‹ Études sur le xixe siècleChapitre 32 sur 32 · Cavour, Lellere^ VI · texte numérisé non relu

Cavour, Lellere^ VI

et de la situation diplomatique de l'Italie, peut-être l'aurait-il jugé autrement. Et peut-être même sa foi dans son entreprise aurait-elle été ébranlée, s'il avait su que Massimo d'Azeglio, dont il ne mettait en doute ni le patriotisme ni l'énergie, se prononçait dans le même sens que Gavour, avec plus de netteté et moins de respect : « L'entreprise de Garibaldi, écrivait-il en effet le 29 septembre 1860 au marquis Emmanuel d'Azeglio, alors ambassadeur à Londres, je l'ai toujours considérée comme une erreur... Je suis reconnaissant de tout ce qu'on a fait en Angleterre pour Garibaldi, à cause de l'intention. Mais on voit, comme d'habitude, qu'ils ne connaissent pas notre situation. Je sais bien que la légende de Garibaldi, comme sa personne, est sympathique, poétique, etc. etc., et que ce sont choses à provoquer ces fièvres à la mode que tous éprouvent plus ou moins. Je n'ai rien voulu t'écrire à ce sujet parce que c'était inutile. Qui ferait entendre raison à la vogue? Mais si tu me l'avais demandé, je t'en aurais donné la clef. En somme, on la trouve à présent. L'habituelle révolution cosmopolite, qui se jette partout où l'on fait du tapage, et surtout partout où se trouve une personnalité qu'on peut exalter, comme ce fui le cas avec Gioberti. Garibaldi est un homme intègre, très audacieux, plus heureux encore. Mais c'est un caractère faible, et par conséquent victime de tous les imbroglios. Et ceux qui

savaient bien ce qu'ils faisaient ont été pour plus d'une moitié dans sa vogue...* »

Garibaldi aurait été certainement fort étonné d'un tel langage tenu par le blessé de Vicence. « Hé quoi! lui aurait-il à peu près répondu, faut-il penser à tant de choses, quand il s'agit de la liberté d'un peuple qui la réclame ? Agissons d'abord, il sera toujours temps de raisonner. Et vous voyez bien que j'avais raison, puisque les Bourbons sont chassés de Sicile... » Il était de ceux qui ne calculent pas leurs actes et n'en savent pas mesurer la portée: c'est peut-être cela queMassimo d'Azeglio, esprit plus pondéré et, de plus, rompu aux habitudes diplomatiques, appelle de la « faiblesse de caractère ». Il avait l'enthousiasme et la foi, et, confiant en sa propre force, en celle du droit, en celle du peuple, il ne comprenait pas qu'on pût chercher son salut ailleurs qu'en soi-même. Est-ce qu'Annibal, demande-t-il quelque part, a pu prendre Rome, malgré ses victoires? Et où Rome a-t-elle puisé la force de le repousser enfin, sinon dans son patriotisme et dans son énergie? Est-ce qu'une nation qui se veut libre n'est pas toujours plus forte qu'un tyran? Est-ce que le dernier mot ne reste pas toujours à la grande cause des peuples? Quand l'histoire venait donner un démenti à ces

1. Lettere édile ed inédite di Massimo d^Azeglio al marchese Emanuele d'Azeglio ^ p. 306.

nobles croyances, il ne Técoutait pas : il demeura convaiQCu, par exemple, que les revers de la Défense nationale ont tenu à des fautes, surtout aux morcellements du pouvoir, et qu'il aurait suffi d'une dictature militaire pour sauver la France à laquelle il prêta généreusement son concours. Il allait droit devant lui, les yeux fixés sur son beau rêve humanitaire, n^en voyant que le rayonnement, grisé par Tivresse des deux mots magiques qui résument toute sa pensée : justice et liberté. C'était un esprit simple, qui refusait de s'ouvrir aux complications des intrigues comme aux calculs des moyens ; c'était une âme pure, qui se trompait sur les individus et se consolait avec les principes. Et cette simplicité et cette pureté furent sa force, lui donnèrent la décision, la droiture et la poésie; firent de lui, en même temps qu'un croyant, un homme qui inspirait la foi; lui permirent d'accomplir, contre les prévisions des sages, de grandes choses avec de petits moyens. Au fond, il est de la famille des exaltés, des saints ; lui, l'ennemi des prêtres, il eut un grain du désintéressement sublime qui fit les François d'Assise. C'est pour cela qu'il fut aimé, qu'il fut vainqueur, et qu'il est aujourd'hui légendaire.

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En France, où la vie littéraire est tout entière condensée à Paris, où la communauté des intérêts ou des relations crée un lien entre les hommes de lettres et rapproche des tempéraments souvent très divers, il se forme des groupes auxquels on donne facilement le nom d'écoles. En Italie, au contraire, les écrivains étant disséminés dans les centres principaux du pays, les groupes sont rares, ou plus restreints: ils se constituent et se développent isolément dans certaines villes : c'est ainsi qu'à Bologne, M. Giosué Carducci, professeur et poète, rallie autour de lui quelques admirateurs qui l'imitent avec plus ou moins de talent. Mais, à ce qu'il semble, un grand mouvement, comme fut par exemple le mouvement romantique de 1830, aurait beaucoup de peine à se former et à se propager de ville en ville, arrêté qu'il serait sans doute, en presque tous les endroits, par des cou-

rants d'idées opposées ou par des influences locales. Si nous cherchons, dans le seul genre du roman, la démonstration pratique de cette différence entre les conditions des deux littératures, nous verrons qu'en France il est toujours possible d'établir une sorte de parenté intellectuelle entre plusieurs écrivains: il est certain, par exemple, que George Sand, J. Sandeau, M. Octave Feuillet forment une espèce de noyau autour duquel d'autres talents sont venus se ranger; de même, pour MM. de Concourt, Zola et Daudet. Certes, il y a d'énormes différences entre l'auteur de la Mare an diable et celui de Monsieur de Camors, entre l'auteur de Chérie et l'auteur de V Assommoir; et pourtant, ce ne sont ni les hasards de la vie littéraire, ni la fantaisie arbitraire de la critique qui ont séparé en deux groupes opposés ces chefs de file du roman contemporain. La division s'est faite d'elle-même, et elle a sa raison d'être dans le fait qu'avec leurs différences de talent, de tempérament et d'habitudes, la philosophie respective de ces deux groupes a des traits communs dont on ne saurait nier l'évidence, mais qu'il n'y a pas lieu d'analyser ici. Dans l'Italie actuelle, on serait fort embarrassé de trouver un lien pareil entre les œuvres de MM. Barrili, de Amicis, Salvatore Farina, Luigi Gualdo, Capracina, etc., dont les noms sont les plus saillants parmi ceux des romanciers dits

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« idéalistes » et dont chacun vaut ce qu'il vaut et va son chemin sans grand souci des autres. Les romanciers « véristcs », qu'on leur oppose, et qui ne se sont guère affirmés que dans ces dernières années, ont entre eux plus de rapports de ressemblance: peut-être simplement parce que les deux leaders du mouvement, MM. Giovanni Verga et Luigi CapUana, sont tous deux Siciliens, sont amis intimes et ont longtemps habité Milan ensemble. Cependant, ils ne constituent pas une école dans le sens habituel du terme, et pour réunir sous une dénomination commune des esprits aussi opposés que MM. Tronconi, Dossi, Ciampoli, Chelli, M"° M. Serao et quelques autres, il faut toute la bonne volonté de la critique, amie par nature des généralisations qui simplifient sa besogne. Aussi serait-il oiseuxde dégager les traitscommuns decette partie de la production contemporaine à laquelle notre étude se bornera, et vaut-il mieux, croyonsnous, présenter isolément ces forces séparées.

L'initiateur du mouvement fut M. Luigi Capuana, qui, connu depuis longtemps déjà par de remarquables études critiques, débuta dans le roman, en 1879, par un livre autour duquel la lutte s'en-

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gagea tout de suite : Giacinta. M. Capuana n'entrait pas dans la littérature d'imagination comme on y entre d'habitude, avec un premier livre écrit un peu au hasard, ou en débutant qui cherche à apprendre « le métier », à jeter plus ou moins pêle-mêle ses premières observations : il y arrivait préparé par de lonfi:s travaux antérieurs, par une connaissance approfondie des littératures étrangères aussi bien que de la littérature nationale, en écrivain réfléchi, conscient de ses moyens, connaissant ses défauts comme ses qualités et capable de développer celles-ci et d'atténuer ceux-là. Aussi, quelque important que soit son premier, et jusqu'à ca jour son unique roman, quelque retentissement qu'il ait eu en Italie, n'est-il pas absolument nécessaire de l'analyser pour comprendre et apprécier le talent de l'auteur : dans Giacinta, comme dans les recueils de nouvelles publiés avant et depuis, comme dans deux volumes d'Études littéraires qui traitent de sujets très divers, comme dans une étude toute récente sur le Spiritisme, c'est le même tempérament d'écrivain et d'homme qui se manifeste par des moyens différents : c'est avant tout et toujours un esprit curieux, d'une curiosité que rien ne rebute; en même temps, profondément épris d'art, surtout de l'art spécial qu'il a conçu ; et capable de déployer une volonté rare pour arriver au but qu'il s'est assigné.

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Tout le monde sait comme il faut entendre le mot curieux appliqué à un écrivain contemporain. La curiosité, aujourd'hui, n'est ^lus le simple désir de savoir et d'élargir sans ce^e le cercle de ses connaissances : elle est un besoin presque maladif, en tout cas tyrannique, de pénétrer certains secrets, de toucher à certaines anomalies de la nature dont jusqu'à présent on ne s'était guère inquiété, d'aborder de préférence des problèmes très circonscrits et de peu d'intérêt pratique, mais toujours choisis parmi les plus inquiétants, parmi ceux dont la solution demeure obstinément imposible. C'est cette curiosité que Flaubert a définie dans la phrase inoubliable qu'il prête à la Chimère : « Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés. » C'est cette curiosité qui forme et développe nos goûts actuels, et nous lui devons aussi bien Tamour du bibelot que les recherches des spécialistes sur les maladies nerveuses, aussi bien le goût croissant de l'archéologie que la gourmandise des aliments rares. De cette curiosité nous avons fait une sorte de critère, et, dans toute une partie du public intelligent, on ne trouve pas de plus bel éloge à faire d'un tableau^ d'un livre ou d'un poème, que de le proclamer curieux. Or, M. Capuana s'est avancé à travers plusieurs littératures et marche à travers la vie en notant au jour le jour ce qui lui semble curieux dans ce sens-là»

Une fois, ce sont les œuvres étranges de N. Carlo Dossi, parce qu'elles Tétonnent; une autre fois, ce sont les Frères Zemgannao, parce qu'il croit pouvoir demander à ce livre la clef du talent et du but littéraire des frères de Concourt; ou bien, c'est le problème du spiritisme avec tout ce qu'il a d'inquiétant; c'est encore cette Giacinta qui médite de choisir et choisit effectivement le jour de ses noces pour se livrer à l'amant préféré ; ce sont de menus faits, des anecdotes dont l'étrangeté sollicite soudainement son attention, qu'il s'applique à regarder de près, dont il poursuit la signification intime, puis qu'il livre aux lecteurs tels quels, souvent inexpliquables et contradictoires comme il les a trouvés. Une de ses nouvelles est l'histoire de la passion désespérée d'un mari pour sa feipme qui le trompe et le méprise ; et cette passion, qui avait résisté à toutes les douleurs, aux fatigues et aux écœurements d'une lutte quotidienne, cette passion s'évanouit un jour brusquement, quand la femme, par un revirement inattendu, aime à son tour, demande grâce et souffre. Une autre est la notation minutieuse des sentiments d'un médecin qui regarde mourir peu à peu la femme qu'il aime. Plusieurs analysent ces sentiments raffinés et complexes qui se traduisent, en dehors des événements, par de simples manières d'être, par des états d'âme, comme on en rencontre surtout dans

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la promiscuité des grandes villes, comme il s'en produit plus facilement entre deux êtres appartenant à des classes différentes ou profondément inconnus l'un à l'autre et séparés par un abîme que le caprice réciproque se charge de combler un instant. Toujours des sujets et des êtres d'exception: « La recherche de l'exception dans le sujet, dit M. Capuana à propos de M. de Concourt, toute capricieuse qu'elle semble, est une antique nécessité que la méthode analytique actuelle rend seulement plus frappante, comme si elle était nouvelle. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'art poursuit l'exception : toute l'histoire de ses plus splendides créations le montre. L'unique différence, c'est qu'autrefois le choix se faisait inconsciemment, tandis qu'aujourd'hui on recherche volontairement l'exception » Il est bon d'ajouter que M. Capuana — et par là il tente d'élargir le cadre dans lequel il se meut de préférence — donne du caractère exceptionnel la définition légèrement paradoxale que voici : « Le caractère exceptionnel est celui dans lequel toutes ou presque toutes les forces naturelles qu'il a en germe ont pu se développer avec une ampleur et une richesse que les mille circonstances sociales tolèrent rarement. »

Les moyens artistiques de M. Capuana se trouvent en quelque sorte impliqués dans la disposition essentielle de son esprit:

D'abord, il est presque entièrement dépourvu du sens du pittoresque. Au risque de se mettre en contradiction flagrante avec Testhétique réaliste, il se hasarde rarement à des descriptions un peu longues. Quand il le fait, il ne réussit jamais qu'en partie: les mots qu'il emploie manquent de couleurs, semblent même souvent choisis exprès pour montrer que la nature n'est pas ce qui préoccupe le plus l'auteur :

«... Quel ciel! un azur poussiéreux, un azur neutre, indécis, indescriptible^ il faut le voir. Et quel horizon ! les montagnes et les collines des environs, noyées dans une atmosphère caligineuse, se voient et ne se voient pas. La distance paraît doublée; on croirait regarder avec une longue- vue renversée : le contraire de ce qui arrive en hiver ou au printemps quand la limpidité excessive de l'air fausse la perspective et montre les objets l'un sur l'autre ... Regardez : ^ cette immense voûte cristalline a quelque chose de terriblement dwi\ qui pèse sur Mme et n'éveille plus le sentiment de Vinfini. On dirait qu'en se dressant sur la pointe des pieds on donnerait de la tète dans la voûte céleste... »

Vous le voyez, M. Cupuaha, à propremçnt papier, ne décrit pas la nature ^ il n'en étale pas complaisamment les splendeurs, comme les brillants coloristes de l'école ; il n'en cherche pas non plus

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les détails ; mais, après avoir essayé par quelque traits assez pauvres de montrer un paysage, il en arrive tout naturellement à décrire l'impression produite par ce paysage sur Têtre qui le contemple. La nature extérieure n'est pas pour lui comme elle est pour beaucoup d'autres, le grand Tout dont l'homme n'est qu'une parcelle, qui le domine, qui lui impose ses sensations, qui tyrannise sa volonté, — décor immense dans lequel se fond tout le théâtre. Loin de là, il la voit et la laisse au second plan. L'homme seul lui paraît digne d'jntérêt, et, quand il dresse un paysage autour de l'homme, il le fait d'une façon qui rappelle celle des peintres primitifs, les espaces à peine entrevus, les squelettes d'arbre dont Tombre grêle ne cache jamais rien du visage... N'est-il pas plaisant de constater cette indifférence pour le monde matériel chez un ^rivain auquel on a attaché l'étiquette de réaliste ? et n'est-ce pas là une fois de plus l'occasion de protester contre la déplorable terminologie que les feuilletonistes ont mise à la mode? Comme beaucoup de prétendus réalistes, M. Capuana est bien plus prêt; de nier la réalité du monde extérieur que celle de la personnalité humaine. Volontiers il s'écrierait avec le poète :

En spectacles pompeux la nature est féconde.

