‹ Études sur le PéloponnèseChapitre 36 sur 40 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

HISTOIRB DES CORINTHIENS.

Il paraît que les premiers habitants de la Corinthie étaient de race éolienne. Avant eux, cependant j une position aussi favorable à la navigation et au commerce avait dû séduire une des nombreuses colonies de marins et de marchands que l'Orient envoyait aux côtes de Grèce. A défaut de l'histoire, l'imagination populaire avait gardé un souvenir d'une fille de l'Océan, nommée Éphyre, qui fonda la ville et lui donna son nom. Éphyre venait du Levant ; aussi le Soleil était-il le protecteur de la cité naissante, qui s'appela, en outre, ville du Soleil, Héliopolis.

Quant au nom plus moderne de Corinthe, nous trouverons infailliblement un roi Corinthus pour

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le justifier. Les Grecs expliquaient tout avec ce système.

Ce n'est que cinq générations avant la guerre de Troie que Phistoire de Corinthe prend quelque certitude , et cette certitude , nous la devons à Homère , le poëte historien. A cette époque , Si-sypAe, le plus habile des hommes , habitait Éphyre, dont il était, non pas le roi, mais un des plus puissants ou plus riches habitants. Homère, en effet, ne parle pas de sa royauté, et ne donne le titre accoutumé d'ava? ni à lui ni à son fils Glaucus.

Plus loin, en racontant les malheurs et l'exil ée son petit-fils Bellérophon, chassé par Prétus, souverain de l'Argolide, il le met au nombre des sujets de ce prince. S'il fallait une autre preuve de la soumission de Corinthe aux rois argiens , nous la trouverions dans le Dénombrement de.

Y Iliade. Les guerriers corinthiens n'ont d'autre chef qu'Agamemnon, et marchent sous ses ordres immédiats, avec ceux de Cléone, de Sicyone, de l'Achaïe, pays également conquis.

Il est naturel que plus tard, au temps de sa puissance et de sa gloire, Corinthe ait nié cette infériorité et cherché une liste de. rois dans uae famille que la Fable avait illustrée. Aussi le témoignage de Pausanias , qui recueille ces rensei-

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gnements dans lé pays, n'est-il d'aucun poids en présence du témoignage d'Homère.

Sisyphe vivait cent cinquante ans , au plus , avant la guerre de Troie ; car Bon quatrième descendant est le Lycien GÎaucuB, petit-fils de Bellérophon; descendant bien dégé&éré, aussi insensé en affaire^ que son aïeul était habile, qui reçut, en échange d'armes d'or qui valaient cent bœufs, des armes de cuivre qui en valaient neuf.

La conquête dorienne fit de Cîorinthe un royaume indépendant. Dans le morcellement de FArgolide, elle échut à Alétès, HéracKde. Mais l'opulence déjà célèbre de cette ville attira à la suite d'Alétès une émigration nombreuse et avide. Les habitants voulurent en vain résister : ils furent vaincus, dépossédés, chassés en partie, et durent chercher de nouvelles demeures en Asie, où ils furent entraînés par le grand mouvement de la colonisation éolienne.

Cette révolution dut exercer sur le conmierce et la prospérité naissante de Corinthe une influence fâcheuse , mais de courte durée. Pendant quatre siècles et demi, les Héraclides et les Bacchiddes lui donnèrent la paix au dehors, le calme à l'intérieur. L'expédition même d'Alétès contre Athènes avait pour but l'intérêt commercial de

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Corintlie autant que la sécurité politique des nouyeaux maîtres du PSiopounëse. La mort de Codms^ en effets contribua moins à le désarmer que la conquête de Mégare^ qui assurait les com* munications entre la presqu'île et le continent, et rechange de marchandises qui se faisait par Toie de terre , source principale de richesse pour les Corinthiens. Leur commerce et leur puissance maritime prirent en même temps de rapides développements y surtout du côté de TOccident, où ils ne trouvaient "posj conmie à l'Orient, dans les Athéniens 9 et surtout dans les Éginètes, de redoutables rivaux. Ce fut sous les derniers Bacchiades qu'ils fondèrent Corcyre, Sj/raeuse, et, sur la côte de Macédoine, Patidée; preuve incontestable, à défaut de textes anciens, du d^ê de prospérité qu'ils atteignirent sous cette dynastie.

Il est malheureux que nous n'ayons pas de détails sur l'histoire de cette époque et suc la part que chacune des deux races, dorienne et éolienne , prit au développement de la richesse publique. Les Doriens se contentèrent-ils d'exploiter à leur profit l'industrie des vaincus, dont une partie était restée dans le pays ? ou bien se firentils eux-mêmes marchands et trafiquants ? Cette dernière supposition répugne aux mœurs et au

