‹ Etudes sur le Timée de PlatonChapitre 28 sur 140 · T1IEORIK DE LA VISION · texte numérisé non relu

T1IEORIK DE LA VISION

Les mots grecs que je traduis par le courant du feu visuel sont tô rfjç o-psvç pevy y. Evidemment ici , de même que dans beaucoup de passages de Platon et de plusieurs autres auteurs grecs, le mot :-'.y:" ne désigne ni l'œil, ni le sens de la vue, ni l'action de voir, ni le spectacle, mais le feu intérieur, qui, sortant du corps humain parles yeux, comme le dit Platon lui-même, est, suivant lui, le véritable organe de la vue. Plus loin*, Platon dit qu'on peut couper, brûler ce corps uni intimement à nous, qu'il nomme rqv ôtytv, sans que nous éprouvions la moindre douleur, parce qu'il se brûle et se coupe sans effort , à cause de l'extrême ténuité de ses parties. Plus loin encore s, il dit que certaines couleurs divisent ce feu visuel, tjqv êtytv, hors de l'œil, tandis que d'autres, plus éclatantes, le divisent jusque dans les yeux mêmes. Ainsi, la fonction de l'œil

3 Platon emploie aussi dan» le même sens le mot aCrpî. V. Timée, p. 46 c.

A V. note 113.

5 P. 68 o, b. V. noie 120.

est de laisser sortir convenablement ce feu iutérieur. Pour que la vision ait lieu, il faut, suivant Platon, que le feu visuel aille se combiner avec la lumière qui vient des objets visibles. Ainsi, dans la vision directe, le feu intérieur qui sort de l'œil et le feu extérieur qui vient de l'objet se rencontrent sur une même ligne droite, s'arrêtent mutuellement , s'unissent ensemble et forment à leur point de jonction une sorte de corps , qui par le feu extérieur est en rapport avec l'objet, et par le feu intérieur est en rapport avec l'âme , et qui se trouve ainsi , comme il est dit plus loin, uni intimement à nous, gvpytjfc âpuv. Le mode d'union varie, comme nous le verrons <, suivant les couleurs des objets d'où vient le feu extérieur. Cette théorie de Platon sur la vision est expliquée dans ce sens par une multitude d'auteurs anciens 2. Elle se retrouve, non seulement dans quelques autres passages du Tintée, mais dans le SopJUste t, et d'une manière un peu moins nette et

1 Timée, p. 67 c-ô9. Cf. QOlcs 128-131

2 V. Théophraste, Des sens, p. 548 et suiv., Schneider; Plutarque , Du silence des oracles , c. 47 ; Des op. des philos., IV, 13; AlcinoÛs, întrod. à ta doctr. plat., c. 18; Galien, Des op. d'Hippocr. et de Plat., liv. 7, t i, p. 313-314 ; De l'usage des parties du corps , liv. 10, 1. 1 , p. 477 , 1. 20 et suif. ; De ta philos. , t. 4, p. 434, 1. 38 etsuiv., Bàie ; Macrobe , Saturnales , VII, 14 ; Apulée , Apol., liv. 1 , p. 461 , Vulc. , 1601 ; Plotia, Enniade IV , liv. 1 , chap. 5 ; \ m mus, De la nature de l'homme , p. 180 , Matin. ; Chalcldius, Sur le Timée, p. 328-340 , Meurs. ; Aulu-Gelle, Nuits attiques,\ % 6, etStobée, Ed. phys., I, p. 35 et 151, Canter.

3 P. 266 c. Voici la traduction de ce passage. Platon y dit que l'image réfléchie, fiiicXoùv çâvraqia, a lieu «quand la lumière propre à l'organe,

• delà vue , oîxsîov , se réunissant sur une surface brillante et polie » à une lumière étrangère , <pô>; <&X6rpiov , de manière à ne faire qu'un

• avec elle, y forme une image, qui produit une impression contraire

• à l'impression ordinaire de la vision. • Cette phrase paraîtra parfaitement, claire , quand on aura la note 52 , sur la théorie platonique des miroirs. M. Cousin, dans une note sur ce passage du Sophiste, déclare qu'il l'a traduit sans le comprendre, mais prétend en avoir donné une traduction littérale. Malheureusement il a ajouté trois petits mots explicatifs, qui forment un contresens. Il rend les mots <p<3ç olxeïov par ceux-ci : lumière propre à un corps. Au contraire ces mots désignent la lumière propre à l'œil du spectateur. Il n'en faut pas davantage pour rendre la phrase telle qu'elle a paru à M. Cousin lui-même, c'est-àdire dépourvue de sens.

moins précise , dans le Théétïte Le faux Plutarque* nous dit qu'on la nommait îrXaTwvixifi avvocûysiu, réunion platonique des deux fluides lumineux^.