Mais l'homme a des pensers bien plus grands que le

[monde.

Et c'est à rhomme qu'il s'intéresse, c'est l'homme qu'il scrute.

Mais, sur ce point encore, il faut établir une distinction.

Sous prétexte que nous ne pouvons pas savoir ce qui se passe à l'intérieur de Thomme, que nous ne pouvons connaître de ses passions que les actes qui les manifestent, et point le mécanisme qui les gouverne, certains romanciers s'en tiennent de préférence à l'étude générale des mœurs; leurs œuvres deviennent alors des sortes de livres d'histoire qui renseignent la postérité sur l'état moyen de la société beaucoup mieux que sur la façon de sentir particulière à leur génération. M. Capuana n'a pas grand goût pour cette espèce d'inventaire social : il ne recule pas non plus devant l'obstacle en question, et, au risque de se tromper, s'apphque à dépeindre non pas des groupes d'hommes, mais des individus. Et de fait, c'est dans l'étude de l'individu, de ses particularités, de ses bizarreries, de ses contradictions, qu'éclate sa supériorité: il sait pénétrer une âme, il sait montrer un être sur le vif de ses habitudes, et, des détails de son analyse, reconstituer une figure complète. Voici le début d'une des bonnes nouvelles de M. Capuana, qui caractérise bien son procédé.

« Ce fut une rapide apparition, et pourtant elle a laissé dans mon e^ur une trace itiefTaçablei

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Peu de jours se passent sans que cette ainnable figure se présente devant moi et vienne me faire rêver tristement. Alors une foule mobile de légères images lumineuses dansent autour de moi comme attirées par un tourbillon qui les entraîne, qui les mélange et n'en laisse à la fin qu'une seule... Alors, sa physionomie, le son de sa voix, ses paroles, ses gestes les plus insignifiants évoquent pour moi le souvenir des joies jamais eues, des désir perdus dans le vide, d'espérances mortes en un instant comme une bulle de savon dissipée dans Tair ; et c'est une grande partie de ma vie qui se résume en elle, sans que j'aie encore pu compendre pourquoi?

« Qui était-elle ?

« Je ne le sais pas; j'ignore jusqu'à son nom. Rien ne peut me faire supposer qu'elle ait voulu me tromper, il n'y aurait aucun motif pour justifier un tel soupçon. Jugez vous-même.

« Je la vis pour la première fois à Florence, au moment où elle descendait de voiture dans la cour de la gare.

« Elle était vêtue de noir, avec une rare simplicité et une élégance plus rare encore. Une bourse de cuir rouge à son bras, un éventail et une ombrelle, c'était tout son bagage.

« Elle s'avança rapidement vers le perron, puis vers le guichet où Ton distribuait les billets.

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« Jela suivis : elle m'avait paru agitée. Une femme jeune, belle (oh ! immensément belle !) qui semble sous le coup d'un sentiment vif et douloureux, qui voyage seule, sans bagage..., de qui donc ne piquerait-elle pas la curiosité ?... »

Et je voudrais pouvoir la suivre jusqu'au bout, cette Fasma, — apparition, vision presque confuse, — pour montrer à quel point « on voit et ne voit pas » les personnages les mieux réussis de M. Capuana, comme ils sont vivants et tangibles, et comme ils conservent pourtant leur mystère, — ce secret que tout être humain garde vis-à-vis des autres, cet inconnu que le plus perspicace d'entre les pyschologuesne pourrait jamais pénétrer, et que seul l'écrivain de race peut pressentir et indiquer.

Les premiers romans de M. Verga, Histoire cttine faw)etle, Eva^ ceux même de sa seconde manière. Tigre royal et Eros, semblaient promettre un peintre distingué de la vie mondaine : l'auteur y révélait une connaissance approfondie d'un monde que les romanciers, en général, ignorent qu'ils abordent rarement et ne décrivent presque jamais que sous un jour faux et conventionnel. M. Verga avait l'avantage d'appartenir à ce

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monde-là, sans en avoir les préjugés : on peut donc présumer que, s'il avait persévéré dans la même voie, il serait arrivé à nous tracer de la bonne société italienne une peinture remarquable et sincère; d'autant plus que, par sa propre nature délicate, raffinée, complexe, il semblait destiné à devenir le peintre de l'existence ultra-civilisée des grandes villes. Pourtant, dès 1877, dans un volume de nouvelles intitulé Nedda , à côté de quelques exquises études se rattachant à son précédent courant d'idées, il publiait des croquis de mœurs villageoises qui montraient son talent sous un aspect inattendu. Et bientôt après, dans un autre recueil de petits récits, tous consacrés à la vie champêtre, Vita Dei Campi, son talent s'af^ Armait d'une façon définitive.

La plupart des héros de ses contes vivent en Sicile, à Aci-Trezza. Figurez-vous, au bord de la mer, un village délicieux, un de ces endroits d'aspect tranquille où l'on voudrait vivre. On y descend, on s'y arrête, — et au bout d'un séjour de vingt-quatre heures, on n'en garde qu'une impression de trouble et d'ennui. Aci-Trezza est un amas de masures habitées par des pêcheurs à peau noire, qui n'attendent leur pain que de la mer avec laquelle ils sont toujours en guerre. Quelquefois elle les attire par ses airs de tranquillité menteuse, ou bien elle se soulève furieuse-

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ment, et il faut alors « se contenter de la regarder du rivage, — couché sur le ventre, ce qui vaut mieux quand on n*a pas diné... Ces jourslà, il y a foule devant Tauberge, mais on n'entend guère le bruit des sous sur le zinc du comptoir, et les gamins, qui pullulent dans ce pays comme si la misère était un bon engrais, crient et se battent entre eux comme s'ils avaient le diable au corps. De temps en temps, le typhus, le choléra, les fièvres, la tempête viennent faire des vides dans ce fourmillement ; puis les vides se comblent, et la côte pullule comme avant, on ne sait comment ni pourquoi.... » Dans ce décor trompeur, sous la tyrannie de cette nature magnifique, fatigante et cruelle, se déroulent les drames intimes de Texistence misérable : les angoisses quand la récolte des olives est mauvaise et la mer avare ; les frissons du malheureux que les fièvres terrassent; les catastrophes qui résultent de huit jours de pluie, d'une grêle, d'une brebis perdue, d'un rien ; et les hérédités de la misère ; et les luttes d'un pauvre petit auquel son père n'a laissé qu'une dette de dix francs, contractée pendant la dernière maladie, et qu'il faut payer. Les passions dont les romanciers jouent d'habitude sont transformées et simplifiées chez ces êtres primitifs : la jalousie n'est qu'une sorte de mal latent, qui éclate soudain en violences brutales ; l'amour, quand il n'est

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pas une fureur sensuelle, est une simple préférence, très douce, prête à s'effacer et à se sacrifier sans murmure ; et il y a des douleurs presque bestiales, des affaissements, des révoltes soudaines, du sang répandu.

Comme M. Capuana, M. Verga raisonne sur ces propres ouvrages et sur la théorie du roman. Il a écrit plusieurs préfaces de formes un peu confuse mais qui s'appliquent à rompre — poliment d'ailleurs — avec les doctrines du « passé », et il a défini Testhétique de la nouvelle école. Mais, en réalité, il n'est pas un théoricien. Il a en lui une force d'inconscience qui fait ses livres meilleurs que ses préfaces* A Tinverse de M. Capuana, il sait voir la nature, et il en traduit le spectacle avec une couleur qu'aucun de ses compatriotes n'a jamais atteinte. La nature est le héros de ses livres: c'est elle qui en conduit le drame, elle qui, avec ses séductions de sirène et ses cruautés de marâtre, en noue et en dénoue les intrigues ; et, fatalistes comme leurs ancêtres arabes, les paysans, les marins, les pêcheurs, milices asservies à ses exigences, les subissent avec une résignation stoïque qui donne à leur rude figure une singulière grandeur. Cette grandeur, qu'on devine déjà dans les courtes esquisses de la Vie des champs, éclate dans le roman auquel M. Verga doit le meilleur de sa réputation : les Malavoglia.

Les Malavoglia sont le premier volume d'une série qui a pour titre général : les Vaincus ; les personnages des divers livres qui doivent la composer appartiendront à des classes opposées de la société : le lien nVst donc pas, comme dans l'œuvre de Balzac, dans la rencontre des mêmes individus et le retour, de volume en volume, des mêmes héros ; il est seulement dans Tidée philosophique de Tauteur, qui se propose de représenter les vaincus dans toutes les phases de la lutte pour la vie. Dans les Malavoglia, au premier degré de Téchelle des besoins, Fauteur recherche « comment doivent, selon toute probabilité, naître et se développer dans les plus humbles conditions les premières inquiétudes du bien-être ; et quelles perturbations doit apporter dans une petite famille jusqu'alors relativement heureuse, la vague convoitise de l'inconnu, le sentiment d'aises plus grandes et de plus de bonheur possible » . Les besoins sont encore simples et se ramènent presque tous aux préoccupations matérielles ; mais à mesure qu'on, monte dans la hiérarchie sociale, quand la sphère s'élargit, quand disparaît le souci absorbant du. pain quotidien, les besoins se raffinent, les passions se compliquent : les types, moins originaux peut-être, deviennent plus intéressants, par l'influence de leur éducation et de tout ce qu'il y a d'artificiel dans la civilisation. Alors apparaîtraient

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Tactivité des richesses, les vanités aristocratiques, des ambitions de toutes sortes, jusqu'à ce qu'on arrive au dernier héros de la série, Vhomme de luxe, i< qui réunit toutes ces convoitises, toutes ces ambitions, tous (îcs besoins, toutes ces vanités pour les comprendre et en souffrir, qui les a dans le sang et en est consumé » . Jusqu'à présent, le| premier volume de la série a seul paru, mais il constitue une œuvre qui mérite l'attention .

Les Malavoglia avaient été une nombreuse famille, dont les membres étaient dispersés sur la côte de Sicile; mais peu à peu, elle s'est réduite, et de ses diverses branches une seule demeure, celle de Trezza, qui se compose du patron 'Ntoni, de son fils Bastianazzo, marié à la Maruzza, et de ses petits-enfants. Ils habitent ensemble une maison à eux, vivant très convenablement du produit de leur pêche : l'ainé des garçons appelé 'Ntoni comme son grand-père, fait son service militaire, et l'on songe déjà à marier sa sœur Mena ; même on rêve pour elle le plus beau parti du village, le fils du patron Cipolla. Seulement il lui faut une dot, et c'est pour gagner d'un seul coup cette dot que le patron 'Ntoni se laisse entraîner à la spéculation. II achète pour cinq cents francs, à crédit, de « l'oncle » Crocifisso, une charge de lupins sur la quelle il compte réaliser un beau bénifice et qu'il s'agit de transporter par mer. Or, la mer

est mauvaise : elle engloutit les lupins, Bastianazzo, et les deux hommes qui gouvernaient la Providence, — et Ton ne retrouve la barque que quelques jours après, avariée, presque perdue.

Voilà par cet accident tous les projets renversés et Texistenoe matérielle de la famille mise en question ; Mena, sans dot et orpheline, ne peut songer à se marier pour le moment ; avant tout, il faut radouber la barque pour payer l'oncle Crocilisso... Et avec quoi ? Crocifisso est un vieil usurier sans cœur, que tout le village a beau implorer ; il fait semblant de patienter un peu, il vend très cher quelques courts délais, puis il se lasse, il envoie Thuissier, — et s'empare de la maison, de la « maison du néflier » que les Malavoglia habitaient depuis des générations et des générations.

