XIV
LES GROUPES RYTHMIQUES MUSICAUX
La finale Je Laisser, dans le mot isolé, est régulièrement tenue pour tonique. Or cet impératif s'unit mélodiquement avec le pronom moi. Celuici reçoit seul le temps marqué musical du groupe tout entier comme nous avons vu qu’il en supporte 1 accent temporel :
Le
se
J, mi Jor mir du so méy iœ la tè ras
Laisse p a disparu, moi a disparu, et il n’y a plus qu’un groupement Use mwa, dont les deux premières syllabes sont graves et la derme! e aigue. Cette formation • *0 est identique à celle que nous avons constatée pour des mots comme palpité, et vagœma.
Les éléments du vers s’unissent donc selon des affinités que nous aurons à définir, mais il faut dès maintenant retenir que, du moment même qu’il se forme, le membre métrique devient au point de vue mélodique une unité parfa.te et enlève leur individualité aux pâmes composantes, quelles quelles soient, sauf les exceptions que nous indiquerons plus loin. L’opinion de Becq de Foncières, déjà refutee par nous au point de vue de la durée, ne se justifie pas davantage au point de vue musical. Il n’y a pas lieu en effet d établir une différence entre acce. tonique et l’accent rythmique, puisque les deux vers que nous venons d’examiner démontrent l’inopportunité d une telle distinction : tout accent rythmique est tonique et fait disparaître à son profit les temps forts dont les mots seraient affectes si on les articulait isolement.
" D’autre part il se dégage de notre courte démonstration un fait important : c’est que la poésie se comporte exactement comme la prose déclamée d’un ton solennel, selon les caractères que nous avons reconnus à celle-ci dans notre précédent chapitre. Les graphiques montrent les mêmes rapports de voyelle à consonne dans chaque combinaison syllabique, et aussi les mêmes relations de syllabe a syllabe dans chaque membre métrique. En outre, les expériences faites à propos du discours ordinaire nous ont fait connaître à quels signes se manifeste emphase. Comme pour la durée, et en possession de la base certaine que nous fournit notre première enquête, nous pouvons par conséquent taire deux parts dans les phénomènes que nous aurons à examiner, distinguer les accidents purement oratoires de ceux qu’on doit considérer comme simp es
On ne s’occupera ici que de ces derniers seulement; les autres trouveront place ailleurs. On rappelle que l’expression varie selon les divisions du vers et que des formations emphatiques peuvent en avoisiner d’autres qui ne le sont pas : les remaïques que Ion présentera a piopos us exemples choisis seront donc seulement valables pour les groupes qui dans le vers seront spécialement signalés.
Les combinaisons de syllabes sur lesquelles se fonde le rythme musical doivent tout d’abord attirer notre attention. Elles ne sont pas très nombreuses et se résument dans un court catalogue. Les types que nos tracés nous ont permis de déterminer sont de tous points comparables a ceux que l’analyse des durées nous a fait découvrir. Nous avons donc reconnu l’existence des membres ou pieds métriques suivants :
i° Le pied d’une syllabe, formé par un groupement articulatoire dont la voyelle est aiguë, et qui s’isole naturellement dans la prononciation (O).
Meurs, s’il y faut mourir en citoyen romain.
Crois qu’il m’en a coûté, pour vaincre tant d amour...
Mœr si Ji fô mu rir à si to y'e ro me
l’alexandrin français
Krwa kil ma na ku té pur vl krœ tà da mûr
O OO O
(. Bér ., 8 G.)
Ce pied, comme tous ceux que nous allons énumérer, peut être séparé de ceux qui l’entourent par un silence. Il peut aussi ne pas l’être. Il est généralement Constitué par une interrogation, une exclamation, un impératif, et se rencontre le plus souvent au début de chaque hémistiche. A d’autres places, il est plus rare.
2° Le pied de deux syllabes, dont la première est grave et la seconde aigue, et qu’on peut appeler iambe musical (*°).
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés.
Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur...
si
la
ver
tû
krîm
se
(XXII, K i°.)
Me
vwa
ye
rCe
star
dé
yé
kel
kœ pu
Ce pied à toutes les places est très fréquent.
30 Le pied de trois syllabes, dont les deux premières sont graves et la troisième aiguë, et qu’on peut appeler anapeste musical (**0). Il est aussi commun que le précédent.
Je suis romaine, hélas, puisque Horace est romain.
Remmaillant les filets, préparant l’hameçon...
swi
ro
men
las
piuis
ko
ras
e ro me
(III, O i°.)
Rà
ma
yâ
fi
lè
pre
pa
ra
la
40 Le pied de quatre syllabes, dont les trois premières sont graves et la quatrième aiguë (***°). C’est l’équivalent du péon, tel que nous l’avons déterminé au point de vue des durées :
Après des feux, des cieux, des deux, des cieux, des deux.
Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant...
LES GROUPES RYTHMIQUES MUSICAUX
pre
de
de
syœ
de
syœ
de
syœ
de
syœ
Je
sa
te ju>a yœ\
kalm
mo
ma
(Hem., 13 J.)
5» Le pied de cinq syllabes, dont les quatre premières sont graves et la dernière aiguë (• • •*o). Il est déjà plus rare que les précédents :
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes. . . Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts. . .
ko
trœ
ma
du
Idr
jo
re
sà U
de
ear
(Cid, 17 C.)
