CHAPITRE VL
Il est impossible que tout voyageur qui a lu les poètes anciens n'entreprenne pas avec un sentiment plus vif que la simple curiosité un pèlerinage au Styx , ce fleuve célèbre des enfers, et que la force des souvenirs classiques ne lui communique point momentanément une émotion à demi superstitieuse.
En gravissant péniblement le mont CrathiSj à l'ombre séculaire de grands sapins où le vent siffle , on sent l'imagination se recueillir, se préparer au spectacle qu'elle attend, ee reporter vers les lieux que l'on quitte , pour leur donner ijne couleur nouvelle et les mettre en harmonie avec le nom qui la remplit. Stymphale, Phénée apparaissent alors comme les premières étapes de la route tant décrite qui mène aux enfers. Ces lacs marécageux, qui répandent dans l'air des miasmes funestes et chassent les hommes loin de leurs bords , ne portent-ils pas la barque invisible de Caron ? Les hydres et mille mons-
très ne se cachent-ils pas sous leurs eaux?
Hercule art-il bien tué tous ces animaux terribles qui dévoraient les mortels ? Ces grenouilles innombrables , & l'étemel coassement , n'est-ce pas le chœur lointain d'Aristophane qui accompagne la descente de Bacchus aux enfers? Ces gouffres, où les eaux s'engloutissent en mugissant, ont bien vu descendre Pluton, tenant dans ses bras Proserpine, et Cérès est venue leur redemander sa fille. Tout auprès , sur le Cyllène, habite Mercure, qui conduit de son caducée la troupe silencieuse des morts. Ainsi les traditions s'enchaînent, se vivifient dans l'esprit qui veut croire que l'Arcadie , mystérieuse retraite de l'antique race pélasgique, avec ses séries de montagnes qui l'isolent du reste de la Grèce, ses beautés sévères, ses flancs déchirés, ses -fleuves souterrains, ses tremblements de terre, est digne de receler dans son sein l'enfer si vague et si indéterminé des anciens. Enfin, le Styx est & deux pas , le Styx , plus redouté que l'enfer tout entier, nom que les immortels euxmêmes ne prononcent point sans trembler.
Après une descente précipitée, on suit le ravin où le fleuve Crathis roule impétueusement ses eaux. Une fraîcheur glaciale remplit l'air; le fracas de mille torrents qui coulent du haut des
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montagnes impose silence à la voix et à la pensée ; les rochers sont bouleversés ; des blocs de marbre d'un vert et d'un jaune éclatants semblent arrachés aux entrailles mêmes de la terre. Derrière vous se dressent, comme un mur qui s'élève jusqu'au ciel, les frontons des monts îAroaniens, perdus au milieu des nuages , et qui semblent fermer à jamais le retour. En d'autres oirconstances, on admirerait des coins perdus dans les replis des monts, des oasis de verdure, des sources qui tombent en cascades, des prairies suspendues, de grands arbres qui cachent à demi des chaumières aux rouges toitures. Mais à peine prend-on le temps de regretter la présence des vivants dans un lieu que la poésie antique a consacré à la mort, et l'on se hâte vers le Styx, qui s'ojffre tout à coup sur la gauche, à sa jonction avec le Crathis et au pied de l'antique Nonacris.