Cependant le jeune 'Ntoni a fini son temps de service et revient travailler avec les siens : la besogne marche bien, la pêche est souvent bonne, on se console, on respire de nouveau... Mais la mer recommence avec ses traîtrises : le grandpère est blessé pendant un orage, il faut le soigner, payer le médecin, payer les remèdes, et les sous amassés dans le matelas disparaissent bien vite. A peine le vieux patron est-il sur pied, qu'un nouveau malheur frappe la famille : Luca, le second fils, qui avait été pris à son tour par la conscription, est tué à Lissa. Presque en même temps.

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une épidémie de choléra, comme il en passe à chaque instant sur cette plage malsaine, emporte Maruzza. Et le jeune 'Ntoni, qui a écouté à Tauberge les conversations d'aventuriers de passage, qui est las de peiner sans trêve pour se retrouver toujours au même point, qui veut être riche et faire le bonheur de sa famille, quitte Trezza pour aller chercher fortune à travers le monde. Ainsi, il ne reste plus que le grand-père. Mena et les deux enfants cadets de Bastianazzo, Alexis et Lia : plus de bras assez vigoureux pour gouverner la barque. 11 faut la vendre, n'être plus « patron » , aller en journée chez Cipolla, connaître les angoisses des chômages — et quoique Mena s'efforce aussi de gagner quelques sous, le pain manque souvent.

Puis, une nouvelle charge : le jeune 'Ntoni revient, sans avoir fait fortune et paresseux, dérouté, ivrogne. Il passe ses journées à Tauberge, dont la propriétaire est bonne pour lui parce qu'il est beau garçon, il s'enivre en compagnie des pires sujets du village qui l'entraînent à tous leurs mauvais coups ; enfin, dans une expédition de contrebande, il donne un coup de couteau au brigadier don Michel, ce qui le conduit en cour d'assises. Pour le défendre, son avocat affirme que c'était une « vendetta », don Michel ayant séduit Lia. Et le grand-père, qui assiste à l'audience, tombe comme une masse en apprenant cela;

Il est à bout, maintenant, le vieux patron : à force de souffler sur lui, la misère, les orages et le malheur Tout abattu tout de bon. Il traîne encore quelque temps, puis un jour, en cachette des deux enfants qui lui restent et qu'il veut soulager, il se fait porter à Thôpital où il va finir sa pauvre vie à côté d'autres malheureux comme lui.

Il est impossible, par une simple analyse, de donner une idée de ce roman, qui est Tœuvre la plus complète et la plus remarquable que la littérature italienne ait produite depuis bien longtemps. Par quel phénomène un esprit complexe comme Test M. Verga a-t-il réussi à s'identifier avec des êtres aux mœurs primitives, aux sentiments simples ? Gomment le peintre subtil et délicat de la vie élégante est-il parvenu à décrire, sans fadeurs bucoliques, une existence si différente de la sienne? c'est là ce que je ne saurais dire, mais ce que reconnaîtront, je l'espère, les lecteurs français du roman.

Depuis les Malavoglia, M. Verga a publié, outre plusieurs recueils de nouvelles, un autre roman, le Mari d Hélène, qui, sans avoir un# égale portée, est cependant une œuvre distinguée. 11 esten pleine maturité de talent, et i'on est en droit, après ce qu'il a produit, d'attendre de lui des œuvres de premier ordre: car bien peu, parmi les contemporains, sont doués d'une façon plus xîomplète des

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qualités qui constituent le véritable écrivain ; bien peu possèdent au même degré une égale puissance d'analyse unie au sens du pittoresque et de Texpression.

Au moment même où les Malavoglia achevaient de mettre le nom de Verga hors de pair, on discutait aussi beaucoup les œuvres d'un écrivain milanais, M. Cesare Tronconi.

Il s'agissait de trois livres, que revendiquaient les critiques véristes, mais qu'en réalité il est assez difficile de rattacher à un genre précis. Passion maudite, Mères pour rire et les Comédies de Vénus sont des pamphlets pour le moins autant que de romans; et ce n'est pas seulement contre le peintre peut-être trop hardi de mœurs très vives que le public se souleva, c'est surtout contre le contempteur de la société établie et des idées reçues. Les procédés littéraires de M. Tronconi n'étaient d'ailleurs pas propres à calmer celte impcession : sortant de l'impassibilité habituelle aux écrivains réalistes, il entrait en campagne avec des allures belliqueuses de satiriste et un drapeau franchement affiché. Ses romans présentent à chaque instant des tirades violentes^ des sentences

agressives; et, dans une brochure qu'il publia pour sa défense sous le titre de Delitti — en la dédiant à la jeunesse italienne « pour qu'elle ne se laisse pas imbécilliser » — on trouve des aphorismes comme ceux-ci:

€ La société est stupide, ridicule, méchante, cruelle, — donc il faut que chacun lui donne un soufflet. » — « En art il faut être révolutionnaire. » — « Et il faut être aussi sauvage, parce que si Ton peut se figurer la société comme on veut, les passions seront toujours sauvages. » — « La vraie immoralité, en art, consiste à écrire des livres qu'on appelle romans. » — « Le réalisme a pour mission de changer le sens de beaucoup de choses, de n'en point laisser du tout à beaucoup d'autres, et d'en donner un, au contraire, à plusieurs de celles qui n'en ont jamais eu. »

C'est, en substance, la théorie révolutionnaire transportée dans le roman, c'est une sorte de jacobinisme littéraire: dans ces phrases affirmatives, on reconnaît Jean-Jacques Rousseau, le Contrat social, la haine de la civilisation, l'idée mère de tous les socialistes : le retour à la primitive nature. Sans entrer dans la discussion de cette théorie, il est certain que la forme tranchante et absolue qu'elle revêt sous la plume de M.

Tronconi présente l'aspect le plus paradoxal: il n'est pas vrai que les passions sont toujourt sau^

LES VÉRISTES ITALIENS > 193

vages; la civilisation les modifie comme elle modifie tout ce qui passe sous son niveau. Quant au . réalisme, il est une forme de la pensée qui convient aux uns et ne convient pas aux autres, et qu'il serait aussi injuste de repousser que de recommander exclusivement. Si la base de la. société est mauvaise, il n'y a pas de livres immoraux, pas ■ plus ceux de Manzoni que d^autres, puisque alors • les principes de la moralité demeurent à établir et attendent un fondement nouveau. La première vérité — et peut-être la seule — qu'il soit possible de constater, c'est qu'en aucun domaine les affirmations absolues ne sont probantes; et en s'avançant, comme il le fait surtout, sur un terrain aussi personnel que celui de Tart, M. Tronconi crée une sorte de présomption contre lui.

De fait, ses romans, avec les incontestables qualités d'observateur qu'il y déploie, avec la verve d'un style incisif et rapide, quoique souvent incorrect, malgré leur manque d'unité d'ailleurs , plus apparent que réel, sont des œuvres incomplètes, mais qui sortent de la banalité de l'habituelle production littéraire. Je ne crois pas que les purs lettrés puissent les goûter beaucoup. Mais ils doivent plaire à ceux qui s'intéressent aux problèmes sociaux. Mères pour rire et Passion maudite, au point de vue de l'affabulation, ne sont guère que le roman galant tel qu'on l'écrit

la

194 ÉTl DES SIR LH XIX*" SIECLE

plusieurs centaines de fois Tan dans les divers pays où sévit la littérature. Mais il suffit d'y regarder d'un peu près pour voir que ce n'est pas la faute avec ses péripéties plus ou moins dramatiques qui préoccupe l'auteur, que ce sont les causes de la faute et leurs rapports avec les conditions de la société. L'héroïne de Passion maudite, par exemple, est, au début, honnête dans le meilleur sens du mot, n'a pas de mauvais instincts, pas d'hérédité fâcheuse. Pourtant, elle roule très bas. Et ce qui la perd, c'est le ma- -riage, qui la jette dans les bras d'un viveur fatigué et la promène de déception en déception. Ah ! si le mariage eût été un simple engagement facile à dénouer!... Mais non, le mariage est définitif: de plus, il est mal compris, il est une duperie réciproque. Ce n'est pas contre l'adultère qu'il faut s'élever, c'est contre le mariage, parce que l'adultère n'est qu'un effet dont le mariage est la cause... Pareillement, Proudhon disait: « Dieu, c'est le riial; la propriété c'est le vol ; » et, bien avant lui, ^aint Paul découvrait que la vraie cause du péché, c^'est la loi... Quant aux Mères pour rire, le titre Qn indique le sujet: et ce n'est pas seulement à l'éducation des jeunes filles que M. Tronconi s'attaque; c'est à la façon dont les devoirs de la maternité sont compris — toujours de travers, selon lui ; c'est au sentiment maternel lui-même,

LES VERISTES ITALIENS 195

qu'il juge dérouté et vicié par les préjugés du monde et par les erreurs de la civilisation.

Après ces trois romans a tapage, M. Tronconi publia, sous le titre intraduisible de Caro Fuoco, une histoire d'amour très douce et très passionnante, d'un mérite artistique supérieur à celui des précédents ouvrages. Et depuis lors, c'est-à-dire depuis six ans environ, . il s'est tu. Il est possible que son silence soit momentané, mais il est possible aussi que les discussions violentes, souvçnt injustes et injurieuses, engagées autour de son nom, l'aient dégoûté de la lutte : il est singulièrement pénible, pour un esprit honnête, d'entendre calomnier ses meilleures intentions, et le vacarme des critiques est un bruit fatigant. D'ailleurs, l'auteur de Delitti, — à mon sens le meilleur écrit de M. Tronconi, — s'était peut-être trompé en choisissant le roman pour défendre des idées aux quelles aurait mieux convenu la tribune retentissente du théâtre ou le moule plus libre du pamphlet. S'il a eu le sentiment de cette erreur, il peut pourtant s'en consoler et être bien sûr qu'elle n'est point restée inféconde.

M. Carlo Dossi forme, avec M. Tronconi, le contraste le plus frappant. Ce n'est pas lui qui rêve l'amélioration de la société : il la déteste et la méprise bien trop pour cela* Il occupe parmi

les véristes italiens une place correspondante à celle qu'occupent en France, parmi les naturalistes, certains outranciers épris de la bizarrerie du langage et du byzantinisme de la pensée.

M. Dossi est, avant tout, un lettré dans le sens le plus raffiné du mot : on dit qu'il connaît une dizaine de langues. Il a fait lui-même son éducation littéraire et mené longtemps une vie très retirée. Pendant plusieurs années, il a écrit pour lui-môme, publiant à ses frais des livres qu'il faisait tirer à cent exemplaires, en éditions excentriques et luxueuses. M. Capuana, dans ses Études de littérature contemporaine, trace de lui le portrait suivant, dans lequel se trouve condensée toute la psychologie de Técrivain :

« Il est maigre, aussi maigre qu'on peut l'être sans paraître un squelette. Il a la tête très grosse, le front large, si large que sa tête prend la forme d'une toupie. Né avant terme, par suite des frayeurs que traversa sa mère le jour de la bataille de Novare, dans le désordre d'une fuite, devant une maison qui brûlait, il devait se ressentir toujours de sa précoce venue au monde. Jusqu'à la virilité, il resta entre la vie et la mort, impressionnable comme une sensitive, étrange enfant, taciturne, dévorant des livres qu'il ne comprenait pas, collectionneur passionné de médailles ou de pierres, fuyant*la compagnie de ses cama-

LES VÉRISTES ITALIENS 197

rades, timide ou impérieux selon les circonstances. Toute Thistoire de son enfance, il l'a racontée avec les particuliarités les plus minutieuses, dans sa Vie cT Alberto Pisani, qui semble un roman et qui est une autobiographie jusque dans le nom du héros, Carlo Dossi étant un pseudonyme. »

Ce que sont les livres d'un pareil homme, on pourrait presque le deviner: Texcessive sensibilité, celle-là même qui s'épanchait autrefois dans les déclamations mélancoliques des Werther et des René, se traduit aujourd'hui par la recherche maladive de Texpression, par les entortillements du style et de la pensée, par des affectations d'ironie, d'insensibilité, de cruauté, par le dégoût des idées simples, comme d'ailleurs de tout ce qui est facile et général, par un pessimisme qui s'exagère volontiers. M. Dossi, comme ses congénères français et étrangers, trouve que la société est inepte, odieuse ou ridicule, que le monde est une comédie grotesque qui livre la scène à de méprisables appétits, et il n'écrit guère que pour mettre en relief les travers de l'espèce humaine. Que les mots dont il se sert existent ou non dans le dictionnaire, c'est le moindre de ses soucis. Que le moule qu'il choisit soit ou non reconnu par ce qu'on appelait jadis la théorie des genres^ il ne s'en inquiète guère. Et en une langue tourmentée, incorrecte, mais singulièrement pitto-

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^98 KTrDEs srR le xix' siècle

resque et chatoyante sous ses incrustations de néologismes et de barbarismes, sans souci d'aboutir à un tout qu'on puisse appeler roman ou nouvelle, M. Dossi disserte autour de menus faits finement observés, esquisse avec une ironie incisive (les scènes de la vie mondaine, transcrit des conversations prises sur le vif ou délicieusement fantaisistes. Tout cela, d'ailleurs, avec le même parti pris presque avoué de dénigrement, tout cela semé de paradoxes horrifiants, et aboutissant à des effets d'un comique amer et triste. Le fragment que voici, d'une scène de confession amoureuse que j'emprunte à la Désinence en A, peut donner une idée assez exacte du procédé habituel de l'auteur.

Nino vient d'avouer à un ami qu'il est éperdumcnt amoureux et qu'il va se marier :

« — Bravo, Nino, lui dis-je en lui serrant les mains avec expansion, j'en suis bien aise !... Un jeune homme comme toi doit avoir rencontré une personne digne de lui. Je serais prêt à jurer qu'elle est une perfection sur tous les points, à commencer par le plus minime de tous, la dot...

« — Non, non, interrompit-il gaiement, Gilda n'a rie7i. Je n'ai écouté que mon cœur. Je la voulais pour elle-même.

