‹ Etudes sur le XVIIIe siecle (volume 2)Chapitre 9 sur 9 · OLT.\IR · texte numérisé non relu

OLT.\IR

dissidents centre eux ou avec les catholiques. Ne fioînt punir les dissensions d'école : a En fait de livres^ il ne faut s'adresser aux tribunaux et aux souverains de l'Etat que lorsque l'Etat est compro* mis. » — Supprimer des peines : la peine de mort « sauf dans le cas où il n'y aurait pas d'autre moyen de sauver la vie du plus grand nombre, le cas où Ton tue un chien enragé. Dans toute autre occurrence^ condamnez le criminel à vivre pour être utile; qu'il travaille continuellement pour son pays, parce qu'il a nui à son pays. Il but réparer le dommage; la mort ne répare rien, r -^ Supprimer les supplices recherchés : a Aucun supplice n'est permis au delà de la simple mort; joindre la pitié à la justice» ^ — Supprimer la conflscatîon : les enfants ne doivent pas mourir de faim pour les fautes de leur père. — En somme> diminuer le nombre des délits en rendant les châtiments plus honteux et moins cruels. «L'amour de l'honneur et la crainte de la honte sont de meilleurs moralistes que les bourreaux. — Enfin, selon Voltaire, la justice naturelle est au-dessus de la loi, et il faut désobéir à l'ordre injuste d'un pouvoir légitime. « Un crime est toujours crime, soit qu'il ait été commandé par un prince dans l'aveuglement de sa colère, soit qu'il ait été re\étu de patentes scellées de sang- froid avec toutes les formalités possibles (l).

(I) Voir Voyage de la Raison;^ Prix de la justice et de l'humanité i — Cammefilat're sur Vesprit des lots, etc.

66 ÉTUDES SUR LE XVlll* SIÈCLE.

Voilà, avec beaucoup d'autres réformes dérivée^ de celles-là, ce que Voltaire entendait par civilisa^ tion, et désirait pour son pays. Il préparait ainsi la grande révolution de 1789.

Il réussit, il changea la France et l'Europe. Vol* taire a été le plus grand, le plus puissant des ancêtres de la révolution française. D'autres, à leur tête, Rousseau et Montesquieu, contribuèrent à fonder l'empire de la raison universelle, à donner aux Français la conviction de leurs droits; mais qu'im* porle« si chaque citoyen est en même temps convaincu de son isolement et de son impuissance! Là où une province ignore une autre province, et ne sent pas avec elle, il y a, si on veut, une administration unique, il n'y a pas de nation; la royauté peut tout oser impunément; on s'émeut dans les Gévennes des dragonnades des Cévennes; rintendance du Limousin bénit son intendant, et trouve le royaume suffisamment heureux* Man voici qu'il arrive qu'à l'extrémité de ce royaume un innocent est condamné; une Voix proteste, le bruit se répand de province en province, et un jour, des Pyrénées et des Alpes jusqu'à l'Océan, tous les esprits sont soulevés ; ce jour il y a dans le monde une nation de plus, la France, son cœur commence de battre et sa conscience s'éveille : noble nation, dont la première pensée est une pensée de justice, le premier sentiment la blessure de l'iniquité. Or, qui suscita cette croisade contre l'arbitraire et la violence ? Ce ne fut ni Montesciuieu, ni Rousseau,

VOLTilRE. 67

ce fut Voltaire; j'ose le dire, c'est à son âme que la France s'anima.

Tel nous semble être Voltaire. Nous ne faisons pas de lui un mystique, parce que d'autres en ont fait un athée, ni un Vincent de Paule, parce que d'autres lui ont refusé du cœur; nous reconnaissons en lui un esprit altéré de lumière, qui affirme, quand elle inonde les yeux, doute, dès qu'elle s'obscurcit, assuré sur trois ou quatre points, flottant sur le reste; un esprit droit, qui a trouvé à peu près toutes les principales vérités* et n'a failli qu'en ne leur donnant pas leur nom; un chef de parti habile qui, pour rétablir la philosophie discréditée par les systèmes, a rejeté les systèmes et réintégré le sens commun; un esprit sage qui a réglé ses croyances sur la nécessité de la morale; une âme éprise de la raison et de la justice, qui n'est que la raison appliquée, courageuse et infatigable pour les défendre, un apôtre de l'humanité.

Et il a été certainement un grand cœur. Je sais que l'amour du juste n'est pas le cœur humain tout entier et surtout n'en est pas le fond. La passion de Voltaire est la raison émue, c'est toigours la raison, ce n'est que la raison; elle n'entend que les gémissements causés par l'injustice, et ne plaint que les maux qu'elle peut guérir : chaleur inaltérable et inépuisable que la lumière verse d'en haut, moins aimable toujours que la mobile chaleur de la vie, avec son foyer dans les entrailles.

iA ÈTtDES SUR LE XVlir SIÈCLE.

