‹ Etudes sur le système nerveuxChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Action du système nei'veux sur l’appareil sanguin et sur les tissus érectiles.

Ici se présentent deux grandes questions : la première, qui consiste à savoir si le système nerveux agit directement sur le sang lui-même, sur sa composition chimique; la seconde, à savoir si cette action est indirecte et n’a d’influence sur le sang que par les changemens qu’elle détermine dans les canaux qui lui servent de réservoir. On a beaucoup discuté pour résoudre ce problème; mais, malgré tout ce qui a été

dit sur ce point important, la question est demeurée en litige , et nous la retrouvons aujourd’hui au point où elle avait été prise. Cependant quelques physiologistes, même parmi les modernes, ont cru , en faisant des expériences sur le nerf pneumo-gastrique , reconnaître , après la section de ce nerf, des changemens chimiques dans la nature du sang; et ils ont conclu de là que le fluide nerveux devait , dans l’état normal , rendre le sang plus vivant et plus plastique, puisque les obstacles apportés au cours de ce fluide pouvaient en altérer la couleur et même la consistance ; qu’enfin ces altérations devaient exister , par cela sçul qu on interrompait les communications entre le système nerveux et l’appareil circulatoire. Le fait est vrai, mais la conclusion est fausse. A quoi donc attubuer les changemens opérés dans la nature du sang, et par suite dans les liquides qui en dérivent? Il faut, sans nul doute, en chercher la cause dans l’action toute mécanique exercée sur le sang par les organes qui lui donnent ses impulsions , ou lui fournissent un corps propre à renouveler sa vitalité, comme 1 air. Un seul fait peut nous convaincre de cette vérité. Dans une paraplégie , la vitalité et la liquidité du sang retenu dans les artères crurales ne diffèrent en rien de celles qu’on rencontre dans le sang des arteres du membre supérieur. Dans tous les deux, la couleur, la consistance et la température sont identiques. Cependant, si le système nerveux avait sur le sang une influence directe, c’est dans ce cas surtout qu’elle serait remarquable , et alors on aurait pu trancher la question d’une manière mathé-

matique. Mais il est évident , au contraire, que dans cette circonstance le sang ne subit directement aucune altération dans ses propriétés. Maintenant, si de tels changemens ne peuvent résulter de l’influence directe du système nerveux, il n’en sera pas de même pour le cours du sang , qui peut être ralenti, subissant ainsi la conséquence de l’inertie des organes.

Cette première partie de la question ne saurait donc nous occuper plus long-temps; hâtons-nous d’aborder la seconde, qui d'avance est résolue pour nous d’une manière affirmative ; la discussion dans laquelle nous allons entrer fera sans doute passer dans l’esprit de tous la croyance que nous avons puisée dans l’expérimentation.

L’altération partielle ou étendue, simple ou complexe du système nerveux , jette le trouble dans l’appareil circulatoire, altère la couleur du sang qu’elle rend uniformément noir, diminue la plasticité, et ralentit fle cours de ce liquide dans les canaux , ou même l’interrompt tout à fait en produisant la paralysie du cœur ou des muscles du larynx. Dans ces deux cas , le résultat de l’altération est toujours le même, c’est-à-dire que le sang demeure veineux par suite, dans l’un, du défaut d’air, dans l’autre, de la stase du sang dans les organes qu’il arrose. C'est parle même phénomène qu’il faut expliquer l’épuisement nerveux que produisent les impressions fortes , les passions vives ; en un mot , toutes ces secousses nerveuses violentes et prolongées , qui tendent à annihiler le jeu de l’organe en épuisant le fluide nerveux, en s’opposant d’une manière lente, mais sûre, à l’ac-

complissement des fondions et des batternens du cœur, en enlevant aux intestins ce qui fait leur puissance contractile, et en empêchant ainsi la digestion, en modifiant enfin la sensibilité (tonicité) des canaux. Ainsi s’établit un trouble nerveux général qui anéantit les fonctions organiques.

Il résulte de là que le système nerveux a , comme les muscles, comme les sens , besoin de repos, si l’on veut éviter l’épuisement musculaire des organes digestifs et du cœur, s’il m’est permis de parler ainsi.

J’ai nié tout à l’heure Faction directe du système nerveux sur le sang , et maintenant je vais laisser parler l’expérimentation, pour démontrer que cette influence est exercée sur les organes qui lui servent de réservoir, ou sur ceux qui permettent l’entrée et l’action de l’air sur ce liquide.

