Études sur le rituel funéraire des anciens Égyptiens
Quoique la science n’ait pas encore réussi à populariser en France les principales découvertes dues à Champollion et à ses successeurs, je pense que tous lés archéologues ont entendu nommer le Rituel' funéraire des anciens Égyptiens. On sait que l’on trouve souvent avec les momies des rouleaux de papyrus couverts d’écritures de différentes espèces, et il a été facile de reconnaître que ces manusCrits ne contiennent ordinairement que des copies plus ou moins complètes d’un même livre. Les tableaux et les vignettes qui décorent chaque page, dans les plus beaux exemplaires, avaient dès ses débuts attiré l'attention de lillustre fondateur de l’école hiéroglyphique, et lorsque ses progrès lui eurent permis de traduire çà et là quelques phrases des légendes servant de commentaire aux figures, l'importance de ce monument religieux lui fut révélée tout entière. Champollion reconnut d’abord, par une étude approfondie des tableaux, que les croyances égyptiennes sur les destinées de l'âme après la mort formaient le sujet essentiel du livre. Il est certain que le sens de plusieurs scènes s'offrait comme de lui-mème à l’investigateur. On remarque, par
exemple, dans la première vignette, le transport solennel de la momie et la procession qui l’accompagnait au tombeau; elle apparaît également, dans d’autres vignettes, étendue sur son lit funèbre ; quelques-unes des figures groupées dans le tableau du pèsement de l'âme et de son jugement peuvent aussi recevoir une interprétation facile.
À une époque plus avancée dans la période successive de ses découvertes, Champollion entreprit une reconnaissance générale du livre funéraire, et les phrases citées dans sa grammaire montrent qu'il avait étendu son travail à toutes les parties du Rituel et en avait traduit de nombreux fragments. Les manuscrits laissés par ce savant prouvent néanmoins que le texte d'aucun chapitre n'avait été soumis par lui à une analyse approfondie, et qu'il n'avait tenté sur aucun morceau considérable une traduction suivie, que l’état de la science ne lui permettait pas encore. On voit, par ces manuscrits et par les citations de la grammaire, cuil avait divisé le Æituel funéraire en trois parties; mais je crains qu'il ne faille abandonner maintenant cette division, qui ne repose que sur une première vue trop superficielle. |
On admet généralement aujourd’hui que le Rituel, dans sa forme dernière et complète, n’est qu'une compilation formée de textes plus ou moins anciens et provenant peut-être de diverses écoles La rêunion des cent soixante-cinq parties que l’on trouve dans l’exemplaire de Turin, écrit en hiéroglyphes, et dans les papyrus les plus volumineux du style hiératique (ou cursif), ne remonte pas trèshaut. On n’a pas trouvé jusqu'ici un seul manuscrit du Rituel conçu sur ce dernier modèle et dont le style annoncerait une antiquité supérieure au règne de Psammétik Ie. Les chapitres, toujours beaucoup moins nombreux, étaient anciennement disposés dans un ordre différent, et variable suivant les lieux et les époques. L'histoire comparée des rédactions de ce livre sacré sous les diverses dynasties reste à faire en entier; nous nous bornerons aujourd’hui à constater cette variété. Il est très-probable néanmoins que des partisans aussi fanatiques de l'antiquité que le furent toujours les prêtres égyptiens, n'auront pas admis légèrement dans leur canon des livres trop modernes ou dépourvus d'autorité. Si l’on en excepte les chapitres 162, 163, 16% et 165 (1), qui me paraissent des additions successives.
(1) Ces chiffres répondent aux numéros qui désignent les parties du Rituel de Turin, daos l'édition publiée par la lithographie, par les soins de M. Lepsius, sous le titre de Todtenbich, etc. Leipzig, 1842. .
.on peut constater dans tout le Rituel une grande unité de style et de langage, et les formes grammaticales, comparées à celles des fragments littéraires écrits dans les quatorzième et quinzième siècles avant notre ère, annoncent une extrème antiquité. Nous possédons des monuments funéraires antérieurs à l'invasion des pasteurs et sur lesquels des fragments importants du Rituel ont été transcrits; ce sont des témoins encore vivants de l'ancienneté des principales doctrines et des textes qui les contiennent. C’est ainsi qu’un cercueil de la douzième dynastie avait reçu pour décoration Le texte du chapitre intitulé : De la vie après la mort.