La charité n'est pas si étroite et si logique: elle souffre de toutes les souffrances; ce qui la touche dans la douleur, c'est la douleur séparée de sa cause, méritée ou imméritée, guérissable ou sans espoir ; elle pleure de voir pleurer, et console ; elle recueille l'enfant abandonné et le vieillard redevenu enfant, l'idiot et le fou, et cherche à exciter en eux l'intelligence affaiblie ou absente, relève les créatures tombées, aide l'ouvrier, veille les malades; elle dit avec Térence : Je suis homme tt rien d'humain ne m'esi étranger; elle n'est pas la démonstration des écoles, mais ce cri de l'àme poussé par le christianisme, ce cri qui troublera toujours le bonheur égoïste et nous réveille dans les nuits d'hiver, ce cri que Gerson a entendu, qui a percé le cœur de Vincent de Paule, et met à cette heure sur pied toute une armée d'hommes et de femmes pour panser les blessés de la vie. Cela est beau. Il est des âmes moins tendres aux douleurs individuelles, passionnées pour la raison, sensibles à ses maux, blessées de ses blessures: elles ne sont émues que par ces grands intérêts, l'ordre, la justice, la dignité de l'espèce humaine, par une sensibilité plus haute, plus vaste et plus mâle. L'esprit humain plongé dans l'ignorance ou se débattant dans l'erreur, la liberté de conscience étouffée, la liberté personnelle enchaînée, des populations frémissant ou végétant sous le despotisme, la justice muette ou instrument d'iniquité, les consciences perverties, rhonnctetc opprimée , le

droit terrassé par la force : voilà les misères qui les touchent; est-ce donc que ce ne sont pas des misères aussi? Voltaire les voit et les sent avec une énergie incomparable, et avec une énergie incomparable aussi il les combat. Cest son honneur immortel et l'honneur de la France de représenter la réclamation étemelle et universelle de l'esprit indigné, de Tâme émue contre l'odieux et l'absurde de ce monde. Notre génération aflfiaiblîe ne comprend plus cette humanité-là; mais elle est belle; personne ne -souhaitera à Voltaire une autre vertu devant les criantes injustices dont elle a triomphé; et, tant qu'il y aura de l'oppression ici-bas, on devra écouter avec recueillement cette énergique protestation de la conscience indignée contre le

oial« Pourtant malgré cet éloge si volontiers donné à

Voltaire, s'il revenait tel qu'il a été autrefois, nous ne serions pas en tout des siens; sa raison, sûre et exceUeute, est trop timide : instrument merveilleux qui ploie dès qu'il enfonce. Il faut le garder et le retremper. Voltaire est théiste parce que l'athéisme est absurde; Dieu est plutôt pour lui une vérité qu'un être; il en comprend la nécessité, il ne semble pas en sentir la présence; on ne trouve pas chez lui ces élans religieux si touchants dans Rousseau, son rival, ici son maître. — Il est spiritualiste, assez pour n'être pas matérialiste. Mais on n'est pas spiritualiste à demi. C'est une doctrine jalouse qui ne souffre rien d'ennemi, rien d'étranger; c'est mieux

70 ÊILDfiS SUR LB XVIII* SIÈCLE.

qu'une doctrine, car les doctrines sont multiples^ c'est l'esprit unique qui réside dans toutes, les pénètre et las crée : le respect de l'âme habitante et maîtresse du corps, la passion de l'invisible, l'aspiration hardie vers l'idéal, l'enthousiasme de la vérité, de la beauté, de la liberté et de la vertu, essence éternelle de Dieu et avenir de l'homme. — Le temps de la polémique passionnée contre les religions est passé. La philosophie, plus sûre d'elle-même, n'a plus ces yioleates haines; dégagée des préyentions de parti, les oppositions la choquent moins, et elle sait reconnaître et respecter dans des doctrines étrangères les dogmes généreux qui seuls et partout soumettent les esprits. Voltaire est injuste pour le christianisme. Jaloux des droits de la raison, il suspecte ce qui la dépasse et combat ce qui la choque; mais il n'a pas aperçu ce qui est le fond du christianisme éternel : Dieu au-dessus du monde, l'Ame au-dessus du corps, le devoir au-dessus du plaisir, l'hnmiliié deyant IMeu, la sévérité pour soi, la doucetir pour les autres, l'effort au dedans et an dehors contre le mal, pour préparer le règne de Dieu, c'est-à-dire le rè^ne du bien sur terre. A quoi donc trayaillait-il lui-même? — Par haiite du christianisme, nous ne nous croyons plus obligés de délester les Juife, de yanter Julien, de diviniser Ctonfucius, et d'admirer l'Ezour-Vedam, cet antique monument de la sagesse indienne, fabriqué par des jésuites. — La tradition de la philosophie, calomniée dans un temps de révolution, de nos jours scrupuleusement étudiée, consacre les grandes

croyances du rationalisme nouveau. — L'histoire ne nous parait plus^ comme à Voltaire^ le récit des folies et des atrocités du genre humain ; confiants dans une science plus vraie^ plus équitable^ et dans la providence directrice du monde^ nous croyons au progrès accompli à travers les d^rdres^ et à la perfection, étoile de Thumanité. — La tactique de Voltaire^ admirable dans son temps^ n'est plus à notre usage. La ruse a été bonne pour conquérir la liberté : une fois conquise^ elle se garde par d'autres secours. Nous ne sommes ni des esclaves ni des aflhtnchis à qui on fait grftce de la servitude^ nous sommes des hommes libres par droit de nature et rentrés dans leur droit; agissons donc en hommes libres. Prèchez-vous l'andace? contre qui? N'êtes-vous pas à vous? L'astuce? quelle surprise méditez-vous donc.? S'agit-il d^une intrigue de palais? La vérité est reine des esprits; qu'elle se présente en reine^ on la reconnaîtra. Maintenant tout se passe en plein jour> les partis se connaissent^ ils se sont éprouvés mille fois^ toutes les mines sont éventées, la vieille diplomatie s'affaisse, la puissance qui fait vaincre, c'est la raison.

