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CHAPITRE VIII

Influence du système nerveux sur les sécrétions .

Dans les cas où la circulation est accélérée, comme conséquence de ce phénomène, on voit augmenter les sécrétions , les exhalations et les perspirations, on voit le liquide qui dérive du sang , ou qui en est séparé, se répandre sur les surfaces cutanées, sur les surfaces muqueuses ou séreuses , ou s’épancher à l’intérieur des conduits excréteurs! On doit conclure de là que l’afflux excessif du sang dans ces or-

ganes en augmente en proportion égaie les fonctions. Chacun sait d’ailleurs que cette affluence exagérée du sang sur ces organes enflammés diminue les sécrétions, et que celles-ci se ralentissent dans leur état naturel, aussitôt que cette congestion anormale a cessé; aussi ce retour est-il d’un favorable augure dans la marche des maladies graves , puisqu’il présage une heureuse terminaison. Dans l’hiver, les muqueuses sont le siège d’une congestion qui a pour résultat une abondante sécrétion de mucus ; dans l’été , cette exhalation , qu’occasionne un excès de température, choisit pour siège la surface cutanée. Si une suppuration abondante a épuisé le sang, elle devient bientôt languissante.

Ces principes posés, il nous reste à prouver que le système nerveux influe sur les sécrétions en agissant sur les organes de la circulation , dont il modifie le cours ; que les impressions nerveuses et les sensations violentes , en accélérant l’organe central de la circulation, et en activant le cours du sang, augmentent les sécrétions.

Des physiologistes distingués ont déjà démontré par l’expérimentation les cliangemens que peuvent subir les sécrétions. Notre devoir est d’examiner si les faits rapportés par MM. Magendie et Philippe sont, pour l’application, d’une rigoureuse exactitude. Dans tous les cas , en effet , il sera important pour nous de rechercher la véritable interprétation des phénomènes sur lesquels est fondée l’opinion des auteurs. C’est dans cette science surtout qu’il est nécessaire d’épier la nature , de suivre un à un tous les

phénomènes qu'elle présente, de les expliquer sans théorie préconçue, pour arriver à une évidence sinon mathématique, du moins assez positive et assez vraie, pour que la conviction de l’expérimentateur entraîne celle des esprits sévères et consciencieux qui jugent ses travaux.

Voici ce que les expériences de MM. Magendie et Philippe ont signalé.

Si l’on coupe les nerfs de la cinquième paire, on voit , vingt-quatre heures après cette opération , la cornée devenir opaque ; après soixante-douze heures, l’opacité augmente, et vers le cinquième ou sixième jour de la section , la cornée revêt la blancheur de l’alhàlre. Dès le deuxième jour, la conjonctive rougit, et sécrète en abondance une matière puriforme et lactescente : les paupières largement ouvertes restent immobiles, ou , collées par des matières puriformes , laissent , si on les écarte , couler une grande quantité de cette matière. On voit encore, vers le deuxième jour, l’iris devenir rouge et s’enflammer , et les vaisseaux de cet organe se développer. Alors il se forme à sa surface des fausses membranes qui ont , comme l’iris , la forme d’un disque percé à son centre, et qui remplissent bientôt la chambre antérieure , et contribuent à faire paraître la cornée opaque. N’est-ee pas un phénomène bien extraordinaire que cette inflammation vive avec suppuration et insensibilité complète de la partie enflammée, et qui résulte de la section d’un nerf? Cette circonstance est si étonnante , qu’elle appela de ma part un examen attentif, et que je m’attachai à con-

naître les causes de ce phénomène. L’opacité rapide de la cornée me parut d’abord dépendre du contact prolongé de l’air. Pour m’en convaincre, je coupai sur un lapin la septième paire de nerfs qui , d’après des observations de M. Charles Bell , dirige les mouvemens du clignement. Mais quoique pendant plusieurs jours l’œil fût resté en contact continuel avec l’air , il ne se développa aucune opacité sur la cornée, aucune inflammation, soit à la conjonctive, soit a 1 ms.

Dirigeant alors mes recherches hypothétiques vers un autre côté, je soupçonnai que ce phénomène, encore insoluble , pouvait dépendre du défaut de sécrétion des larmes , car je devais croire qu’une membrane telle que la cornée avait besoin, pour conserver sa transparence , de l’imbibition continuelle d’un liquide plein de limpidité. Pour m’assurer du degré de fondement de cette conjecture, je fis sur deux lapins l’extraction complète de la glande lacrymale ; mais pendant les huit jours qui suivirent cette opération il ne se manifesta aucune opacité de la cornée, et je dus renoncer à mon hypothèse.

Je reviens maintenant à l’expérience de M. Magendie.