Avant Platon, les anciens Pythagoriciens avaient pensé qu'un feu invisible , ôtytç, sortant des yeux, allait toucher les objets . et en faisait connaître les formes et les couleurs*. Hipparque s'appropria cette doctrine des Pythagoriciens s. Les Stoïciens la conservèrent aussi, en donnant à ce fluide invisible émis par les yeux, tantôt le nom de souffle visuel, ôpccrtxbv irvcûtza, tantôt celui de rayons de feu de la tue , ôtyewç àxrïvtç irvpivotl 6 : ils pensaient que ces rayons de la vue, émanant de l'âme humaine 7 , produisaient une sorte de tension dans un cône d'air, dont la base était sur l'objet et la pointe sur la prunelle, et que cet air, réagissant sur l'œil, servait d'intermédiaire entre l'organe et l'objet 8. Au contraire les anciens Atomistes et les Epicuriens pensaient que des images, <tô\u).« , se détachant sans cesse des objets, venaient frapper les yeux^. Quant à Empédocle, tantôt il reproduisait l'hypothèse des Pythagoriciens, tantôt il admettait, comme les Atomistes, que certaines émanations, èfaroppoteu , se rendaient de l'objet à l'œil du spectateur io. La théorie de Platon , telle qu'elle a été exposée

2 Des op. des philos. , IV, 13. Cf. Mancini Ravennatis Synaugia platonica, seu Tractatus de modo quo fit visio , Ferrare , 1591 , in-4 a .

3 En outre, Platon considérait la lumière et la chaleur comme résultant de denz modifications d'un même fluide. V. note 80, $ 1.

4 V. Alexander Polyhlstor , dans Diogène de Laërtc, liv. 8, cl, sert, 19, $ 29; Apulée , Apot. , liv. 1 , p. 461 , Vulc, et le traité Des op. des philos. , IV , 14.

5 Ibid. , IV, 13.

6 V. Galien, Des op. d'Hippocr. et de Plat., liv. 7, Li, p. 313-315, Baie, et le traité Des op. des philos. , IV, 15.

7 Sur la nature de l'âme d'après les Stoïciens , v. les notes 39 et 167 (S 2).

8 V. Diogène de Laêrle , liv. 7 , c. 1 , sect. 84 , $ 157 ; Apulée, Apol, liv. 1 , p. 461 , Vulc. ,

9 V, Apulée , Apot. , liv. 1, p. 461 , Vulc. , et le traité Des op. des philosophe* , IV , 13 , 14.

10 V. Platon, Ménon, p. 76 c, d; Aristote, De l'âme, II, 7, p. 418, col. 2, 1. 20-23; Des sens, c. 2 , p. 437, col. 2, 1. 11-13 et 1. 23 32 ; p. 438,

NOTES S Uï\ LE T1MEE.

plus haut, offre évidemment une combinaison de ces deux hypothèses. Aristote, qui la combat!, nous apprend en outre que Platon et Empédocle considéraient l'œil môme comme composé de feu. Au contraire Aristote pensait avec Démocrite que Fœil devait être formé d'eau, puique sa qualité principale est la transparence. Suivant Aristote 2, ce n'est point l'organe de la vue qui , sortant de l'œil , va chercher l'objet, ce n'est point non plus une émanation de l'objet qui va chercher l'œil , enfin l'organe et l'objet ne font point chacun la moitié du chemin; mais l'objet agit sur le milieu, et le milieu, modifié par cette action, qui se transmet de proche eu proche , agit sur l'œil; à son tour. L'agent immédiat de l'impression faite sur l'organe de la vue est donc, suivant lui , une certaine modification produite par l'objet visible dans un corps transparent interposé entre l'objet et l'œil du spectateur : ainsi point de vision, si ce n'est à distance; point de vision à travers le vide , s'il pouvait exister; point de vision à travers un corps opaque. Aristote distingue deux sortes de transparence , savoir la transparence en puissance , ôWfiei , et la transparence en acte , èveoysiu. La première consiste dans la propriété d'un corps de pouvoir admettre en lui cette manière d'être qu'on nomme lumière , et la seconde est la présence réelle de la lumière dans un corps. La lumière elle-même n'est point quelque chose de corporel : c'est la qualité concrète des corps qui sont transparents de la seconde manière; c'est la transparence en acte, èvepytîa 3t«yavoOç ïî focqpavsc, ou bien, ce qui est la même chose dans la langue philosophique des Péripatéticiens, Yeniéléchie du diaphane , èvreWéyjta Sta?«voûç. La couleur est une certaine espèce de lumière, c'est-à-dire une certaine forme, une

col. 1, 1. 1-5 , Bckkcr ; le traité Des op. des philos, , IV , 13 , 14, et les fragraeuls d'Ktnpédoclc , p. 350 et p. 416 et suiv. de Sturz.

1 Des sens, c. 2, p. 437, col. 1, 1. 20-24. et col. 2, 1. 10-23. Au contraire, dans le» Météorologiques (I, 6; III. 4, 5), Aristote raisonne d'après l'bypoUièse de l'émission du fluide lumineux par l'œil.