Lorsque Champollion eut indiqué le Rituel funéraire comme devant former la base des études sur la religion des Égyptien:, et après qu'il eut donné dans sa grammaire la traduction de plusieurs phrases appartenant aux diverses parties du livre, les savants qui se Consacraient à l'étude des mythologies comparées comprirent promptement la valeur d’un monument qui allait ouvrir à leurs études une mine au:si féconde en documents originaux. Mais Champollion mourut, et les archéologues se sont souvent étonnés que ses disciples leur aient si longtemps laissé désirer la suite des travaux entrepris sur ce riche terrain. Peut-être ne sera-t-il pas inulile, pour justifier à leurs yeux nos délais, d'expliquer les difficuliés qui arrêtaient le traducteur consciencieux du Rituel.
La première sorte de ces difficultés est toute matérielle : la comparaison des manuscrits fait bien vite reconnaître à l’égyptologue exercé l’extrême incorrection des textes tracés en hiéroglyphes; les textes cursifs (ordinairement nommés hiératiques) ne sont pas euxmêmes exempts de reproches. Nos musées possèdent de magnifiques exemplaires de l’ancien style quisont toujours écrits en hiéroglvphes linéaires disposés en colonnes; malheureusement les tableaux et les vignettes semb'ent y jouer le rôle principal; l'écrivain a passé fréquemment des mots, des phrases, des demi-chapitres tout entiers; il semble n'avoir eu d'autre but que de remplir matériellement sa page, dans un travail qui, une fois acheté à l’occasion des funérailles ét déposé avec la momie, ne devait jamais être contrôlé par les regards d’aucun homme vivant. Les transcriptions opérées entre les manuscrits des diverses sortes d'écrilures devinrent une autre source d’inexactitudes. Ainsi le bel exemplaire hiéroglyphique de Turin est rempli d'erreurs qui prouvent suffisamment que le copiste travaillait d’après un manuscrit cursif; son calame exercé le transcrivait en beaux hiéroglvphes, mais cet excellent calligraphe n’était pas un savant: on remarque en effet que les signes qui, dans Lécri-
ture cursive, se ressemblent jusqu’à la confusion sont précisément ceux qui ont donné lieu à des méprises. Vers l’époque des Ptolémées, où furent écrits la plupart de nos Rituels complets, le copiste capable de comprendre suffisamment le texte sacré pour l'écrire ayec correction était une exception; les exemplaires parfaits devaient ètre assez rares, et l'écrivain se tirait d'affaire, vis-à-vis d’un texte corrompu, par un singulier artifice : il inscrivait à la suite les unes des autres toutes les versions douteuses d’un même mot ou d'un même nombre de phrases, en les séparant seulement par les mots ke tat (autrement dit). Plus le texte devient mystérieux et difficile à pénétrer, et plus ces défauts se multiplient. Il est donc impossible d'entreprendre la traduction d’une partie du Rituel avec des chances sérieuses de succès, sans avoir comparé un certain nombre de manuscrits et sans avoir fait une sorte d'étude historique sur l’âge des variantes et leur autorité. Mais on appréciera facilement Île temps que nécessitent des préliminaires aussi minutieux; il faudra souvent épuiser plusieurs musées avant de réunir les matériaux nécessaires à l'intelligence d’un seul chapitre.
Le second ordre de difficultés est, à mon avis, bien plus grave encore : indépendamment de l’état imparfait de la science du déchiffrement, qui forcera l’archéologue de bonne foi à laisser des lacunes dans sa traduction, il doit lutter contre les obscurités d’un style chargé d’allusions et de figures, et rendu mystérieux à dessein. Les Égyptiens n’exposent jamais leurs doctrines que sous le voile, très-épais pour nous, de symboles et d’allégories dont la clef ne peut être saisie qu'après de longues études spéciales. L’égyptologue le plus exercé à la traduction des inscriptions historiques reconnaitra bientôt qu’il n’a fait qu'un premier pas, s’il réussit à traduire le mot à mot de quelques colonnes du Rituel. La plupart des phrases peuvent lui paraître ou dépourvues d'intérêt ou sans relation visible . entre elles. S'il parvient au contraire à découvrir le véritable sens, toujours sérieux et souvent profond que renferment les allégories du style sacré, le lien des idées deviendra sensible et le dessin apparaîtra. Le travailleur patient sera souvent dédommagé de ses efforts en démêlant, à travers tous ces détours, les traces d’une doctrine éminemment élevée sur les grands objets qui ont toujours préoccupé l’homme avide de croyances religieuses, curieux de son origine et inquiet de sa destinée future.
