SUB
LES ATELLAMS.
OU
Le TliéAtre primitif.
Les productions dramatiques des Romains qui sont le mieux connues parmi nous, sont généralement celles où l'art grec a servi de modèle ou d'inspiration, et qui ne portent pas l'empreinte unique du caractère Romain. C'est à l'éclat que ces œuvres d'emprunt ont jeté sur les lettres romaines qu'est due la quantité des copies qui en sont restées ; c'est par le grand nombre et la bonne conservation de ces copies parvenues jusqu'à nous, que nous avons acquis la connaissance familière de toute cette littérature d'imitation. Mais cette popularité de certains ouvrages a ajouté encore à l'obscurité où est à |)eu près restée une partie intéressante du génie dramatique de cette grande nation. On connaît à peine le théâtre entièrement indigène où accourait cette
2 ÉTUDES SUR lA GOMl&DIE LATINE.
foule du bas-peuple qui, eoînme Marîus, était demeurée étrangère et résista longtemps à toute civilisation qui n'était pas Romaine. C'est là cependant que se montraient dans toute leur beauté sauvage , avec leur sève forte et sans mélange, les véritables productions de l'esprit du sol. Dans ce coin obscur de la société d'alors, que Plante a laissé entrevoir, sur ce modeste théâtre, se révélait avec toute sa pétulante énergie le vrai caractère Romain , refoulé ou amoindri sur d'autres scènes. Là les laboureurs, les artisans, tous les gens du peuple venaient applaudir des improvisations dont leur vie domestique était souvent le sujet, des plaisanteries plus effrontées que fines, qu'ils trouvaient sans fiel, des noms ou des personnages comiques dont la tradition était un héritage de leurs ancêtres. De ce répertoire populaire, dont nous ne possédons que de faibles restes , les pièces les plus anciennes et qui paraissent les plus originales sont les Atellanes. Nous voulons tenter d'en réunir tous les éléments les plus caractéristiques , afin de reconnaître en partie ce qu'a pu fournir, dans l'art dramatique, Rome dégagée de toute préoccupation étrangère, et uniquement livrée à ses propres inspirations; afin de restituer, s'ilBe peut, quelque chose de son génie individuel.
Pour expliquer Tintroduction des Atellanes à Rome, il faut remonter jusqu'à la satire; nous allons l'essayer.
LES AXELLANESé
De la Satire f rimitiTe et de la Satyre.
La coutume des chants destînés à la raillerie est chez les Romaîns presque aussi ancienne que Rome même. Dès Torigine, leâ habitants des champs avaient l'habitude de se divertir, dans leurs fêtes rustiques, par des attaques mutuelles et des plaisanteries aiguisées en vers barbares (1). Les jeunes gens, le jour des noces de quelque parent ou de quelque ami, chantaient souvent des couplets moqueurs qu'inspiraient la joie et la circonstance (2). A Rome, la raillerie et la satire en vers se donnaient carrière encore dans d'autres occasions, car nous apprenons que l'on ne put longtemps tolérer leurs mordantes licences, par le passage de la Loi des Douze Tables, qui défend de telles chansons satiriques sous les peines les plus infamantes (3). L'époque de la publication d'une défense aussi sévère ( 302 de R. ) nous prouve que les excès de la Satire n'en suivirent pas immédiatement la nais-
(1) Vlfgîl., Gêorg. II, 38&. — ttôràt Epist ii, i, 145.
(2) Festus voc« Fescenninù — Gatull.» Carm. lxi, 12 et 126. — S^nriuf ad i£néid«, lib. vu, 695. — Cf. Glandian. , xi-xit, pag;. 96, édit. Bipont. *^SeneOi, Medea^ 113. -^Martial, Epigr,, vii# 8, 7. — Ménage^ Diction*^ mot Charivari,
(3) Cicer. Tuscul., iv, 2. — Cf. Horat, Bat. ii, i, 80-83. (Plus tard cette loi fut appliquée à la scène; Cicer. de Rcpubl. , ap. August. Civit. Dei, ti, 9y 12, 13). ^Arnob., Adveré, genU^ édit, Stewech., iv, p. 151, — Festus TOC. occentassint»
sance. Horace , en quelques vers , nous faît connaître ses vicissitudes principales. — D'abord simple badinage essayé aux solennités que les villageois consacraient à la Terre, ou mêlé aux fleurs et au vin qu'ils consacraient au dieu Genius, elle devient bientôt hardie et éclate en vers fescennins. Cette liberté de la raillerie que l'allégresse des fêtes semble permettre se fait accepter facilement; elle se joue avec grâce dans des dialogues versifiés , elle lance la médisance et la honte en riant; sa nouveauté la rend aimable, et ses traits piquent longtemps sans blesser. Mais ses libertés finirent par dégénérer en excès : ses jeux devinrent dangereux, ses badinages se tournèrent en rage,etses atteintes en cruelles menaces. Les victimes s'émurent, et ceux qui craignaient de le devenir réclamèrent avec elles. Une loi mit fin au mal, les vers méchants furent défendus , et les poètes obligés de dire. le bien et de plaire (1).