Notre profession de foi est très-simple. Si on appelle voltairien un honmie épris de la raison et de la justice, nous somme» Toltairien, et à peine osonsnous nous vantor de l'être; si on entend par la un spiritualîste plus que modéré, un théiste moins le sentiment religieux, un ennemi du christianisme, nous ne sommes pas voltairien assurément; et c'est chez BOUS une conviction profonde (|ue, pour faire

n ÉTUDES SIR LE XVIir SIÉCL£.

aujourd'hui l'œuvre de Voltaire^ avant tontes clioses^, il ne faut point être voltairien.

n y a d'autres causes qui empêchent on qu'on ne le lise, ou qu'il n'ait toute Tinfluence qu'il pourrait, «ivoir.

D'abord une assez grande liberté, de propos. On discute si la société présente est plus sérère dans ses mœurs que la société du xvn« et du xvin* siècles, certainement elle est plus réservée dans son langage. U est des ouvrages de talent, même de génîé, dont nou» n'apvouons plus la lecture, disons mieux, que nous ne Usons plus> Fknagination à qui il est tant pardonné, cette fois ne trouye point de pardon : Voltaire Va éprouvé. Cette pointe de yerve trop libre est un défaut français, et on se prend tous les jours à regretter que ces trésors de bon sens, d'esprit, de toutes sortes d'ex* cellentes choses, contenus dans nos anciens auteurs, dans Rabelais, dans Montaigne, dans Voltaire, etc., soient ainsi fermés aux femmes et à la jeunesse. Les temps sont changés : autrefois les idées sérieuses avaient, en France, besoin de ce voile ou de cet assaisonnement; aujourd'hui elles peuvent se présenter sans crainte et se soutenir par leur poids, ou, si les grâces les accompagnent, nous les voulons décentes, gratiœ décentes. Voltaire écrivant à cette heure, avec son tact exquis, sa profonde connaissance du public, se ferait autre pour d'autres lecteurs.

J'avoue encore que la variété des opinions de Voltaire déconcerte ; mais aussi il faut savoir lire. A parcourir les quatre-vingts volumes de ses

ses œuvres^ rien de plus mobile que Tapparence^ mais une lecture assidue familiarise avec l'auteur et donne le mot de bien des contradictions.

D'abord il faut faire la part de la tactique dans le chef de partie deviner les notes* diplomatiques sous l'apparente candeur d'une dissertation^ reconnaître pour ainsi dire l'étal du ciel à l'heure de sa naissance.

Puis, parmi les yariations de cette pensée, il en est de naïves que la politique n'explique pas. C'est ici un esprit altéré de lumière, qui dans chaque question voit les difficultés par une sorte de délicatesse maladive, inébranlable sur tous ces quatre points, errant dans les autres recherches, et après ces aventures, revenant bonnement au sens commun, aux simples croyances où la pensée et l'action trouvent le repos et la règle (I). Ces erreurs mêmes et ces retours donnent aux ouvrages de Voltaire l'intérêt d'une confession : c'est la pensée humaine avec ses alternatives de vigueur et de défaillance, sa sécurité aisément troublée, ses scrupules qui, d'un moment à l'autre, l'effrayent et lui font pitié, l'heureux instinct qui, après un vol superbe, la ramène. Quand on est sûr de revenir avec lui, on peut tenter fortune en voyage; le sentiment des problèmes n'est pas une médiocre part de Tesprit philosophique.

Enfin Voltaire était poète en même temps que

(1) Nous avons recueilli dans notre Philosophie de Voltaire oe qu'il a écrit de meilleur sur Dieu, la liberté et la morale.

74 ÉTUDES SUB LE XVIIl* 8IÈCLE.

philosophe^ esprit irritable tout ouvert aux impressions du dehors, n entre tant d'humeur dans cette raison qu'on est perpétuellement désorienté; il glisse entre les mains, et on renoncerait sérieusement à le poursuivre, s'il ne vous fascinait toujours par quelque prestige nouveau. Avez«vous entendu un homme d'esprit et d'imagination causer tour à tour sur le même sujet avec des personnes dilKè» renies? il semble changer aussi souvent d'opinion que d'auditeur : si son avis n'est pas partagé, la firoidenr de son adversaire tantôt le gagne, tantôt l'anime par réaction ; tantôt, gardant sa conviction à rinlérieur, il fait, pour la forme, une retraite polie et se raille lui-même. Son opinion est-elle admise par un homme considérable, cette approbation l'enflamme, un sot la lui prend, il s'en dé^ goûte, un indiscret l'exagère^ il la combat. Comment donc saisir dans ces fluctuations la véritable pensée? Cet art ne s'enseigne point; mais, pour qui a vécu avec cet homme et l'a longtemps pratiqué, il y a du sérieux dans le rire et du rire dans le sérieux, de la froideur dans l'enthousiasme, et quelque chose d'ardent sous la ftoideur du dehors, où il ne se trompe pas.

