospérité, se seraient bien gardés d'une telle entreprise, surtout si elle eût pu élie menée à fin. Car un canal à travers l'Isthme, cju'élail-ce autre chose que la ruine de Corinthe? Elle cessait sur l'heure d'être le lien des deux mondes comme des deux parties de la Grèce, l'entrepôt de l'Orient et de l'Occident. Ce n'était plus qu'une ville du littoral, réduite à son industrie locale, à ses vases, à ses bronzes, ses couvertures, ses courtisanes. Périandre n'avait peut-être, après tout, point d'autre but quand il songeait à percer l'isthme. Sa politique n'étail-elle pas de réprimer la richesse, le luxe, l'amour du gain, et de tourner l'esprit de ses sujets vers les conquêtes, la gloire et les vertus, filles de la pauvreté?

Aux yeux des Grecs, du reste, il y avait un travail bien plus simple pour franchir cet obstacle, et Hérodote avait grand'raison de s'étonner que Xerxès fil percer l'Alhos. « Ne pouvait -il avec « beaucoup moins de peine, » dil-il, « faire pas- «f ser ses vaisseaux à force de bras par-dessus « l'isthme ? »

C'était là, en effet, une opération familière aux

L'ISTIIMi:. 479

Grecs, et que reiulaienl facile les dimensions de leurs galères; si familière (jiie (plusieurs mois étaient employés dans la langue usuelle pour exprinjer cette action : 8iicb[j.dv, «^uGÔij-tCsiv, (^u'jO[xovi^eiv. A Corinthe, non-seulement ce hansport d'une mer à l'autre était iVé(juent, mais un sysième permanent de machines av^it été établi pour cet usage, et l'on appelait Diolcos le chemin par lequel on tirait les vaisseaux, source de grands revenus pour la ville en temps depaix, giand avantage en tem|)sde guerre pour faire manœuvier les flottes selon le besoin, notamment dans la guerre du Péloponèse'. C'était du Léchée au port Schœnus que s'étendait le Diolcos.

Le Schœnus avait été nommé ainsi à cause des joncs qui l'entouraient. Aujourd'hui encore croissent sur le sable de petits joncs aux pointes acérées. Mais le nom n'en est pas moins perdu, quoique toujours mérité.

De là, le retour à Athènes est facile sur une de ces barques njodeines qui rappellent les barques d'Homère [)ar leur foruje et la simplicité de leur gréement. On passe entre Égine et Salamine, longtemps rivales redoutables d'Athènes, l'une dans les arts, l'autre dans les combals. Après avoir doublé la pointe de l'île, on longe Psytalie, îlol

Thucyd., I. III, c. I 5; 1. Mil, c. 7 ; ^K fias s

lin.

480 COKINTlli:.

sur lequel Arislide alla massacrer, pendant la bataille, la garnison que les Perses y avaient jetée. On laisse à gauche la montagne sur laquelle Xerxès établit son trône, et ce canal entre Salamine et la côte , où vingt vaisseaux modernes pourraient à peine manœuvrer, et où combattirent jadis, selon les bistoiiens giecs, deux mille bâtiments.

Quelque beaux, quelque nombreux, quelque divers que soient les lieux que l'on a parcourus, la plaine d'Athènes produit, malgré sa nudité, ses maigres oliviers, ses torrents desséchés, ses montagnes arides, le même effet que la campagne de Rome". C'est encore ce qu'il y a en Grèce de plus grand, de plus sympathique, de plus cher aux yeux comme aux souvenirs. Il semble qu'un ciel, qu'une lumière spéciale éclaire toujours Athènes, de même que la destinée lui a départi jadis une histoire et une splendeur qu'aucun autre peuple n'a surpassées.

La perfection est un tempérament de toutes les qualités : Athènes est donc pour nous l'expression la plus parfaite du génie grec, non-seulement paice qu'elle en représente toutes les faces, mais paice qu'elle les représente à un degré éminent. Puissante sur terre, héroïque autant que Sparte, elle conquit l'empire des mers (pie Minos et Polycrate avaient un jour rêvé, et que

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(iorinthe ne sut [joini saisii'. Placée au seuil du uionde cloiien , respectée couinie une métropole par les Ioniens, qui envoyaient rallumer le feu sacré à son prytanée, Athènes réunit les tendances opposées des deux races : dans les aits comme dans les letlres, elle eut à la fois la i^randeur de l'esprit dorien, la fécondité et la grâce de l'Tonie. Au théâtre de Bacchus , la tragédie parlait alternativement les deux dialectes, et c'est à Athènes <pie les deux ordres d'architecture ont créé leurs chefs-d'dnivre. Le Péloponèse, après une lultc acharnée, eut un jour la joie de détiuire les flolles d'Athènes et de laser ses murs; mais il était trop laid : la ville de Minerve était déjà ce (piVIle sera toujours dans l'histoire — la capitale de la Gièce.

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