« — ... Sentiments, repris-je, qui te rendraient digne de la médaille civique, surtout aujourd'hui où la guida d'amore est le registre du cens. Du

LES VÉRISTES ITALIENS 199^.

restc, tu as agi prudemment. Souvent la fortune^ des femmes coûte plus cher aux maris que la pauvreté, tandis que le pain et Tamour suffisent toujours... Ta mère, elle-même...

« — Ma mère, fit le jeune homme en rougissant un peu, ne sait encore rien pour le moment. Et j'ai un peu peur de lui en parler. La famille de Gilda est si... si...

« — Inférieure, veux-tu dire ? Eh ! qu'importe ? Dans Tunivers social , comme dans Tunivers physique, il n'y a ni haut ni bas.

(( — Non, ce n'est pas l'infériorité qui me décourage, c'est une tache, une tache morale...

(( -rEt que t'importe? je te le répète ! Chacun se fait soi-même... Il y a des corps qui passent intacts à travers n'importe quelle contagion ; il y a des âmes si musicalement douées...

€ — Gilda n'a pas d'oreille, soupira Nino... »

Et le dialogue continue, jusqu'à mettre en pleine évidence la manie ridicule d'un sentiment qui ne repose que sur un échafaudage d'illusions.

Depuis quelques années, M. Dossi s'est résigné à mettre ses livres en circulation. Mais, s'il a groupé autour de lui quelques admirateurs, il ne s'est pas imposé au grand public qui se venge d'avoir été d'abord dédaigné et persiste à le regarder comme un excentrique de la littérature.

Si je voulais passer en revue tous les romanciers

véristes dignes d'attention, j'aurais encore quelques noms à citer: M. Doraenico Ciampoli, d'abord, qui s'est fait peintre de mœurs des Abruzzes, et a révélé dans Tresses noires et dans Diana un talent peut-être un peu confus, mais pittoresque et intéressant; M"** Malthide Serao, qui dégage peu à peu une personnalité fortement impressionnée par la lecture des romans français; M. Chelli, l'auteur d'un roman finement observé, ^Héritage Fieramonti ; d'autres encore. Mais il faudrait sortir des bornes de cet essai ; et d'ailleurs, les quatre écrivains dont j'ai essayé d'analyser le talent peuvent être considérés comme les chefs de file de l'école vériste. Ce sont eux, en tous cas, qui se sont jusqu'à ce jour le plus nettement affirmés, et c'est à eux que je m'en tiendrai.

M. ELMONLO DE AMICIS'

Parmi les quelques écrivains étrangers dont la réputation a passé les frontières de la France, M. Edmondo de Amicis occupe une bonne place. On le connaît non seulement par son nom, mais par plusieurs récits de voyages écrits avec entrain et bonne humeur, rendus plus piquants par remploi de certains procédés de conteur et dont le succès semble avoir été assez vif, puisqu'il en a paru plusieurs éditions illustrées. Mais M. de Amicis ne s'est point borné à voyager et à raconter ses voyages. Il s'est exercé dans d'autres genres et toujours avec bonheur, en sorte que ses divers ouvrages lui ont valu dans son pays une véritable popularité. Dès son premier livre, les Récits de la vie militaire, il a pris rang parmi les écrivains en

1. Œuvres principales : la Vie militaire. Souvenirs de 1870-71, l'Espagne, la Hollande^ Souvenirs de Londres, Page$ éparses, le Maroc, Nouvelles^ Constanlinople, Souvenirs de Paris, Poésies, Portraits littéraires, les Amis, Cœur, Aux portes d* Italie.

faveur. lia réuni des articles écrits au jour le jour, qui ne se distinguent pas autrement de la production moyenne du journalisme, et ses lecteurs Tout suivi sur ce terrain. 11 a publié un volume de vers, dans lequel on retrouve surtout des impressions éparses déjà dans ses pré(îédents écrits, et ses vers ont été aussi lus que ceux de n'importe quel poète de sa patrie déjà connu. Ses voyages ont mis à la mode un genre jusqu'alors peu cultivé en Italie, et de jeunes écrivains se sont empressés d'entrer dans une voie où M. de Amicis obtenait des succès si inaccoutumés. Enfin, il y a quelques mois, Theureux auteur pouvait publier, sans lasser la patience de son public, deux gros volumes sur le sujet banal et déjà tant exploité des Amis. — Un tel succès est assez peu fréquent pour qu'il ne soit pas inopportun de faire connaître aux lecteurs français, dans son ensemble, Tceuvre d'un écrivain qu'ils ne connaissent encore que par un seul de ses côtés.

M. Edmondo de Amicis, en parcourant le palais de l'Exposition de 1878, traverse rapidement les salles réservées à la presqu'île Scandinave. Tout de suite, il se sent pris de tristesse devant « ces images et ces couleurs dont l'ensemble forme un grand cadre mélancolique, dans lequel la blancheur argentée des filigranes de Christiania met à peine un sourire » ... Cette brève apparition d'une vie

M. EDMONDO DE AMIGIS 203

trop grave, où rien ne répond aux besoins de sa nature, suffit à le troubler; mais il se remet bien vite en se retrouvant en pays de connaissance: « Aux brumes du Nord, s'écrie-t-il avec un soupir de soulagement, succède en un clin d'œil la vaste étendue sereine d'un ciel printanier; un peuple de blanches statues, un éclat de cristaux, un miroitement de soieries et de mosaïques, une gaieté de couleurs et de formes qui éclaire tous les visages, égaie tous les cœurs, arrache à toutes les bouches le cri: « C'est Tltalie! » — En présence de son œuvre, on ne peut s'empêcher, je ne dirai pas de pousser le même cri d'enthousiasme, mais bien de s'écrier: u Voilà qui est méridional! » Cela brille, cela luit, cela scintille. 11 arrive que les cristaux sont de la verroterie, que la mosaïque est de couleurs trop vives, mais le bon soleil se charge d'harmoniser les nuances, et la variété des objets nouveaux déconcerte la réflexion. On part pour Constantinople, pour Fez ou pour Amsterdam, on patine sur les canaux de la Hollande, on se risque dans les caïques du Bosphore, on entre à TEscurial, on considère du dehors une mosquée interdite aux giaourSj — et les images s'entassent, et l'on passe par une série d'impressions qui ont à peine le temps de se formuler tant elles se suivent pressées ; puis ces visions s'évanouissent, on en garde le sentiment d'un voyage trop rapide dont il ne reste

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que de vagues souvenirs. Ou, plus exactement, on croit qu'un causeur habile vous a conduit dans un panorama et vous a montré de petits tableaux à travers un ver grossissant, en vous racontant ses petites impressions particulières, que sa sensibilité facile et sa faconde naturelle exagèrent et multiplient.

Cette sensibilité rapide, mobile, démonstrative, toujours en mouvement, toujours prête à s'épancher sur quelque chose, est la clef du talent de M. de Amicis. Elle exerce d'abord une continuelle influence sur sa manière de composer. M. de Amicis n'écrit pas tranquillement, en relatant ses souvenirs avec méthode, en entremêlant le récit de ses aventures de symétriques dissertations d'histoire ou de géographie, selon l'usage de beaucoup de voyageurs. Il parcourt ses notes prises au jour le jour: sa mémoire, à mesure qu'elle lui présente les objets qu'il a vus et qu'il veut dépeindre, les transforme et les embellit; ses impressions ne lui reviennent point exactes, sèches, mortes, mais métamorphosées par un travail intérieur et inconscient, beaucoup plus fortes qu'elles ne l'ont été. Le raisonnement, à son tour, se met bientôt de la partie, s'exerce sur les données du souvenir, leur prête parfois des significations singulières. Ainsi, l'abbaye de Westminster devient « un immense argument de marbre en faveur de l'immortalité de

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rame ». En racontant sa visite au musée Tussaud, récrivain piémontais en arrive à croire tout de bon qu'il a eu réellement peur des assassins de cire: « Si quelqu'un, en ce moment, avait jeté un cri derrière un rideau, j'aurais cru qu'un de ces assassins lui avait planté un couteau dans le cœur. » Il a vu patiner les Hollandaises et il s'enthousiasme si fort en évoquant leurs gracieuses images penchées en avant et glissant sur la glace, qu'il affirme (^ qu'elles font jaillir avec leurs patins les étincelles amoureuses qui vont susciter des incendies ». Le récit de son entrevue avec Victor Hugo est plus caractéristique encore: pour traduire son émotion au moment où la gouvernante du poète vient lui annoncer qu'il serait reçu, M. de Amicis est obligé de remonter jusqu'à ses années de collégien, quand, après une longue attente, il voyait sortir de la salle des délibérations un secrétaire qui lui disait: « Admis! » Cela va si loin que, quelquefois, effrayé de l'ardeur de ses propres enthousiasmes, l'écrivain doute de lui-même,

• en ïippelle au témoignage de ses amis, regrette, par exemple, que M. Gonzalo Segovia y Ardizione ne soit pas là, derrière lui, pendant qu'il écrit, pour

.attester qu'il a jeté un cri, un vrai cri, en voyant le Saint-Antoine de Padoue, le chef-d'œuvre de Murillo.

• Ce sont là des amplifications et des accès de lyrisme un peu voulus qui me rappellent je ne sais

206 ÉTUDES SUR LE XÏX^ SlèCLE

quel guide des étrangers qui affirme avec conviction qu'en entrant dans l'église de Santa-Croce, à Florence, on sent son crâne près d'éclater en songeant à tous les grands morts de la république florentine dont on voit les tombeaux réunis. Mais cette même faculté qui entraîne Técrivain à des fautes de goût et le pousse, sans qu'il s'en rende compte, à chercher, pour rendre des impressions certainement sincères, des exagérations choquantes, cette faculté de sentir si vite et de passer si facilement d'une sensation à une autre, est, en bien des cas, utile au voyageur. Elle tient continuellement son attention en éveil, elle lui découvre des rapports entre des choses en apparence très dissemblables, elle lui multiplie les curiosités et les satisfactions. M. de Amicis se met en route avec une joie communicative. Dès la première page, par un rapide aperçu général du pays qu'il va visiter, il vous donne l'envie de partir avec lui. A peine a-t-il pénétré dans la contrée nouvelle qu'il commence tout de suite à s'émerveiller sur tout ce qu'il voit, avec tant de bonne foi et de bonne humeur qu'on se laisse aller à s'émerveiller avec lui. Cette manière d'entrer en campagne en déployant une curiosité naïve, presque enfantine, est bien à lui. Et cette curiosité, une fois excitée, restera en éveil tant que durera le voyage. Quelquefois la moindre des choses, un sourire, une légende, un mystère,

M. EDMONDO DE AMIGIS 207

suffira à la soutenir et à Texciter encore. En arrivant en Hollande, par exemple, le voyageur italien entend parler du village de Broek. Il demande ce que c'est; on lui répond en riant et sans lui donner d'explication satisfaisante. 11 demande pourquoi Ton rit: ((Parce que Broek est quelque chose de ridicule. » A Amsterdam, le propriétaire de son hôtel, auprès duquel il revient à la charge, lui répond: <( Enfantillages! » D'autres lui disent: (( Vous verrez. » Et le voilà tourmenté par le désir de voir Broek. Broek devient son idée fixe. 11 en rêve toutes les nuits: (( Je pourrais faire un volume si je voulais décrire tous les villages fantastiques, merveilleux, impossibles que j'ai vus dans mes songes. » Enfin le moment est arrivé où son plan de voyage lui permet de partir pour Broek. Il monte sur un bateau à vapeur, descend un canal, débarque et s'achemine à pied vers le village mystérieux, but de tant de désirs. D'abord il ne voit rien qui diffère de l'aspect habituel de la Hollande: une campagne implacablement verte, sillonnée de canaux, avec, ici et là, une haie, un groupe d'arbïies, un moulin à vent ; des vaches couchées sur l'herbe, des troupes de canards ou d'oies et, glissant sur l'eau d'un canal, une barque où rame un paysan. 11 avance. Il rencontre une maison, puis deux, puis plusieurs, et, devant toutes, des ustensiles de campagne peints en couleurs vives*

Les maisons se multiplient : elles sont en bois verni ; voilà aussi des moulins aux fenêtres garnies de rideaux roses, des arbres dont le tronc est peint en bleu du pied jusqu'à la naissance des branches. Ces bizarreries Tétonnent un peu, mais point outre mesure: dans un pays qui a été fait par les hommes plus que par la nature, il faut s'attendre à tout. Il rencontre quelqu'un et demande : « Où est Broek? » .On lui répond: « Vous y êtes. » Vous croyez qu après s'être attendu à des merveilles, il éprouve un instant de déception en trouvant simplement un joujou de Nuremberg à la place du village des Mille et une Nuits? Point. « Alors, dit-il, j> regarde mieux, et je vois briller au milieu du vert des arbres des couleurs si charlatanesques, si impertinentes, si enragées, qu'il m'échappe une exclamation .d'étonnement. » D'ailleurs il rencontre une bonne femme qui lui fait visiter l'intérieur d'une maison, — faveur que n'avait pu obtenir l'empereur Joseph II, . — et, après avoir décrit longuement cette espèce .d'arche de Noé, il s'en retourne « avec ce sentiment de. tristesse que laissent dans le cœur toutes les grandes curiosités satisfaites ». Avec une humeur pareille, les moindres aventures deviennent des événements, les plus petits détails prennent des proportions importantes. Broek, ses maisons lavées, ♦ses rues polies et ses arbres peints ne répondaient •certainement à aucun des endroits vus en rêve,

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dont la description aurait rempli un volume. Mais M. de Amicis Tacceptc tout de même el en prend occasion, soit dit en passant, pour écrire quelquesunes de ses meilleures pages : de même que les grandes émotions semblent lui être interdites, de même il n'est à Taise que dans les cadres resserrés. Si, dans ses récits de voyage, M. de Amicis met quelquefois sa sensibilité au service de son imagination, il procède inversement dans ses nouvelles, qui n'ont pas, à beaucoup près, le même intérêt, 11 choisit de très petits sujets attendrissants, puis il les divise méthodiquement en très petits chapitres, et il les traite avec un luxe inouï de détails sur un ton de perpétuelle émotion. C'est, par exemple, Thistoire d'un pauvre jeune homme, employé chez un avocat, qu'on accuse d^avoir volé un billet de cent francs et qu'on met à la porte. Désespéré, il s'en va errer dans des jardins publics, s'assied sur un banc, sort de son carnet le portrait de sa mère et fait sur le verso le calcul de ses dernières ressources. Il égare ce portrait, qui, trouvé naturellement par les enfants de l'avocat, amène la réconciliation finale. Cette historiette, agrémentée d'un amour idyllique, remplit plus de cent pages bien serrées. De même, dans ses Scènes de la vie militaire, les soldats emploient le temps d# leur service à s'attendrir, à pleurer et à faire de bonnes actions. Les ordonnances se dévouent corps et

âme à leurs officiers, qui se dévouent à leurs ordonnances et adoptent en commun des enfants égarés. De temps en temps, une bataille vient verser un peu de rouge sur tout ce bleu ; mais les combattants s'entretuent avec tant de douceur, de bonne grâce et d aménité, ils meurent si gentiment dans les bras les uns des autres, ils se réconcilient d'une façon si touchante sous Tinvitation pressante des boulets, que la guerre finit vraiment par paraître une bonne chose, — comme le reste. Et M. deAmicis peut, sans sortir de sa ligne habituelle, terminer la série des douze sonnets qu'il consacre à ce pathétique sujet par une rêverie innocente et consolante:

« Un jour viendra qui mettra terme à l'horrible querelle, où la fraternité tarira, dans les nations, ce fleuve aux tourbillons sanglants, -^ cette mer de larmes infinies.