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caractère dorien. Dans ce cas^ on trouverait une certaine égalité politique, ou du moins une aristocratie nombreuse et variable dont la base eût été la richesse et dont les privilèges eussent été accessibles à tout parvenu. Loin de là, nous voyons une aristocratie immuable et fermée à tous. Assez puissante pour renverser la royauté (l'an 747 avant Jésus-Christ), elle s'en partage les prérogatives, et déclare que ceux-là seuls sont dignes d'exercer le pouvoir dans les veines desquels coule le sang d'Hercule. Les Bacchiades étaient à peine deux cents. Orgueilleux de leur naissance, pleins de mépris pour le reste des citoyens , ils ne s'alliaient qu'entre eux : c'était Venise, moins le livre d'or. Tout entiers à l'ambition, ils avaient établi une magistrature unique et annuelle ; de sorte que chacun possédait le pouvoir à son tour et le possédait tout entier. Mais l'ambition était inséparable de la cupidité ; car dans une république commerçante, où tous s'enrichissent, une noblesse qui reste oisive et pauvre est promptement effacée. Aussi les Bacchiades savaient-ils amasser d'énormes richesses, mais sans peine et sans travail. Ils exploitaient l'admirable position de Corinthe, et les droits qu'ils établirent sur toutes les marchandises qui passaient par l'isthme firent affluer

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Tor daas leurs palais. Bientôt le luxe les corrompit et l'insolence les perdit. Le peuple qui avait supporté leur orgueil ne put souflBrir leurs excès et préféra un seul maître à deux cents tyrans. Cypscltis , descendant d'une famille éolienne , à ce titre cher à la classe moyenne et & la multi* tude, s'empara du pouvoir suprême en l'an 657. Intéressé à se faire l'instrument de la vengeance populaire, il dépouilla les Bacchiades de leurs biens, les exila, en fit même périr plusieurs, qui sans doute avaient conspiré contre sa vie, car ni son caractère ni sa j)olitique ne le portaient à la cruauté. Dès qu'il eut abattu l'aristocratie dorienne, il parut en public sans gardes, se confiant à l'amour des citoyens. Quant aux réformes qu'il voulut introduire , il eut recours , non pas à la violence, mais à la ruse. C'est ainsi que, pour enlever aux Corinthiens une partie de leurs richesses, il prétexta un vœu fait à Jupiter. « H ce lui avait promis, » disait^il, « de lui consacrer <( toute la fortune publique, s'il parvenait à « monter sur le trône. » En conséquence, il fit le recensement de tous les biens, en prit le dixième, en recommandant aux Corinthiens de faire valoir soigneusement le reste. L'année suivaate, il préleva un autre dixième , ainsi pendant dix ans, jusqu'à ce qu'il eût «itre les mains

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une somme équivalente à toute la fortune de ses sujets, sans qu'ils fussent appauvris à l'excès.

Ce fait à peine croyable est raconté par Aristote et répété par Suidas ; si on Tadmet, on ne peut l'expliquer que d'une manière. Au-dessous de l'aristocratie dorienne s'était formée une aristocratie d'argent, non moins dangereuse par son oisiveté , son luxe y son ambition, sa corruption. Pour prévenir une décadence précoce et régénérer ses sujets par le travail et la pauvreté, Cypsélus eut recours à ce singulier expédient qui eût provoqué la plus terrible des révolutions , si le peuple n'en eût pas compris la nécessité et approuvé l'exécution. Espéra-t-il en même temps rendre son pouvoir .pli:^s sûr et son gouvernement plus facile ? C'est une conséquence toute naturelle. Mais il est impossible de ne voir dans cet acte in^uï que le caprice et la rapacité d'un tyran. Cypsélus conserva toujours l'amour de ses sujets, et, pour se mettre à l'abri de tout reproche, il consacra avec ostentation le fruit de cette spoliation bienfaisante à Jupiter olympien, auquel il érigea une statue colossale en or battu.

Ce qui prouve que sa conduite était l'effet d'une saine politique, c'est que PériandrCj son fils, l'imita; Périandre, un des princes les plus renommés pour sa douceur et ses lumières, un des

sept sages de la Grèce. Sa préoccupation constante fut d'arrêter le luxe et la corruption qui envahissaient Corinthe, en même temps qu'il cherchait à porter les esprits vers un but plus élevé que le commerce, vers la grandeur extérieure et la gloire de la patrie. Tandis qu'à cet effet il construisait de nombreux vaisseaux, essayait de percer l'isthme pour réunir les deux mers et s'illustrait par ses victoires , il abaissait les grands, poursuivait par ses règlements le luxe et l'oisiveté , défendait d'acheter un trop grand nombre d'esclaves, forçait les propriétaires à demeurer dans leurs terres et à veiller à leur culture, établissait un sénat, ou, pour mieux dire, un tribunal de vieillards, chargé. de veiller à ce que personne ne dépensât plus que son revenu.

Un règne si heureusement commencé finit misérablement dans les douleurs domestiques, dans le crime , dit-on, dans la démence. Le récit que fait Hérodote de la haine naturelle de Périandre et de son fils Lycophron, est un véritable sujet de tragédie antique. Mais il faut se défier de ce qu'Hérodote écrit contre Périandre et les Corinthiens. Non-seulement il avait épousé les haines des Athéniens , mais il avait contre Corinthe, si l'on en croit un témçignage douteux, un sujet de ressentiment personnel. C'est ainsi qu'il accuse

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la flotte de cette ville d'avoir fui honteusement & la bataille de Salamine, reproche injuste et démenti par l'histoire.