Dans ces disputes alternatives, dans la réciprocité de ces innocentes injures, on peut reconnaître déjà le germe d'une sorte de comédie. Ce qui peut prêter encore à le faire entrevoir, c'est la figure que prenaient ces acteurs de village. Les uns se peignaient le visage avec le suc de certaines plantes colorantes (2); les autres se couvraient de masques
(4) Horat, Epist u. i, ic9-i55, — Ct, EpisL ad PisoD«, 2i0 seqq. (2) TibalU» Eleg. n. i, yers 55.
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d'écorce pour se donner des traits effrayants (1). Yirgile, en épurant plus tard, en embellissant de son génie les dialogues du même genre, nous donne à la fois une idée de ces scènes primitives et comme un avant-goût de celles du théâtre; et c'est ainsi qu'il a pu dire :
Nec enibait syWas habitare Thalia (2).
Telle futla satire primitive à Rome. Avant d'en suivre certaines vicissitudes, il est indispensable de marquer sa place distincte à un genre qui, malgré quelque analogie de forme et de nom avec la satire, s'en sépara cependant quelque temps par un caractère spécial. Ils'agît de la Satyre^ divertissement différent dont l'origine, ditDenys d'fialicarnasse, appartenait àla Grèce, et dont la courte histoire peut être retracée ici. — Un passage de Fabius Pictor, le plus ancien des historiens latins, pourra nous, en donner une, idée assez exacte. C'est le récit, copié par Denys d'Halicarnasse (3) des jeux célébrés à Rome en 258 d'après un vœu de Posthumius qui venait de vaincre les Latins au lac Regille. Après une longue description des tableaux divers et du cortège de la fête, l'écrivain fait apparaître, à la suite des athlètes, les
(i) Vtrgil., Georgiq. ii, vers 887.
(2) VirgU., Eclog. yi, yers 2. — Voir M. Magnîn, Origin. du théâtre moderne^ i, p. 204*
(3) Denys d*Ha1icar. Hist rom., vn, chap. 72. Edit. Reisk. — Cf. idem, u, 2, pour les origines grecques de Rome.
6 ÉTUDES éUH ËA COMl&DIE LATINE.
chœurs des danseurs dîyîsés en trois classes. Ils sont suivis du Chœur des Satyres qui dansent la Wxeweç grecque (1). Les uns représentent des Silènes et portent des tuniques velues et des manteaux entrelacéade toutes sortes de fleurs; les autres, vêtus en Satyres et couvert de peaux dé boucs , la tête hérissée, ridiculisent par une grotesque imitation les danses graves et toute la pompe qu'ils ont sous les yeux. Enfin la hardiesse des propos et des vers malins se joignait à celle de la pantomime et venait compléter ce spectacle dont la date n'est pas sans importance. C'est un an après l'institution régulière des Saturnales (2) que fut célébrée cette fête triomphale.
En tête ou à la suite de ce cortège figuraient le plus ordinairement des personnages ridicules ou effrayants,- destinés à. plaire à la populace. C'étaient le monstre Manducm (3) et deux masques de femmes, nommées Citeria et Petreia. La première insultait joyeusement les assistants ou les passants , l'autre était ordinairement ivre (4).
(1) Danse satyriqae. Voir Athénée* Schweîghauser, xiv, p. 629, D. et 6SQ. B.^Hesych. tocq aixcvMç » tom. n* EdlU Albertû Lugdnn. Batav. 1766, p. 1Î85.
(2) Voir T. Live, n, 21. — Cf. Maerd>. Satnr., lib. i, ch. 7 et 8. — Varro De Sacris aedibus, lib. vi, ap. Macrob. lib. i, 8. •— Gerlach. de Lucilii vita et satira^ Turici^ 1846, p. xcv» fait Tenir la Sat^^re des Satumates en montrant Tanalogie de ce mot avec le Ters Saturnin ^ habituel aux satyres primitives.