« Mais les générations ainsi unies se rappelleront; pieuses et respectueuses, les massacres énormes, le sang, la valeur auxquels elles devront leur vie plus facile.

« Et les drapeaux vénérés et saints, souvenirs des époques passées, seront célébrés par des chants.

« Bt chaque nation construira un temple grandiose, sur la façade duquel on écrira: Gloire à tous les morts des guerres humaines ! »

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En examinant dans son ensemble l'œuvre de M.Edmondo de Amicis, on remarquera qu'iln'a jamais entrepris un travail fatigant. Ses livres semblent s'être faits d'eux-mêmes. Ses voyages ne sont point des études approfondies sur les peuples qu'il a visités, et, sauf le Maroc, il a toujours choisi des pays où Ton est sûr de trouver les aises de la vie civilisée. 11 a écrit ses vers au hasard, quand sa pensée se moulait sans effort dans la forme poétique, et il a dû être fort étonné lui-même de constater un jour qu'il en avait de quoi remplir quelques feuilles d'impression. Seuls, ses deux volumes sur les Amis pourraient sembler une exception, par le fait même de la peine sans laquelle un tel sujet est condamné à demeurer banal. Mais il suffit de les parcourir pour voir que l'auteur n'est point sorti de son domaine habituel. Il a été amené un jour, par je ne sais quelle circonstance fortuite, à réfléchir sur l'amitié. Des souvenirs attendrissants sont venus se grouper autour de ses premières réflexions, il a évoqué des figures disparues, de légères amertumes l'ont fait sourire avec une paisible ironie. Or, les observations de détails et les souvenirs étant sa matière Uttéraire habituelle, il s'est mis à les rassembler et à les diviser à mesure qu'ils se présentaient àlui, donnant ainsi satisfaction à son besoin naturel d'analyse microscopique : « Parlons donc de l'amitié puis-

212 ÉTUDES SrR LE XIX^ SIÈCLE

qu'elle occupe une si grande place dans notre vie. Voyons comment elle naît, comment elle se brise et se renoue, quels sont ses divers caractères suivant lage, Tesprit et féducation intellectuelle; quels sont ses obstacles, ses dangers, ses plaisirs, ses ennuis, ses amertumes; de quelle manière on discute entre amis, etc. » Ces minutieuses recherches amènent des anecdotes, des préceptes de morale, des réflexions humoristiques, des digressions dans des sens inattendus, — et cela remplit tout doucement sept cents pages. A une époque où la production httéraire est presque toujours un travail pénible, une telle manière de travailler ne suffitelle pas à constituer une petite originalité ?

C'est peut-être à ce procédé, attrayant parce qu'il est agréable, que M. de Amicis doit, en partie du moins, son succès auprès de ses compatriotes. Les Italiens sont avant tout des dilettanti. Quand ils vont à rOpéra, dans leurs théâtres organisés bien plus en vue de la conversation que du spectacle, ce n'est pas pour suivre d'un bout à l'autre le développement d'une savante œuvre d'art, c'est pour entendre un morceau favori ou un chanteur à la mode, l'air de bravoure du ténor ou la cavatine de \di prima donna. Une fois le morceau entendu et applaudi, ils font la conversation ou rentrent chez eux. Ce n'est point, non plus par hasard que la mosaïque tient une si grande place dans l'art

M. EDMONDO DE AMIGIS 213

industriel national. Or, les écrits de M. de Amicis sont justement de ceux qui peuvent le mieux satisfaire des goûts pareils : ses livres n'exigent aucune application ; on n^est point obligé de les commencer à la première page et de les suivre jusqu'à la fin ; on peut les ouvrir où que ce soit, on est sûr de trouver une jolie description, une anecdote amusante, une fine miniature d'un alinéa. Comme en outre, selon l'expression si juste que Beyle, qui comprenait l'Italie, applique à l'un de ses plus brillants contemporains, il aime mieux « peindre peu profond que s'appesantir », on n'a pas à craindre un morceau absorbant ou troublant.

En raison même de ce dilettantisme de caractère, en raison aussi de sa sensibilité si facilement excitée et si facilement satisfaite, M. de Amicis est un de ces écrivains, — rares à l'heure actuelle, — qui trouvent la vie bonne et la savourent en toute saison. II est sceptique, mais sans aigreur, juste assez pour rester tranquillement établi dans un épicuréisme modéré. Il a de l'esprit, mais un esprit aimable, qui ne se déverse jamais en railleries : on trouve deux ou trois satires dans son recueil de poésies, mais elles ont une portée toute générale et ne blessent personne: ici, par exemple, il prend à partie un critique impuissant et rageur qu'il ne nomme pas, qu'il s'abstient même de caractériser par un trait qui pourrait le désigner plus

clairement, et auquel il se borne à déclarer qu'il se moque de lui; là, un parasite qui exprime à un grand homme son admiration désintéressée en lui empriin tant un louis ; des personnages dont les petits ridicules et les petits vices choquent à peine, — tant nos contemporains nous ont accoutumé à des peintures plus violentes, à des figures plus marquées, — et qu'on ne reconnaîtrait certainement pas parmi la foule de leurs pareils.

La façon dont un écrivain comprend la nature est souvent décisive pour caractériser ses goûts et son esprit. M. de Amicis la comprend comme il comprend la vie. On trouvera difficilement, dans ses voyages, une description mélancolique. Ses paysages favoris sont gais et s'étendent en plein soleil, à peine teintés quelquefois par ces vapeurs légères que dégagent dans les lointains les premières chaleurs du printemps, par ces sfumatures qui brodent leurs fines dentelles sur les rivages méditerranéens. Dans ses poésies, qui portent encore plus nettement l'empreinte de sa personnalité, puisque rien ne l'y gêne dans le choix de ses sujets, la même tendance est encore plus accentuée. Les poètes modernes se font une nature à leur image, changeante et complexe comme eux, souriante quand ils ont la joie au cœur, navrée quand ils s'assombrissent, reflétant tous les nuages qui leur voilent le ciel, bouleversée par toutes les tempêtes

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dont ils sont secoués : en sorte que c est presque toujours eux-mêmes qu'ils dépeignent dans leurs descriptions, qu'ils imposent aux choses la violence et la fugacité de leurs sensations raffinées, qu'ils leur prêtent leur vie intense et si souvent maladive. Chez M. de Amicis, la nature est toujours simple, et si je puis me servir de cette expression, égale à elle-même. Dans ses sonnets sur TEspagne, sur la Hollande, sur le Maroc, sur Gonstantinople, on croirait voir, on voit « les maisons blanches et isolées qui semblent recouvertes d'un voile de gazon » succéder aux « ondes azurées dans lesquelles tremblent les blancs minarets », et faire place à leur tour « à la paix de ces grandes prairies coupées de canaux où une voile blanche de temps en temps passe, puis se perd, comme une somnambule solitaire et pensive ». Vous remarquez que le mot blanc revient sans cesse dans ces descriptions ; et vraiment cette couleur qui, à propi^ement parler, n'en est pas une, qui n'est qU6 la résultante du mélange de toutes les autres, et qui est particulièrement chère à M. de Amicis, peut encore servir à caractériser sa nature mobile^ dont les oscillations ne sont cependant jamais assez violentes pour ne pas aboutir à une tranquille quiétude. Car, de même qu'il aime la nature en pleine lumière, M. de Amicis l'aime en plein repos, et il Tavoue dans son sonnet à la mer, qui, à ce point de vue, mérite d'être cité :

« Salut, ô grande mer ! Comme un avril éternel, — ton sourire m'invite toujours à chanter, — et fait, dans mon corps auquel il rend la vigueur, — bouillir les flots de mon sang juvénile.

« Salut, mer adorée ! épouvante du lâche, — joie du brave, santé du malade, — mystère immense, jeunesse infinie, — beauté formidable et charmante.

« Je t'aime lorsque tes colères se brisent sur le rivage, à la lueur funèbre des éclairs, — j'aime tes flots énormes et leurs mugissements.

« Mais, plus encore, j'aime ton murmure — lent et solennel qui berce le cœur, — ô cimetière d'azur sans limites ! »

Ce dernier vers, cette évocation d'une chose triste, est la plus forte note de mélancolie qu'on trouve chez le poète italien ; et, pour la lui arracher, il n'a fallu rien moins que le spectacle grandiose auquel tant de poètes ont mesuré leurs désespoirs. D'ailleurs, au fond de lui-même, le peintre de la Hollande doit préférer à tout le reste la vie artificielle, et je ne crois pas qu'il ait jamais eu d'élan sincère vers la vraie nature délivrée de l'homme.

M. de Amicis a-t-il conscience de son état d'optimisme ? En tous cas, il s'y complaît et s'efforce de s'y maintenir, il évite avec soin tout ce qui lui pamît attristant. Ses nouvelles finissent toujours bien, même quand la logique voudrait qu'elles

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finissent mal. Leurs péripéties sont rarement dramatiques. Si le sujet comporte des détails pénibles, Tauteur les enveloppe de toutes les précautions imaginables, et il sacrifie sans hésiter les données de la physiologie, ou même celles de la simple observation, au besoin de tout arranger. Un des plus importants récits des Scènes de la vie militaire, Carmela, est, sur ce point, tout à fait caractéristique. Carmela estunejeunepaysaune, à demi sauvage, qui s'est passionnément éprise d'un officier en garnison dans son village ; mais, — est-il besoin de le dire ? — du plus pur des amours. Au bout de trois mois, son amoureux reçoit un ordre de départ, la quitte en lui promettant de revenir, — et ne revient pas. Carmela ne tarde pas à apprendre, par un malheureux hasard, qu'il se marie. Elle en devient folle. Sa folie consiste à prendre pour l'infidèle tous ses successeurs, l'un après l'autre. Elle les suit, les poursuit, les embrasse, les tourmente, se place sur leur chemin, couche devant leur porte, — et toujours en conservant sa vertu, quand bien même quel- <iues-uns, gens peu délicats, auraient volontiers oublié, en faveur de sa beauté, qu'elle n'avait plus sa raison. Un jour, arrive un jeune lieutenant au cœur tendre, qui, touché par ses malheurs, entreprend de la guérir. Il y réussit en reproduisant devant elle, dans tous ses détails, la scène du départ

de son prédécesseur. Et, comme il s'était épris d'elle en travaillant à la sauver et en méditant des ouvrages spéciaux sur la folie, — d'ailleurs singulièrement choisis, — il l'épouse dès qu'elle est rentrée en possession d'elle-même.