Ce n'est encore, il est vrai, qu'un petit torrent qui né diffère en rien des torrents ordinaires ; mais tous les habitants du pays connaissent la chute de VEau noire j de VJEau du Dragon; allons donc avec un guide demander aux solitudes de la montagne, à ses sommets ou à ses abîmes, le mystère infernal. Déjà, en effet, tout est désert, nu, désolé; les premiers plans de la
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montagne, formés de schistes noirs, verts et violets , ont une teinte sombre et étrange. Parfois le lit du Styx se rétrécit ; arrêté par d'énormes rochers, le fleuve les heurte avec colère, les ronge et tord ses flots écumeux en se frayant passage : les roches exhaussées des deux côtés semblent les portes de l'enfer. Plus haut, son lit trop large laisse les eaux serpenter d'une rive & l'autre, et former ces neuf replis que Virgile a comptés. Tout à coup le guide s'arrête, et, levant la main vers le ciel , vous montre au sommet de la montagne, au milieu des neiges, à plusieurs milliers de pieds dans les airs, deux filets d'eau qui glissent le long d'un rocher à pic : c'est à la fois la source et la chute du Styx. La déception est vive, et, avant de s'y résigner, ^vant de renoncer à un spectacle espéré, à des impressions graduellement préparées, on veut poursuivre jusqu'au bout l'ombre qui vous échappe, l'enfer qui s'évanouit. Qu'importe la fatigue, qu'importe une apparence de danger, à cette époque où les neiges à demi fondues couvrent encore les ravins , et où il faut passer sur leurs voûtes tremblantes que minent par-dessous les torrents? Nous sommes au pied de la cascade, séparés seulement par un grand cratère en forme d'œuf ; les neiges accumulées empâ-
chent le pied de s'y poser, l'œil d'en mesurer la profondeur ; sur ses flancs, se détachent çà et là quelques sapins ou d'énormes roches noirâtres. Au-dessus de nos têtes, deux sommets qui encadrent le rocher du Styx et se perdent dans les nues. Derrière nous et sous nos pieds, dix montagnes qui s'échelonnent sur l'horizon, et que bientôt les nuages et les orages. cachent à notre vue, comme si la nature , pour complaire à nos illusions , préparait les eflfets de théâtre les plus sombres. Autour de nous, le froid et le silence; en face, le Styx qui sort des neiges qu'aucun pied n'a foulées. Ses deux minces filets d'eau tombent, pendant deux cents pieds, d'un rocher perpendiculaire et uni comme une muraille; ils le colorent d'un double sillon, rouge à droite, noir à gauche : ils tombent, calmes, toujours égaux, d'un mouvement invariable. Parfois un nuage voile leur source : l'eau semble alors couler directement du ciel.
Quelque saisissant que soit un pareil spectacle, il est trop différent de celui qu'on attend pour qu'on ne demande pas compte à l'antiquité de ses croyances et de l'erreur qu'elle nous a fait partager. Où est donc l'enfer? Où sont ces scènes lugubres dont la foi païenne entourait le Styx? De quel droit les poëtes rattachaient-ils à son
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nom les fictions créées par leur seule fantaisie? Si ces étranges beautés évoquaient dans Tâme •des Grecs la pensée d'un autre monde, pouvaitce être celle d'un monde souterrain , monde de ténèbres , de mort, de supplices ? Si la main de la Divinité se révélait à eux plus sensible dans ses plus éclatantes créations, s'ils se croyaient plus près d'elle en même temps qu'ils étaient plus près du ciel , ne devaient-ils pas rendre un culte aux dieux bienfaisants, plutôt qu'à des divinités terribles qu'ils refoulaient dans la nuit et le -chaos? Ne savaient-ils plus élever des temples sur les sommets les plus inaccessibles, comme ils l'avaient fait pour Mercure sur le Cyllène, pour Apollon, dieu de la lumière , sur le Taygète, pour Jupiter, père des hommes , sur le Lycée et sur l'Hymette?
C'était bien ainsi que les Arcadiens avaient •compris cet enseignement d'une grande nature. Une affaire importante se traitait-elle entre les villes ou les particuliers, et devait-elle être ratifiée par un serment, seul contrat de ces temps primitifs , on venait en face du Styx. Comme s'il était dépositaire de l'éternelle vérité, on prêtait sur son nom un serment plus sacré et plus inviolable que si l'on eût juré par le nom de tous les dieux. C'était le culte le plus spiritualiste que le
paganisme pût rendre à la puissance divine, sacrifice moral où l'on apportait pour offrande la sincérité et la bonne foi.
Comment et à quelle époque cette remarquable coutume, si digne d'un peuple vertueux, s'étaitelle établie? C'est ce qu'on ignore; mais il est probable que ce fat dans un temps très-reculé, sans cependant remonter plus haut que les dieux de la seconde dynastie ; car nous voyons par les vers d'Horafere combien le serment arcadien était eriraciné dans les mœurs et célèbre dans toute la Grèce. D'un autre côté, les nouveaux dieux, pleins d'insolence pour le passé, ne se fassent pas soumis eux-mêmes à cette loi, si elle eût daté du règne des divinités pélasgiques. Au reste, Hésiode en attribue l'institution à Jupiter luimême.