Voltaire vaut bien la peine qu'on le fréquente un peu avant de le juger; et proposer celU à quelqu'un, lui proposer de faire connaissance avec notre philosophe, dans les mille ouvrages qui sont soriis de sa main et dans son inimitable correspondance, c'est rinviter à un des plus sensibles

VOLTAIBK 7S

plaisirs qui se puissent goûter. Longtemps encore l'esprit et la raison en France s'appelleront de son nom. Ouî^ Je l'avoue, j'admire Voltaire^ j'admire ce qu'il a^ à chaque page, d*esprit naturel, charmant, inépuisable, cette raison lucide, cette passion toute française de ia clarté, cette foi ar* dente en la justice, ce grand combat de la tolérance, soutenu jour et nuit durant soixante années, enfin cette vigueur de l'âme qui pousse un corps toujours mourant et le force de vivre.

. Mais quoi I l'homme qu'on loue ici n'est-il pas celui qui a toute sa vie combattu les religions? Assurément il a attaqué ia révélation, ce que nombre d'hommes considèrent comme une source de vérité; mais qu'en veut-on conclure 7 Qu'il faut désormais taire son nom, ou ne le citer que pour le flétrir? Mais il est une autre source de vérité, respectable sans doute, et respectée d'une bonne partie du genre humain, la raison. Assez de Pères de l'Église l'ont attaquée ; l'auteur des PenUes a engagé sa vie dans cette lutte; on a argumenté contre elle, on Ta raillée, comme saint lérôme aiigumente, comme Pascal raille ; eh bien ! ches nous, serviteurs de la raison, ne parle^t-on de ces terribles ennemis qu'à voix basse, ou ne les nomme-tron qu'avec colère? Qu'on nous dise où ils sont plus honorés. Le beau jour pour le genre humai i^ celui où, partisans de la raison et partisans de la révélation réunis pour une paix durable, conviendraient de supprimer une bonne fois tout ce qui a Jamais entretenu ia guerre^

76 ÉTCDES SUR LK IVIU" SlÈaK

et se livreraient des échanges ! On donnerait Bossuet contre Spinosa, Pascal contre Voltaire, Strauss contre Joseph de Maistre; une page de Bayle rachèterait la page voisine, V Esquisse d'une pkihh Sophie, l'Essai sur Vindiffirenee. Et alors nous jouirions des dottcenrs de la paix.

Parlons sérieusement de choses sérieuses. Nous ne recueillons pas tout Théritage de Voltaire, nous lui empruntons ce qu'il a de solide philosophie ; mais nous voulons la philosophie plus spiritualiste et plus hardie. Locke n'a jamais suffi à la France, n a pu être bon à un moment de resserrer la science; mais c'était un moment de combat; il est bon maintenant qu'elle revienne à elle-même. Un grand nombre d'intelligences vont vers elle et lui demandent la solution de certains problèmes d'un étemel intérêt Si elle se tait, par peur des interprétations perfides, si elle ne bouge pas, crainte des méchants bruits, et se dilate dans le lieu commun, alors elle Coût défaut à l'humanité et se trahit elle-même: ces goûts simples et paisibles ne sont point des vertus de gouvernement. Elle est autre chose, ou Platon, Aristote, Descartes, Malebranche, Leibnitz sont des aventuriers. On cherche la philosophie sur les chemins de la vérité, on la voit dévorée d'ambition, rendant d'héroïques combats pour des conquêtes lointaines. Aycc une distinée si haute et une telle vertu, on n'est point pour demeurer chez soi, et surveiller l'ordre public dans la républicfue des lettres. H n'y a que deux moyens de passer dans

ce monde, se faire petit ou se ftiire grand. Vous pouvez vous foire petit, mais si par hasard on vous écrase, personne ne le saura, personne ne s'émouvra. Êtes-vous grand, on vous suit, et le jour où un ennemi porte la main sur vous, il s'élève entre vous et lui tout un peuple. Que la philosophie soit donc grande, qu'elle se présente hardiment avec son autorité antique, son cortège de vérités certaines, son ardeur et ses espérances pour de nouvelles vérités; en un mot, si elle veut être quelque chose dans le monde, qu'elle ose être ce qu'elle est.