En voyage, M. deAmicis éloigne de même de son attention tout ce qui pourrait être pénible ou douloureux. De temps en temps, un fugitif accès de spleen ou de nostalgie interrompt brusquement la série de ses impressions émerveillées. Mais il se hâte de le chasser, pour s'abandonner de nouveau à ses étonnements et à ses joies. X Londres, il subit la pluie, la terrible pluie anglaise, qui semble suinter les maisons, qui donne à toutes les choses des aspects fantomatiques et lugubres, qui fait passer dans les rues obscures des frissons de terreur splénétique. Sans doute il n'en évite pas l'invincible et poignante mélancolie : « On éprouve, dit-il après l'avoir décrite, un sentiment désagréable de fatigue un dégoût de tout, une envie inexprimable de disparaître comme un éclair de ce monde ennuyeux. » Mais c'est tout, il se garde bien de s'appesantir sur cette impression: il ouvre son parapluie et se croit en plein soleil. D^ailleurs, de Londres comme de Paris, M. de Amicis ne voit que le côté brillant : à travers ses récits, les deux immenses villes apparaissent comme des capitales de royaumes de Cocagne, où des foules

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heureuses se promènent sur des boulevards bordés de somptueux palais et d'admirables édifices. Quand il s'aventure dans les faubourgs, il se hâte de les dépeindre en deux mots et passe son chemin: la misère trouble sa conception du pittoresque, elle manque .'trop de cristaux et de mosaïque. Dans tes pays non civilisés, on le retrouve encore décidé à ne regarder que ce qui flatte sa vue, à glisser sur le reste. Le Maroc et Constantinople offrent pourtant un spectacle capable d'inspirer quelques tristes pensées au voyageur le plus indifférent : celui des races épuisées qui n'ont pas pu résister au contact de la civilisation, qui en ont les maladiessans en avoir les remèdes, et qui finissent peu à peu, qui s'éteignent dans une fatale consomption... M. de Amicis, si facilement attendri par de petites choses, et que nous avons vu tout effrayé devant des figures de cire, ne s*émeut point à un si grand spectacle. On n'en sent à peine la mélancolie dans quelques-unes de ses pages, où il a noté des faits particulièrement caractéristiques, quand il montre, par exemple, tous les fils d'un chef arabe, de superbes jeunes gens qu'on eût dit choisis parmi les plus beaux de la race moresque, s'approcher d'un médecin européen et découvrir tous ensemble leur bras droit, rongé par la même plaie ; encore laisse-t-il au lecteur le soin de tirer lui-même les terribles conclusions, il passe

et ne s'appesantit pas. Pour qu'il se sente à l'aise, pour qu'il puisse développer librement ses qualités, il lui faut des cadres plus animés, plus vivants que les vastes horizons de TOrieut ou de rAfriquc. 11 lui faut le clinquant et le cliquetis des villes modernes. La vie heureuse, large, grasse, la santé épanouie, la prospérité générale qui se manifeste par Tordonnance du repas et le bon entretien des trottoirs, voilà ce qui lui convient le mieux. Aussi est-ce en Hollande, qu'il s'est trouvé dans son véritable élément et son livre sur la Hollande est-il son meilleur ouvrage, celui qui donne du pays parcouru l'impression la plus complète, celui qui seul révèle un accord intime nécessaire entre le tempérament de Tauteur et le sujet traité. M. de Amicis s'est promené, la loupe à la main, dans ce pays étrange, conquis par l'homme sur la mer. Il en a examiné les moindres détails, depuis la médiocre statue d'Érasme qui se dresse sur une place de Rotterdam jusqu'au merveilleux Taureau de Potter; depuis ces paisibles paysages verts où seul quelque héron, immobile sur une patte, représente la vie, jusqu'aux rues d'Amsterdam si pleines de mouvement, jusqu'aux vastes parcs de la Haye, où des arbres énormes abritent une patriarcale résidence. Il a pris sa part des kermesses, il est entré dans un club d'Alkmaar, il a causé avec un paysan qui lui a répété en italien le premier vers de la Di-

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vine Comédie, il s'est extasié sur les casques d'or des servantes frisonnes, il a visité le marché de Groninguc. Sans doute, certains détails Tout étonné : sa vivacité méridionale s'est mal accommodée du flegme hollandais, et il n*a pu comprendre que des gens qui l'avaient reçu en ami se séparassent de lui sans déclamation. Peut-être même ce contraste Ta-t-il servi : le fait est que son tableau de la Hollande est d'une exactitude de proportions et d'une sûreté de lignes qu'on ne retrouve qu'en partie dans ses autres voyages.

Comme les gens heureux, M. de Amicis est bon. Mais il est bon, comme il est heureux, sans se douter qu'on puisse ne pas l'être. Il le sait et il l'a dit, dans une suite de quatre sonnets où il s'est disséqué lui-même d'une main sûre : « Cette bonté n'est qu'une afTectueuse courtoisie [un'a morosa cortesia), — la courtoisie des âmes sereines. C'est une bonté qui ne vient pas de la volonté, — c'est un instinct de paix et d'harmonie, — c'est une douceur que ma mère — a répandue dans mes os et dans mes veines. — Oh ! que quiconque a pu m'affliger ou me blesser, — vienne à moi dans un jour de douleur, — il trouvera des larmes dans mes yeux. Et jusqu'à ce que je descende au tombeau, — sur ma bouche brillera un sourire, — une affection frémira dans mon cœur. » Certains morceaux des Scènes de la vie militaire suffisent à confirmer l'exactitude

de celle analyse intime. Il faul voir, dans les petils récils intitulés : le Fils du régiment, le Conscrit, la Sentinelle, comment un certain officier, dans lequel on n'a pas de peine à reconnaître l'auteur, est bon et obligeant pour les soldats, comment il écoute leurs confidences, s'intéresse à leurs ennuis, les aide de ses conseils, les encourage de sa sympathie. Au pauvre conscrit, ridicule dans son uniforme qu'il ne sait point encore porter, il apprend à nouer la cravate d'ordonnance, à arranger les plis de la capote ; il le met à l'abri des railleries des camarades, il s'eflbrce de le familiariser doucement avec les exigences de la vie militaire. — Ou bien il s'en va trouver la sentinelle qui grelotte en montant sa garde, il s'applique à lui abréger les longues heures de nuit et de solitude où toutes les tristesses du service s'accumulent dans le cœur. Tout cela est honnête et délicat. Mais rarement M. de Amicis s'élève à une conception plus vaste, à un sentiment plus haut : il reste un officier bon au soldat, la vie militaire lui sert à exercer les qualités de son cœur toujours affectueux mais n'élargit pas sa pensée ; il la pratique en homme consciencieux, — il ne la domine pas, il n'en fait pas jaillir des aperçus nouveaux sur la condition des hommes comme sut le faire, par exemple, Alfred de Vigny. Pourtant, dans sa nouvelle intitulée: Fortezza [Bravoure), il a raconté avec puissance l'héroïsme d'un soldat qui,

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porteur d'un ordre écrit, et pris par les brigands, supporte silencieusement, en gardant Tordre dans sa bouche, les épouvantables tortures aux(|uelles il est soumis. Ce récit, seul peut-être dans Tœuvre de M. de Amicis, est d'une lecture douloureuse; on dirait que l'énergie du héros a agi sur le conteur : ses couleurs, d'habitude un peu molles, prennent une vivacité extraordinaire ; sa douceur se transforme en une vigoureuse fermeté, son ima-» gination devient plus virile, et sa nouvelle laisse dans la mémoire du lecteur une trace plus pro^ fonde, une impression inattendue de vaillance morale et de courage humain.

Un tel écrivain n'a guère le choix de ses procédés littéraires î il est condamné à une abondance de style qui peut facilement devenir fastidieuse, M. de Amicis évite le plus souvent cet écueil, grâce à son enjouement et à sa souplesse, grâce aussi à un tact qui l'abandonne rarement. On pourrait demander à ses voyages plus d'ampleur dans les vues, il serait injuste de méconnaître le goût qui préside au choix des détails, le charme de beaucoup de descriptions. M. de Amicisn'est point un philosophe, tant s'en faut : toute sa nature répugne au trop grand effort intellectuel ; il est un dilettante aimable, qui se promène à travers le monde en curieux, avec le parti-pris de le trouver très bon, et qui, toujours content, faU quelquefois partager sa satis-

faction à ses lecteurs. Artiste rénéchi, il connaît ses facultés, il évite autant que possible de leur demander ce qu'elles ne peuvent rendre. Il sait, par exemple, que dans un vaste ensemble, il aperçoit un fourmillement de détails qu'il traduit isolément avec exactitude et pittoresque, mais sans parvenir à dégager les traits principaux, ceuxlà justement qui suffiraient à caractériser la physionomie du paysage : aussi tente-t-il rarement un grand tableau. Il Ta fait quelquefois, avec une extrême application, mais pas toujours avec bonheur. Son arrivée à Constantinople, par exemple, malgré la profusion des lignes et des couleurs, ou plus exactement peut-être à cause de celte profusion, reste un morceau confus. Après avoir lu les Souvenirs de Paris, qui sont divisés en grands chapitres, et où M. de Amicis semble avoir imité les procédés de nos romanciers contemporains, on n'a de la ville qu'une impression vague et même fausse en bien des endroits. La description des grands boulevards, par exemple, est toute factice, emphatique, cérébrale : « Là, c'est le peuple suprême, c'est la métropole de la métropole, le royaume ouvert et perpétuel de Paris auquel tout aspire et tend. Là, la rue devient place, le trottoir devient rue, la boutique devient musée; le café est un théâtre; l'élégance, du faste; la splendeur, un éblouissement; la vie^ une fièvre. i. » Et les méta-

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phores se succèdent pendant des pages : il y a « de grandes inscriptions d*or qui courent sur les façades des maisons comme les versets du Coran sur les parvis des mosquées »; on passe sans interruption devant « les hôtels des princes et des Crésus ». Nous sommes dans le Paris des hallucinations et des fièvres, dans le Paris conventionnel qu'ont mis à la mode les visions de certains héros de roman, et quMl ne faut pas confondre avec le Paris de tous les jours, dont les agitations sont moins apparentes, dont les couleurs n'ont pas tant de crudité. En revanche, on retrouve en M. de Amicis un peintre de race, un miniaturiste charmant, dès qu'il enchâsse dans un cadre restreint une vue particulière, dès qu'il s'applique à une étude de détail. En Hollande, la disposition même du pays lui a fourni une succession presque ininterrompue de dessins d'une rare finesse; à Fez et en Espagne, il a réussi à prendre nombre de croquis admirables. Et, pour se rendre compte de la patience et de la sagacité du voyageur italien, il faut lire dans Constantinopte le chapitre plein d'observations curieuses qu'il consacre aux chiens errants.

Mais si, dans les voyages, la multiplicité même des images qui se pressent devant ses yeux, des objets qui s'offrent à son observation, empêchent M. de Amicis d'abuser de sa facilité à voir pour trop regarder et de son abondance pour trop'

décrire , il n'en est malheureusement pas toujours de même dans ses nouvelles. Là, en effet, il est libre, il peut choisir un thème selon son goût et le développer comme il lui convient ; sa manière même de comprendre Tart d'écrire, son habitude de chercher dans la littérature un plaisir immédiat, Tempèchent de réagir contre les suggestions de son tempérament; aussi choisit-il presque toujours de tout petits sujets sur lesquels il exerce impitoyablement la minutie de son analyse. Les faits les plus simples se décomposent pour lui: il consigne soigneusement les moindres gestes de ses personnages, et ces gestes même, il cherche à les démonter, à en montrer le mécanisme. Un soldat reçoit une lettre de sa mère : il la décachette à la lueur d'une lanterne, « de ses deux mains tremblantes, sous deux yeux dilatés où brillent deux belles larmes. 11 lit la lettre très vite, en accompagnant d'un mouvement de tête le mouvement des yeux et en murmurant des mots sans suite. L'ayant lue, il la serre dans ses mains, laisse tomber ses bras en levant les yeux vers le ciel, et les deux grosses larmes, après avoir tremblé incertaines sur ses paupières, s'é- •chappent, roulent intactes le long de ses joues et viennent tomber toutes chaudes sur ses mains. » Les conversations sont quelquefois construites d'une façon analogue, — interminables et surtout

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oiseuses. Au début d'un des récits militaires {Quel Giorno) une dame demande à un officier de lui raconter quelques-unes de ses impressions pendant la guerre. L'officier répond : « Comme cela, tout de suite, sans préparation? Donnez-moi au moins le temps de rassembler mes souvenirs, sinon je vous ferai un papotage sans queue ni tête. — Non, Monsieur, ne préparez rien ; je ne veux pas une dissertation philosophique, et encore moins une page d'histoire militaire. Dites-moi, comme cela vous viendra, tout ce que vous avez vu. — Vous le voulez absolument ? — Je le veux. — Alors, je parlerai; mais... » Vous pouvez penser si des récits commencés sur ce ton marchent vite !

Ce sont là, si Ton veut, des défauts. Mais ces défauts, qu'il ne faudrait pas confondre avec les maladresses et les imperfections de forme d'un écrivain inhabile, tiennent à la nature même du talent de M. de Amicis et ont la même source que ses qualités, dont ils sont inséparables. Us rendent tel ou tel morceau fatigant à lire, mais ils ne nuisent pas trop à l'effet d'ensemble d'une œuvre déjà assez considérable. On est forcé de les mettre en lumière, puisqu'ils servent à éclairer le tempérament de l'auteur ; on ne pourrait raisonnablement s'attendre à les voir s'atténuer dans la suite. M. de Amicis est encore jeune et produira sans doute encore beaucoup ; mais il n'est pas

probable que ses livres futurs modifieront sensiblement Topinion qu'on a pu se former de lui jusqu'à ce jour. Si même il tombe de temps en temps, comme cela lui est arrivé avec ses Amis, dans de fâcheuses exagérations d'analyse, il restera pourtant, on peut l'affirmer, un écrivain aimable et agréable, qu'un public nombreux suivra toujours avec plaisir. Son domaine n'est pas et ne sera probablement jamais des plus vastes ; mais il y cultive plus d'une fleur délicate, il y crée des sites qui, pour être artificiels, n'en ont pas moins leur charme. Cela ne suffit-il pas à marquer sa place parmi les contemporains?

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Le sixième et dernier volume de Ténorme Correspondance Aq Cavour vient enfin de paraître, complétant la riche collections des documents publiés ces dernières années sur Tillustre homme d'État. Tous les matériaux nécessaires à une biographie de Cavour, — à Texeption d'un journal intime qu'il a tenu pendant quelque temps vers 1835 et que M. D.Bertinous promet — sont donc maintenant réunis. M. Luigi Ghiala, Téditeur de la « Correspondance », et quelques autres nous ont déjà donné d'importantes notices ; mais leurs travaux sont trop compacts, trop chronologiques pour être définitifs, et le champ reste ouvert. Il ne se passera sans doute pas longtemps avant qu'il tente quelque historien.

