CHAPITRE
Mem aana in eorpore tano
Durant nos années de collège, nous avons connu un de nos camarades atteint, si nos souvenirs sont exacts, d'un ptosis double congénital. Cette affection lui valut parmi les écoliers tant d'ennuis et de misères, qu'un jour, las de s'entendre appeler l'Endormi, las aussi de servir de plastron à des plaisanteries souvent brutales, il s'évada, comme nous disions alors.
On le ramena, mais l'enfa it était volontaire ; son escapade n'ayant point fait taire les moqueries, ii cessa tout travail, et fit tant, ou plutôt si peu que force fut à l'autorité paternelle de céder ; il fut retiré de pension au milieu de ses études qu'il abandonna du resté complètement.
Ce fait d'une éducation manquée pour une infirmité si bénigne, qu'aucun traitement n'avait jamais été dirigé contre elle, nous revenant en mémoire au moment ou nous commencions ce travail, nous a suggéré l'idée de consacrer quelques lignes à l'étude de l'influence morale exercée par les difformités de la face et en particulier par le Ptosis sur les sujets qui en sont atteints.
Les exemples de cette influence des malformations physiques sur le développement des qualités intellectuelles sont nombreux; nous pourrions en citer plusieurs, siles limites restreintes que nous nous sommes imposées nous le permettaient.
Félix Mitry. j
Il n'est personne qui n'ait pu constater des faits analogues à celui que nous venons de rapporter; ils sont faciles à observer, surtout pendant l'enfance, à l'âge ou l'intelligence étant dans sa période de formation, la raison n'existant pas encore, les sensations sont vives, exagérées parfois et laissent des traces durables.
Un enfant strabique d'un caractère doux et facile, devient après quelques mois d'école acariâtre et maussade. Peutêtre invoquera-t-on l'influQnce du i égime scolaire ; nous admettons en souvenir d'anciennes considérations personnelles,, que cette raison peut entrer en ligne de cause, surtout si le sujet n'a pas, et c'est souvent la règle, un amour exagéré de l'étude. Mais la cause principale de ce changement doit-ètre cherchée dans le strabisme luimême. Jusque là, son infirmité était passée pour l'enfant presque inaperçue, il n'avait point eu à en souffrir, au milieu de sa famille ; mais au contact de ses camarades, il a vite senti son infériorité; jaloux cemme on sait l'être à cet âge, il n'a pas été sans en concevoir un certain dépit. Les railleries des autres, moyen d'amélioration puissant, lorsqu'elles s'adressent àun défaut dont la correction dépend de la volonté, ont eu ici pour effet de l'irriter par leur injustice ; il est devenu hargneux, prompt à s'emporter, quelquefois agressif.
Il y a là une sorte de modification par le milieu, un phénomène que l'on pourrait comparer aux phénomènes d'acclimatement. En présence d''attaques sinon continues, du moins souvent renouvelées, l'enfant qui s'était d'abord mis sur la défensive, est devenu agresseur à son tour, par exagération, et aussi par perversion du sentiment instinctif de légitime défense.
Dans d'autres circonstances, le caractère se modifie d'une façon différente, le sujet se dérobant pour ainsi dire,
devient timide à l'excès, craintif; n'osant point soutenir une lutte, n'ayant peut-être pas les moyens de le faire;, il évite en fuyant la société, les obsessions qui le font souffrir, et contre lesquelles il ne saurait réagir.
Entre ces deux types opposés, il existe une foule d'intermédiaires moins nettement tranchés, variés à l'infini et dont la variété dépend de la multiplicité des causes modificatrices.
Ces causes sont deux ordres ; les unes tiennent au sujet, à son habitus intellectuel, ou bien sont inhérentes à l'infir mité dont il est atteint; les autres peuvent se rattacher au milieu dans lequel il vit, à son entourage.
Parmi les causes purement subjectives^ l'une d'elles mérite une attention spéciale.
Dans un travail récemment publié le Ch. Féré, cherchant à réunir dans une seule famille famille névropathique les différentes maladies du système nerveux, admet qu'il existe un lien de parenté intime entre les états psychiques anormaux, aliénation, épilepsie, hystérie, branche psychopaihique et certaines affections de la sensibilité et du mouvement branche névr apathique.
Les malformations congénitales.... bec de lièvre.... strabisme etc.... coïncident souvent avec certaines formes de dégénérescence du système nerveux, notamment avec l'idiotie, soit chez l'individu soit dans la famille. Les névropathies peuvent donner naissance à des anomalies de formation.
Appuyant l'idée émise par M. Féré, et la développant en ce qui concerne le strabisme, le D' Limpritis (d'Athènes) (1) exposé un certain norhbre d'observations qui lui permettent de tirer les conclusions suivantes :
Péié. La famille névropathiquc. Arehii3e» d» Neurologig. 1884. n' i9.
(1) Limpiitia. — la utrabismo dans la famille névropathique. (Semam» Médicale S septembre 1885).
