CHAPITRE X
CONGLUSIOIM.
Le temps, qui nous presse, ne nous permet pas, si nous voulons paraître avant la discussion de la loi sur la réforme pénitentiaire^ de revoir notre travail et encore moins de démontrer , comme nous en avions le projet, l'inutilité, l'immoralité, les dangers des bagnes, et la nécessité d'une abolition prochaine de la peine de mort, en matière politique surtout.
Nous nous résignons donc d'autant plus volontiers à ce silence forcé, que ces questions, de bagnes et de peine de mort, ont été si savamment traitées par les plus grands criminalistes , publicistes, moralistes ou philosophes, qu'il n'y aurait place , en quelque sorte , pour nous que dans la compilation; et à moins de certains faits particuliers et récents qui sont arrivés à notre connaissance, nous n'eussions rien pu ajouter à ce qui a été dit sur ces importantes matières. La ques-
— i6i — tion des bagnes est même tout à h\t jugée. A l'heure qu'il est , tout le monde est d'accord pour leur suppression. Il n'est donc plus temps de par* 1er ou d'écrire , quand on délibère.
Avec fins de temps devant nous, nous eussions réservé un chapitre à l'étude de la réhabilitation des condamnés. Nous dirons cependant en passant : qu'il est de toute nécessité qu'on s'en occupe à propos de la nouvelle loi sur les prisons , et que la réhabilitation devrait être rendue plus prompte , plus facile, moins dispendieuse , et s'obtenir après une épreuve beaucoup moins longue. Mieux vaudrait réhabiliter trop tôt cent libérés que d'en voir un seul se décourager et mourir sans avoir pu se faire administrer ce nouveau baptême qui efface toutes les souillures de ce monde.
Maintenant , après ces courtes réserves , nous dirons, en terminant, que si, dans notre trop rapide analyse des douleurs et des améliorations sociales, nous avons froissé quelques vanités de la terre, on nous le pardonnera, sans doute, à cause de notre intention, qui a toujours été celle du bien public. Notre parole , que nous avons tantôt adoucie, tantôt forcée, avait toujours pour but , qu'on ne l'oublie pas , l'ordre , la liberté , la religion et la moralisalion du peuple par le travail
et rinstruction. Si nous n'avons pas craint de dire au peuple ses droits^ nous ne craindrons pas davantage de lui dire ses devoirs : les voici :
Il doit savoir souffrir courageusement; car l'homme seul qui sait souffrir est sûr d'arriver ; seul, il est fort ; seul, il a le sentiment de sa force! l'agitation et la violence sont les signes caractéristiques de la faiblesse.
Il comprendra que, pour être digne de la liberté et la réclamer pour soi, il faut savoir la respecter chez les autres.
Il comprendra que le trouble et l'anarchie ne fondèrent jamais le travail , qui ne s'obtient et ne vit qu'au milieu de l'ordre et de la paix, mais d'une paix honorable.
Il comprendra qu'il doit respect aux lois , respect aux consciences, respect à toutes les opinions , respect à ses frères , respect à leurs pro priétés, s'il veut qu'un jour, après s'être élevé peut-être, par son instruction, par sa probité, par son travail , jusqu'au temple où se font les lois , on respecte celles que lui ou ses délégués auront faites, qu'on respecte sa conscience, qu'on respecte son opinion , qu'on respecte sa propriété.
U comprendra que, vouloir conquérir en un
jour toute la somme de bonheur qu'il a le droit d'espérer, c'est vouloir l'impossible; c'est vouloir être homme viril, sans avoir été enfant au maillot.
Il comprendra que l'égalité des fortunes est, de toutes les ridicules chimères humaines, la plus ridicule ; que , fût-elle possible , son existence ne serait que très éphémère, que d'une heure; car Dieu, qui n'a pas voulu qu'il y eût en ce bas monde deux grains de sable parfaitement identiques, n'a pas voulu non plus que les passions fussent les mêmes chez tous les hommes. Tel est né prodigue, tel avare, tel paresseux , tel laborieux, etc. Dès lors, a quoi reconnaîtra-t-on demain l'égalité des fortunes d'hier, quand Paul aura amassé la fortune de Jacques ? Faudra-t-il recommencer chaque jour, et où sera le terme de ce désordre , de ce chaos ?