Vers le huitième jour de la section , la cornée s’altère visiblement , elle se détache de la sclérotique par sa circonférence , et le centre de cet organe s’ulcère alors. Au bout de deux ou trois jours les humeurs de l’œil , troublées et en partie opaques , s’écoulent , et il est réduit «à un petit tubercule qui n’occupe qu’une très petite partie de l’orbite ; ce qui donne à

l’aspect des animaux quelque chose de hideux.

M. Magendie a ainsi démontré par des expériences sur la cinquième paire , que de sa section résultait une altération de sécrétions.

Le docteur Philippe a dirigé ses recherches d’un autre côté. Depuis long-temps on a regardé le nerf grand sympathique comme présidant à l’accomplissement de la vie de nutrition : aussi l’a-t-on appelé nerf de la vie organique. Le docteur Philippe a regardé ce nerf comme le principe de la sécrétion , et il a pensé que cet organe agissait non seulement sur les viscères , mais encore sur les membres et sur tout le corps , par le moyen des filets nerveux qui accompagnent les artères dans leur trajet et leurs directions diverses. Il a cru avoir ensuite démontré qu’une diminution de sécrétion s’opérait continuellement dans l’intérieur de l’estomac, par suite de la section de la moelle épinière et de celle du nerf pneumo-gastrique, qui a des communications fréquentes avec le nerf grand sympathique. Il nous reste à examiner maintenant si ces résultats découlent naturellement d’une appréciation exacte des phénomènes.

Je dois déclarer d’abord que je ne partage pas l’opinion du physiologiste anglais; mais, pour procéder avec méthode dans le développement de notre conviction , j’examinerai d’abord l’action du système nerveux de la vie animale sur les exhalations.

La section , dans la région lombaire , de la moelle épinière chez les animaux , paralyse le train de derrière , anéantit le mouvement et la sensibilité, et donne un caractère de flaccidité et de mollesse remar-

quables aux parties dans lesquelles se distribuent les nerfs qui partent de l’organe coupé.

Les maladies de la région dorsale et de la région lombaire anéantissent aussi le mouvement et la sensibilité , jettent le trouble dans les membres inférieurs, dans les organes génitaux, dans les muscles du bassin , dans ceux de l’abdomen , et peuvent donner lieu à la flaccidité des chairs, à l’œdème, à l’infiltration , et à la turgescence veineuse.

Tous les organes ont donc en eux une résistance qui disparaît aussitôt que l’influence nerveuse a cessé. Cette propriété, en vertu de laquelle les artères reviennent sur elles-mêmes à mesure que le sang est chassé des canaux, niée par Haller, par Bichat, et prouvée plus tard par Béclard , cette propriété n’existe plus du moment où le courant nerveux est interrompu. Certaines causes qui accélèrent la circulation sont abolies : ainsi le resserrement des artères, l’action des muscles , et il ne reste plus pour résister aux lois de la pesanteur que l’action du cœur et l’influence de la respiration. Les vaisseaux alors restent pleins plus long-temps; le sang parcourt ses filières avec plus de lenteur; la sérosité ne rentre plus que difficilement dans les veines; la circulation lymphatique elle-même est ralentie; de là l’injection veineuse, l’infiltration des organes, le passage facile de la sérosité dans les cellules du tissu lamineux ; les orifices des vaisseaux ont perdu leur résistance; et n’est-ce pas aussi au défaut d'influence nerveuse que sont dues certaines hémorrhagies passives qui surviennent à la

suite des épuisemens nerveux? Enfin, par son séjour prolongé dans les organes , le sang est moins souvent en contact avec l’air ; il se mêle moins souvent au chyle et aux autres liquides nourriciers j il devient noir et perd sa plasticité. On comprend qu’après une altération de la moelle épinière dans un point un peu élevé de la région dorsale, l’altération successive du sang amène à la longue l’épuisement et la mort des organes.

La section de l’extrémité supérieure de la moelle épinière détermine si spontanément la mort, qu’il est difficile d’apprécier l’influence qu’a cette division sur Y exhalation; mais il n’en est pas de même quand cette section a lieu sur un point moins élevé. A la région lombaire, elle ralentit la circulation dans les membres inférieurs. Dans une de mes expériences , avant d’avoir pratiqué la section de la moelle épinière à la région lombaire, le sang sortait, par une plaie faite à l’artère crurale, en jet gros et continu. Une plaie faite à l’artère crurale opposée , cinq heures après la section de la moelle, ne laissait échapper le sang qu’en petit jet.

Chez un animal qui a succombé après avoir eu la moelle épinière divisée , on trouve une quantité notable de sérosité dans la cavité du péritoine , et l’on rencontre la vessie remplie d’urine trouble.