Rousseau est Taspiration indomptable vers FidéaL Il rëve^ dans le mensonge des paroles et des actes^ la vérité des sentiments ; dans la diversité des dogmes religieux^ la religion universelle; dans le combat des volontés particulières et des privil^es des castes, Tunité de la volonté générale, la liberté et l'égalité républicaines; dans le monde, Dieu; dans la vie présente, la vie future; dans les pauvretés d'une éduca* tion artificielle, l'éducation qui apprend aux enfants le difQcile métier d'homme. Il a fait le Discours sur rinégcUiiiy la Nouvelle Hilaise, le Contrat sodal, l'Emile, la Profession de foi du vicaire savoyard, les Béveries. Tant que Tftme humaine se souviendra de sa dignité, de sa naissance, de sa destinée, tant qu'elle s'estimera au-dessus du corps, tant qu'elle gardera le goût de la perfection, le sentiment de l'idéal, Rousseau vivra. U aura pour disciples, non point le petit nombre qui jurera sur sa parole et embrassera ses paradoxes, mais tous ceux que la terre et la réalité ne

80 ËTCDES SUR LE IVIII' blËCLE.

contenteront point, tous ceux qu'agitera jamais, jusqu'au sein du tK)nbeur présent, l'inquiète espérance.

Les astronomes, pour connaître la terre, l'abandonnent; ils s'élèvent en idée au-dessus d'elle, et de là ils la voient telle qu'elle est, roulant sur elle-même et emportée avec la foule des astres dans l'espace ; de là, sans nul souci que de la science, ils confondent les illusions des sens et de l'amour-propre des hommes, qui veulent leur globe immobile par privilège, et centre du monde, pour l'honneur de les porter. Les philosophes aussi jusqu'à Rousseau (j'excepte toujours Platon), pour mieux se connaître, commencent pac s'élever au-dessus d'eux-mêmes, en garde contre les mensonges de la conscience et de la vanité. Selon eux, la ruison dit vrai et le sentiment nous trompe. L'homme se targue de liberté : il lui est doux de penser que seul il vainc la fatalité universelle, et qu'il est plus fort que toute la nature. Sur ce fondement, il croit qu'il est libre. Qu'il le croie à son aise, mais il faut au philosophe des preuves moins légères : l'orgueil lui est suspect. L'idée d'une origine divine nous sourit. Gomment ne serions-nous pas flattés de descendre d'un Dieu et de porter ses traits? Juste motif de l'afflrmer, dites-vous. An contraire, reprend le philosophe, juste motif de douter ; car de décider si le

J.-J. ROI168BAI}. 8f

monde et Tordre qui y règne est ou non étemel, c'est Taffaire du raisonnement; et comment s'assurer que le raisonnement est droit, quand le cœur conspire pour le fléchir? Les hommes se bercent encore de la pensée que leur ftme^ indépendante du corps, lui survivra. Comme cette pensée a des charmes 1 Ck)mme nous voilà tout d'un coup distingués des bêtes et tirés hors de pair ! Gomme cette existence continuée imite rétemité ! Trêve de ces désirs qui nous séduisent, et que la logique parle; qu'elle seule nous apprenne si la vie présente a ou non besoin d'un supplément.

C'est le cri unanime et perpétuel de la philosophie : il faut faire taire le sentiment et n'écouter que la raison. Si nous tenons à savoir la vérité sur notre être, il fiiut nous désintéresser de nous-mêmes, traiter de nous comme nous traiterions d'un étranger, d'une abstraction, nous interroger froidement sur l'existence de notre âme, de notre liberté, de notre Dieu, de notre immortalité, comme nous nous demandons si les plantes ont une âme, si les animaux sont libres, si la matière s'est oi^nisée elle-même, si elle durera éternellement.

Une fois l'homme devenu insensible, nos philosophes opèrent sur lui à leur aise; ils lui enlèvent, au nom de la raison, un membre, puis un autre ; tout y passe : libre arbitre, spiritualité, immortalité, idée du beau absolu et de l'absolue justice, notre personnalité même.

Les écoles diverses des philosophes s'accordent en ce point. Les deux doctrines contraires que Rousseau

Hi ÊTUDE8 8Uft LE XVIII* SliCLB.

trouve devant lui^ le spiritualisme du ivii* siècle et rempirisme du xvin*, rivalisent de Eèle pour dépouiller l'homme^ Ton au profit de Dieu^ l'autre au profit de la matière.

La grande école spiritnaliste de Descartes^ traTail* lée de ce vice profond^ se perd dans de pareils excès. Le pouvoir que je m'attribue de mouvoir mon corps est une illusion : je veux le remuer^ et Dieu le remue. Ma liberté n*est pas ce que je crois^ une puissance maîtresse^ active^ toujours dans ma main; elle se confond avec le désir^ qui natt sans moi ou malgré moi et meurt de même. Mais quoi I mon dénr aussi m'échappe. L'amour du bien^ père de toute vertu^ n'est plus que l'amour infini de Dieu pour la justice communiqué i l'homme, un ruisseau de cet océan immense. Enfin ma raison m'abandonne pour retourner à Dieu et se rejoindre à son foyer. Je possède bien une sorte de raison , celle qui ignore, doute et se trompe; mais la raison qui voit la vérité, la raison universelle n'est qu'à Dieu seul, ou plutôt elle est Dieu même. Vienne maintenant un philosophe qui renonce à toutes les timidités de l'école et qui livre bravement un suprême combat au sentiment. Le voici, c'est Spinosa, et voici ce qu'il proclame au nom de la logique contre l'instinct : Dieu seul existe; le reste des êtres n'est qu'apparence, mensonge déce* vaut.