1. // Coale di Cavour avanli il 1842, par D. Boni. Un vol. in-8% Rome. Lcltcre édite ed inédite di Cavour^ raccolte da L. Chiala. 6 vol. in-8% Turin,— /i Conte di Cavour, par M. Castelli. 1 vol. in-8°, Turin.

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L'existence de Cavour comprend deux périodes bien distinctes Tune de l'autre : la vie privée et la vie publique. Dès l'instant où il entre dans la vie publique, Cavour est absorbé tout entier par elle ; sa volonté se tend dans un effort unique, il n'a plus d'autre préoccupation que son œuvre, il laisse en quelque sorte sa personnalité disparaître dans son action. Jusqu'à ce moment-là, au contraire, c'està-dire jusqu'en 1848, il avait cherché sa voie à travers diverses hésitations et diverses aventures. Cette première période de sa vie est la moins connue ; c'est elle que nous voudrions analyser.

Les hommes de la génération de Cavour, ceux qui ont fait avec luil'unité de l'Italie, ont eu presque tous une jeunesse incertaine el inquiète. Les Souvenirs de Massimo d'Azeglio et la correspondance du baron Ricasoli nous révèlent un état d'esprit très curieux et très caractéristique : ces jeunes gens, nés sous l'empire, entraient dans la vie avec de hautes ambitions, et surtout avec un grand besoin d'action ; tous rêvaient d'être « les premiers » dans quelque chose, tous entrevoyaient comme but suprême à leurs désirs le maniement des hommes.

Mais les circonstances dans lesquelles se trouvait leur patrie semblaient mettre un obstacle invincible à la réalisation d'un tel rêve. Ils le voyaient bien, et cherchaient à se détourner d'un autre côté. D'Azeglio, on le sait, se fit peintre et romancier ; Ricasoli songea aussi à poursuivre la carrière des arts et regretta longtemps de l'avoir abandonnée. Du reste, la littérature, les arts, les sciences morales, auxquelles ils parurent un moment s'adonner avec ardeur, n'étaient guère pour eux que des dérivatifs r ils demeuraient tendus vers la politique, occupant comme ils pouvaient leurs facultés et leurs forces, mais guettant le moindre symptôme de réveil national pour st^ jeter daris la mêlée.

Cavour traversa cette crise, qu'un extrême amourpropre et sa position de cadet de famille dut rendre particulièrement aiguë. Il n'avait le choix, en effpt, qu'entre la carrière militaire, une fonction modeste ou une existence parcimonieuse de gentilhomme campagnard. La première de ces alternatives, à laquelle il s'était d'abord résolu, ne tarda pas à lui être enlevée. S'étant permis, pendant qu'il était en garnison au fort d'Exilles, de désapprouver vivement les décrets de Charles X, il fut signalé par la police comme suspect : « A mon retour de Gênes à Turin, écrit-il à son père à ce propos, à force de commenter mes paroles et d'interpréter défavorablement toutes mes actions, on me fit passer pour

23i ÉTUDES SUR LE XÏX^ SIÈCLE

un clubiste et un anarchiste, et non pour ce que j'étais, c'est-à-dire pour un jeune homme qui prenait vivement part aux événements présents et exprimait ses opinions avec une franchise souvent imprudente... Vous savez ce qui en résulta ; quoique quelques hauts, puissants et bienveillants personnages détournassent les coups les plus lourds qui m'étaient portés, je n'en fus pas moins signalé à mes camarades et à l'armée comme une personne à éviter, capable du plus noir et du plus ténébreux des crim^, la trahison. » Dans de telles conditions, il ne pouvait continuer à servir. Du reste, il avait peu de goût pour la carrière militaire qu'il poursuivait sans ardeur, en employant ses loisirs à d'autres études auxquelles il se jugeait mieux approprié, les sciences administratives, l'économie politique ; et, quand des dangers de guerre qui l'avaient retenu encore quelque temps furent écartés, il quitta l'armée.

Au cours des différents voyages qu'il fit après avoir recouvré son indépendance, il vit d'autres carrières s'ouvrir devant lui. Mais, pour devenir homme de lettres ou publiciste, comme on le lui conseillait, il aurait fallu quitter l'Italie, où ses écrits n'auraient jamais été tolérés, et malgré l'exemple donné par quelques-uns de ses compatriotes, il ne pouvait s'y résoudre. Il sentait que sa destinée était inséparable de celle de sa patrie, et que,

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dans un pays étranger, son action serait limitée et inféconde. C'est ce qu'il explique dans une lettre éloquente à la comtesse Anastasie de Circourt (1835) :

(( ... Pourquoi, Madame, abandonner mon pays ? Pour venir en France chercher une réputation dans les lettres ? Pour courir après un peu de renommée, un peu de gloire, sans jamais pouvoir atteindre au but que se proposerait mon ambition ? Quel bien pourrais-je faire à Thumanité hors de mon pays? Quelle influence pourrais-je exercer en faveur de mes frères malheureux, étrangers et proscrits, dans un pays où Tégoïsme occupe toutes les principales positions sociales ? Que font à Paris toute cette masse d'étrangers que leurs malheurs ou leur volonté ont jeté loin de leur terre natale ? Qui parmi eux s'est rendu vraiment utile à ses semblables ? Qui d'eux est parvenu à se créer une grande existence, à conquérir une influence sur la société ? Aucun. Ceux-là même qui auraient été grands sur le sol qui les vit naître végètent obscurs au milieu des tourbillons de la vie parisienne.

(( Les troubles politiques qui ont désolé d'Italie ont forcé ses plus nobles enfants à fuir loin d'elle. Ce que mon pays contenait de plus distingué en tout genre s'est expatrié ; la plupart de ces nobles exilés sont venus à Paris. Pas un seul n'a réalisé les brillantes espérances qu'il avait fait concevoir.

Tous ceux que j'ai conaus personnellement m'ont attristé jusqu'au fond du cœur par le spectacle de grandes facultés demeurées stériles et impuissantes. Un Italien seul s'est fait un nom à Paris, y a gagné une position, c'est le criminaliste Rossi. Mais quelle place ! quelle position ! Thomme le plus spirituel de l'Italie, le génie le plus flexible de l'époque, l'esprit le plus pratique de l'univers est parvenu à avoir une chaire à la Sorbonne et un fauteuil à l'Académie, dernier but auquel son ambition puisse prétendre en France ! Cet homme, qui a abjuré sa patrie, qui ne sera jamais plus rien pour nous, aurait pu, dans un avenir plus ou moins éloigné, jouer un rôle immense dans les destinées de son pays et aurait pu aspirer à guider ses compatriotes dans les voies nouvelles que la civilisation fraye tous les jours, au lieu d'avoir à régenter des écoliers indociles. Non, non, ce n'est pas en fuyant sa patrie, parce qu'elle est malheureuse, qu'on peut atteindre un but glorieux. Malheur à celui qui abandonne avec mépris la terre qui Ta vu naître, qui renie ses frères comme indignes de lui ! Quant à moi, j'y suis décidé, jamais je ne séparerai mon sort de celui des Piémontais. Heureux ou malheureux, ma patrie aura toute ma vie, je ne lui serai jamais infidèle quand même je serais sûr de trouver ailleurs de brillantes destinées. »

Ce mélange de patriotisme désintéressé, de profonde ambition et d'intentions généreuses apparaît dans tout ce qu'écrit et dans tout ce que fait Cavour à cette époque : un but précis lui manque; il travaille sans trop savoir où il va, sans savoir surtout si ses facultés seront jamais utilisées, si ses études trouveront une application ; le seul parti bien arrêté qu'il prend, c'est de rester dans son pays et d'attendre. Et les années passent sans que son avenir s'éclaire. En 1840, il essaye de sortir de son insuffisante position de fortune et spécule : il perd 20,000 francs. Son père, qui le tire d'embarras, profite de l'occasion pour lui donner une leçon de modestie :

« Tu te crois le seul jeune homme fait pour devenir ministre d'emblée, et d'emblée être banquier, industriel, spéculateur; et cet amour-propre ne te fait pas même admettre à toi-même que tu aies pu être trompé... 11 n'est pas douteux que la Providence t'a donné des moyens, de la perspicacité, des connaissances dont tu aurais pu, pour le passé, tirer un grand parti, si tu avais été moins persuadé de ta supériorité...»

Tout confiant qu'il était en lui-même et en l'avenir de son pays, Cavour avait des heures de découragement, voyait s'éloigner le but de son ambition, jugeait alors sa vie manquée, les forces qu'il sentait en lui inutiles et perdues.

« Renoncer à jouer un rôle, écrivàit-il à une femme qui voulait lui faire promettre de ne plus se mêler de politique, mais en vérité il vaut bien la peine de s'évertuer pour l'obtenir de moi, tandis que je ne suis plus bon à rien. Tout est fini pour moi, politiquement parlant. J'ai vieilli tellement en peu d'années, sans acquérir un seul talent ou une seule connaissance de plus, qu'il serait ridicule que je conservasse encore les illusions de grandeur et de gloire qui ont bercé mes jeunes années. Il faut faire de nécessité vertu, et se résignera n'être toute sa vie qu'un honnête et paisible bourgeois deTurin! Ah ! si j'étais Anglais à l'heure qu'il est, je serais déjà quelque chose, et mon nom ne serait pas inconnu. Mais enfin je suis Piémontais, et comme jene ne puis pas me changer, je dois au moins éviter de me rendre ridicule par de sottes prétentions . »

Malgré les accusations de « clubisme » qui vinrent interrompre sa carrière militaire, Cavour fut de très bonne heure l'homme pratique et raisonnable qu'il devait être au pouvoir. Ses idées de jeunesse n'ont rien d'excessif : il manquait d'imagination, comme il se plaît à le reconnaître : « Chez moi, la

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folle du logis est une vieille paresseuse que j'ai beau exciter, elle ne se met jamais en mouvement. » Cette qualité négative le poussait aux sciences d'application et aux questions pratiques. 11 a consigné dans un journal les inquiétudes que ses facultés donnaient à ses deux tantes, la duchesse de Clermont-Tonnerre et la comtesse d'Auzers :

(( As-tu remarqué, disait ma tante Victoire à sa sœur, combien Camille s'est montré froid quand je lui ai parlé des spectacles de Paris : en vérité, je ne sais pas ce qui l'intéressera dans son voyage. Ce pauvre enfant est entièrement absorbé par les révolutions. — C'est vrai, répondit ma tante Henriette, Camille n'est pas curieux des choses, la politique l'intéresse seule ; cependant, il est revenu sur bien des choses, mais Tidée d'être cadet le domine toujours ; il ne peut pas s'y soumettre, cela fait le tourment de sa vie. Ma tante Victoire appuya beaucoup sur cette excellente explication de nion libéralisme, puis elle ajouta: H s'occupe avec ardeur de l'économie politique, de cette science erronée qui fausse l'esprit, et n'est d^aucune utilité. »

Il était mieux compris par son oncle, le comte Jean-Jacques de- Sellon, homme distingué, mais un peu idéologue. Dans des lettres remarquables qu'il lui adressa dans le courant de sa dix-sep-

tième année et qui révèlent une étonnante maturité d'esprit, Cavour discute avec lui des questions comme le jeu, l'éducation, l'abolition de la peine de mort, le duel, l'arbitrage international, etc. Le comte de Sellon avait épousé toutes les idées généreuses, et les défendait en philanthrope ; son jeune neveu lui répondait en homme d'État qui s'occupe moins d'un principe que de l'opportunité de sa mise en pratique. « La cause que vous défendez, lui écrit-il par exemple à propos de l'abolition de la peine de mort, est celle de l'humanité, de la civilisation. Elle a déjà fait de grands progrès ; mais on ne peut tout obtenir d'une fois, ni prétendre que les personnes qui ont été élevées sous l'empire d'autres idées entrent de plain-pied dans la voie de la justice et de la raison... Je comprends bien que les bruyantes exécutions qui se sont accomplies en France aient réveillé le zèle et la sollicitude des fauteurs de l'abolition de la peine de mort. La question se résume, pour ainsi dire, dans les cas de Lacenaire et de Fieschi. On ne pourrait imaginer ni de pires coupables, ni des circonstances dans lesquelles les inconvénients de la publicité de l'exécution soient moindres. Si les abolitionnistes pouvaient persuader que, même pour ces énormes scélérats, une commutation de peine serait utile et sans danger, ils feraient triompher définitivement leur cause. Mais la

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bassesse de Lacenaire au pied de Téchafaud, ce démenti solennel donné par la peur, en présence de la mort, à ses cyniques vanteries et à son horrible scepticisme, n'a certainement pas été sans utilité. Je ne sais si Lacenaire, condamné aux galères ou aux travaux forcés, aurait donné un exemple plus utile que celui qu'il a donné par son supplice. »

Dans tous les moments, devant tous les problèmes, il conserve la même liberté d'esprit qui lui montre le salut et la vérité dans les solutions mixtes. En politique, le j'w^^^ milieu lui semble « le système le plus apte à sauver la société des deux excès qui la menacent: Tanarcliie et le despotisme ». Ce qu'il entend ^^v juste milieu, ce n'est d'ailleurs pas un système particulier ou défini, c^est un art pratique qui « consiste à céder à la nécessité des temps tout ce que la raison peut trouver juste », et à lui refuser « ce qui n'a d'autre fondement que les clameurs des partis et la violence des passions anarchiques. » Toujours donc la méfiance des principes, qui peuvent conduire à T (( absolutisme », et le goût des applications pratiques. Au fond, son juste milieu n'est autre chose que Tart de gouverner avec mesure. Et, oubliant peut-être un peu vite qu'un tel art, ainsi compris, dépend exclusivement des aptitudes et des qualités de ceux qui l'exerceqt, i} finit par l'ériger en article de foi ; il entrevoit, comme

dans un rêve, le juste milieu régnant sur la terre et répandant les bienfaits que d'autres attendaien de la liberté, de Tégalité ou de la justice : « Toute l'Europe gravite vers Injuste milieu, et l'Angleterre, qui a voulu s'en écarter pour un instant, y sera ramenée et n'en sortira plus. En France, le juste milieu prend racine; en Allemagne | il croît et renforce dans l'ombre. Enfin, pour nous, il est notre unique chance de salut ».