1° Action sur le cœur. La section des nerfs qui vont se distribuer au cœur en arrête les batternens, en paralyse Faction : les cavités de cet organe s’emplissent d’un sang qu’il ne peut plus chasser, et, de la stase de ce liquide vivant, dans les canaux veineux et artériels, résultent la coagulation et la coloration noire ou noirâtre. On peut graduer ces phénomènes presqu’à volonté , en graduant la paralysie des fonctions de l’organe , comme je l’ai fait souvent par une expérience. Ainsi, après une section partielle des nerfs qui aboutissent au cœur, on voit ses batternens baisser tout à coup , on voit son volume augmenter , les artères carotides se courber en zig-zag et les veinescaves se remplir. L’abolition incomplète du cours du sang explique ces phénomènes; car alors l’oreil-

lelte droite reçoit difficilement le liquide que chasse à peine le ventricule gauche. Si, au contraire, tous les nerfs sont coupés, alors on ne distingue plus dans le cœur que des oscillations; son volume est augmenté; les veines sont distendues, et les artères carotides sont encore plus courbées en zig-zag: phénomène dû à leur réplétion et à la stase complète du sang. Ce liquide, arrêté dans son cours, se coagule alors : 1 0 parce qu’il n’est plus poussé par l’organe qui le contient ni agité dans les vaisseaux; 2° parce qu’il n’est plus soumis à l’influence de l’air ; 3° parce qu’enfin il ne reçoit plus la sérosité, la lymphe, le chyle, tous les liquides, en un mot, qui , exhalés par les surfaces séreuses, rentrent dans le torrent de la circulation pour lui donner la liquidité. Aussi le sang, privé de la partie non coagulable, est réduit bientôt à l’état de fibrine, et prend enfin une forme solide qu’on appelle caillot. Cette progression de phénomènes explique suffisamment que ce n’est pas au fluide nerveux que le sang doit sa liquidité.

2° ActiondeV air sur le sang comme cause mécanique. — Lorsque les nerfs qui vont se rendre aux muscles de la glotte sont coupés , alors l’air n’entre plus dans les poumons, et la mort résulte de l’asphyxie. Dans cettecirconslance lesang n’offre aucune altération dans la composition chimique, il conserve sa couleur noire, mais il est réduit de la température du sang artériel à celle du sang veineux, et ce dernier changement, en abaissant la température du corps , amène la mort des organes par l’absence du sang artériel, comme

l’a démontré Bichat dans son immortel ouvrage sur la vie et la mort. Les mêmes phénomènes se reproduisent si un obstacle se trouve à l’entrée de l’air dans le poumon. Il résulte de là que dans cette circonstance ce n’est pas le système nerveux qui agit directement sur le sang.

Il est facile maintenant de résumer tout ce que nous avons dit sur cette première partie, puisque nous sommes arrivés nécessairement à conclure que le système nerveux, sans influence directe sur le sang lui-même, n’a d’action que sur le réservoir de ce liquide. On pourrait encore se demander d’où pourrait lui venir une telle puissance sur le sang, réparateur et aliment du système nerveux , comme de tous les autres organes, agent immédiat des sécrétions, des exhalations et du fluide nerveux luimême ? En effet , où le sang cesse d’exister, cesse l’existence de tout organe ; le sang donne la vie aux organes sans la recevoir d’aucun , il ne doit sa puissance qu’à la nature alimentaire et à l’air atmosphérique. La circulation existe chez, le fœtus privé du cerveau et de la moelle épinière.

Influence du système nerveux sur les tissus érectiles. — On trouve du tissu érectile dans le mamelon , dans les papilles de la langue , dans l’iris , suivant quelques-uns, dans le clitoris, la verge, les grandes lèvres. La rate a même été considérée comme composée entièrement de tissu érectile, ce qui lui a fait donner le nom de diverticulum. Ce tissu est, comme on le sait , formé de nerfs sans névrilème , et par des veines souvent anastomosées ou dilatées, et par des

artères en grand nombre. L’injection des artères amène promptement celle des veines, et vice versa. Dans la rate , comme dans les corps caverneux , les veines se terminent par des lanières qui viennent prendre le sang dans les alvéoles. On conçoit dès lors que cette disposition spongieuse permette une dilatation facile, et donne à l’organe la faculté d’aug-

menter son volume à un degré auquel on ne pouvait s’attendre. En effet, ces cellules fort nombreuses et communiquant entre elles permettent au sang de s’y accumuler en grande quantité, et d’y présenter tous les phénomènes de l’érection.

L’organe, dont la sensibilité s’est accrue, soit par une cause directe, soit par une cause médiate, comme l’influence de l’imagination ; l’organe, dis-je, augmente de volume et de température , s’érige enfin; et ces phénomènes sont dus à l’abord d’une plus grande quantité de sang artériel, et à son retour plus difficile, plus lent; ce qui produit un plus grand développement de chaleur, une plus grande distension de l’organe.