La section du nerf pneumo-gastrique dans la région cervicale, au-dessous du larynx, paralyse l’estomac, l’œsophage, les muscles du larynx : cette section augmente l’exhalation perspiratoire qui a lieu dans

ces cavités séreuses; on trouve alors une quantité variable de sérosité dans le péritoine , ainsi que dans le péricarde.

Influence du système nerveux sut les sécrétions glandulaires.

Le système nerveux a une action bien démontrée sur les sécrétions glandulaires. Les physiologistes et les médecins connaissent l'influence remarquable que les affections morales exercent sur la sécrétion de la glande lacrymale. Une émotion fait couler les larmes, qui s’échappent encore en abondance, au milieu des affections tristes et pénibles , au moment où une espèce de détente , si je puis m’exprimer ainsi, succède à la tension nerveuse. Il semble qu’avec elles le trouble intérieur s’évapore et disparaisse. On connaît l’action violente et instantanée des impressions vives sur le foie. Le souvenir d’une chose agréable, la représentation à la pensée d’une sensation douce, augmentent l’afflux de la salive, activent la sécrétion du sperme. C’est le sang qui dans cette surabondance de sécrétion arrose en plus grande quantité le parenchyme glandulaire. On sait, en effet, qu’à mesure qu’il arrive avec moins d’abondance dans un organe sécréteur , la sécrétion diminue et qu’elle se tarit même si l’abord du sang est intercepté. Toutes les sécrétions, dans l’état normal ou pathologique , n’ont-elles pas le sang pour source commune?

Résumé de la première partie.

Pour établir les principes généraux sur lesquels est fondé cet ouvrage, j’ai dû, dans des chapitres distincts , traiter successivement les vérités fondamentales qu’il était important pour moi de poser. Ainsi je sens le besoin de m’arrêter un instant pour résumer à grands traits, et dans un cadre étroit qui fixe mieux l’attention du lecteur , toutes les discussions auxquelles je me suis livré , et les nombreuses expériences dont j’ai étayé ma théorie. De cette manière je pourrai préciser successivement et en quelques mots toutes les opinions que j’ai avancées , et les principes qui doivent présider au développement de cet ouvrage, et je continuerai ensuite à marcher dans la voie que je me suis tracée. Retraçons dans ce résumé l’ordre que je me suis imposé dans la première partie de ce livre, afin que chaque déduction se trouve à côté de chaque raisonnement, que le corollaire suive le théorème.

M. Charles Bell , comme l’avait fait Galien, a prétendu à tort que le système nerveux devait se diviser en deux classes de nerfs présidant , les uns, au sentiment , les autres , au mouvement , et possédant les uns et les autres la faculté dont ils sont les agens. Il a vainement soutenu cette théorie d’expériences, qu’il a voulu appuyer encore sur l’anatomie. Je ne veux pas reproduire ici la critique détaillée dont j’ai appuyé mon opinion ; il nous suffira d’énoncer que l’anatomie de M. Charles Bell ne peut pas rendre

certaines des théories physiologiques douteuses ; qu’il ne suffit pas de trouver des sillons de séparation sur un organe , pour établir des limites positives et lui assigner des fonctions différentes; qu’il est impossible, en un mot, de croire à une doctrine basée sur une science anatomique trop peu exacte , et étayée d’expériences souvent contradictoires.

Traitant en général du système nerveux, j’ai pu établir d’une manière irrécusable l'existence d’un courant nerveux régulier des centres nerveux vers nos organes. Dans l’état actuel de la science , il n’est donné a personne de nier ce courant nerveux qui anime nos organes, et pour lesquels il a été admis sans exception. M. Pouillet a même cru avoir trouvé un courant électrique dans les muscles, en traversant ceux-ci avec des aiguilles qu’il mettait en rapport par le moyen d’un électromètre. On a dit que M. Pouillet s’était trompé dans son expérimentation, et que ces courans électriques existent au contraire entre les membranes cutanées et les membranes muqueuses, et l’on a avancé pour preuve que si l’on place un pôle d’un galvanomètre dans la bouche et l’autre sur la peau, l’équilibre dévie alors d’une manière sensible : résultat que l’on obtient encore en mettant un pôle dans l’estomac et l’autre dans la vésicule biliaire. M. Donné, jeune médecin distingué, qui a fait ces dernières expériences si délicates, a attribué ce phénomène , non pas à un courant nerveux , mais au rapport établi entre une surface acide et une surface alcaline.

Cependant M. Malteucci, quia répété les expé-

riences de M. Donné et qui lésa trouvées exactes, ne pense pas qu’il faille expliquer les courons électriques par l’hétérogénéité des organes et par la différence de matière sécrétée; mais il croit que c’est un phénomène vital , dépendant du système nerveux, puisqu’il est appréciable seulement pendant la vie et qu’il n’existe plus après la mort.