1" Le strabisme est une des manifestations les plus fréquentes des affeclions nerveuses dans la famille névropathique.
2" Toutes les fois que l'on rencontre un ou plusieurs strabiques dans une famille, il faut soupçonner que l'on est en présence d'une famille névropathique.
3° Dans les familles névropathiques, où le strabisme est fréquent, les maladies cérébrales et psychiques prédominent.
Ces conclusions donnent l'explication de certaines anomalies observées dans l'état mental de sujets atteints de strabisme ou de malformations congénitales telles que le Ptosis. Les désordres psychiques' ne sont point alors une conséquence directe de la lésion somatique ; ils ne sont que l'expression différente d'un même état pathologique du système nerveux qui présente un défaut où un vice de développement ayaut entraîné des troubles de deux ordres appartenant les uns à la branche névropathique, les autres à la branche psychopathique.
Si les premiers ont joué un rôle dans l'évolution des seconds, ce rôle n'est qu'accidentel; ils n'ont agi que comme cause occasionnelle chez un sujet prédisposé.
Des difformités acquises résultant de traumatismes pourraient produire le même effet.
Une dame epileptique tombe pendant une de ses attaques sur la plaque d'un foyer ardent. Cet accident la laisse affreusement défigurée. Depuis cette époque, la malade se renferme chez elle, refuse obtinément de recevoir personne, les domestiques de la maison ne l'approchent que difficilement, elle se laisserait mourir de faim, si l'on n'y veillait.
On ne saurait imputer dans cette circonstance à la difformité seule l'état hypocondriaque observé chez cette malade ; elle n'a fait que développer un germe préexistant qui peut-être serait resté latent si l'accident ne s'était pas
produit, ou si une opération appropriée avait permis d'en effacer les traces.
Mais à côté de ces cas il en est d'autres, ou l'existence d'une tare nerveuse chez le sujet où dans les antécédents ne saurait être prouvée et où cependant l'on observe des altérations du caractère moins marquées sans doute, et n'allant, point jusqu'à constituer un état pathologique, mais pourtant manifestes et capables de déterminer un état d'infériorité intellectuelle qui vient s'ajouter à l'état d'infériorité physique créé par la difformité faciale.
Ce sont surtout ces cas que nous avons en vue dans notre étude, car plus que les autres, en vertu du principe 5a6Za^d causa, tollitur effectus, ils sont suceptibles de modifications heureuses, lorsque la lésion organique vient à être corrigée.
Cette lésion est en effet la cause principale des perversions mentales dont nous parlons. Comme nous l'avons dit elle n'agit souvent que par l'intermédiaire de causes secondaires, qui venant se grouper autour d'elle détermineront chez tel sujet, dans telle affection, une modalité distincte du caractère.
A part la question d'hérédité morbide, il est bien évident que les qualités natives du sujet ne seront pas sans infl uence sur la modification qu'il éprouvera du fait de son infirmité.
Cette infirmité agira à son tour, et cela de plusieurs façons.
D'abord parla gêne qu'elle apporte à l'exercice de certaines fonctions. Si le ptosis, affection caractérisée, comme nous le verrons plus tard, par la chute de la paupière supérieure, donne, comme le dit Beauvois (1) une certaine timidité peut-être pourrait-on en trouver la cause lorsque le ptosis
(I.^ Bauvois. —
Du ptoai*. théHe P*ri!i 1884.
est double, dans la difficulté qu'éprouve le malade à se conduire. Ne pouvant en raison de la diminution considérable du champ visuel dans sa partie supérieure embrasser d'un coup d'oeil un espace assez étendu pour marcher avec assurance, il se trouve souvent embarassé, commet parfois quelques maladresses qui le rendront sinon gauche, du moins circonspect dans bien des occasions.
L'infirmité agit encore par les différents sentiments; qu'elle fait naître soit chez le sujet, soit chez les personnes qui l'approchent.
Certaines plaies, certaines cicatrices d'un aspect hideux telles que celles laissées par le lupus, éveillent un sentiment de répulsion instinctive. Abandonné de tous, ayant conscience de l'horreur qu'il inspire, le malheureux affligé d'une lésion de ce genre épreuve bientôt des troubles psychiques, qui débutant par une mélancolie profonde, un besoin d'isolement, se terminent souvent par le suicide.
D'autres affections n'entraînant pas de désordres apparents aussi graves, mais mettant le sujet dans l'impossilité de subvenir aux besoins de la vie commune excitent plus particulièrement la pitié. Dès longtemps les aveugles ont su mettre à profit ce sentiment, et ce n'est pas sans raison que l'on dit communément geindre comme un aveugle.