Il existe des érections avec conscience ou sans conscience. Les premières s’expliquent par l’intégrité de la moelle épinière et du cerveau , et les secondes par l’abolition complète ou incomplète de l’un de ces deux renflemens. Ainsi, dans quelques cas, il existe une paralysie, et s’il y a érection, l’individu n’en aura pas conscience. Il est facile de se rendre compte de ce phénomène par l’intégrité de la moelle, si le cerveau est malade , et si le premier org'ane est altéré, par sa conservation en partie, état qui lui

permet cle continuer à recevoir le sang et à fabriquer le fluide nerveux. D’après ces données, il est facile de se convaincre déjà que nous attribuons l’érection à l’influence indirecte du système nerveux sur la circulation, et par suite sur le tissu érectile, et à l’accélération des battemens du cœur qui précipite le sang et dilate le tissu érectile. L’état de chaleur dans lequel on maintient les corps caverneux suffit pour y accélérer la circulation, et pour amener leur développement. Mais je me propose de démontrer que seule la moelle épinière a de l’action sur les organes génitaux.

Nous sommes donc amenés à conclure que l’érection est produite par l’accumulation du sang dans les corps caverneux, dans le clitoris et les grandes lèvres. En effet , à mesure que l’homme avance en âge, les vaisseaux artériels n’apportent plus à certains organes une quantité de sang nécessaire pour déterminer cette turgescence et cette dureté, sans lesquelles ces organes ne peuvent plus accomplir leurs fonctions, et l’érection devient impossible chez les vieillards , par le ralentissement de la circulation dans les tissus érectiles, par l’ossification et l’oblitération des extrémités artérielles , par la densité excessive de l’enveloppe fibreuse. Puisque le phénomène de l’éreclibilité résulte de l’injection anatomique par les corps caverneux et l’enveloppe spongieuse de l’urètre, il faut donc en rechercher lu possibilité et l’impossibilité dans l’intégrité des artères, et par suite dans l’expulsion variable du sang artériel du corps érectile. L’expérimentation va prouver jusqu’à l’évi—

dence que l’abord du sang est nécessaire à l’érection, et que c’est de son absence incomplète que résulte l’imperfection de ce phénomène : si l’on coupe un corps caverneux, la section le rend flasque au delà de la cicatrice , et incapable d’érection en avant de ce point, à cause de l’oblitération des vaisseaux et de la trop faible affluence de sang. Si l’on coupe les deux corps caverneux, la portion delà verge en avant de la cicatrice est dépouillée de l’érectibilité et demeure pendante, tandis que la partie située en deçà du point de section conserve toutes ses propriétés et peut s’ériger encore.

Maintenant, si nous remontons aux principes de l’érection, nous voyons qu’elle dépend de toute cause qui peut accélérer la circulation dans les corps caverneux, dans la verge, dans le clitoris, si d’ailleurs cette accélération est soutenue. Or, comme ces organes se dilatent promptement, on conçoit qu’une chaleur persévérante, en accélérant la circulation, doit favoriser cette nature dilatable; mais c’est dans le système nerveux qu’il faut chercher le mobile puissant qui agit sur la circulation.

L’érection dérive donc des renflemens nerveux ; il faut quelquefois aussi en chercher la cause dans une action directe sur les tissus érectiles euxmêmes. Ainsi elle peut dépendre d’attouchemens douloureux ou indolores , d’excitations de la muqueuse urétrale, comme dans la blennhorragie , d’excitations du col de la vessie, causées par divers accidens, dans les cas de calculs, par exemple; de l’exaltation de la sensibilité de la muqueuse , causée

par l’accumulation du sperme dans les vésicules séminales. Mais faut - il croire, avec M. Gall et avec les craniologistes , que le cervelet préside à l’accomplissement des phénomènes génitaux? Les fonctions de cet organe ont été trop bien déterminées par les savantes recherches et les expériences ingénieuses de M. Flourens , pour que nous puissions maintenant nous ranger à cette hypothèse de la phrénologie. MM. Andral et Cruveilhier n’ont jamais observé l’érection dans les cas d’altération du cervelet. Cette opinion a été confirmée par un fait qui s’est présenté dans ma pratique.