Dô
vu
na
ve
si
pa
dô
Ira ’
te
re
340-320 400 220 220 240 240 260 300 320 320 360-280 340 34° 3So 320 300 340 340 360-340
6° Le pied de six syllabes, dont les cinq premières sont graves et la dernière aiguë ( O). On le rencontre aussi peu souvent que le
membre temporel correspondant :
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine . . .
Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant. . .
se ta
frœ
vwar
dô
lôr
drœ
ma
sa
si
(Cid, 21 C.)
Pur
ra
ko
tre
pwè
sur
de
zer
mu
va
1. Par une exception dont nos tableaux généraux fournissent quelques exemples, c’est une consonne qui, dans cette syllabe, supporte 1 acuité maxima, et qui se tiou\e etie en même temps la note la plus haute du groupe rythmique tout entier.
L ALEXANDRIN FRANÇAIS
7° Le pied de sept syllabes dont les six premières sont graves et la dernière aiguë (••••••O). Il paraît ne se rencontrer que dans des cas
exceptionnels, car je n’en ai reconnu que deux exemples, dont l’un doit son existence à la suppression d’un e muet dans le vers :
A ne te laisser point ta fuite en ton pouvoir. Personne. Son rayon de feu brûlant et pur...
le
se
piue
ta
fiuit
là
pu
vwàr
{Chu I, 6 J.)
Per so 480 480-220
Sô
re
yô
fœ bru
là te
pur
(• E"j -, II-)
8° On peut également concevoir un pied de huit syllabes dont les sept premières seraient graves et la huitième aiguë, mais je ne l’ai pas constaté à l’état pur. Il n’est cependant pas impossible qu’il puisse se manifester dans une déclamation rapide et peu expressive, mais on doit considérer qu’il est toujours dans le vers un phénomène d’une extrême rareté.
Toutes les formations que nous venons de classer ne sont pas ignorées des théoriciens, mais ils supposent généralement qu’elles sont dues au jeu normal de l’intensité, sans admettre que la mélodie de la parole peut créer de tels groupements.
A cette première série de membres métriques, il faut cependant en ajouter une autre. Chacune des combinaisons précédemment déterminées peut en effet se faire suivre d’une syllabe grave composée d’une ou plusieurs consonnes et d’un e muet. Cette syllabe féminine, on le sait, est assez peu apte à supporter l’accent musical. Nous nous contenterons cependant de signaler que le fait peut se présenter et que nos tableaux généraux en fournissent quelques exemples :
Mon trouble se dissipe, et ma raison revient. Avant d’avoir franchi votre seuil, j’ai déjà...
Mo
Int
blœ
si pœ e
via
re
CTA
ro
vye
(Cm., I, 2 î.)
A va
da vwar frâ
vo
trœ
yœ je
de
ja...
(Enj., I.)
M. l’abbé Rousselot 1 avait déjà rencontré un cas semblable. Au demeurant ce ne sont guère là que des curiosités, et, en règle générale, la syllabe féminine amène une dépression dans la mélodie de la parole, sauf bien entendu quand elle est située à l’intérieur d’un groupe rythmique.
1. Abbé Rousselot, Précis de prononciation française : dans l’exemple cité page 99, c’est IV muet du mot couipe qui porte l’accent musical. Cf. encore nos tableaux généraux : ('■in., Il, 6 î — P.G., 20 R — P. G., 30 J — Cid, a 18.
LES GROUPES RYTHMIQUES MUSICAUX
Cette observation nous permet d’ajouter à la précédente série toute une liste nouvelle de pieds métriques. Voici quelle en est la composition : i° Aiguë -(- grave (O*). C’est le trochée musical. Ce membre métrique, comme tous ceux que nous allons énumérer, peut être séparé de ceux qui l’entourent par un silence. Il peut aussi ne pas l’être et se laisse, même alors, facilement reconnaître, comme nous aurons l’occasion de le montrer. On le notera dans ces deux vers :
Porte, porte chez lui cette mâle assurance...
Rome observe aujourd’hui ma conduite nouvelle.
Por
tœ pôr
ee
liai
se /(«’)
mal
su
rà
OO
ri
(Cin. I, 7 J.)
Ro
mæ op
2° grave + aiguë -f- grave ( •
sèr
vo
jur
Awi
ma
kô
divi t(œ ) nu
O OO
(. Bér ., 22 R.)
L’éternel est son nom, le monde est son ouvrage. Le peuple — j’en ai fait le compte et c’est ainsi !
Le
ter
nèl
e sô
no
mô
sô nu
vra j(œ )
plœ
jà
ne
/( te) kôt e
tè
si
OO
rr\
30 Deux graves -f- aiguë -|- grave (• • O •).
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne . . . Prodiguer les doux noms de parjure et de traître. . .
De
kwa
kà ta
fa
no
Ira
mur
mâ
trœ
tyè nœ
ri
0 Cid ., 25 J.)
Pro
di
ié
le
du
nô
par
jür
et
dœ trè trœ
( Andr ., 18 F.)
L ALEXANDRIN FRANÇAIS
40 Trois graves + aiguë + grave (• • • o • ) :
Syc ,dè gm lœ s.yé. Ma frœ lœ Syè k]im
40 24o 300 320 340 340 340 3éo 400 300 300 280 320 360 360 360 44o 340 340 340 340 340 420 400 340 460-300 20o"200