Tel est l'état où le spiritualisme du xvn* siècle a réduit l'homme. L'empirisme, né pour le combattre, substitue le monde à Dieu, mais il i|^ rend à l'homme

rien de ce qu'il a perdu^ ui la liberté* ui la raison^ ni Fimmortalilé. Notre être est une d«5 combinaisons in&nies de la matière ; notre volonté, la matière agissant par les instruments qu'elle a formés; notre intelligence^ récbo des bruits du monde; notre instinct le plus bas et le plus élevée un accident de l'attraciioa universeUe.

Que rhomme se réTeiUe donc^ qu'il reprenne le sentiment : et si on touche imprudeounent à sa personne^ le sentiment Tavertira, la nature confondra les philosophes. Que ceci est fbrt contre les sophismes qui nient la liberté de Tâme agissante dans le corps humain :

Vous me (I) demanderez comment je sais donc qu'il y a des mouvements spontanés ; je vous dirai que je le sais parce que je le sens. Je veux mouvoir mon bras et je le meus sans que ce mouvement ait d'autre cause immédiate que ma volonté. C'est en vain qu'on voudrait raisonner pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que toute évidence ; autant vaudrait me prouver que je n'existe pas.

Que le matérialisme^ au nom de ce qu'il appelle la raison^ avilisse l'homme et abolisse Dieu^ je ne crains rien de lui ; tous ses arguments échoueront contre le sentiment profond et exalté de ma dignité et de la bon té divine.

Qu'on me (2) montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu^ et qui sache admirer le soleil.

(1) Profession de foi, etc. — (2) Ibid,

Quoi ! Je puis observer^ connaître les êtres et leurs rapports ; je puis sentir ce que c'est qu'ordre^ beauté^ vertu ; je puis contempler l'univers, m'éiever à la main qui le gouverne; je puis aimw le bien^ le faire ; et je me comparerais aux bëtes!... Content de la place où Dieu m'a mis^ je ne vois rien^ après lui^ de meilleur que mon e»* pëce ; et si j'avais à choisir ma place dans l'ordre des ètres; que pourrais-je choisir de plus que d'être homme î Cette réflexion m'enorgueillit moins qu'elle ne me touche ; 4iBi cet état n'est pas de mon choix^ et il n'était pas dû au mérite d'un être qui n'existait pas encore. Pui»-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable^ et sans bénir la main qui m'y a placét De mon premier retour sur moi naît dans mon cœur un sentiment de reconnaissance et de bénédiction pour l'auteur de mon espèce, et de ce sentiment mon premier hommage à ]a Divinité bienfaisante. J'adore la puissance suprême^ et je m'attendris sur ses bienfaits.

Je laisse de pauvres gens^ qui se croient plus savants que la nature^ combattre l'immortelle distinction du bien et du mal^ du beau et du laid; le coeur humain m'est moins suspect que leur sagesse.

Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourments ou du bonheur d'autrui ? Qu'est-ce qui nous est le plus doux à faire, et nous laisse une impression plus agréable après l'avoir fait, d'un acte de bienfaisance ou d'un acte de méchanceté? Pour qui vous intéressez- vous sur vos IhêîUres? Kst-cQ aux forfaits que vous prenez plaisir?

J.-J. ROUSSSAl'. 95

Est-ce à leurs auteurs punis que tous donnez des larmest Tout nous est indifférent^ disent'ils^ hors notre intérêt ; et, tout au contraire^ les douceurs de Famitié, de l'huma* nité^ nous consolent dans nos peines ; et^ même dans nos plaisirs^ nous serions trop seuls^ trop misérables^ si nous n'avions avec qui les partager. S'il n'y a rien de moral dans le cœur de l'homme^ d'où lui viennent donc ces transports d'admiration pour les actions héroïques^ ces ravissements d'amour pour les grandes âmes? Cet enthousiasme de la vertu^ quel rapport a-t-il avec notre intérêt privéî Pourquoi voudrais-je être Caton qui déchire Ses entrailles^ plutôt que César triomphant? Otez de nos cœurs cet amour du beau^ vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son Ame étroite ces sentiments délicieux ; celui qui^ à force de se concentrer au dedans de lui^ vient à bout de n'aimer que lui-même, n'a plus de transports : son cœur glacé ne palpite plus de joie, un doux attendrissement n'humecte jamais ses yeux, il ne jouit plus de rien; le malheureux ne sent plus, il ne vit p]us ; il est déjà mort.

Il faut relire enfin, il faut transcrire avec respect ces lignes impérissables où respire le sentiment le plus énergique de la dignité humaine.

Conscience ! conscience I instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu ! c'est toi qui fois Texcellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans

66 ETUDES SDR LE XVlll* SIÈCLE.

toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus desbètes* que le triste privilège de m'ëgarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.