Un homme d’une constitution athlétique, et d’un tempérament sanguin, fut apporté sans connaissance à l’hôpital Saint-Louis : ce malheureux, dans un état d’ivresse, avait été frappé à l’œil en faisant des armes avec un de ses amis , et était tombé à la renverse. Il présentait du reste les phénomènes suivans : la face était rouge , comme gonflée ; les yeux étaient injectés et la pupille dans un état de dilatation ; la respiration était lente et laborieuse ; le pouls, plein et lent , était d’ailleurs en rapport avec les mouvemens lents de la poitrine. Il y avait insensibilité. Cet homme est mort le deuxième jour de son entrée. A l’autopsie , on trouva le cuir chevelu gorgé de sang ; la paupière disséquée avec soin permit de s’assurer que le fleuret n’avait pas dépassé le tissu cellulaire sous -cutané, et que les os de l’orbite et du cerveau étaient intacts : mais dès qu on eut soulevé le cervelet , on trouva le vermiformis inferior déchiré , les deux hémisphères du cervelet désunis

par leur face inférieure, un énorme caillot de sang dans le quatrième ventricule .et une couche de sang liquide déposée à la surface de la moelle épinière.

Celte observation, qui établit évidemment une altération du cervelet, devient complète pour le but que nous nous sommes proposé , si nous ajoutons qu’au milieu de tous les désordres produits, la verge est toujours restée dans son état ordinaire.

Comment faut -il expliquer les faits rapportés par M. Sainte -Marie qui a guéri des pollutions par l’application de sangsues et de glace à la nuque ; et les érections que M. Serres a observées dans l’apoplexie cérébelleuse?

La moelle épinière , organe d’irritabilité , a la faculté d'agir sur les muscles du bassin des organes génitaux , sur ceux de la région anale , pouvant ainsi exciter dans les uns la sécrétion par les secousses musculaires , presser dans les autres les vésicules séminales et la prostate , de manière à expulser complètement ou incomplètement le liquide que ces organes contiennent. C’est par ces causes d’excitations successives qu’il faut expliquer l’érection involontaire, quand la moelle est soumise à l’influence d’une cause comprimante ; il faut encore l’expliquer par l’irritation mécanique de ce prolongement nerveux par l’action d’un instrument. C’est ainsi que M. Ségalas, en expérimentant sur des cochons d’Inde , a produit chez eux l’érection et l’éjaculation, en poussant un stylet dans le cervelet, et en le conduisant jusqu’à la région lombaire de la moelle épinière. Cette expérience a été reproduite

par M. Serre , qui en a conclu que la partie inférieure «de la moelle a une action directe sur les organes génitaux. MM. Olivier d’Angers , Blin et Renaudin ont encore cité des faits qui prouvent jusqu’à l’évidence que les irritations de la moelle épinière donnent lieu à l’érection. Ne sait-on pas d’ailleurs que l’atrophie de cet organe dans la région lombaire empêche le développement des organes génitaux? Ne serait-ce pas enfin à une altération de la moelle qu’il faut attribuer les phénomènes observés en Egypte par M. Larrey , sur des soldats atteints d’accidens qui amenaient l’atrophie des testicules , l’amaigrissement des extrémités inférieures , la démarche chancelante , et la perte totale de l’érectibilité ?

La moelle épinière a donc , comme organe d’irritabilité , une action sur les organes génitaux , et cette action s’exerce par l’intermédiaire de la circulation et des muscles qui les entourent , et de la même manière que l’action de ces renlîemens nerveux sur les membres inférieurs , les membres supérieurs , le cœur, etc.

Le cerveau a-t-il lui-même une influence sur les fonctions génitales? Si cette influence existe, il faut nous hâter de déclarer qu’elle ne s’exerce que très indirectement par l’entremise de la moelle.

Au point où nous sommes arrivés , nous pouvons résumer à grands traits cette suite de propositions. Ainsi la structure du tissu érectile explique le mécanisme de l’érection, mais la cause déterminante de ce phénomène est dans l’afflux du sang , et toute influence qui ralentira ou accélérera la circulation

produira 1° la sécrétion prolifique, 2° l’érection. Mais ce principe premier, d’où dérivent ces phénomènes si remarquables, est le système nerveux, dispensateur suprême de l’érectibilité , par son action sur les muscles qui tendent à chasser les liquides des réservoirs , et par l’excès de sensibilité qu’il fait naître dans les organes génitaux. Cessons donc de regarder le cervelet comme un agent principal dont la puissance préside à l’accomplissement des fonctions génitales; et sans attribuer à cet organe une influence qu’il n’a pas , proclamons que c’est à la moelle épinière qu’appartient toute action sur les organes génitaux, et que plus elle aura de volume, plus sa puissance d’irritabilité sera grande, et plus elle développera d’activité dans l’accomplissement des fonctions génitales.

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