R. de Souza. Où nous en sommes
Lote. — L'alexandrin.
l’alexandrin français
de fixer l’opinion publique, et parce qu’ils disparaissent subitement du cercle des préoccupations les plus immédiates de la foule, n’en gardent pas moins, pour les spécialistes, tout leur intérêt. Il y a longtemps que Siéyès n est plus 1 homme de 1 actualité et qu’on ne lit plus son nom à la première page des gazettes, et cependant Siéyès continue de retenir quelques curieux. De même le radium n’exerce plus l’universelle séduction des premiers jours, et cependant il y a dans les laboratoires des savants qui l’étudient encore. Je me contenterai donc de dire que, pour moi et pour quelques autres, les controverses auxquelles j’ai fait allusion conservaient tout leur attrait. Ce n’est pas impunément qu'on avait opposé 1 accent au syllabisme, le rythme au nombre, que Ion avait prononcé les mots de musique verbale, de symétrie et d’isochronisme. L’écho des querelles passées était encore perceptible pour certaines oreilles, et si l’attention générale se détournait des questions jadis débattues, il demeurait cependant que ces
questions avaient été posées et quelles attendaient une solution.
Tout ce que je viens de dire fera comprendre comment et dans quelle mesure les événements ont provoqué ce livre. Ils n’auraient d’ailleurs pas suffi à le déterminer, si, dès le moment où j’entrais à l’Université, je n'avais pas été initié aux nouveaux procédés d’investigation dont la linguistique pouvait désormais profiter. M. Landry 1 a dit tout ce qu’il devait à M. Brunot. Je suis dans le même cas. On sait que l’excellent professeur, qui nous a donné une très remarquable Histoire de la langue Jrançatse, applique sa belle activité à aiguiller les jeunes énergies autant qu’à poursuivre des recherches originales. Dès 1897, par sa parole suggestive, il me révéla l’existence de la phonétique expérimentale. En même temps qu il dessinait au tableau noir un croquis schématique de l’appareil enregistreur dont se servait M. l’abbé Rousselot, il me laissa apercevoir de quel secours pouvait etre cet appareil pour l’étude du rythme, et comment les discussions soulevées autour du vers français étaient appelées à être ainsi, tôt ou tard, scientifiquement résolues.
Les vigoureuses campagnes qu’il a menées, et dont, à la Sorbonne, la création des Archives de la Parole n’est pas un des moindres résultats, sont présentes à toutes les mémoires. Dans la Préface de son grand ouvrage, il a heureusement insisté sur les ressources que les philologues allaient trouver dans la méthode récemment inaugurée. Quoique, à ce moment, il n’ait point pensé spécialement aux problèmes qui m’ont occupé, je ne puis résister au plaisir de citer ces quelques lignes . « La découverte de la phonétique expérimentale, telle que l’a créée M. l’abbé Rousselot, nous rend plus exigeants encore, avec ses instruments de précision, qui apportent dans l’analyse du langage contemporain l’exactitude des examens microscopiques, qui nous font voir de nos yeux, sur des graphiques où tout peut se nombrer et se calculer, les différences infiniment petites, qui séparent les parlers, en apparence tout semblables, de deux compatriotes ». On ne saurait mieux dire ni mettre en plus précise lumière les progrès
réalisés par la science nouvelle. ., . . .
Tel fut mon double point de départ. A vrai dire je n’ai point été le seul à m’engager dans la voie que j ai suivie. Outre
M Landry dont j’ai cité le nom, je n’ai garde d’oublier tous ceux qui, poussés par le même besoin de vérité et par le meme désir de savoir, se sont rencontrés depuis dix ans au laboratoire du Collège de France. A l’exemple de M. l’abbé R.gal, plusieurs philologues adonnés à l’étude d’un patois français n’ont pas cru que leur oreille fût suffisante pour la délicate entreprise à laquelle ils s’étaient consacrés. Comme eux, un certain nombre de lettrés, attirés par 1 harmonieuse beaute du verbe et passionnément épris du rythme, se sont efforcés, vers la même époque, de soumettre leurs impressions auditives a
I. Je renvoie tout de suite à l’ouvrage de M. Landry : La théorie du rythme et, le rythme du français déclamé (191 1).
PRÉFACE
un examen critique. Ils ont trouvé, auprès du maître dont ils ont sollicité les leçons, les clartés qu’ils attendaient, et leur ardeur agissante, armée de patience et d’énergie, en même temps qu’elle a sur bien des points satisfait notre curiosité, persuade que la connaissance, loin de trouver sa source dans les spéculations aventureuses de l’intelligence, a besoin de points d’appui solides si elle veut mériter son nom.