Il est un genre de communisme que nous voulons, nous, que nous voulons tous.
Nous voulons tous avoir une égalité de droits devant la loi.
Nous voulons tous vivre en travaillant.
Nous voulons tous, par la seule force de notre volonté, de notre intelligence, de notre persévérance, de notre travail, de notre économie, de
notre probité, de notre vertu, pouvoir atteindre aux plus hauts emplois, aux plus grandes dignités.
Nous voulons tous que celui qui restera pauvre, puisse, malgré cela, se procurer certaines jouissances du riche ;
Qu'il puisse, quoique pauvre, se promener les jours de repos dans de somptueux palais, dans de magnifiques jardins, où il sera fier de voir des statues élevées aux grands hommes qui sortirent du peuple et furent pauvres comme lui, mais qui devinrent riches et puissants par leurs travaux;
Qu'il puisse, quoique pauvre, avoir sa galerie de tableaux et plus vaste et plus belle que ne pourraient y prétendre tous les princes de la finance ;
Qu'il puisse, quoique pauvre, avoir les plus riches bibliothèques ;
Qu'il puisse, quoique pauvre, à certaines époques de l'année assez fréquentes, voir et entendre gratuitement nos premiers artistes dramatiques et lyriques , servant d'interprètes à nos plus grands poètes, à nos plus grands compositeurs.
Le peuple a déjà ou aura infailliblement bientôt tout cela avec l'ordre et la liberté , mais il ne
Taura certainement pas avec Téineute et le despotisme, quel que soit le masque dont il se décore.
De nos jours, les révolutions ne devront plus se faire avec des canons et des barricades ; elles s'accompliront lentement, mais progressivement, sans trop grandes commotions , par les idées qui tombent chaque jour de la tribune législative et de la presse dans le domaine des intelligences. Elles réidiûeront à mesure qu'elles détruiront; car, les boulets du XIX® siècle , c'est l'invention de Guihemberg qui les fond et permet, chaque jour, de lancer par milliers la pensée de chacun jusqu'aux dernières limites de la terre; rien n'égale la portée de ces projectiles , rien n'égale leur vitesse, rien ne résiste à leur choc, murailles ni baïonnettes. Les barricades ne seront plus dans des pavés, elle seront dans les mœurs, dans la dignité, dans la volonté inébranlable et le calme imposant du peuple : elles seront enfin dans les lois divines, plus fortes et plus durables que les lois humaines.
Voilà le langage que nous tiendrions au peuple!
Voici celui que nous adressons au gouvernement:
Pressez -vous de donner, fût-ce en le forçant, de
rinslruciion au peuple, car l'ignorance est mère de l'esclavage et de la barbarie , et vous ne pouvez vouloir refaire, au XIX® siècle, des esclaves et des barbares !
Pressez-vous de détruire, par tous les moyens en votre pouvoir, les préjugés qui poursuivent en tous lieux les libérés! l'un de ces moyens, le meilleur de tous, le seul peut être, hâtez-vous de l'appliquer, que vous réformiez ou non, dès à présent , votre régime des prisons , c'est-à-dire, organisez sur toute la France les sociétés de patronage !
Pressez-vous de patroner aussi les enfants pauvres !
Pressez- VOUS' d'adopter la réforme pénitentiaire, car ce sera extirper du cœur social un chancre qui le ronge ! Faites, surtout, que celte réforme soit pleine et entière et qu'elle ait pour base l'isolement des coupables entre eux, sans lequel il n'y a pas d'amendement possible , sans lequel vous perpétuerez la contagion du crime!
Pressez -vous d'ouvrir des ateliers industriels aux ouvriers sans travail !
Pressez-vous de créer des colonies agricoles
pour tous ceux qui ont faim et sont sans profession!
Pressez -vous, oui, pressez- vous, car le peuple qui souffre trop longtemps , finit toujours, tôt ou tard, ne croyant plus à vos vaines promesses , par ne prendre conseil que de soti désespoir pour s'asseoir défini tivement, et sans votre permission, au banquet de la vie où Dieu Fa convié !