Dans la célèbre Profession de foi, comofie dans la belle lettre à un matérialiste qui l'interrogeait (i], il n'y a pas un dogme nouveau, pas un que ne renferme le sens commun, la raison vulgaire est à cette hauteur; mais ces dogmes anciens y reçoivent une confirmation nouvelle et puissante. Rousseau appelle à leur secours des témoins inattendus : l'admiration^ l'estime, le mépris, le remords, la satisfaction morale, l'amitié, la pitié, l'espérance et les larmes; voilà le cœur qui conspire avec la raison , tout l'homme jeté dans le parti de la vérité éternelle. L'unité, la constance, l'éloquence de ces témoins défient désormais tous les aveuglements de la logique, toutes les audaces des systèmes.

C'est déjà beaucoup ; mais l'originalité de la philosophie de Rousseau est ailleurs. Dans la raison vulgaire se trourent toutes les vérités qu'admet Rousseau ; elles y sont éparses : la liberté est un ressort de l'âme; Dieu, l'être infini au-dessus du monde; la beauté et la justice, des caractères attachés aux objets et aux actes; la vie future, un point du temps. Dans la pensée de Rousseau, toutes ces vérités se pénètrent par une sympathie puissante» s'ancrent au plus profond de notre ftme, se transfor-

(i) 15 janvier 1769. A. M. de'".

i.-4. ROD69BAU. 87

ment en noire propre être : le libre arbitre est inon honneur; Dieuinon père, mon modèle, mon appui; la morale mon guide; la Tie future mon espérance; ces croyances sont ma fortune, mon avenir. On ne peut en toucher une seule sans que tout en moi se rétolte; on ne peut me Tarracher sans me déchirer, et m'en séparer sans me séparer de moi-même.

Lisez cette belle profession de foi du Ticaire sa- Toyard; placez -la dans la scène où Rousseau Ta placée, sur les hautes collines que baigne un fleuve aux rives fertiles; dans Téloignement , Timmense chaîne des Alpes; i l'horizon, le soleil levant. C'est bien là le lieu qu'il fallait choisir : les magnificences de la nature répondant aux magnificences de la pensée. Tandis que le soleil des corps se lève sur le monde visible, se lève sur le monde invisible le soleil des esprits. « Salut, sainte lumière I »

Le sphritualisme de Rousseau n'est pas le spiritualisme des écoles, c'est celui de Thumanité. Les discussions sur l'flme ont leur pra ; les savants qui combattent le matérialisme font œuvre utile ; mais, grftee à Dieu, pour connaître qu'on a une âme, disons mieux, qu'on est une ftme, il ne faut pas tant de science, il suffit de se sentir vivre. La plus simple conscience en dit plus que la plus haute raison. Quoi! je serais purement un corps! Mais ce plaisir de l'amitié et de la vertu, cette douleur de la haine et du crime, est-ce un plaisir et une douleur du corps? Et cette passion pour la vérité et la justice, cette ardente poursuite des biens invisibles; et cette ima-

88 BTUDBS SOa LB XVlll* SiftCLB.

gination qui^ au milieu du monde réel^ en dépit ded miMy crée un monde à sa guise; ce sacrifice de la vie à rhonneur; cette puissance des pensées^ des passions immatérielles qui abattent le corps ou le relèvent; cette force de la volonté qui le dompte^ réprime ses violences et ranime ses langueurs ; enfin cette chaîne invisible des sentiments qui unit leê ftmes malgré le temps^ Tabsence et la mort! Une bonne pensée, un sentiment désintéressé, le moin'* dre soupir vers le ciel , si on y prend garde , en apprennent plus sur Tâme que tous les raisonne^ ments. En vain vous la niez ; je réponds^ avec la foi de Galilée : « Et pourtant elle se meut. » En vain Lucrèce dépense une magnifique imagination à la combattre; ce travail même de son imagination se tourne contre lui^ et le convainc de Texistence d'un être « qui souflk*e quand le corps Jouit , qui jouit quand il soutTre, et agit quand il dort. « Restei en vous-mêmes et surtout restes maîtres de tousmêmes, vous serez spiritualistes. Milton croyait à Tesprit quand il chantait la lumière intérieure, plus brillante encore dans la nuit des sens. Rousseau y croyait comme lui : il avait tant éprouvé, par Fexpérience de toute sa vie, combien est vrai le mot du poète : « L'esprit est son propre lieu, et il peut, au dedans de lui-même, faire de l'enfer le ciel ou du ciel Tenfer! »

Il sert de peu qu'on habite le monde de l'âme si on n'y trouve Dieu. Le spiritualisme -de Rousseau, on le sait^ va jusqnelà. Notice philosophe est pre-

J.*J. fiOOSSBAL'. 89

fondement religieux; mais il Test à sa façon^ et reste original jusque dans celte croyance- où se rencontrent tous les hommes qui ont une cmiacience pour se voir penser^ et des yeux pour contempler Tordre admirable de Tunivers.