H est plus facile de conjecturer comment l'imagination populaire et les fictions des poètes ont peu à peu entouré la tradition primitive de fables qui l'ont dénaturée, de même qu'elles ont dénaturé l'impression des lieux qui l'avaient inspirée.
D'abord, pour rendre aux Arcadiens le serment par le Styx plus vénérable encore, leurs chefs et leurs prêtres répandirent cette croyance, que les dieux eux-mêmes n'en connaissaient point
de plus solennel. C'est le premier mensonge inventé par la politique dans l'intérêt de la vérité : ce fut aussi la première fable dont s'empara la poésie. Les vers d'Homère en font foi ; car l'on n'y trouve guère le nom du Styx que dans la bouche des dieux.
Hésiode raconte que, lors de la guerre des dieux contre les titans, Styx, fille de l'Océan, amena au secours de Jupiter ses quatre fils, l'Ardeur, la Victoire aux belles chevilles , la Puissance et la Force. Le dieu reconnaissajit voulut que son TLQfoifùt le grand serment des Lnmortels.
Mais, si-ce glorieux exemple flattait l'orgueil et les nobles mobiles du cœur humain, il fallait parler aussi aux mobiles plus bas et donner à la loi sa plus sûre sanction : la crainte du châtiment. J'ignore quelle expiation était réservée au parjure. Mais il est si facile d'épouvanter l'imagination de l'enfance et des peuples ignorants! Les Pélasges de l'Arcadie ne devaient pas être moins féconds en récits terribles que les Pélasges de l'Étrurie. Probablement on aflirmait que le supplice du sacrilège ne commençait qu'après sa mort : on ne s'exposait point ainsi à être démenti. Cette vengeance posthume, attribuée au Styx, en fit bientôt un fleuve des enfers.
Le châtiment des mortels est resté un mystère,,
mais Hésiode nous apprend quel était celui des dieux. c( L'habitant de l'Olympe qui manque à « son serment reste sans haleine et sans voix une « année entière ; ni l'ambroisie ni le nectar n'ap- « prochent de ses lèvres. Ensuite, pendant neuf « ans, il est séparé des dieux étemels, exclu de « leurs conseils, de leurs festins. » Après ce terme, il reprend sa place sur V Olympe neigeux.
Si l'on voulait transporter sur la terre la punition des dieux et traduire cette description poétique en langue vulgaire, on pourrait en conclure que la loi condamnait le parjure à un an de prison et aux privations que la prison entraîne ; qu'ensuite il était exclu pendant neuf années des assemblées et des fêtes, déchu de ses droits politiques, signalé au mépris de ses concitoyens. Pour les anciens , la prison était l'image la plus parfaite de l'enfer; ainsi, Aïdonée, de roi des Thesprotes, devint roi de l'infernale demeure, pour avoir puni Thésée ravisseur de quelques années de captivité.
Homère place simplement le Styx aux enfers, où ses eaux, qui forment le Cocy te, se jettent dans l'Achéron. Il énonce un fait géographique, sans chercher à l'entourer de fictions et de monstres. Bien plus, Hésiode montre la redoutable fille de l'Océan au milieu d'un palaismagnifique, entouré
« de colonnes d'argent qui s'élèvent jusqu'au « ciel. »
Les deux poëtes n'ont été frappés évidemment que par la grandeur morale et religieuse de la tradition arcadienne ; d'après l'exactitude de leurs descriptions, on croirait qu'ils ont puisé dans la vue des lieux cette inspiration si vraie : « L'eau « de Styx, qui coule de hauts sommets. » — « La « source élevée de Styx, » dit toujours Homère. Hésiode est plus explicite encore : « L'eau glacée c( qui tombe d'un rocher escarpé et élevé, » ou bien encore : « L'onde antique , incorruptible de « Styx, qu'elle précipite à travers- des lieux es- « carpes. »
Ce sont les poëtes postérieurs qui, s'attachant surtout à cette idée que le Styx était un fleuve des enfers, et ne voyant dans le serment des dieux qu'une formule homérique à copier, donnèrent libre carrière à leur imagination, prodiguèrent au Styx les épithètes les plus sonores, et l'entourèrent d'une auréole de feu, de poix et de soufre. Cette remarque s'applique moins aux poëtes grecs, que le goût et les souvenirs peutêtre retenaient , qu'aux poëtes latins , qui ont fait du Styx un si grand abus. C'était un lieu commun qui prêtait à l'amplification; c'était aussi un anapeste bien commode que l'adjectif Stygius»
surtout à la place dCinfernus, trois longues 1 Aussi quelle prodigalité I Stygiasqtie tenebras, Stygiosque lacuSj Stygiasqtie domoSy Stygiamque paltidem, etc., etc.