(2) Plaut. Rudens, act. n^ çc. 6, vers 51. Festus« Toe. Mandueusm (4) Festus, voc PetreUi et, Citeria^ — Peut-^e lesi M<mu k h foce en&rinée y figuraient aussi. Voir id* voce Maniœ»
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Souvent même, dans ces solennités guerrières, les chants de la louange s'entremêlaient à ceux de la raillerie. C'est ainsi que , en 344, le consul Valerius était accueilli par de malignes saillies en vers dialogues, sorties des rangs où retentissait en même temps l'éloge du tribun Mœnius (1). D'autres fois on choisissait le moment ou l'anniversaire des funérailles pour y faire figurer ces chœurs de Satyres (2) ou pour en imiter les danses, comme Virgile nous l'apprend au sujet du berger Daphnis (â).
Jusqu'ici c'est au milieu des coutumes militaires, des institutions religieuses de la patrie que se confondent les improvisations de la Satyre. Comme délassement intellectuel, comme composition littéraire, nous n'en retrouverons que des traces équivoques. A part un ou deux vers (4) dont les indica-
(1) T. Liv., lY, 53. — Cf. Denys Halic, n, 34,
Voir pour les triomphes : T. Liv., nr, 20 , — v. 49, ■— vu , iO et 83, — X, 30. — Plin., XIX, 8. Suet. J. César, 49. — Plutarch. Paul Emil., 22.-* ' ^^^ Bernstein : Versus ludieri in Rom, Cœsares, Halae. 1810.
(2) Denys Halic, yiii, 72. — Cf. Sueton. Tiber., 57. Vespasian., 19.
(3) Virg., Eclog. t. vers 73 :
Saltantes Satyros imitabitur Âlphesibaeus. '^ «
— Cette danse des Satyres et des autres personnages mythologiques est devenue familière, sous Auguste, chez les bergers et ailleurs. Voir Horace, Epist. II, 2, 124 :
Ludentis speciem dabit et torquebitur, ut qui Nunc Satyrum nunc agreslem Cyclopa movetur.
Et ailleurs, SaU, 1, 5, 63 :
Pastorem saltaret uti Cyclopa rogabat.
— Cf. Pers. Sat V. 123, et Patin, Études sur les Tragiques grecSy tom. in. p. 482.
(4) Marins Victorin., iv, p. 2591, édit. Pustch :
Agite, fugite, quatite Satyri.
Virg., loe, cit, — Ovid. Pontic, iv, 16, 35.
tions sont fort douteuses^ on ne connaît point alors d'écrits particulièrement Satyriques. Mais dans la suite le goût du théâtre qui ^ avec celui de rimita-' tion grecque, s'était promptement développé depuis les heureux essais de Livius Ândronicus, paraît avoir gagné jusqu'aux Satyres. Peut-être sont-ce des Satyres dîaloguées que ces ^aru/^ixae xo/ty^iac que composait Sylla , Tami de Roscius , le protecteur , le bienfaiteur des mimes et des bouffons (1 )• Sans doute aussi, au siècle d'Auguste, les Pisons s'essaient ou veulent s'essayer à composer des pièces satyriques où doivent revivre les Satyres et même les Faunes antiques avec leurs saillies moqueuses et leur caractère rieur, et Horace leur apprend avec délicatesse l'art de rester originaux et d'éviter la resiemblance du drame satyrique des Grecs (2). Il se peut que, séduits par la popularité des Atellanes ou des pièces grecques, Sylla et les Pisons aient voulu , à leur tour, créer ou réhabiliter ce genre sur la scène satyrique. Car II n'est pas douteux que la Satyre a eu à Rome un théâtre qui portait son nom. Vitruve , en décrivant les trois espèces de scènes destinées au théâtre Romain, donne la troisième place à celle qu'on nommait satyrique, dont il dépeint en détail la décoration agreste (8) : et Donat,
(i) Athen. Deipnosoph.^ vi. p. 261» C — Plutarch., SjUa, cbap. 86,
(2) Horat., Epist. ad Pison, 225-250. —Lydus de Magislr., Rom., édiU Hase, I, p. 70 : Msd' ov (p/y6wya)..« 01 vci^/mc.. ToT$/Aéy p'/y^Mvoif /ttir/Mc^
y^i^vàfMvot,*, t9]v aouTupu^v «x^oàruvay xo/M>^iav.
(3) Vitruv. de Architec», v. 8.