M. Donné a répliqué qu’après la cessation delà vie, les mêmes phénomènes se sont présentés, à un degré, il est vrai, moins sensible, et il pense qu’il ne faut voir là-dedans qu’un phénomène purement chimique.

Quoi qu’il en soit de ces ingénieuses expériences , on ne peut pas refuser aux organes l’animation à un certain degré par le fluide nerveux, pas plus qu’on ne peut nier que ces mêmes organes ne soient nourris et développés par le sang artériel.

Après avoir démontré l’existence du fluide nerveux , j’ai recherché de quels points il découlait , et nous avons vu qu’il part , non du cerveau , mais de la moelle épinière , et de la protubérance annulaire ; j’ai établi encore que les nerfs qui sont sensibles prouvent la faculté de faire agir un muscle ; que par conséquent il n’existe pas de nerfs , les uns sensibles, les autres moteurs , mais seulement des nerfs servant, les uns au mouvement , les autres au sentiment. J’ai démontré que la terminaison d’un nerf sert à marquer la différence des usages ; ainsi on voit le même nerf se rendre à une muqueuse et à des muscles, servant, dans ce cas, au sentiment et au mouvement: ainsi le nerf pneumo-gastrique, qui donne

en même temps la sensibilité à la muqueuse du larynx et la faculté contractile aux muscles de cet important organe. On avait dit à tort que les racines antérieures des nerfs rachidiens servaient au mouvement; mes expériences ont établi le contraire, et il demeure prouvé qu’elles servent à l’influx de la volonté et à l’apport , vers le cerveau, des impressions reçues par les membranes. On considérait encore la partie antérieure de la moelle comme présidant au mouvement ; j’ai démontré que c’était un cordon conducteur seulement.

Du point de vue général où j’étais placé , il était important d’examiner si les nerfs s’anastomosaient comme les artères ou les vaisseaux. Des expériences répétées m’ont convaincu que les anastomoses ne rétablissent jamais les fonctions d’un nerf coupé , et que si le mouvement ou la sensibilité persiste dans l’organe après la lésion d’un nerf, c’est qu’il est animé par un autre nerf demeuré intact. L’expérimentation m’a fait voir encore qu’après que l’on a coupé un nerf, la sensibilité et le mouvement sont complètement abolis dans la partie située audessous du point de section.

Tous les muscles , et ceux de la vie organique et ceux de la vie animale , sont soumis à l’influence des cordons nerveux; mais leur contractibilité ne s’exerce pas de la même manière : chez ceux - ci , dépendans de la volonté, les contractions sont volontaires et intermittentes: chez ceux-là, au contraire, elles sont continuelles et involontaires , parce qu’ils sont irrités par des excitans qui les touchent sans cesse , et

parce que n’étant pas comme les premiers insérés suides leviers (os), ils sont nécessairement d’une mobilité que rien n’arrête , ni poids ni résistance quelconque. C’est dire assez que les muscles ne possèdent pas en eux une faculté contractile indépendante de tout le système nerveux et de toute influence nerveuse , puisque si l’on admettait cette théorie, que le grand Haller a vainement soutenue de l’autorité de son savoir, il ne pourrait exister de phénomènes de contraction musculaire. Les partisans de cette conception hypothétique s’en servaient surtout pour expliquer des contractions musculaires qui persistent pendant quelque temps dans un membre après qu’il a été séparé du tronc , dans des viscères musculeux après qu’ils ont été retirés du corps d’un animal. Ne peut-on trouver le secret de ce phénomène sans en chercher la cause dans Yirnlabilité hallérienne , sans l’attribuer à la puissance de la fibre motrice? n’est-il pas évident au contraire que la fibre musculaire n’éprouve la faculté contractile que par l’intermédiaire des nerfs et des renflemens nerveux ? Un reste de chaleur et d’influx nerveux conservé dans le muscle ne suffit-il pas pour l’animer et maintenir les contractions jusqu’à entier refroidissement? Le fluide nerveux, apporté par les nerfs, n’explique-t-il pas enfin ce phénomène , dont il est impossible de se rendre compte autrement?

C’est encore à cette contractibilité puissante que de La Mettrie a demandé des preuves pour fortifier son système de la non-spintualité de Vame , dans son ouvrage sur l’homme plus que machine. Ce méta-

physicien subtil, appelant l’anatomie au secours de l’athéisme, a cité comme argumens irrécusables les expériences qui ont démontré :

i° Que les chairs des animaux palpitent après la mort ;

2° Que les muscles, séparés du corps, se retirent si on les pique;

3° Que les entrailles conservent long-temps après la mort leur mouvement péristaltique ou vermiculaire ;

4° Qu’une simple injection d’eau chaude ranime le cœur et les muscles ( Cowper), etc. , etc.

