GÉNÉRALITÉS SUR LA DURÉE
L'élément fondamental du vers, de l’aveu des théoriciens les plus autorisés, est la syllabe. C’est elle que nous nous proposons d’examiner dans sa constitution intime, et nous rechercherons d’abord comment elle se comporte dans la durée. Les questions qui se présentent sont multiples; y at-il une valeur spécifique de la syllabe et cette valeur est-elle constante dans toutes les combinaisons que l’on rencontre, ou bien se modifie-t-elle dans certaines conditions qu’on essaiera de déterminer? quelles syllabes sont courtes et pourquoi ? quelles sont longues et pour quelles causes? Autant de problèmes qui demandent une réponse.
D’autre part on ne saurait inaugurer cette enquête en produisant dès l’abord des exemples choisis dans le vers lui-meme, ou les accidents de durée peuvent être troublés par des nécessités d’expression. Il ne peut s'agir non plus de prendre la syllabe pour potntde départ des constatations qui serviront de base au présent travail. Il importe au contraire de distinguer soigneusement les éléments, consonnes et voyelles, qui la constituent, de remonter des phénomènes les plus simples à ceux qui le sont moins, d’analyser et de dissocier avant de conclure . Il est donc de toute nécessité de commencer par le français le plus vulgaire, et même d’utiliser des formations factices afin de mieux dégager les lots générales. Cest ce que nous nous efforcerons de faire au cours de ce chapitre, en nous inspirant des modèles fournis par M. l’abbé Rousselot dans 1 ouvrage qu il a consacre à son patois '. Il sera ensuite facile d’exposer les conditions de la durée dans le vers, quand on aura commenté les aspects dtvers qu elle revet dans
la prononciation la plus courante. . ,
Nous débuterons parles voyelles. Les théories admises avant les travaux qu’a produits la phonétique expérimentale, et qu on rencontre encore
dans la plupart des manuels, sont au nombre de deux, dont la seconde il est vrai ne se différencie de la première que par quelques points de detail. Elles se disputent à l’envi les livres consacrés à l’enseignement du français, tant chez nous qu’en Allemagne. On peut prendre comme type de l’une ces lignes contenues dans la grammaire scolaire de MM. Brachet et Dussouehet *. « H y a six voyelles en français: a, e, i, o,u, y. Toutes ces voyelles peuvent être brèves ou longues, selon qu’on les prononce vite ou lentement, ainsi a est bref dans patte, long dans pale; e est bref dans jette, long dans fêle ». Cette doctrine a son origine dans une longue tradition qu’on pourrait faire remonter bien au delà de Marmontel et de
l’abbé d’Olivet dont les classifications de brèves et de longues reposent sur les mêmes distinctions.
L’autre théorie est celle de phonéticiens modernes, tels que M. Paul Passy en France, MM. Viëtor, Sievers et Beyer en Allemagne. Nous allons essayer de la résumer dans ses traits essentiels, ce qui sera facile, puisqu’elle se présente partout avec des caractères identiques.
1. Abbé Rousselot, Les modifications phonétiques du langage étudiées dans le patois d’une famille de Cellefroutn.
2. Brachet et Dussouehet, Nouveau cours de grammaire française. Cours moyen, p. 28, 15e édition, 1906.
QUELQUES THÉORIES
J jw |nnmiPc movennes et brèves; toute voyelle est brève dans les syllabes finales que ne Selon ces quatre auteurs «, il faut d^tmguer e^voy ^ ^ terminées par une consonne fricative sonore réellement prononcée, la
termine pas une consonne réellement pron » ‘ Y . dans les mêmes syliabes la voyelle est encore longue, quelle que soit la consonne
voyelle est toujours longue, mais r penu tieme n « . ^ autreg Uabes finales, h voyelle peut être brève ou longue selon les mots : dans
dont elle est suivie, si c est une des voyelles o, ci, , , , . , a terminale qu’elle soit suivie ou non d'un e muet ; le
les deux derniers cas qu’on vient d’enumerer, la . consonne en question recoi j’ jes synabes non finales, la durée suit une
nrémec muet n’allonge pas la voyelle qui. t’on’,ours une voyelle brève, e, que dans les syl-
Lt voyelle plut être longue, * moins qu’il ne s’agisse des voyelles d, té, d, r, &, qui sont toujours moyennes,
deCon7— ‘ moyen dans Paris, long dansai et l’on peu, présenter les exemples suivants qui répondent
chacun à l’une des catégories qu’on vient de définir.
Voyelle brève : pi (pas), fo (tôt), M (boue), ami (ami ou amie), mais ami (amie, dans la déclamation), port (porte), lürd (lourde), fôr/si (forcé), lëv Hua (lève-toi), lœ mëm jur (le même jour). ...... . x
grôsir (grossir), krccgé (creuser).