L'unité d’un être suprème existant par lui-même, son éternité, sa toute-puissance et la génération éternelle en Dieu; la création du monde et de tous les êtres vivants attribuée à ce Dieu suprème;
l’immortalité de l’âme, complétée par le dogme des: peines et des récompenses ; tel est le fond sublime et persistant qui, malgré toutes les déviations et toutes les broderies mythologiques, doit assurer aux croyances des anciens Égyptiens un rang très-honorable parmi les religions de l’antiquité. |
IL est impossible d'attribuer l'adoption de ces doctrines à l’influence du séjour des Hébreux dans la basse Égypte: l’antiquité des principales parties du Rituel est bien supérieure à cette époque. Nous possédons même aujourd’hui des exemplaires beaucoup plus anciens que le règne de Ramsès IT, le contemporain de Moïse. Un Rituel du British-Museum a été écrit pour un officier de Séti Ier, père de Ramsès IT : son style le fait classer sans hésitation auprès de plusieurs manuscrits répandus dans nos divers musées, mais non pas comme un des plus anciens. Nous avons dit plus haut que des monuments du premier empire attestaient déjà l'existence de divers chapitres de notre Rituel.
Il ne serait donc pas conforme aux règles d’une saine critique d'envisager le fond des doctrines qui ressortiront de ces études comme un produit successif des âges, ou comme un fruit dont l'honneur appartiendrait aux efforts de l'esprit philosophique répandu parmi les prêtres et les lettrés de la cour des Pharaons; c’est un fond traditionnel, consacré par des symboles dont l'adoption paraît remonter au premier berceau du peuple égyptien. Les prêtres le reconnaissaient eux-mêmes, ils n'avaient rien inventé; cette science dans les choses divines, qui a excité l'admiration des plus grands esprits de la Grèce, n’était chez eux que de la tradition, et la seule supériorité que s’attribuaient les maîtres de Thalès, de Pythagore et de Platon, c'était d’avoir conservé fidèlement les leçons de l'antiquité.
Le titre de Riturl funéraire a été donné par Champollion au livre qui va nous occuper; on en a contesté la justesse, et M. Lepsius a proposé le nom de Todtenbuch ou Livre des morts. Cependant l'appellation proposée par Champollion nous paraît pouvoir être conservée. En effet, plusieurs chapitres du livre contiennent des prescriptions pour certaines parties des funérailles; d’autres prières sont formellement indiquées comme devant être récitées pendant la cérémonie de la sépulture. Quoique les paroles soient ordinairement mises dans la bouche du défunt, elles étaient certainement récitées pour lui par les assistants ; on voit même, dans la première vignette du livre, un prêtre qui lit le formulaire sur un volume qu'il tient déployé entre ses mains. Enfin des clauses ajoutées à la fin de plu-
sieurs chapitres importants attachent des avantages dans l'autre monde, et même sur la terre, à la connaissance des symboles et à l’accomplissement des prescriptions exposées dans les textes qui les précèdent. Tout cet ensemble justifie suffisamment, suivant nous, le titre choisi par Champollion. Quant aux Égyptiens, les titres du chapitre 4 et du chapitre 163 combinés montrent que l'ouvrage était désigné chez eux par le nom de Livre de la manifestation au jour. On entendait par ces mots l’ensemble des circonstances qui devaient amener la transformation lumineuse. de l'âme, proclamée juste par la sentence d'Osiris.
A prendre le Rituel funéraire dans ce que l’on peut nommer l'édition des derniers temps, il est raisonnable de croire qu'un certain ordre a présidé à l’arrangement des chapitres, devenu constant. Il y a nécessairement des répétitions, et l’on trouve des passages et même des chapitres entiers qui reproduisent les mêmes phrases; c’est à quoi l’on pouvait s'attendre dans une collection de ce genre. Nous essayerons de rechercher ce que peut signifier la composition de certains groupes de chapitres, et pour donner une première idée générale des matériaux réunis dans le Rilfuel, nous commencerons ces études par la traduction de tous les titres des chapitres, avec une explication sommaire des tableaux qui les accompagnent.
L’exemplaire de Turin, lithographié sous la direction de M. Lepsius, contient cent soixante-cinq numéros (chapitres ou tableaux); cette division est commode comme exempte de tout système, et nous l’emploierons pour nos citations.
Champollion, dans sa division méthodique du Riluel, composait la première partie avec les quinze premiers chapitres; nous croyons cette division conforme à l'intention des hiérogrammates, car ils ont terminé cette portion par une vignette verticale qui interrompt le texte et coupe habituellement tout le manuscrit : elle contient des scènes relatives au texte du chapitre 15. Les quatorze premiers chapitres sont couronnés par une même vignette et par un même titre, qui sert d'introduction au livre tout entier. |
1 — « Commencement des chapitres (4) de la manifestation au
(4) Re, portion ou chapitre ; d’autres divisions sont nommées scha, livre.
« jour. De la résurrection des mânes (1) dans Ker-neter (2). «On le dit le jour de l’ensevelissement. Que l’Osiris (3) « un tel, fils de une telle, le justifié, avance dans sa mani- « festation. »