Il n’entre pas dans notre but de combattre cette théorie insensée, et nous renvoyons, pour l’explication de ces phénomènes , à ce que nous avons dit à propos de V irritabilité hallérienne .

Quand j’ai traité de l’action des nerfs sur les muscles des membres, j’ai démontré par l’expérimentation que la racine antérieure des nerfs rachidiens n’a ni la faculté motrice ni la faculté sensible, mais qu’au contraire ces deux propriétés appartiennent à la racine postérieure. Convaincu déjà que les ganglions nerveux, placés sur la racine postérieure, ne servent point d’isolement, puisqu’ils sont sensibles et qu’ils participent aux mêmes fonctions que la racine qui les traverse, j’ai encore acquis la preuve, qu’à partir du point de rencontre des racines antérieure et postérieure , il n’est plus possible d’assigner des usages difl'érens aux filets dont sont composées les branches qui naissent de ces racines , qu’on ne retrouve plus enfin que des filets sensitifs. J’ai analysé

avec soin les motifs qui me conduisaient à ce résultat, et je l’ai basé sur de nombreuses expériences.

Examinant ensuite le système de MM. Prévost et Dumas, j’ai recherché si les impressions et l’influence de la volonté pouvaient se transmettre par une sorte de courant, de chaîne nerveuse pour ainsi dire, de telle sorte que parlant d’un point des renflemens nerveux pour être transmises à la périphérie du corps, elles reviennent ensuite de là par un autre chemin. Mais l’anatomie et l’expérimentation ont renversé celte théorie , dont l’arrangement ingénieux pouvait séduire, mais qui n’est d’ailleurs qu’une hypothèse très incertaine.

Des nombreuses vivisections que j’ai faites il est ressorti pour moi une conviction profonde , c’est qu’il n’existe pour les membres comme pour le tronc que des nerfs d'une même nature, puisque tous sont d’une structure identique, puisque tous sont sensibles aux atlouchemens, aux pincemens, aux divisions, etc. Je ne puis donc pas admettre qu’un nerf qui va à un muscle diffère de celui qui se rend à une surface cutanée ou à une muqueuse, puisque leurs usages, en apparence si dissemblables, ne varient que par la différence des terminaisons. Eu effet, le même filet donne ici la force contractile à un muscle, et là il dispense la puissance sensitive, d’où il faut conclure que le filet qui se rend à la peau pourrait servir à faire contracter un muscle, si ce filet nerveux aboutissait à une membrane, et vice versa.

Cette théorie , résultat de longues recherches , diffère essentiellement des opinions généralement

MG

admises ; elle est surtout en opposition avec le système de Charles Bell , qui poserait en principe qu’un filet moteur ne peut servir qu’à un muscle , qu’un filet sensitif ne peut tenir qu’à la sensibilité. Pour moi, tout peut se résumer dans une faculté unique , la sensibilité.

Cette grande propriété si importante a été universellement répandue par la nature dans tous les corps vivans, pour que cette gardienne fidèle protégeât dans l’état de sommeil , comme dans l’état de veille , les organes qu’assiègent incessamment des causes de destruction, et pour qu’elle veillât sur eux, pour ainsi dire comme une sentinelle avancée. On la trouve dans tous les tissus où aboutissent des nerfs, et ceux-là sont seuls douloureux dans les altérations morbides : on la chercherait en vain dans ceux qui ne reçoivent pas de nerfs , et chez ceux-là on ne rencontre ni sensibilité, ni douleur quand ils sont malades.

Si le même filet possède, comme facultés qui lui sont propres , le sentiment et le mouvement , nous avons retrouvé ces deux importantes qualités dans les ganglions. Quand nous rencontrons confondues dans le même rôle, après leur point de contact , les racines antérieure et postérieure qui s’annonçaient d’abord , celle-ci parla faculté de sentir et de produire le mouvement, celle-là par une faculté passive, qui la fait servir de conducteur aux impressions et aux volitions, et quand nous voulons expliquer ce phénomène, pouvons-nous chercher d’autres preuves que celles que nous avons émises? Ne suffirait— il pas

d’ailleurs du fait lui seul , si ce problème était à résoudre. Toujours est-il que les ganglions ophlhalmique et de Meckel sont sensibles , et que l 'unité d’action des filets nerveux, paitis des racines antérieure et postérieure réunies, est une vérité qui ressort de nos expériences.

Nous avons dit que les tissus auxquels n’aboutissent pas des nerfs n’étaient jamais douloureux à l’état morbide; et que si quelquefois un sentiment de souffrance s'y développe , celui-ci est dû à l’altération que l’inflammation apporte dans les fonctions des nerfs voisins.