LIS àTKLLANES. 9
dans ses Prolémogènes sur Térence^ fait figurer la satyre romaine sur un théâtre pareil (1). — Quel que soit le degré de vraisemblance de nos conjectures^ il faut Supposer néanmoins que^ jusqu'à la tentative de Sylla et même dans la suite, ce théâtre admit aussi indistinctement soit les Atellaûes et toutes les pièces appelées planipedia , soit , comme le prétend Munk (2), toutes celles dont le sujet était champêtrCé
Il est facile maintenant de reconnaître claire^ ment la différence des deux genres dont nous nous occupons. Bien qu'au premier abord ils paraissent se confondre, ils se détachent cependant l'un de l'autre par des points distincts. Les danses satyri-^ ques en l'honneur de Posthumins ou du berger Daphnis (3) n'ont pas leurs analogues dans les jeut des champs décrits par Horace et Virgile. Chez les antiques campagnards qu'ils nous montrent, la danse n'est qu'un divertissement accessoire au chant. Le plus souvent même elle est négligée et les auteurs n'en font pas mention (4) ; tandis qu'elle est l'élément ordinaire dil jeu des Satyres. Ici le dé-
(1) cHaec qu» satyra dicital* fjutoédi ftiit ut in ea qUftmVh duroet agresti loco (Gasaubon a corrigé à tort par joco)' Ae viliis civium... carmen esset — Voir Magnin, loc, cit., p. 295, ce qu'il dit des détails analogues fournis par Placidius et Winckelmann.
(2) Munk., deFabulis Atellanîs. Lipsix, 4840, in-8, p. 82. (S) Voir plus haut Den. Halîc. et Virg., loc, ciU
(4) Horace, EpisU u , i, 139-155, ne parle pas de danse. —Virg., Géor* giq. II, 385, ne dit point que les Ausoniens aient dansé en chantant leurs „er8 déflordcmnés.
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guîsement est habituel et certains costumes mythologiques sont même un ornement, sinon indispensable, du moins en rapport avec le personnage, comme nous l'apprend le passage de Fabius Pictor. Là le vêtement n'est pas même nommé : à part les masques d'écorce et les figures peintes dont parlent Virgile et Tibule, tout autre déguisement ne fait pas partie des réjouissances solennelles. Dans la Satire, c'est la fête de la Terre, de quelque divinité des champs, ou du Dieu Genius , c'est la célébration d'un mariage qui appellent les divertissements, les vers fescennins et saturnins: dans la Satyre, c'est une victoire ou une mort qui les provoque. Dans la première , les insultes sont réciproques entre les villageois; les vers joyeux se croisent ordinairement et n'attaquent que ceux mêmes qui les chantent. La seconde s'adresse tantôt à un général, à quelque éminent personnage, sans qu'il y ait réciprocité de leur part, et tantôt ses jeux honorent la tombe de quelque citoyen opulent ou le souvenir d'un mort fameux
Cependant, excepté quelques improvisations satyrîques mêlées encore aux cérémonies du triomphe et de la mort , la Satire sembla s'être confondue, ailleurs et plus tard, avec la Satyre romaine. Ainsi, au VI* siècle, on croirait les reconnaître toutes deux dans les habitudes d'un certain Gécilius. Ce sénateur étrange avait reçu de Caton le surnom de Fescennifif parce qu'il avait coutume de descendre
usa ATELULNIS. li
de cheval pour danser en pleine rue et débiter de« plaisanteries aux passants, t II chante» disait-il, au bon lui semble : parfois il récite en gesticulant des rers grecs, dit des bouffonneries, prend des tons divers et exécute certaines danses (1). • Ce mélange paraît encore dans ces prières de la moisson, que les villageois du temps de Virgile, entonnaient en l'honneur de Gérés et qu'ils entremêlaient de danses désordonnées (2), et dans ces insultes dont les effrontés vendangeurs harcelaient alors les passants (3). C'est là ce qui explique la confusion qui existe à ce sujet, même che^ les auteurs les pins voisins de cette époque. L'association des deux genres a rendu incertaine la véritable étymologie du mot Satire» Donat dit formellement que la »Sj/yr^ latine tire son origine de la Satyre grecque, ainsi nommée de^ Satyres pétulants et bavards qui la représentaient* let il rejette comme vicieuse toute autre étymologie (4)» « La Satyre romaine, ajoute-t-il, quoique jouée sur » une scène grossière et à peu près toute champê- » tre, s'occupait des vices sans nommer personne. » Évidemment Donat ne reconnaît plus qu'une seule Satyre et qu'un seul nom. — Au contraire, Porphyrion, un des commentateurs d'Horace, en cherchant à expliquer le nom originaire de la Satire^ ne men-
(1) Macrob., Sator. ;t, iO« — Cf. Plaut*, Persa, act. v^ se. 9,
(2) Vîrg.» Georg. i, 350.
(3) Horat., sat. i, vn. 28. — C!^ icU i| Y» Ht sqq^ là) Dami Prolegom. Terentii.