PsamméticiiSy petit-fils de Périandre, ne régna que trois ans. Après lui, la royauté fut abolie de nouveau et remplacée par un gouvernement oligarchique : oligarchie mitigée qui ouvrait ses rangs à quiconque s'en montrait digne par son influence, son talent, ses richesses.

La décision des affaires importantes était enlevée au peuple ; mais lui seul nommait les magistrats, les généraux. Un sénat, dont les membres étaient également nommés par l'assemblée du peuple, administrait la république avec une habileté justement vantée et dont le commerce avait été l'école. La sagesse des chefs, la force d'une aristocratie sans cesse renouvelée, les concessions faites au peuple, l'aisance et le bien-être que l'industrie répandait jusque dans les dernières classes, tout contribuait à la paix intérieure de la république, et ôtait à la jalousie des pauvres et des riches cette violence qui déchirait les autres États.

Mais de si favorables conditions contribuaient plutôt au bonheur des particuliers qu'à la grandeur publique. La richesse fiit moins pour Corinthe un instrument d'ambition et de gloire

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qu'un principe de mollesse et d'inaction. C'est une chose digne de remarque , combien dans le Péloponnèse chaque peuple, chaque ville a sou caractère, sa vertu propre, son originalité. Mais lorsqu'on aditdeCorinthe : Yopulmte, on est fort embarrassé pour la qualifier d'une manière plus précise. De même que l'isthme était un passage pour les voyageurs et les marchandises de tout pays , il semble que les Corinthiens tiennent de cette banalité et empruntent à chacun de leurs voisins un trait de leur physionomie. Puissants sur mer comme Athènes, sur terre comme Argos et SpartCj commerçants ainsi qu'Égine et Samos, amoureux des arts comme Sicyone, du luxe et des jouissances comme les villes de la grande Grèce, ils furent tout à demi et ne tinrent jamais en chaque chose que le second rang.

S'ils eussent eu l'ardeur guerrière et la passion des conquêtes, s'ils eussent aspiré, eux aussi, à l'hégémonie de la Grèce, quelle position était plus propre à servir un pareil dessein? L'antiquité nommait Corinthe (était-ce par ironie ?) les Entraves de la Grèce. Un peuple de génie belliqueux eût fait promptement une vérité de cette métaphore géographique. Quoique braves , les Corinthiens n'aimaient point les camps ; plus avares de leur sang que de leuf argent, ils trouvaient

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aisé de payer des mercenaires. Anssi supportaientils avec une facile patience les guerres les plus longues et les plus acharnées. C'est ce qui explique comment, dans la guerre du Péloponnèse, Coxinthe, qui avait tant d'intérêt à abaisser Athènes, montra une persévérance infatigable, quand Sparte elle-même, épuisée, demandait la paix. De même, quelque belles que fassent leurs flottes et ces trirèmes qu'ils avaient construites les premiers , les Corinthiens craignaient d'y manier la rame et d'en rapporter ces mains calleuses que les Athéniens montraient avec orgueil et qu'Aristophane louait si fort. Ils emplissaient leurs galères de rameurs mercenaires qu'ils recrutaient dans le Péloponnèse.

L'argent était pour eux, dans toute la force du mot, le nerf de la guerre : mais, s'il procure des armées et maintient un peuple à un haut rang, il ne supplée jamais à l'esprit belliqueux, à la soif de gloire et de domination , à l'émulation d'héroïsme qui fait un grand peuple. Aussi Corinthe n'entreprit-elle de guerres que par nécessité et par intérêt. Ses ennemis furent surtout les peuples florissants par le commerce et la marine : Égine, qu'elle aida Athènes à écraser en lui prêtant ses galères ; Athènes, lorsqu'elle eut pris la place d'Égine et élevé un empire maritime bien

autrement fonnidable à TOrient ; Corcyre, colonîe devenue aussi riche et plus puissante que sa métropole, et qui interceptait le commerce de l'Occident.

Une preuve de la mollesse avec laquelle Corinthe exerçait son empire même le plus facile, c'est le dédain qu'avaient pour elle ses colonies. Aucune Ville n'en a fondé de plus florissantes ni de plus ingrates. Corcyre se révoltait contre elle et battait ses flottes ; Potidée se donnait aux Athéniens ; les autres, Epidamne, Syracuse, ne se souvenaient de leur lien de parenté que dans le danger, et les Corinthiens trouvaient plus facile de les reconquérir par de dispendieux bienfaits que de les garder par une constante fermeté.

La nature et la fortune avaient tout fait pour eux. C'est peut-être pour cette raison qu'ils s'abandonnaient eux-mêmes, confiants dans leur destinée plus que dans leur ardeur et leur activité. Il n'est pas jusqu'au commerce qui ne semble avoir été une occasion plutôt qu'une vocation chez un peuple qui ne vivait pourtant que par le commerce. Thucydide nous apprend que, dans le principe , Corinthe n'était qu'un lieu de passage pour les marchands. Tous les échanges entre le Péloponnèse et le Nord se faisaient par terre. Les droits qu'on payait en traversant son territoire

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