‹ Études sur le PéloponnèseChapitre 16 sur 40 · LE LADON · texte numérisé non relu

LE LADON

quelques débris de colonnes qui attestent qu'à cette même place d'autres dieux furent adorés. Des arbres à demi morts de vieillesse ombragent .l'église : reste d'un bois sacré, peut-être. Étaitce un des trois temples de Cérès, d'Apollon, d'Esculape, que Pausanias trouva sur sa route ?

Ici, une vaste forêt de chênes suit le fleuve et les montagnes qui le bordent, si épaisse, si constante, que, vues des hauteurs, les cimes des arbres semblait former une prairie. — Ce bois de chênes, était-ce VApkrodisium consacré à Vénus, et si digne d'elle par sa beauté?

A mi-côte, une source fraîche coule d'un énorme rocher, au milieu des mousses, des lierres, sous des ombrages impénétrables. — Quel nom portait-elle? quelle nymphe y présidait?

Plus loin, le fleuve se couvre d'immenses platanes ; les uns s'élèvent vers le ciel, les autres se couchent sur les eaux et s'y baignent. A droite et à gauche, des terres fertiles qui s'allongent entre la rive et des coteaux qui appellent la vigne : « Les vins du Ladon , » dit Pausanias, « rendaient les femmes fécondes. » — Quel peuple possédait ce riche territoire ? quelle ville dominait ces frais ombrages? Était-ce Otyx, Hélunte^ Onçium fondée par un fils d'Apollon?

Plus bas, le Ladon se divise, pour embrasser

de ses deux bras une grande plaine de plusieurs lieues, et former des îles qui sont des forêts de saules, d'arbres humides, de plantes grimpantes, ou des pâturages dignes des troupeaux du Soleil. — Sont-ce là ces îles du Ladon où l'on place Énispéj Stratia, les villes homériques ?

Ainsi l'on s'avance en se faisant des questions que les auteurs anciens laissent sans réponse. H semble que, dans xe pays reculé mais si beau, il n'a pu vivre que des gens heureux, aux mœurs pastorales, ignorants des guerres, des arts de la civilisation, oubliés du monde qu'ils oubliaient, de la gloire dont ils ne savaient pas le nom, mais heureux et comblés des bienfaits de la nature.

Quand chaque fleuve a une histoire poétique, une fable attachée à son nom, le Ladon, si digne d'inspirer l'imagination populaire, ne peut manquer d'avoir la sienne. Elle est touchante et sert d'introduction à l'histoire si célèbre d'Apollon et de Daphné. Les Arcadiens semblent s'être approprié toutes les fabjes de la Grèce, ou plutôt ils semblent les avoir conservées intactes et primitives. Il n'y avait point de poètes chez eux pour les arranger selon certaines conventions et constituer un domaine quelque peu banal, où l'art se substitue à la naïveté.

Daphné était une jeune Arcadienne qui vivait

LE lADON. 145

aux bords du Ladon, célèbre par sa beauté et son aversion pour les hommes. Leucippe, fils d'Œnomaûs et frère d'Hippodamie, devint amoureux d'elle, et imagina cette ruse pour l'approcher et lui plaire : il laissa croître ses cheveux , les tressa comme une jeune fille, se revêtit d'une robe de femme, et se mêla aux chasses de Daphné et aux jeux de ses compagnes. Il avait réussi à lui inspirer l'amitié la plus vive : mais Apollon, rival terrible, troubla ces heureuses amours. Un jour, il inspira aux compagnes de Daphné le désir de se baigner dans les belles eaux du Ladon : Leucippe, qui s'y refusait, fut dépouillé de ses vêtements, sa ruse découverte, et les jeunes vierges, animées par le dieu, le percèrent de leurs flèches.

Le Ladon a plusieurs sources, ou plutôt, si l'on en croit les anciens et la vraisemblance, il n'en a qu'une, qui est le lac de Phénée. Les eaux du lac se perdent dans des gouffres souterrains, et reparaissent danj le pays de Clitor par plusieurs ouvertures, qui sont appelées Sources du Ladon. La plus considérable est au-dessous de Lykouria.

Il semble que ce petit fleuve porte avec lui la puissance fécondante et le charme qui se répand sur toute la contrée. A peine a-t-on passé sa

source, que l'Arcadie reprend son caractère le plus général, sa nature sévère quoique riche, ses montagnes accumulées , ses ravins , ses torrents. Lykouria est située sur le flanc occidental du mont Sciathis, cachée dans un de ses plis, dans un vallon fertile qui semble égaré au milieu des rochers. Elle séparait le territoire de Clitor du territoire de Phénée : c'est tout ce que nous savons sur ce lieu qui ne dut jamais être important, car la terre ne suffit qu'à un petit nombre d'habitants. Le nom est encore le même aujourd'hui. L'ascension du Sciathis est longue et pénible ; mais, en s'enfonçant sous les grands sapins qui le couvrent, en trouvant ces ombres, ce silence, cette majesté des forêts du nord, en apercevant sur la droite le pic le plus élevé que la neige couvre encore à la fin de mai, on oublie la fatigue, et l'on se demande comment un pays aussi petit que l'Arcadie peut réunir des contrastes aussi violents, non-seulement de vue et de paysage, mais de lois naturelles et de climat. Ces réflexions prennent une bien autre force, au moment où le sommet du Sciathis et la dernière ligne de sapins ont été atteints, et lorsque s'ofi're soudain à la vue le lac de Phénée.

Page 1