Par une rencontre singulière , Homère et Hésiode semblent avoir été destinés à parler seuls du Styx comme il convenait, et à donner sur ce sujet des leçons inutiles, auxpoëtes de grandeur, aux géographes d'exactitude.
La description qu'Hérodote donne du Styx n'est vraie qu'à demi, quoiqu'il prétende la tenir d'Arcadiens. « C'est une eau peu apparente, » dit-il, c< qui coule goutte à goutte d'un rocher (( dans un vallon. » Ces détails sont vrais ; mais quand il entoure ce vallon d'un cercle de murailles et le pla<;e dans la ville de Nonacris, l'erreur est évidente.
Tbéophraste ne rencontre pas plus juste quand il dit que le Styx coule d'un petit rocher dans le territoire de Phénée. Strabon jette en passant quelques mots insignifiants . Seul, Pausanias sait, parce qu'il a vu.
« A peu de distance des ruines de Nonacris est « un rocher à pic très-élevé. Je n'en connais « point qui l'égale en hauteur ; le long du rocher ft coule doucement l'eau que les Grecs nomment « l'eau du Styx. » — « Elle tombe d'abord au
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c< milieu de rochers escarpés , et, en sortant de « leur gorges, se jette dans le fleuve Crathis. »
Enfin, il me reste apparier de la croyance populaire qui faisait de l'eau du Styx un poison mortel. Rien de plus facile à concevoir que son origine. Un fleuve si redouté , un fleuve des enfers, pouvait-il rouler des flots salutaires et semblables à ceux des autres sources ? Du reste, ce préjugé était de tous le plus récent. Ni Homère ni Hésiode ne parlent des vertus funestes de l'eau du Styx, et, quoique Strabon paraisse traduire l'épithète homérique d'^aatov par ^Xlopiov, je crois qu'il faut laisser à ce mot son sens ordinaire et sa racine : à privatif et dla^xxw, ào^xat, nuire, tromper, et non pas supposer «, «, double augmentatif, et ixY), malheur. Ce n'est donc 'pbi&VeB,M pernicieuse de Styx, mais l'eau de Styx à qui l'on ne peut mentir j qui rend les serments irrévocables.
Hésiode nous montre même Iris venant puiser dans une coupe d'or l'eau que les immortels répandent en libation au moment de jurer par le nom de Styx.
Or, c'était pour les temps postérieurs un article de foi que l'action corrosive de ce poison faisait fondre ou éclater tous les vases où on le renfermait. La corne seule lui résistait, et ce fut ainsi, selon quelques auteurs, qu'Olympias fit parve-
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nir jusqu'en Asie l'eau qui devait empoisonner Alexandre. Il est même curieux de voir les esprits les plus éclairés de la Grècç et de Bome s'inquiéter sérieusement de savoir au salwt de quel animal appartenait cette singulière propriété. Plutarque penche pour l'âne ; Pline pour la mule ; Vitruve pour le mulet qui n'a ni l'un ni l'autre sexe. Théophraste admet toute espèce de vase en corne. D'autres, Élien par exemple, ne veulent que le sabot d'un âne de Scythie. Enfin, Pausanias n'a entendu parler que d'un sabot de cheval.
On ne peut que s'étonner de si puériles recherches, de quelques noms qu'elles se, recommandent. Afin d'emporter du Styx une impression plus sérieuse, un mot encore sur ce beau serment que les dieux eux-mêmes ont envié aux hommes. Peut-être est-ce à cette coutume, qui honore tant un peuple, que les Arcadiens durent la réputation de probité et de bonne foi qui les recommandait à l'estime de toute la Grèce. Mais ne la méritaient-ils pas surtout par leur fidélité aux antiques traditions? Au commencement du cinquième siècle, lorsque Cléomène, chassé de Sparte, essayait d'entraîner les Arcadiens contre sa patrieil se croyait sûr de n'être jamais abandonné par eux, s'il réunissait leurs principaux chefs à Noua,
cris, pour y prêter le serment par le Styx. Lorsque de tels usages se conservent en politique, n'a-t-on pas le droit de les croire bien autrement enracinés dans les mœurs?