Les résultats, en effet, commencent dès maintenant à apparaître, et l’on peut espérer légitimement que les travaux déjà publiés en provoqueront d’autres, que l’enquête se poursuivra sans arrêt, que des monographies viendront compléter les indications sommaires dont on a dû se contenter jusqu’ici, et que toutes les questions posées recevront une réponse. Peut-être même d’autres interprétations réussiront-elles à grouper les faits constatés autrement qu’on ne l’a fait jusqu’ici et avec plus de bonheur. Toujours est-il qu’une riche moisson se lève et qu’une abondante récolte se poursuit de jour en jour. M. Paul Verrier a déjà donné sa Métrique anglaise, en trois volumes. M. Robert de Souza, après une série d’articles parus dans la revue Y Occident, vient de faire imprimer un ouvrage intitulé Du rythme en français, et il annonce des Essais de poétrie française, puis une Introduction à une rythmique expérimentale. J’arrive enfin, après VI. Landry, et je souhaite que sur le vaste terrain où tant de bonnes volontés se sont donné rendez-vous, de nouveaux arrivants apportent à nos efforts un concours attendu.
11 importe cependant, au seuil de ce livre, d’en préciser à la fois l’esprit et la signification. La méthode dont j’ai usé présente de nombreux avantages. I out d’abord, comme le note M. Brunot, elle permet une exacte analyse. En dehors de ce qu’enseignaient les textes, la métrique française, et avec elle toutes les études linguistiques qui s’attachent à l’accent, n’ont eu longtemps pour seul instrument que l’oreille. Or nos sens, naturellement imparfaits, ne possèdent pas les qualités de pénétration subtile exigées par la science, et les erreurs auxquelles ils sont exposés ont été trop souvent signalées pour qu’il soit nécessaire d'y insister plus amplement. Toutefois les organes de l’homme, s’ils ne lui permettent l’observation directe des phénomènes que dans des limites assez étroites, accroissent leur puissance lorsqu ils font appel au secours d appareils spéciaux. Si les cylindres enregistreurs n’apportaient que cet unique profit, le progrès qu’ils réalisent n’en serait pas moins considérable. Mais ils font plus. Les impressions acoustiques sont parmi les plus rudimentaires et les plus incertaines. Comme le toucher, l’ouïe est particulièrement faillible; elle l’est sans doute davantage, car elle est condamnée, dans la plupart des cas, à se nourrir de sensations fugitives. L’œil, au contraire, est meilleur; il dispose de ressources plus grandes et perçoit des nuances plus délicates; il devient même excellent lorsqu’il peut opérer à loisir, et que le temps, non seulement pour comparer, mais encore pour bien voir, ne lui fait pas défaut.
On comprend immédiatement l’immense bénéfice que trouve le chercheur à faire choix du procédé graphique. D’abord, il fait passer dans le domaine visuel ce qui, autrefois, appartenait exclusivement au domaine auditif, et, de plus, il assigne un caractère permanent a ce qui n était qu éphémère. Ainsi la parole, au lieu d être une suite de sons dont les vibrations survivent à peine à l’effort organique qui les a fait naître, se rend, par ce seul artifice de transposition, maîtresse de la durée, et se fixe pour toujours en des lignes sinueuses où se conservent ses nuances.