En religion, il essaye également de se faire des convictions tempérées : il lui est aussi impossible de croire à Tinfaillibité du pape « que de croire que deux et deux font trois ». Après avoir fait cet aveu à son oncle de Sellon (8 août 1829), il ajoute : « Nous devons cependant conserver les apparences ; mais il est très pénible de feindre quand on est persuadé qu'on a raison. » Un peu plus tard, il confesse à une de ses tantes qu'en relisant la Bible il a été « frappé de la divinité de la morale de l'Évangile ». « Cependant, continue-t-il, je vous avouerai que, quelque attention que j'aie mise à la lecture de ce livre divin, j'ai trouvé qu'il nous laisse tin champ immense à l'interprétation, sans bornes quand aux dogmes, et restreint quant à la morale, quoique bien loin de la précision absolue qu'une foule de gens croient y trouver. » Et, en terminant àa lettre, il laisse voir qu'il n'est pas sans éprouver quelques doutes sur la divinité de Jésus-Christ.

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Des lectures pieuses, des prédications qu'il entend pendant un séjour en Suisse, combattent sans le détruire son rationalisme naissant. Il reconnaît que a la raison toute seule est un guide défectueux et trompeur pour arrivera des convictions religieuses solides *), et qu'il faut se laisser guider, non par elle seule, mais aussi par « ce sentiment, nui noua porte à rechercher avec avidité et à établir un rap* port direct avec la force inconnue qui régit l'univers et agit sur notre cœur ». Mais, en même temps, il conserve tous ses doutes « sur la rigueur logique dont on se sert pour établir certaines vérités religieuses », et repousse sans hésitation la doctrine protestante sur la question de la grâce. Au fond, les conditions religieuses de la société moderne l'occupent plus que la religion même, et il devait finir par s'inquiéter assez peu des dogmes et beaucoup des rapports entre l'Église et l'État*

Ainsi, en religion comme en politique, il est guidé par le même esprit libéral. Plus tard, à la veille d'entrer dans la carrière politique, il se plaît à rappeler qu'il n'a varié ni dans ses opinions, ni dans sa conduite : « Si j'étais libéral en 1831, écritil à son ami Santa-Rosa dans une longue lettre qui est une sorte d'examen de conscience, je le suis encore en 1843. Certainement, l'expérience et l'étude ont dissipé bien des illusions de mon jeune âge, ou modéré l'exaltation de mes sentiments et

fait concevoir une grande indulgence pour les opinions différant des miennes et pour les systèmes politiques qui ne sont pas conformes à mes principes. Mais sur tous les points essentiels de la politique, à regard de toutes les grandes questions sociales, je n'ai point varié et je ne varierai jamais. J'étais en 1831 partisan du progrès modéré là où il était possible : je n'ai jamais un seul instant cessé d'approuver la politique de Casimir Perier* Là où le progrès était impossible, je croyais alors qu'on pouvait chercher à l'obtenir par des moyens violents. A cet égard, mes opinions se sont fort modifiées, et j'avoue que je suis infiniment moins disposé à sacrifier le présent aux chances incertaines de l'avenir. Mais, à cela près, je ne sache pas de points importants sur lesquels il y ait divergence entre ma manière de voir actuelle et celle que j'avais à vingt ans. Sans être très vieux, j'ai été témoin de bien des évolutions opérées autour de moi. Fidèle au système du juste milieu, j'ai vu plus d'une personne passer devant moi allant de gauche à droite et de droite à gauche. »

Cette modération d'esprit était chez Cavour une condition de pensée, un besoin ; il l'imposait à ceux qui l'approchaient ; il ne pouvait comprendre qu'on s'en écartât, et haïssait ou méprisait tout ce qui ressemblait à de Texaltation : la révolution intransigeante et le patriotisme démagogique. Il con-

vertu au modérantisme jusqu'à la femme qu'il aimait. Elle n'était modérée en rien, elle ; elle avait voué une fervente admiration à Mazzini; elle envoyait de l'argent à la Jeune Italie; elle avait pour dieu Armand Carrel, et pour héros Raspail et Trélat. Cavour se donne une peine infinie pour l'amener « à des sentiments plus raisonnables ». Il discute, il ergote, et, naturellement, il réussit. « La raison, dit-il gravement à ce propos, est toute-puissante quand elle a pour auxiliaire l'amour. » Trélat et Raspail disparaissent. «Je l'ai encore laissée adorer Armand Carrel, soit parce que je le crois infiniment supérieur à ses confrères républicains, soit parce qu'il est dangereux de détruire d'un seul coup tous les objets que notre âme est habituée à respecter, et auxquels se rattachent des sentiments généreux et de nobles pensées. » Son triomphe, du reste, était complet : « Tu penses que je m'occupe trop de politique, lui écrivait-on. C'est peutêtre vrai. Mais sache que je suis toujours fauteur de ta politique, et que je me range sous ta bannière. Tu n'as qu'à me dire ce que tu veux et penses, et je voudrai et penserai ce que tu me diras. » Ou bien : « Camille est arrivé à temps pour me montrer ce qui est pratique et ce qui est chimérique. » Ou encore : « J'ai déserté la bannière de nos démagogues, et je m'enrôle aveuglément sous la tienne. »

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Rien de plus singulier, on pourrait dire de plus dissonant, que cet épisode sentimental dans la carrière de Cavour : ce fut son tribut aux besoins romanesques qui sommeillent dans tous les cœurs, et pour une fois, tout en prêchant le juste milieu à son Inconnue, — c'est le nom qu'il donne dans son journal à la femme aimée, — il se laissa entraîner hors de ses règles de modération parle vent de passion qui passait sur lui.

Il avait vingt ans lorsqu'il rencontra pour la première fois l'Inconnue, évidemment plus âgée que lui. Leur première liaison fut de courte durée ; et ce fut seulement deux ou trois ans plus tard qu'ils se retrouvèrent à Turin et que s'engagea leur roman. Us ne correspondaient pas, ils s'étaient perdus de vue. Un jour Cavour, alors à Grinzane^ reçoit une lettre de l'Inconnue qui se trouvait à Turin et lui exprimait le désir de le voir. Il part aussitôt, n'ayant d'autre désir « que la revoir, lui être utile et lui vouer une amitié désintéressée ». Il arrive à Turin le soir, court à l'Opéra où il sait la rencontrer , l'aperçoit dans sa loge « en grand deuil, portant sur la plus douce des figures des traces de longues et cruelles souffrances ». Le coup de foudre est

immédiat et réciproque... Sa loge était pleine, « les insupportables ennuyeux assommaient ma pauvre amie des plus fades et insipides discours. En vain nos yeux tâchaient-ils d'exprimer les sentiments de nos cœurs, nous brûlions d'impatience; enfin nous restâmes un moment seuls. Hélas ! l'abondance des choses que nous avions à nous dire étouffa la parole dans nos gorges ; après un long silence, elle me dit: « Qu'avez-vous pensé de moi? — Ce que « j'ai pensé, ai-je répondu, pouvez-vous me le de- '* mander? Vous avez bien souffert! — Ai-je souf- « fert! Oh! oui^ j'ai bien souffert! » Voilà les seuls mots dont je me rappelle...

... « Je la quittai ce soir-là plein d'espérances, d'amour, de regrets et de remords. Je croyais à la constance de sa passion ; j'étais fier et enivré d'un amour si pur, si constant, si désintéressé, mais d'autre part quand je songeais à ma conduite envers elle, quand je me représentais les souffrances terribles que l'Inconnue avait subies à cause de moi, et dont j'avais toujours présentes les traces profondes qu'elle portait sur sa belle et triste figure, je me mettais en fureur contre moi-même, je m'accusais d'insensibilité, de cruauté, d'infamie. »

Le jeune homme grave, épris d'économie politique, accoutumé à discuter les questions sociales avec J.-J. de Sellon, est arraché à lu^i-même, gagné parla contagieuse exaltation qu'il a inspirée. A vrai

dire, il doute encore un peu, il est beaucoup plus froid que son amie, il s'aperçoit de temps en temps^ non sans honte, qu'il aime moins qu'il n'est aimé. Quand il transcrit dans son journal les paroles passionnées de l'Inconnue, qu'il fait suivre de trois points d'exclamation et de plusieurs points suspensifs, il ajoute : « Malheureux ! je suis indigne de tant d'amour ! Comment, comment le reconnaîtraî-je? Ah ! je le jure, jamais, jamais je n'oublierai, je n'abandonnerai plus cette femme céleste. Mon existence lui sera consacrée. Elle sera le but de ma vie, l'unique objet de mes soins, de mes eflTorts. Puisse la malédiction du ciel s'appesantir sur ma tête, si jamais il m'arrive de lui causer volontairement le moindre chagrin ou de froisser le plus petit sentiment de ce cœur parfait et adorable! »

De leur correspondance, les lettres de Cavour sont perdues ! il ne nous reste que celles de l'Inconnue, dont M. de Berti a publié quelques morceaux. Elles dénotent à la fois une rare distinction et une grande exaltation d'esprit. Sans doute, elles sont remplies de formules qui nous semblent aujourd'hui exagérées et rappellent un peu celles de la Nouvelle Héloïse ; mais elles abondent aussi en traits profonds ou touchants, et le sentiment qu'elles expriment est d'une sincérité chaleureuse et communicative que n'ont pas les fragments du

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« journal intime » de Cavour. De fait, malgré la résolution de dévouement que prenait Cavour, la position des deux amants était bien différente : pour lui, rinconnue était un accident, quand même il se jurait de ne Tabandonner jamais; pour elle, il était tout. Elle le savait bien : elle lui écrivait : « Ma vie est usée ! la tienne commence. J'accepte ton secours; il me vient du ciel. Mais il est de mon devoir de te dire que ce qui, de ma part, pourrait sembler un sacrifice, serait au contraire un pur acte d'égoïsme, tandis qu'en toi la même action prendrait sa source dans un dévouement que je ne mérite pas. » Et son sentiment survit, dans toute sa force, à la séparation devenue nécessaire. De temps en temps, d'année en année, ils échangent encore une lettre : Cavour l'engage à chercher le bonheur ; elle répond sur le ton douloureusement résigné de quelqu'un qui n'attend plus rien de la vie. Enfin, quand elle sent la mort approcher, elle lui envoie un dernier adieu qu'il n'est pas possible de lire sans émotion :

u La femme qui t'aimait est morte — Elle n'était point belle — elle avait trop souffert; ce qui lui manquait, elle le savait mieux que toi. Elle est morte, te dis-je, et dans ce domaine de la mort elle a rencontré d'anciennes rivales.

« Si elle leur a cédé la palme de la beauté de ce monde, où les sens veulent être séduits, ici elle

les surpasse toutes. Aucune ne t'a aimé comme elle, — aucune. Car, ô Camille, jamais tu n'as pu apprécier retendue de son amour. — Comment te Taurait-elle dévoilé ? nulle parole humaine ne pouvait l'exprimer — nulle action, si dévouée qu'elle te parût, n'était l'ombre de ce que ce cœur désirait produire pour toi. Aussi m'as-tu souvent vue silencieuse et concentrée, renonçant à toute manifestation incomplète, et espérant en moi-même que la vérité aurait son jour. Eh quoi ! ce sentiment inconnu existe-t-il pour être à jamais comprimé ? Ce germe brûlant n'aurait-il pas son entier développement ? et tant d'amour est-il créé pour consumer le cœur qui le recèle ?

« Camille, adieu. Au moment où j'écris ces lignes, je suis dans l'inébranlable résolution de ne te revoir jamais. Tu les liras — j'espère — mais lorsqu'une barrière insurmontable s'élèvera entre nous — lorsque j'aurai reçu la grande initiation aux secrets de la tombe — lorsque peut-être (je frémis en y songeant) je t'aurai oublié. »

Pendant la période d'éclat de sa passion, Cavour notait dans son journal, — nous avons vu en quels termes, — les impressions vives et nouvelles que cet ardent amour lui communiquait. Peu à peu, ces notes deviennent plus rares. En 1835, nous n'en trouvons plus qu'une seule, et combien significative dans sa brièveté : « J'ai reçu une lettre qui m'an-

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nonce qu^il y a des négociations ouvertes entre la femme que j'aime et ses parents pour arriver à une réconciliation ; Dieu fasse que cette chère enfant réussisse. » Des années se passent, et Cavour ne parle plus de son Inconnue ; répond-il à ses lettres ? On ne sait; un jour elle lui écrit cette phrase ambiguë qui laisse le champ ouvert à toutes les suppositions : « Je ne vous engage pas à m'écrire, mais je vous remercie de Tavoir fait. Il est doux d'avoir la certitude que sur cette terre tout ne s'efface pas. » Sur le dos même de cette lettre, on peut lire, de la main de Cavour, cette note, destinée probablement à quelque intime : « Si tu doutes, lis cette lettre, tu me la rendras ensuite, car c'est peut-être le dernier souvenir qui me restera de celle que j'ai tant fait souffrir sans que jamais elle se soit plainte de moi. » Et c'est tout. Quand elle fut morte, il classa et numérota sa correspondance en homme d'ordre qu'il était. La relut-il jamais ? ... Je ne le crois pas. Les hommes d'action n'ont pas le temps de s'attarder dans leurs souvenirs, et le grand ministre qui devait faire l'unité de l'Italie oublia probablement sans peine l'unique épisode de sa vie où il eût cédé aux entraînements de la folle du logis.

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