En descendant vers le Crathis, il est évidemment superflu de chercher les ruines de Nonacris. Déjà, du temps de Pausanias, elles étaient à peine apparentes. Nonacris tenait son nom de la femme de Lycaon. La ville était située sur la rive gauche du Styx, un peu plus avant dans la gorge que ne le sont aujourd'hui les villages de Péristéra et de Mésor(mghL Plusieurs cascades qui tombent de ce côté de la montagne témoignent qu'il était facile aux habitants de ne jamais faire l'épreuve de l'eau tant calomniée du Styx.
Au-dessous de Nonacris, au milieu des monts Aroaniens, se trouve la grotte où se réfugièrent les filles de Prœtus pendant leur démence. Un monastère célèbre la masque aujourd'hui, et en a fait une cave qui rivalise presque avec la cave d'Heidelberg pour la dimension des tonneaux. Mais le respect de la tradition n'y a rien perdu, et un des moines les plus lettrés, en récitant au voyageur le texte de Pausanias , ne manque pas de faire remonter l'antiquité de son monastère jusqu'aux Prœtides^ les plus anciens anachorètes connus.
C'est encore dans les monts Aroaniens qu'un.
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paysan m'a raconté l'histoire d'un ffls de prince qui, piqué par un serpent, fut enterré sur la montagne avec tous ses trésors. Mais les trésors et le tombeau ont échappé jusqu'ici aux recherches les plus intrépides. Qui ne reconnaît dans cette fable ce que Pausanias raconte d'-<^EpitîiSj fils d'Élatus? Toutefois il place son tombeau à quelques lieues de là , sur le mont Sépia, près de Phénée.
Ce n'est pas seulement dans l'antiquité que le caractère arcadien est remarquable par son attachement aux vieilles traditions.
LA TRIPHYLIE
LA TRIPHYLIE.
La Trîphylie est un petit pays qui s'étend à l'ouest delà Grèce, sur les bords de la mer Ionienne, entre l'embouchure de l'Alphée et l'embouchure de la Néda, c'est-à-dire entre la Messénie et l'Élide ; à l'orient, elle touche à l'Arcadie. Elle renfermait neuf villes, selon Polybe : Samicum, Le^ prœum^Hyparuij Typanece, Pyrgi, ^pium, Bolax, Styllangium et Phrixa.
Strabon cite encore Madstus^ Epitalium et PyloSj qu'il prétend avoir été la capitale de Nestor, sujet de bien des discussions pour les modernes. Cependant on s'accorde généralement, malgré l'opinion du géographe ancien, à donner l'avantage à Pylos de Messénie, Pylos Coryphasienne, sur Pylos Tripkyliaqite et même sur une troisième Pylos qui était en Élide, à dix milles de
la mer. Hérodote place aussi en Triphylie la ville
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de Nvdium, et Pausanias Scillontej retraite de Xénophon.
Triphylus, fils d'Arcas, donna au pays son nom, et les habitants se disaient Arcadiens d'origine. Cependant il ne paraît pas qu'ils aient jamais été réunis à l'Arcadie ; mais ils furent soumis tantôt aux Messéniens, tantôt aux Eléens. Ainsi, au temps de la guerre de Troie, on les voit suivre Nestor en Asie, après avoir quelque temps obéi à Pélops, roi de Pise. « Ceux qui <( habitaient Pylos et l'aimable Aréné (Samicum) (( et Thryum (Tryoessa), gué de l'Alphée, et c( M^Y la bien bâtie, ont pour chef Nestor de c< Gérénia, célèbre par ses coursiers. »
Plus tard, ils revinrent sous la domination de rÉlide. Nous savons par Strabon que la Triphylie fut conquise vers la huitième olympiade par les Êléens, avec l'aide des Lacédémoniens. Depuis lors, les TriphyHens restèrent toujours dans leur dépendance , malgré leurs efforts pour redevenir libres, malgré l'alliance malheureuse qu'ils contractèrent avec Pise, lors de sa dernière lutte contre les Eléens.