On a attribué tantôt une sensibilité exquise, tantôt une insensibilité complète: 1°aux cartilages, 2° aux os, 3° aux poils, 4° aux ongles, 5° au périoste, 0° aux ligamens et à tous les tissus fibreux.

Le péritoine, le tissu cellulaire et toutes les membranes séreuses qui sont traversés ou sillonnés par des nerfs n’offrent aucune sensibilité, soit qu’on les pince, soit qu'on les incise, soit qu’on les divise d’une manière quelconque ; et cette insensibilité dépend de leur structure intime , dans laquelle la fibre nerveuse n’entre pour rien. Cependant l’inflammation du tissu cellulaire de la plèvre, du péritoine et des membranes synoviales , cause une douleur cruelle: ce qui avait fait penser à tort à des pathologistes que les tissus dépourvus de nerfs étaient sensibles à l’état morbide. Ce phénomène a déjà été expliqué plus haut par l’altération que les nerfs incisés éprouvent dans leurs fonctions , par la communication de l’irritation au névrilème , et peut-être par une in-

fluence insaisissable qui agit sur les filets nerveux. Toujours est-il que, dans un organe insensible à l’état normal, il ne peut pas se développer de douleur, quand il passe à l’état anormal. C’est ainsi que l’altération des poils, des ongles, ne s’annonce que par la lésion qu’elle fait éprouver aux tissus voisins et aux nerfs qui entrent dans leur structure.

Le périoste, la dure-mère, les tendons et les 1 i g amens ont été regardés tantôt comme sensibles, tantôt comme frappés d’insensibilité. La première opinion trouve son explication dans l’erreur de langage anatomique, qui faisait confondre autrefois le nerf, le tendon et le ligament. Comment en effet reconnaître la sensibilité exquise d’organes qui n’en laissent apercevoir aucune trace, soit qu’on les pince , soit qu’on les coupe , soit qu’on les déchire. En effet on ne saisira aucune expression de souffrance par la section du tendon du biceps fémoral , par celle du ligament rotulien et des tendons fléchisseurs des doigts , par la 1 ésion du tendon du biceps brachial. C’est donc à tort qu’on a attribué à cette dernière lésion , dans la saignée au bras, les accidens qui suivent quelquefois cette délicate opération. Les douleurs, et leur transmission le long des cordons nerveux des doigts, s’expliquent par l’altération du nerf médian, des nerfs cutanés et d’autres nerfs du membre , sans que l’on ait besoin d’avoir recours aux tendons qui ont une tout autre destination. On invoquerait en vain l’expérience tentée par Bichat , qui attribuait aux tendons une certaine sensibilité , d’où il faisait dépendre cette vive douleur que l’entorse bût éprouver. Cette

opinion est contredite par les expériences si complètes et surtout si exactes de Haller, qui n’a jamais apprécié de douleurs dans la lésion des tendons, des liga— mens des articulations , des capsules fibreuses qui les entourent quelquefois , qu’ils aient été ou coupés ou déchirés , ou même arrachés et brûlés. Les expériences de Delamolle sont venues appuyer celles de Haller, et il demeure prouvé que c’est aux nerfs euxmêmes , lésés ou modifiés dans leurs fonctions , qu’il faut attribuer la violence des douleurs qui accompagnent l’entorse , le rhumatisme , et les plaies des articulations.

§. Pacchioni et Baglivi ont donné à la dure-mère une action semblable à celle du cœur : Lecat l’a regardée comme sensible, et à l’appui de cette assertion, il a cité plusieurs faits dont quelques uns ne prouvent rien, et beaucoup d’autres ne sont pas exposés d’une manière satisfaisante. Que penser ainsi de celte plainte qui échappa au nommé Fleury au moment où Lecat pressa la dure-mère avec un crochet, et de la prétendue sensation de douleur que détermina l’application d’un cure-dent sur la dure-mère chez un sieur Mabyre? prouvent - elles la sensibilité de la dure- mère? Lecat, qui a prétendu que dans les cas d’insensibilité cet organe était ossifié et cartilagineux, aura comprimé le cerveau, et par suite les nerfs qui sont à sa base, ou toute autre partie nerveuse, et aura attribué à la dure - mère une souffrance qui ne dépendait pas d’elle. Tout le monde sait que lorsqu’on détache la dure-mère du crâne, la souffrance que détermine l’ébranlement de tout le système nerveux

crânien peut arracher des cris aux animaux ou aux hommes ; mais la section de la dure-mère, l’enlèvement d’une portion de cet organe ne détermine aucune sensibilité appréciable, et j’ai pu me convaincre de cette vérité par les nombreuses expériences que j’ai tentées sur les animaux , et par les recherches que j’ai faites sur des hommes soumis à l’opération du trépan. A l’appui de mon opinion j’appellerai les expériences de Zinn , de Zimmermann , de Haller, qui ont démontré que la dure-mère est insensible à l’action du vitriol, du beurre d’antimoine et de l’esprit de nitre, et aussi celles de.Meckel, qui s’est convaincu de la complète insensibilité de cet organe chez un homme dont la carie avait détruit les os du crâne et mis la dure-mère à découvert.

