‹ Études sur le PéloponnèseChapitre 37 sur 40 · HISTOIRE DES CORINTHIENS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES CORINTHIENS

forent la première source de sa richesse, et ce système de douanes fut dans ce temps toute son industrie.

Lorsque les Grecs commencèrent à se livrer à la navigation et à la piraterie, l'isthme devint leur marché, et le butin y trouva des débouchés rapides, soit qu'il passât d'une mer à l'autre, soit qu'il s'écoulât dans l'intérieur du pays. Outre les revenus qu'en retirait la ville, l'exemple et la vue de richesses si facilement acquises engagèrent les habitants à courir aussi les mers. Plus tard, quand le droit des gens fut reconnu et respecté , quand l'industrie prit la place de la force et le conmierce celle du brigandage, ce fut encore aux deux ports de l'isthme qu'abordèrent les vaisseaux partis du couchant et les vaisseaux partis du levant. Les navigateurs inexpérimentés n'osaient suivre les côtes du Péloponnèse et doubler des caps redoutés, le cap Malée surtout, habité par la tempête. Corinthe devint donc l'entrepôt des marchandises de l'Asie et de l'Italie, de celles que la Grèce elle-même importait ou exportait.

Ainsi , la nature des lieux et la force des choses prédestin§,ient les Corinthiens à la richesse, indépendamment de leur instinct, de leur travail.

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Je ne sais même s'ils avaient vraiment le génie du commerce. On ne remarque chez eux ni Tesprit aventureux , ni l'ardeur infatigable, ni cette àpreté au gain qui caractérise une race de marchands. Quand la fortune venait les trouver sans efforts, pourquoi courir vers elle à travers les fatigues et les dangers ? A Corinthe on pensait autant à jouir qu'à amasser; le luxe, la mollesse, la corruption (et l'histoire dit qu'elle y fut précoce), s'allient difficilement avec l'activité et la parcimonie avare de gens pour qui le gain est un instinct, un besoin, une éducation. Je ne vois chez les Corinthiens ni les grandes qualités ni les extrêmes défauts de l'esprit mercantile, avec lequel s'allie difficilement l'amour du beau , des arts , de l'oisiveté intelligente et épicurienne, que l'on trouve, au contraire, chez eux à un haut degré.

Peut-être, par compensation, reconnaîtraiton dans la manière dont ils les cultivèrent le marchand et ses habitudes. Ainsi les arts manuels étaient en grand honneur à Corinthe, et l'on y comptait bien plus d'artisans que d'artistes. L'argile, l'airain, prenaient entre leurs mains mille formes élégantes , moins pour rendre éternelles les conceptions du génie que pour se prê-

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ter aux besoins usuels et aux fantaisies du luxe. C'était là, il est vrai, une source d'illustration y mais surtout de richesse.

Quant àr la peinture, à là sculpture, les Corinthiens eussent été indignes du nom de Grecs s'ils ne les eussent admirées et encouragées de leurs trésors. Ils achetaient à grands frais les œuvres des maîtres, les appelaient eux-mêmes pour embellir leur ville et leurs temples, établissaient des concours et des prix. Mais, quoique Corinthe se déclarât rivale de Sicyone, quoiqu'elle revendiquât la découverte de la peinture et prétendît en tenir "école, quoiqu'elle ait produit Euphranor et Callimaque, elle ne montre point cette forte tradition et cette suite fécoïide d'artistes qui illustra Sicyone. L'émulation, l'effort, étaient moins nécessaires, quand la richesse publique réunissait les talents de tous les pays, entassait leurs œuvres payées au poids de l'or, et offrait aux citoyens des jouissances d'autant plus douces qu'elles ne leur coûtaient aucune peine.

En toutes choses, on peut dire des Corinthiens ce qu'on a dit de certains particuliers : « qu'ils ont été gâtés par la fortune , et que l'o- « pulence fut leur grande vertu. » Du reste, peuple aimable, éclairé, élégant, hospitalier, aimé plutôt qu'envié pat les autres Grecs , qu'attirait

Tappât du gain, des belles choses, des plaisirs, des Toluptés. H leur manqua, pour être grands, le malheur qui éprouve et fortifie , et un amour plus vif de la gloire. H est un fait qui m^a surtout frappé dans leur histoire et qu'il est difficile de leur pardonner, quelque savantes dissertations que Ton veuille taire sur le culte de Vénus dans Tantiquité. Les Perses arrivaient : quand la Grèce se confiait en son droit , en sa valeur, en son désespoir, Corinthe envoyait ses courtisanes demander & Vénus la victoire et la liberté. Après Salamine et Platées, pendant que les Grecs, tout entiers à Fivresse de Théroîsme et à Tenthoasiasme du triomphe , célébraient les braves, divinisaient les morts, Corinthe remerciait de son salut, qui ? ses dieux ? ses guerriers ? ses défenseurs morts en combattant? Kcm. Ses courtisanes. Ce trait achève de peindre un peuple.

Autant le bonheur de cette ville privilégiée avait été constant et insigne, autant sa ruine fut subite et misérable. Elle ne méritait ni Fun ni Tautre excès. Ce furent précisément ses richesses qui la perdirent, en attirant sur elle la feinte colère, c'est-àrdire la cupidité des Romains. Corinthe, énervée, corrompue, était de toutes les villes de la ligue achéenne la moins redoutable pour eux assurément ; mais c'était la plus riche,

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riche surtout de ces trésors de l'art que les Homains avaient appris à convoiter, avant même de les savoir admirer. Une armée de soldats grossiers, commandée par im général digne des hordes barbares qui pillèrent Pltalie à son tour, saccagea sans pitié la plus aimable des villes grecques. Le siège de Corinthe est trop célèbre pour qu'il soit nécessaire de le retracer.

Plus tard, Jules César envoya une colonie d'affranchis relever les ruines de la ville qui compta trois siècles de calme et de prospérité. Mais dès lors l'histoire de Corinthe n'est plus qu'une histoire de sièges et de malheurs. En 261, ce sont les Hérules ; en 395 , Alaric, et Stilicon, libérateur plus funeste encore ; à une époque plus rapprochée, ïes Slaves; en 1205, les Latins; en 1468, les Turcs ; en 1612^ les chevaliers de Malte ; en 1682, les Vénitiens ; puis, en 1715, les Turcs de nouveau.

Aussi est-ce presque un miracle qu'une seule pierre antique ait survécu à tant de désastres.

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