Léprée reftisa d'entrer dans la ligue ; mais, pendantlaguerre du Péloponnèse, elle appela une. garnison lacédémonienne ; ce qui donna lieu à de longues contestations entre Sparte et Élis. Les
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Triphyliens se laissèrent entraîner plus tard par les Éléens dans la guerre sociale, et durent rendre leurs villes les unes après les autres à PhiKppe, La conquête romaine ne les sépara pas du pays plus puissant dont les siècles avaient consacré la domination.
La route qui mène de la Néda à l'Alphée, à travers la Triphylie, longe constamment la mer à gauche, et à droite les collines qui terminent la grande chaîne du Lycée. Le sol de cet étroit espace a été lentement conquis sur la mer, tantôt par le dépôt du limon qu'apportaient les torrents, tantôt par l'entassement des sables que les flots euxmêmes rejetaient. Deux grands marais salés , où une partie des eaux est restée prisonnière, semblent avoir été ainsi formés.
En quittant la Néda, on traverse longtemps de charmants bosquets d'arbustes toujours verts, auxquels des plantes grimpantes s'entrelacent. On dirait que la main de l'homme les a disposés en haies et en massifs ; quand parfois de grands pins les dominent, quand de vertes pelouses les entourent, on se rappelle involontairement les parcs de nos pays, où l'art épuise ses combinaisons. Après dix minutes de marche, les voyageurs trouvaient encore, au commencement de ce siècle, quelques pierres helléniques et une archi-
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trave de marbre blanc : ce serait, selon le colonel Leake, l'emplacement de Pyrgi.
Un mille plus loin , on aperçoit à droite le village de Strovitzi, à la place de l'antique Léprée. H ne reste que les murailles ruinées de cette ville, qui fut la plus puissante de la TriphyKe. Son fondateur, Lépréus, vivait au temps d'Hercule. Quand ce héros vint faire reconnaître à Nélée la domination argienne, il lui donna l'hospitalité. Hercule passait pour grand mangeur, et il paraît que cette réputation ne datait pas de VAlceate d'Euripide ; car Lépréus, qui se piquait de ne le céder à personne sur ce point, le provoqua à un combat de table. Chaque adversaire prit un bœuf, regorgea, l'apprêta lui-même, selon les mœurs héroïques, et tous deux se tirèrent à leur honneur de cette rude épreuve. Sans doute que le gain du pari suscita quelque querelle. Lépréus osa défier Hercule à un combat plus sérieux : il fut tué et enterré à PhigaUe ; ce qui indiquerait qu'il était, comme la plupart des Triphyliens, d'origine arcadienne.
On prétendait aussi que les premiers habitants de la ville avaient été attaqués de la lèpre et avaient dû leur nom à cette maladie.
Après avoir traversé l'Acidas, on entre sous une forêt de grands pins qui s'étend le long des
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côtes pendant six à sept milles. Cette forêt, qui existait dans l'antiquité, est remarquable par sa beauté autant que par sa position. Pendant plusieurs heures , le voyageur marche sur un sable fin, ombragé par des pins séculaires dont les feuilles, échauffées par le soleil, ré-« pandent un arôme vif et pénétrant. De petits lacs, que les anciens appelaient Nympkœum, parce que c'était un lieu consacré aux Nymphes LgriL , se succèdent au pied des montaVues, à droite de la route , et font naître sur leurs bords une végétation luxuriante dont les couleurs contrastent avec l'éclat si doux des pins de Grèce. Alors la vue devenue libre contemple les lignes harmonieuses et les teintes ardentes des derniers rochers du Lycée. Du côté opposé, à travers les troncs des arbres qui cachent le rivage, apparaît le bleu intense de la mer. La solitude, le silence ne sont point troublés par le voisinage des hommes ; çà et là , des arbres tombés de vieillesse attestent que leur main a toujours respecté cette antique forêt.
Dès qu'on en est sorti, on franchit le défilé de Khavobffa, grands rochers au milieu d'un marais, qui ne laissent qu'un passage sur une étroite chaussée. De là apparaissent, sur une hauteur couverte d'épais halliers, des murs et
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des tours helléniques d'une couleur sombre et d*un effet imposant : ce sont les ruines de Samicum.