Celte insensibilité nous mène à déclarer que la dure-mère n’est jamais, comme l’avaient pensé les anciens, le siège de la céphalalgie, de l’aliénation et du délire. Elle est encore pour le chirurgien une garantie qui lui permet de multiplier les incisions, sans que pour cela nous puissions approuver Galien d’avoir conseillé l’emploi de remèdes violens , dont l’usage peut être si funeste , à cause de la protection que la dure-mère accorde aux autres parties dont elle est si voisine.

Les fongus qui se développent sur la dure-mère ne donnent lieu à des souffrances que par la compression qu’ils occasionnent sur les parties environ nantes. Tout enfin concourt à démontrer l’insensibilité complète de cet organe.

f.cs o.ç, partie du corps très complexe , ont été re-

gardés par les uns comme pourvus de sensibilité, et parlesautres même comme complètement insensibles.

Le périoste est tout-à-fait insensible, c’estdumoins ce qui résulte des expériences de Haller, comme aussi de celles qui me sont propres : c’est d’ailleurs ce que la structure anatomique semblait devoir faire supposer à priot'i. Piqué, brûlé, le périoste ne devient le siège d’aucune douleur. Haller rapporte qu’il a pu sur de jeunes chevreaux attaquer le périoste sans qu’ils aient changé de position , sans qu’ils aient discontinué de s’allaiter, ce qu’ils ne peuvent faire quand on expérimente sur d’autres tissus , la peau, par exemple: alors ils jetaient des cris et étaient agités de mouvemens convulsifs.

Cheselden refuse aussi au périoste la sensibilité que lui ont accordée des hommes dont le nom fait autorité dans la science: Winslow, Clopton, Harvey, Nesbit. C’est à la compression des nerfs voisins qui participent à la maladie qu’est due la sensibilité qui se développe dans cette membrane fibreuse des os, dans les cas de périostose syphilitique ou scrophuleuse. La membrane qui tapisse le canal médullaire a été regardée par Haller comme ne possédant aucune espèce de sensibilité , parce que , suivant lui , elle est de même nature que la graisse qui est complètement insensible. Cependant Davenler, Amb. Paré, Duverney,Bichat et M.Cruveilhier ont démontré le contraire. L’anatomie suffit pour le prouver; car il est maintenant établi par M. Duméril et plusieurs autres auteurs, que les os reçoivent des nerfs qui vont se rendre et s’épanouir dans le canal médul-

laire sur la membrane qui le tapisse. Bichat a introduit dans le canal médullaire des os un stylet, et y a développé de la sensibilité ; M. Cruveilhier a produit le même phénomène en y poussant des corps étrangers. Ce qui prouve que cette membrane ne possède pas de sensibilité par elle-même , mais bien par le nerf qui vient s’y rendre , c’est qu’il y a insensibilité complète du canal médullaire, lorsqu’on ampute au dessus du tronc nourricier qui donne passage au nerf et à l’artère du même nom.

Il me reste maintenant à examiner le corps de l’os dépouillé du périoste et de la membrane médullaire, et à dire quelques mots des cartilages articulaires.

Les os dépouillés de leur membrane médullaire sont réellement insensibles, comme le démontrent les traits de scie qui parcourent leur épaisseur, comme le prouvent les trépanations diverses qui ne sont douloureuses que par l’ébranlement qu’elles occasionnent dans les parties voisines. Dans les fongus qui se développent, par le périoste, les os peuvent être dévorés, désorganisés, sans qu’il survienne de douleurs. Celles-ci ne se développent que lorsque les tissus environnans sont déjà malades.

Quant aux cartilages diarthrodiaux , sortes de lames minces , inorganiques, rappeler qu’ils ne renferment aucun nerf, c’est rendre inutile toute appréciation de l’existence de leur sensibilité. Aussi je me bornerais au fait anatomique } si un chirurgien distingué d’outre-mer, dans son ouvrage sur les tumeurs blanches , n’avait accordé de la sensibilité aux cartilages.

