‹ Études sur le xixe siècleChapitre 15 sur 32 · Lettre à Frédéric VilloL · texte numérisé non relu

Lettre à Frédéric VilloL

document que j'ai déjà cité plusieurs fois, tout le détail qu'exige, pour être parfaitement comprise, une époque spéciale et reculée de Thistoire, et que les auteurs contemporains de drames et de romans historiques déduisent par cette raison d'une manière si circonstanciée, je pouvais le laisser de côté. J'étais affranchi de l'obligation de traiter la poésie, la musique surtout, d'une manière incompatible avec elles et principalement avec la dernière ^ La légende, à quelque époque et à quelque nation qu'elle appartienne, a l'avantage de comprendre exclusivement ce que cette époque et cette nation ont de purement humain^, et de le présenter sous une forme originale très saillante, et, dès lors, intelligible au premier coup d'œil. Une ballade, un refrain populaire suffisent pour vous représenter un instant ce caractère sous les traits les plus arrêtés et les plus frappants. Ce coloris légendaire que revêt un événement purement humain, possède de plus un avantage essentiel entre tous, c'est qu'il rend extrêmement facile au poète le rôle que je lui ai imposé il y a un instant, de prévenir et de ré-

1, Je respecte le lexle; autremenl, pour plus de clarté, j'aurais écrit : « avec leurs moyens et surtout avec ceux de la dernière. "»

2. « Les fins que poursuivent les personnages, dans l'aclion dramatique, doivent avoir pour base un intérêt général de la nature humaine ou au moins une passion qui, chez le peuple pour lequel travaille le poète, soit puissante et sérieuse. » Hegel: EslhéHqtte, t. II, p. 495.

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soudre la question du pourquoi. Le caractère de la scène et le ton de la légende contribuent ensemble à jeter Tcsprit dans cet état de rêve qui le porte bientôt jusqu'à la pleine clairvoyance^ et Tesprit découvre alors un nouvel enchaînement des phénomènes du monde, que ses yeux ne pouvaient apercevoir dans Tétat de veille ordinaire : de là lui venait cette inquiétude qui le portait à demander sans cesse « pourquoi? » comme pour mettre fin aux terreurs qui l'obsédaient en face de Tincompréhensible mystère de ce monde, qui lui est devenu maintenant si intelligible et si clair. Gomment enfîji la musique achève et complète Tenchantementd'où résulte cette sorte de clairvoyance, vous n'avez maintenant aucune peine à le comprendre. — Ainsi, le caractère légendaire du sujet assure dans Texécution,parla raison que je viens de dire, un avantage du plus haut prix; car, d'une part, la simplicité de l'action, sa marche, dont Toeil embrasse aisément toute la suite, permet de ne pas s'arrêter du tout à l'explication des incidents extérieurs, et elle permet, d'autre part, de consacrer la plus grande partie du poème à développer les motifs intérieurs de l'action parce que ces motifs éveillent au fond de notre cœur des échos sympathiques. »

C'est maintenant le moment de revenir à notre thèse du début et de montrer la connexion intime

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qui unit l'œuvre de Wagner à la tradition esthétique allemande, telle que Hegel, avant lui, l'avait exprimée. Dégagée des motifs d'expérience invoqués par Lessing, Herder et Schiller, la conception de la synthèse des arts — surtout celle de l'union de la poésie et de la musique, qui constituent ensemble Y art subjectif oipposé à VdiVi objectif (architecture, sculpture et peinture) — est toute hégélienne, et, chez le philosophe comme chez le musicien, en tenant compte, bien entendu, des modifications qui doivent résulter de la mise en pratique réalisée par Wagner, elle aboutit à la suprématie de la forme dramatique ^ De même, l'idéalisme transcendental appliqué à l'art est encore une revendication de Hegel pour qui l'art, c'est « l'idée pénétrant et transformant la matière » : en sorte que, selon lui, l'art grec, où Tidée, sacrifiée à la beauté plastique, ne se dégage pas de la forme extérieure, serait inférieur à l'art oriental, dont le symbolisme révèle une profonde aspiration vers l'infini. De même encore, Hegel et Wagner sont tous deux extrêmement préoccupés de l'action de l'art dramatique sur le public : le premier, dans le parallèle qu'il établit entre la

1. Le drame, par son fond comme par sa forme, offre la réunion la plus complète de toutes les parties de Tari. Aussi doit-il être regardé comme le degré le plus élnvé de la poésie et do Tart en général, etc.

(EslhéUque, t. U, p. 469.)

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poésie dramatique chez les anciens et chez les modernes, a marqué, dans le drame ancien « le caractère général élevé du but que poursuivent les personnages* » en opposition avec la passion personnelle qui v fait Tobjet principal » du drame moderne; ailleurs, il assigne à Tart une mission nationale 3. Or, le but avoué de Wagner a été de donner à son pays un art national, qui soit pour TAUemagne ce que la tragédie a été pour la Grèce ; jugeant qu'un tel but ne pouvait être atteint avec les médiocres ressources que les théâtres existants lui offraient, il a construit le théâtre-modèle de Bayreuth, et toute la hauteur et la vraie nature de son ambition se révèle dans les paroles qui lui échappèrent dans l'ivresse du triomphe qui suivit à la fin de la première représentation de la tétralogie : Jetzt, meine Herren, habt Ihr eine Kunst : « A présent. Messieurs, vous avez un art! » Enfin, chez Hegel, le sentiment esthétique finit par se fondre dans le sentiment religieux : « La représentation de V Amour religieux, dit-il 3, est lo sujet le plus favorable pour les belles créations de l'art

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