Un phénomène, il faut le noter, occupe, quel qu’il soit, une certaine place dans le temps. Il est en outre acuité, force, et cela d’une façon variable, enfin il possède une complexion particulière qui le fait différent de tout autre et lui donne une manière de personnalité qu on appelle son timbre. Ce sont là autant de propriétés par lesquelles il se classe linguistiquement, et qui lui
l’alexandrin français
confèrent en bien des cas, une valeur esthétique. Or l'oreille, dans ses percevons sommaires, est-elle capable de dtscerner exactement chacune de ces qualités, peut-elle les distinguer l'une de l'autre? Non, bien certainement, tandis que 1 œ,l au contraire, est en état d'y parvenir : il va donc mesurer le langage avec la même facilité qu'il évalue la longueur, la largeur et la profondeur. Pour augmenter l'exactitude de ses appréciations et pour éliminer ses chances d'erreurs, il s aidera encore des secours ordinaires, une règle, un compas, une échelle à divisions régulières : alors il séparera et dissociera l'ensemble qu on lu. propose, .1 substituera
l’observation analytique à la confuse impression que laisse un agrégat.
I a méthode adoptée, par ses conditions mêmes et par les buts quelle poursuit, réclame, de la part de 1 investigateur, une certaine attitude Je m’explique. Le doute doit le conduire, et, lorsqu'il se met au travail, il lui faut abandonner sans regret ses sentiments ses aoûts tout ce qu’il a appris jusque-là, en un mot tout ce qu’il sait ou croit savoir : c est devant une table rase qu i commence son enquête. Je ne crois pas avoir failli à cette obligation; je me suis essayé, autant qu .1 était en moi, d y .es c fidèle et de conserver toujours le septicisme critique dont j’apercevais très nettement la nécessité. .
Et pourtant sur ce riche terrain de la métrique française, quelles séductions se présentaient! Depuis tant de siècles combien d’esprits distingués, de poètes, de philologues, d'acteurs ou de simples lettrés ont apporté des solutions ou la logique le dispute t l'élégance combien ont présenté des interprétations d'autant plus attachantes qu'elles émanent d un grand nom . Cependant,
L, tai u'un historien, quand les textes dont il dispose sont peu nombreux ou insuffisants, peut s en remettre au jugement éprouvé d'un homme supérieur, tel n'est point le devoir de celui qui interroge directement la nature. Il faut bien se rendre compte que Voltaire, Théodore de Banville ou d’autres écrivains moins illustres, quoiqu ils nous aient transmis d nmper.s témoignages de leur génie, n’en ont pas moins possédé des sens imparfaits, et qu’il y a quelque témente a conclure du talent littéraire àP l’infaillibilité universelle. Prendre des sentiments pour la vérité équivaudrait à une duperie car ils ne sont que des se. Z2 et ne peuvent échapper au contrôle de la réalité. L'autorité d'un grand nom s'efface devant l’autortte des faits : a celle-ci,
Qpnlpmprn à elle est due la soumission absolue. .
\insi s’explique toute une partie de cet ouvrage, ainsi se justifient, malgré toute la déférence et 1 admiration que ,e ressen
nour certaines personnes et certains travaux, les corrections dont j’ai librement usé. Elles «'impliquent aucun dédain des efforts accomplis et il ne faudrait pas y voir l'ingénue manifestation d'un présomptueux orgueil. Prendre les maîtres en flagrant dc.it Zlr on m'en croira, ne procure aucune ivresse, mais établir ce qui est, constater les phénomènes et promouvoir la conna, sauce cela sans doute, a quelque prix. Les morts, évidemment, ne protesteront pas contre mes critiques; quant aux vivants, reconnaîtront saiis peine Impersonnelle vérité à la force quelle possède. Elle était d’ailleurs le bu, qu’ils ont poursuivi ; „s ne
npnvpnt nue se réiouir de tout ce qui la dévoile ou la rend simplement plus apparente. . , T , . ,
Fst ce dire que les théories proposées puissent être ignorées dans un travail semblable à celui que ) ai entrepris; Je n ai gar det prétenm et personne du reste ne sera tenté de l’affirmer. S’il est vrai que le graphique où s’est inscrit le vers vaut en lu, m'anc et par lu’i-même s’il n’est pas contestable qu’il se suffit et qu’il enferme dans ses lignes une réalité tangible, les opin rU,1L ^hstes même lorsqu'ils n'out disposé Aucun appuwil, ne sont** indifférentes. En effet, en meme temps
qu’elles rencontrent la pierre de touche où elles se jugent, elles ouvrent l’esprit du chercheur, l'or, entent vers les constatations
i. C’est aussi le mot que prononce M. Landry, op. cit., p. 29.