Samicum ou Samia était une ville très-ancienne, citée par Homère, qui l'appelle Aréné. • « n existe un fleuve , nommé Minyéus , qui se « jette dans la mer près d' Aréné. »
Or la rivière qui coule près de Samicum est VAnigrus , et l'Anigrus , au dire des Arcadiens , se nommait anciennement Minyéus. Ce fait seul prouve l'identité de Samicum et de l'Aréné d'Homère. Samicum était, avec Lépraeum, la ville la plus florissante de la Triphylie. Son temple de Neptune était célèbre , et la Triphylie tout entière contribuait pour son entretien. La statue du dieu était sans barbe : un des pieds était croisé sur l'autre, et les deux mains s'appuyaient sur une lance. On revêtait la statue d'une robe de laine , de lin et de coton. Elle fut plus tard transportée à Élis.
Il ne reste de Samicum que le mur d'enceinte, qui entoure une hauteur d'accès difficile et domine toute la Triphylie. A gauche , la vue s'étend sur la plaine, sur le cours de la Néda, et n'est arrêtée que par la montagne de Cyparissia; à droite, l'autre moitié de la Triphylie, les collines qui cachent l'Alphée , l'embouchure '
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de ce fleuve au-dessous du promontoire Ichthys , et l'île de Zante au milieu de la mer Ionienne ; en face, l'étendue immense des flots, que la pensée suit jusqu'aux rivages de la Sicile. Ainsi, au temps où Samia était libre, elle voyait s'avancer de loin ses ennemis et ne craignait aucune surprise, soit que les Messéniens se préparassent à franchir la Néda, soit que les Éléens parussent au défilé de l'Alphée, soit enfin que des pirates accourussent au pillage sur leurs rapides vaisseaux.
Les murailles sont d'une époque très-reculée , et semblent à peine postérieures aux murailles de Mycènes. C'est un mélange du polygonal régulier et du second ordre hellénique. La pierre est un silex ferrugineux d'une dureté prodigieuse, et d'une couleur foncée qui varie du rouge au noir, et rappelle les murs que l'on trouve dans l'île de Milo. Les assises sont presque toutes d'une énorme dimension, et se prolongent profondément à l'intérieur de la muraille, dont s'explique ainsi l'immuable solidité. Leur taille est belle, et atteste un travail et une intention de parfaite régularité que l'art d'alors ne permettait pas d'atteindre. Par exemple, on retrouve ce défaut d'agencement produit par les
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angles capricieux du polygonal, qui nécessitent rintercalation de petites pierres ; ou bien , lorsque , dans un bloc énorme que l'on taillait , la matière manquait, il fallait remplir l'angle rentrant par la saillie de l'angle de la pierre voisine. Mais il est impossible de ne pas reconnaître à la rareté de ces accidents que les architectes chercbaient déjà soigneusement à les éviter.
Les tours du midi surtout sont remarquables par leur beauté et par leur force. Au sommet de la colline, des murs rasés, que l'on distingue à peine sous la végétation qui les recouvre, ont dû servir de base ou d'enceinte h différents monuments.
L'embouchure du fleuve Anigrus ou Minyéus, citée par Homère , se confond probablement aujourd'hui avec les marais qui bordent la mer. Dès l'antiquité , du reste , les sables rejetés par les vagues arrêtaient son cours : « Ses eaux fétides, » dit Pausanias (nous dirions aujourd'hui sulfiireuses ) , a guérissaient les maladies de peau. » Après avoir prié dans la grotte des Nymphes anigrides, les malades se jetaient dans le fleuve , le traversaient à la nage et en sortaient parfaitement sains. Le centaure Chiron ,
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tlessé par une flèche d'Hercule , avait lavé sa plaie dans l'Anigrus , qui resta depuis ce temps empesté par le venin de l'hydre.
La route jusqu'à l'Alphée n'offre rien de remarquable. Le nymphaBum^ les sables et les pins se resserrent vers la côte et s'écartent peu à peu des montagnes ; la terre devient de nouveau accessible à la culture. C'est sur les collines qui terminent la Triphylie et qui s'arrêtent au-dessus de l'Alphée qu'il faut placer Épitalium : d'après Strabon, Épitalium est la ville qu'Homère nomme Thryon ; à cet endroit , on traversait anciennement l'Alphée et l'on entrait en Élide.