2 De l'âme , II , 7 ; Des sens, c. 2 et 3; De la génér. des anim, , V, L

certaine détermination spéciale de la transparence en acte, produite dans le milieu par Fétat de la surface d'un objet visible. Si cet objet n'est pas lumineux par lui-même, il faut que le milieu reçoive d'ailleurs la transparence en acte, c'est-à-dire la lumière, et l'objet ne fait que déterminer la couleur. Au contraire l'objet , lorsqu'il est lumineux, suffît pour déterminer seul la couleur en même temps que la lumière. Suivant Aristote, il y a deux éléments lumineux par eux-mêmes, c'est-à-dire dont l'action produit dans les milieux transparents en puissance la transparence en acte : ces deux éléments sont le feu , et le cinquième élément , dont les corps célestes sont composés suivant Aristote i. Quant à la nature de cette manière d'être qu'on nomme lumière, il ne hasarde sur ce point aucune hypothèse. Il dit bien que la couleur de l'objet visible met en mouvement (xtvtf) le milieu transparent; mais rappelons-nous qu'il nomme aussi mouvement tout changement de qualité, nivrtaiç xotcc to îrotov*. 11 dit expressément que ce qui est un mouvement, ce n'est pas la blancheur, Xevxômç, mais le passage d'une autre couleur à la blancheur, *«vx«v<xtç5.

Sur la nature de la lumière , la science moderne hésite entre deux hypothèses. Celle des deux qui semble devoir l'emporter se rapproche assez de la théorie d'Aristote ; mais elle en diffère en ce qu'elle admet qu'un fluide spécial , et non un corps transparent quelconque, sert d'intermédiaire entre l'objet et l'organe de la vue , et en ce qu'elle définit la nature de la modification qui, déterminée dans ce milieu par l'objet , produit la sensation. D'après cette hypothèse, la lumière est un certain mouvement d'ondulation, produit par les corps qu'on nomme lumineux , dans un fluide très subtil et impondérable, de même que le son est

1 V. la note 38, $ S.

2 V. Aristote, Physique» V, 1 , 2 , p. 225 , col. 2 , h 8 \ p. 220, col 1» 1. 24, Bekker.

8 V. Aristote , Physique , V , 1 , p. 22/1 , col. 1 , L 11-16.

un mouvement d'ondulation produit dans l'air par les vibrations des corps sonores. Ce fluide impondérable est répandu partout , et ses vibrations se transmettent à travers tous les corps, excepte ceux qui sont opaques. L'absence des ondulations dans ce fluide constitue les ténèbres ; divers degrés de rapidité dans la succession des ondulations, déterminés par l'état des corps qui les produisent ou qui les réfléchissent , constituent les couleurs.

D'après l'autre hypothèse moderne, la lumière ellemême serait un fluide, dont les particules, émises par les objets lumineux, réfléchies par les objets éclairés, franchiraient, avec une vitesse qui effraie l'imagination, Fcspace intermédiaire entre le corps visible et l'œil du spectateur *.

Pour la théorie mathématique de la marche de. la lumière, ces deux hypothèses donnent les mêmes résultats, qui se trouvent confirmés par l'expérience. La seconde hypothèse, moins vraisemblable, est plus commode. On peut donc sans inconvénient, quelle que soit celle des deux qu'on préfère pour la théorie , admettre dans les applications que les corps lumineux ou éclairés envoient des rayons en tous sens. Dans cette hypothèse , la physique moderne démontre que parmi les rayons lumineux qui , partis d'un objet , arrivent à, l'œil, tous ceux qui viennent d'un même point de l'objet se réunissent en un même point de la rétine, par la puissance réfringente 2 de la sur-

1 Chryslppe, Slmplicius et Philoponui croyaient que la transmission delà lumière du soleil à l'œil avait lieu sans aucun intervalle de temps. V. Diogènc de Laêrtc, liv. 7, sert. 15, le traité Des op. des philos. IV, 15 ; Slmplicius, De l'âme, liv. 2, f. 37, Aid. ; et Philopon os, De l'âme. Ut. 2 , f. 123. La proposition contraire est maintenant démontrée.

2 II n'est pas question de la réfraction dans le Timée. On la trouve Indiquée dans les Météorologiques d'Arislote, où elle est expliquée d'après l'hypothèse des Pythagoriciens, c'est-à-dire que c'est le feu visuel émis par l'œil qui est supposé se réfracter. V. MétéoroL, I, 6, p. 341, col. 1, 1. 3-4 ; III. 4 et 5, p. 373, col. 1 , 1. 35; col. 2, I. 1-10 et 1. 33; p. 374 , col. 1, 1. 21-23. Cf. le traité Des op. des philos., III , 5. Quant à la réfraction astronomique t en vertu de laquelle un astre parait à nos

CATOPTRIQUE

face convexe de l'œil, et qu'ainsi l'image se forme au fond de l'œil même, renversée en réalité, redressée par l'habitude.

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