La théorie qu’on rencontre dans un certain nombre d’ouvrages scolaires allemands • ressemble beaucoup à celle que nous venons d’exposer. Celle ci à son tour offre un certain nombre de points de contact avec la première, et il est facile de voir que non set, entent toutes es dete . “ rZIIl mais encore un cenain nombre de celles des durées longues on brèves y sont basées sur Impression auditive pro ,, rietn XerpZéüdens tout comme les plus humbles profanes ou les auteurs de manuels pour les classes élémentaires reconnaissent que U n’est point toujours identique à lui-même, que celui de jatte n’est point semblable à celui de bâte. L enquete faite au moyen ce ! olissams placés devant la bouche disposée en forme de résonateur démontre en effet que le premier est plus aigu que le second Cet ec imbr ,m n es, point particulier » .Jtout seul a été pris pour l’indice d’une différence de durée, e, la tradition a impose peu a p » c assih
cation au premiel abord très séduisante et qui paraissait satisfaire à tousles besoins de l’esprit. Nous allons e»«un quelle
en détachant la voyelle de la syllabe don, elle fait partie. Ce procédé nous permettra de savoir s’,1 y a une duree specihqu e de 1 ™ ^ J
primordiale qui doit dominer tout ce chapitre : quant aux autres définitions de MM. Victor, Sievers, Passy Beyer, on s «r. I»g «
au cours de la discussion qui suivra sans qu’il soit nécessaire de se livrer à des démonstrations spéciales : la réponse sortira elle-meme •
Il y a en français non pas six voyelles, comme l’écrivent les grammaires usuelles, mais vingt-deux '. En voici la table d apres leur omble
Moyennes Ouvertes Fermées
a (comme dans Paris) à (comme dans char) à (comme dans pâte) a (comme dans vent)
1. M. Viëtor, Elemente der Phonetik und Ortboepie (2e éd., 1887), p. 197-198. Sievers, Grundyige der Phonetik (1885), p. 219. P. 1 assy, Les sous dufianc 1 (4 p. 62-65. Beyer, Franiosische Phonetik (2« éd., 1897), p. 93-98.
2. Par exemple Ploetz und Kares, Kurger Lehrgang der fran^ôsischer Sprache (Berlin, 1904). t snc auua Rousselot, Classification
3. Sans compter d’innombrables sous-variétés. Le grammairien Boulliette dans la seconde moitié du x\ 111e siev e sentait en e l
des voyelles dans la Revue de phonétique (I, p. 32).
e (comme dans bévue)
è (comme dans
cher)
i ( — - cirer)
0 ( — votre)
encore)
œ ( — jeune)
cœur)
a ( — courage)
u ( — curé)
é (comme dans
causé)
e (comme dans vain)
ami)
gigoO
ô ( — bon)
à ( — parfum)
ii ( —
houx)
bu)
J ai inscrit chacune de ces voyelles une trentaine de lois consécutives et dans une même séance, en mettant entre elles un certain intervalle et en les proférant d un ton tranquille et égal. Je savais déjà, en instituant cette expérience, que l’oreille ne pouvait juger exactement de l’identité du temps, à quelques centièmes de seconde près : les graphiques devaient montrer, si les définitions traditionnelles étaient justes, que certaines voyelles étaient naturellement (naturel comme dit Sievers) plus longues que d’autres, et cela d’une façon constante. La mensuration faite d’après le graphique devait aussi me permettre d’établir exactement des différences dont les sens ne jugent qu’obscurément, le silence qui séparait chaque son laissant toute latitude à l’articulation pour s’étendre selon ses nécessités particulières.
Or les résultats ont présenté pour chaque voyelle des variations de durée parfois assez considérables. On a donc dressé (cf. ci-contre) un tableau dans lequel on indique pour chaque timbre la valeur maxima (v.màx.), la valeur minima (v. min.) et la valeur moyenne (v. moy.) qu’il a atteintes.
On peut constater par les graphiques que jamais une même voyelle ne conserve la même durée, et l'on voit (cf. a et i) que la différence entre la valeur maxima et la valeur minima approche quelquefois de 20 cs, en dehors de toute emphase et de toute déclamation. Il ne saurait donc être question de longueur absolue et constante, comme le feraient supposer les déclarations des phonéticiens précités, et il est hors de doute que la prononciation la plus étudiée ne saurait y parvenir. Les valeurs minimas présentent un écart de 3e pour les voyelles moyennes, de 6CS pour les voyelles ouvertes, de 8CS pour les voyelles fermées ; les valeurs moyennes varient de 9“ 5 pour les voyelles moyennes, de 9“ pour les ouvertes, de 8CS 5 pour les fermées sans que ce soient jamais les sons correspondants qui manifestent les intervalles les plus considérables. Tour à tour ce sont les voyelles moyennes, ouvertes ou fermées qui présentent la valeur moyenne, minima ou maxima la plus grande.
D’ailleurs à l’intérieur des deux mots pat (patte) et prît (pâte) inscrits pareillement un certain nombre de fois à l’appareil et dans l’ordre qu’on vient d’indiquer, si Va du premier est de 1 1 cs 5 en moyenne et l’a du second de 18 cs 5, pour les deux mêmes mots enregistrés dans l’ordre inverse, Yâ est de 13 ' en moyenne et Va de 20 cs, ce qui prouve une fois de plus que la durée n’est point stable. Comme on l’exposera plus loin, il faut