Mis en contact avec des corps étrangers, coupés ou déchirés , les cartilages ne trahissent aucune sensibilité. C’est donc à tort que Brodie a rapporté la douleur à ces lames insensibles, et son intensité ne saurait servir de signe pour reconnaître leur altération qui n’est jamais primitive, et qui dépend toujours ou de la membrane synoviale malade , ou de la tête de l’os affecté de carie, etc. C’est ainsi que lorsque la tumeur blanche a débuté par la tête de l’os, le cartilage est altéré par la surface externe et comme décollé par plaques , et que, lorsqu’on le trouve altéré de l’intérieur vers l’extérieur, c’est par la membrane synoviale que la maladie a débuté.

§. Dans l’étude que j’ai faite de l’action du système nerveux sur le sang , j’ai démontré que ce système n’agissait pas d’une manière permanente ni directe sur la masse sanguine.

L’expérimentation nous a prouvé : que la section des nerfs d’un membre n’apporte aucun changement dans le liquide rénovateur. Que la paraplé gie n’altère en rien la couleur, la consistance , la température du sang. Que , si de la lésion des renflemens nerveux il résulte quelque changement, non pas dans la composition de ce liquide , mais dans sa couleur, sa température , son cours , sa consistance , ce n’est pas parce que ce sang est altéré , mais bien parce que l’air ne l’a pas revivifié. Nous avons vu qu’alors il y avait obstacle à la respiration , soit par l’occlusion de la glotte, par suite de l’inaction des cordes vocales, par la lésion du nerf pneumo-gastrique , soit par la section delà moelle au dessus de l’origine de ce nerf,

soit enfin par cessation des fonctions du cœur.

En examinant quelle pouvait être faction du système nerveux sur les tissus érectiles, j’ai démontré que pour le phénomène appelé érection, qu’il fût déteiminé par un excitant local ou par une influence de 1 imagination , il faut en chercher réellement la cause dans une circulation artérielle plus active.

Je résumerai tout ce qui précède par les conclusions suivantes :

1° L’existence du fluide nerveux est prouvée dans 1 homme par les recherches nombreuses tentées au moyen du galvanomètre , par les expériences et par l’analogie.

Le système nerveux émet un fluide qui est fourni par deux sources inépuisables de sensibilité et de mouvement : la moelle épinière et la moelle alongée.

Le fluide est sans doute comparable au fluide électrique. L’anatomie comparée vient nous fortifier dans cette manière de voir, si on réfléchit que les effets sont les mêmes, soit qu’ils viennent d’une machine éjectrique ou qu’ils soient fournis par un animal qui le produit en grande quantité , le gymnote, le silure ou la torpille.

L animal et la machine produisent une commotion par le contact , et il n’y a de différence que parce que, dans un cas, ce fluide est émis par un corps vivant, tandis que dans l’autre c’est par un instrument. Ce fluide peut être tari par les commotions nombreuses que communique l’animal. Il arrive alors un épuisement nerveux qui arrête la digestion, parce que le nerf pneumo-gaslrique ne reçoit plus le fluide

animateur pour le communiquer à l'estomac. Dans l’homme, on produit un épuisement nerveux et un trouble dans les fonctions par la dépense des forces nerveuses.

C’est ce que John Davy, habile chimiste anglais , a voulu prouver par une expérience qui nous parait précise et positive. Après avoir provoqué des chocs électriques dans la torpille, il vit que le petit poisson qu’elle avait avalé n’était pas digérée II attribue ce retard de la digestion à ce que les nerfs de l’estomac, qui viennent des nerfs électriques, n’ont pu transmettre à ce viscère le fluide qui sert à activer la digestion.

2° Le système nerveux est plus uniforme dans ses actes que ne l’ont pensé les physiologistes.

3° Tous les nerfs sont sensibles, à dater du point de réunion des deux racines antérieure et postérieure , après la formation du ganglion vertébral.

4° Toutes les fois qu’un nerf naît d’un point sensible, il est lui-même sensitif et moteur, comme les racines postérieures des nerfs rachidiens , les nerfs moteur oculaire commun, moteur oculaire'exlerne, le nerf pathétique, la cinquième paire, le spinal, le nerf optique , le glosso-pharyngien , le pneumogastrique.

5° Les nerfs qui naissent d’un point non sensible sont seulement destinés à conduire les impressions ou les voli'ions. Ce sont de simples conducteurs, comme les racines antérieures des nerfs rachidiens, les nerfs ethmoïdaux ou olfactifs, qui naissent d’une

colonne conductrice des cordons antérieurs de la moelle épinière.

G0 Tous les ganglions rachidiens sont sensibles.

7° Les parties dépourvues de nerfs sont insensibles à fétat normal; mais dans l’état anormal, s’il se développe de la douleur dans ces parties, celle-ci vient des nerfs environnans.

8° Le système nerveux n’agit pas directement sur la masse du sang; quand il parait avoir une action sur ce liquide, c’est par son influence sur le coeur ou sur les agens de la respiration.

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