PRÉFACE
qu'il doit faire, le guident, l’avertissent que certains problèmes ont été discutés, et l’incitent à fournir une réponse aux questions en suspens. Comme telles, elles sont d’une importance indéniable, et j’avouerai pour ma part que mes devanciers, par leurs livres, m’ont été d’un très utile secours. Outre le plaisir que j’ai eu à proclamer leur perspicacité quand ils avaient raison, et à les louer quand ils avaient exactement perçu la nature des faits, je leur dois toute ma reconnaissance même s’ils se sont trompés, car, dans ce cas encore, ils ont présenté l’hypothèse, et par là provoqué un contrôle et une vérification. Ils furent par conséquent mes collaborateurs, et je n’ai fait autre chose que de déposer dans ces pages, après l’avoir émondée ou clarifiée, la conquête de leur pensée studieuse.
Toutefois les découvertes de M. l’abbé Rousselot ont eu d’autres conséquences que de modifier les conditions selon lesquelles se produisait autrefois l’observation linguistique. La phonétique nouvelle, comme son nom l’indique, est expérimentale, et toutes les enquêtes auxquelles elle prête ses moyens participent de ce caractère. On protestera peut-être, et l’on trouvera que le mot de métrique expérimentale est trop ambitieux, à moins qu’il ne soit tout à fait faux. Qu’on veuille bien réfléchir cependant, et se souvenir que toute une partie de la psychologie a déjà reçu cette épithète, et que l’esthétique elle-même commence à s’en emparer : alors on ne criera pas à l’exagération. Le mot sans doute ne fait rien à la chose, et il n’y aurait pas lieu d’insister, si l'une des critiques les plus sévères ne se rencontrait sous une plume autorisée. M. E. Landry, à qui ses études permettent de porter un jugement, puisqu’il a fait usage lui aussi des appareils enregistreurs, se refuse à adopter le terme dont il s’agit. « Sauf quelques exceptions, dit-il \ nos appareils ne suffisent pas à valoir à notre étude la qualification d’expérimentale, et c’est par abus, le plus souvent, que nous parlerons d’expériences pour désigner les observations qu’ils nous ont permis de faire. Ç’a été chez moi une illusion qui a trop longtemps duré, de penser que je pourrais décomposer les éléments de l’objet et faire varier les conditions de l’expérience. »
En vérité, c’est là une vieille querelle. D’autres déjà, soutenant que la phonétique expérimentale n’expérimente pas, mais se borne à constater, lui infligent le nom d 'instrumentale et formulent les mêmes reproches. Il n’est pas inutile de rappeler que M. l’abbé Rousselot, dans un article récent, a fait justice de ces attaques. « Si, écrit-il2, sans modifier en soi l’acte de la parole, je m’ingénie, par un artifice d’expérimentateur, à diriger vers des inscripteurs différents le courant d’air nasal et le souffle buccal, les obligeant à s’analyser eux-mêmes, et, si prenant en dérivation deux portions de ces courants d’air, je les associe de nouveau de façon à restituer le son normal par la synthèse et à l’inscrire sous cette forme, est-ce que je n’opère pas sur le son comme l’opticien sur la lumière? est-ce que je mérite moins que lui le nom d’expérimentateur?... Si, ayant trouvé un résonateur tel qu’il décompose tous les sons formés au moyen de diapasons ébranlés devant lui, je m’en sers pour analyser les voyelles et les consonnes, complétant et vérifiant les analyses opérées par les moyens mathématiques, est-ce que je ne fais pas encore des expériences ? Si enfin..., sans toucher à la source sonore, je me déplace pour permettre au son de s’analyser soi-même, tamisé en quelque sorte par la distance, ne fais-je pas encore une expérience? »
Abandonnons cependant le terrain de la phonétique générale pour rester sur celui plus restreint de la métrique, laquelle d’ailleurs usera désormais des mêmes procédés. Evidemment, si celle-ci se trouve dans l’obligation d’étudier l’accent, on ne saurait la comparer à la chimie. Il n’y a point de creuset où l’on puisse jeter de la durée, de l’acuité, de l’intensité et un timbre défini,