^ Ail
Enfin certaines malformations ne causant généralement que des troubles fonctionnels peu graves, mais détruisant d'une façon plus ou moins marquée l'harmonie des lignes du visage, prêtent au rire et à la raillerie. Raillerie légère peut-être, piqûre insignifiante faîte à Tamour propre, mais^j qui fréquemment répétée n'en produit pas moins des effets durables : nous n'en prenons pour exemple que les quelques sujets qu'il nons a été donné d'observer. Ceux-ci paraissaient en effet s'inquiéter beaucoup plus du résultat
cosmétique de l'opération que des avantages qu'ils pouvaient en retirer pour la vision. En cela ils n'avaient point tout à fait tort car en dépit du proverbe donné en manière de consolation à ceux pour qui la nature n'a point été prodigue, l'homme n'a pas le droit d'être laid. Outre que c» droit trop souvent inaliénable^ n'appartient qu'à la moitié du genre humain la moins en cause dans une question d'esthétique, il est souvent illusoire, n'excluant pas la liberté que prend chacun de s'égayer des infirmités du voisin pour peu qu'elles en fournissent l'occasion.
C'est à cette dernière classe d'infirmités que se rattache le ptosis. Nous avons déjà indiqué l'obstacle que la blepharoptose apportait à la vision ; obstacle plus ou moins considérable selon que le ptosis est double ou simple, complet ou incomplet.
Il est rare que le ptosis congénital double soit complot ; ordinairement, dit Beauvois, la paupière très abaissée à la naisaanoe, se relève un peu à mesure que les enfants grandissent, de façon à laisser à découvert une étendue plus considérable de la cornée.
Cette correction naturelle peut tenir à deux causes Lorsque la blépharoptose est due à une simple faiblesse congéniale du muscle élévateur, il se peut que sous l'in fluence de l'exercice, ce muscle arrive à acquérir une force suffisante pour contre-balancer en partie la tonicité de l'orbiculaire. Mais ce n'est point la règle, et le plus souvent le muscle élévateur ne joue aucun rôle dans cette modification ; nons avons pu nous ea assurer, en immobilisant le muscle frontal et la peau du front par pression exercée au niveau de l'arcade orbitaire ; la paupière retombe alors sur la cornée recouvrant la pupille en tout ou en artie et cela malgré la volonté du malade.
C'est que, en effet, pour compenser Timpuissance du releveur, le malade a recours à l'occipito-frontal. Insérées
d'un côté à l'aponévrose épicranienne, de l'autre à la peau du sourcil, les fibres antérieures formant la partie frontale de ce muscle peuvent par leur contraction relever d'une façon notable la peau de la région sourcilière, entraînant la paupière dans ce mouvement d'élévation favorisé par la laxité du tissu cellulaire lamelleux situé sous: la couche musculaire aponévrotique.
Toutefois, 1© résultat de ce système de compensation est souvent fort imparfait; il est de plus fort disgracieux; les mouvements communiqués par Toccipito-frontal à la peau du front sillonnée de rides profondes et même au cuir chevelu rappellent d'assez près la grimace d'un clown simulant l'étonnement parune mimique expressive.
En dehors de l'état de contraction du frontal, les paupières retombent lisses et sans plis devant le globe oculaire, imprimant à la physionomie un cachet particulier d'hébétude qui justifie le nom de l'Endormi donné à notre condisciple.
Le ptosis monolatéral occasionne une gène beaucoup moins grande ; mais il fait naître entre les deux côtés du visage un contraste choquant. De plus, dans certains cas, le malade se contentant de la vision monoculaire, l'œil masqué peut devenir amblyope par défaut d'exercice. {Observation V.)
Tels sont les inconvénients du ptosis; gêne fonctionnelle, difformité physique, et consécutivement dans quelques cas, altération du caractère.
Nous avons quelque peu insisté sur ce dernier point, qui, seulement indiqué n'est traité nulle part, et mérite, à notre avis, d'occuper l'attention du médecin^ non pas comme simple curiosité, mais comme argument sans ré plique en faveur de l'intervention chirurgicale. Sans vouloir donner à notre sujet plus d'importance qu'il n'en
comporte, nous avons voulu défendre certaines opéralions fréquentes en oculistique^ dites à tort opérations de complaisance^ et que beaucoup de praticiens ne veulent point admettre, sous prétexte qu'elles ne sont qu'une légère satisfaction apportée à l'amour-propre du malade.
L'opération du ptosis n'est point une opération d'urgence, elle ne vient qu'au second rang dans la chirurgie oculaire, mais e'ie y a sa place marquée, qu'elle occupe à bon droit, les modifications nombreuses qu'elle subit depuis quelques années le prouvent.
Avant d'entrer dans le détail des différents procédés opéi-atoires, peut-être nous demandera-t-on de retracer l'histoire de l'affection qui nous occupe et dont nous n'avons fait jusqu'ici que signaler les conséquences. N'ayant rien de nouveau à ajouter à ce chapitre, ne pouvant que répéter des choses dites avant nous et parfaitement connues, nous le ferons le plus rapidement possible, nous inspirant surtout de la thèse déjà citée du docteur Beauvois qui résume d'une façon méthodique et précise les connaissances actuelles sur cette question de pathologie oculaire.