Les savants dans la science de Dieu cherchent de son existence des démonstrations plus élégantes, disposent ses attributs dans un ordre plus flatteur, ils dissèquent patiemment Tidée d'infini, comme le mathématicien Tidée d'une figure mathématique. Dans toute cette science divine, il ne manque qu'une seule chose > Dieu. On croit voir un géomètre à genoux devant un triangle. Voltaire, moins métaphysicien, observe le monde, machine industrieuse^ et conclut à un ouvrier industrieux, comme, à la vue d'un édifice, on conclut à un architecte. L'oeuvre est présente, l'ouvrier absent. Ce qu'on voit est quelque chose de lui ; ce n'est pas lui assu* rément. Même quelquefois il demeure un problème. Je lis et j'admire llliade, mais j'en ignore l'auteur, incertain s'il faut l'attribuer à un ou à plusieurs esprits, à la foule des rapsodes ou au vieillard aveugle de Chio. Heureusement pour nous, il y a dans notre ftme une puissance plus forte que cette induction ; l'univers fait mieux que nous démontrer son auteur, il nous le montre, et s'efface pour nous le révéler. Devant la nature, plongé dans une muette extase, je perds de vue le spectacle qui m'y a jeté, et je me sens soulevé vers un monde plus beau encore, le monde désert de couleurs et de formes

90 ÉTUDES SUR IB XVlir SIÈCLE.

qu'habitent^ au 9ein de réternelle lumière^ la 8agesse, la puissance, Tamour infini.

Le mysticisme de Rousseau n'est plus ce mouvement d'une flme qui, repoussant la création, s'envole vers le ciel pour se perdre dans les abtmes de la substance, au sein du Dieu caché. La scbolastique morte a emporté avec elle son Dieu mort. Les mystiques modernes ont beau faire, ils sont de leur temps. C'est toujours dans Rousseau Timpatience du mouvement, le dédain de la matière, l'aspiration sublime; mais le Dieu vers lequel il tend n'est plus l'être abstrait, renfermé dans son infinité, et retenant la puissance d'où jailliront les mondes; c'est le Dieu vivant, source éternelle et inépuisable de la vie. Il parcourt l'espace sur l'aile des vents, agite sous l'écorce de la terre les germes ensevelis, il respire dans les agitations et les apaisements de la mer, il est la majesté de la lumière qui envahit ou abandonne le monde, le mystère des ténèbres, l'art magique dans le voile des nuits étoilées, la grâce irrésistible dans la fleur, l'amour sur les lèvres qui prient, la force qui renverse les trônes, le génie des grandes pensées, l'inspiration qui soufUe l'héroïsme, la douceur dans le contentement moral, l'aiguillon dans le remords, l'étonnement de Nevrtoa devant l'attraction universelle.

Je me levais (i) tous les matins avant le soleil, je montais par un verger voisin dans un très-joli chemm qui était

(1) Confetsioiu, 1. ifi.

i,^i. ROOSSIAV. di

au-deasus de U Tigne^ et aumit la c6te jnsqu^à Chambérj. Là, tout en me promenant, je faisais ma prière, qui ne consistait pas en un Tain balbutiement de lèvres, mais dans une sineère élévation de cœur à Tauteur de cette aimable nature dont les beautés étaient sous mes yeux. Je n'ai jamais aimé à prier dans la chambre; il me semble que les murs et tous ces petits ouvrages des hommes s'interposent entre Dieu et moi. J'aime à le contempler dans ses œuvres tandiaque mon coBur s'élève à lui. Mes prières étaient pures, je puis le dire, et dignes par là d'être exaucées. Je ne demandais pour moi et pour celle dont mes vœux ne me séparaient jamais, qu'une vie innocente et tranquille, exempte du vice, de la douleur, des pénibles besoin^, la mort des justes, et leur sort dans l'avenir. Du reste, cet acte se passait plus en admiration, en con~ templation qu'en demandes, et je savais qu'auprès du dispensateur des vrais biens, le meilleur moyen d'obtenir oeux qui nous sont nécessaires est moins de les demander que de les mériter. Je revenais en me promenant par un assez grand tour, occupé à considérer avec intérêt et volupté les objets champêtres dont j'étais environné, les seuls dont l'œil et le cœur ne se lassent jamais.

Le divorce entre le sentiment religieux et le sentiment de la nature a cessé. Séparés ailleurs ou ennemis, ils s'allient dans la grande âme de Rousseau, n était assurément religieux, l'auteur de la Profession de foi et des dernières lettres de la Nour velle Hélme; mais il aimait aussi et savait goûter la

92 ftTDDBS SUR LB XVIU* 8liCLB.

nature^ celui qui^ entre tant d'autres pages^ a écrit la page suiirante :

Quand le soir approchait (1)^ je descendais des cimes de rile, et j'allais Yolontiers m'asseoir au bord du lac, sur la gièTS, dans quelque asile caché ; là, le bruit des Yagues et l'agitation de Teau fixant mes sens et chassant de mon Ame toute autre agitation, la plongeaient dans une réyerie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relAche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi; et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'offirait l'image; mais bientôt ces impressions légères s'efEaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun secours actif de mon Ame, ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu, je ne pouvais m'ar* Tacher de là sans efforts.

Bonheur d'entendre les grondements de la mer se brisant sur les rochers, le murmure du vent dans les feuilles et le mugissement de la tempête dans les grands arbres ! Bonheur de suivre du regard

(J) Réttriei, cinquième promenade.

i.'i. aOUSSBAU. ^9

le cours de Teau sans penser^ ou liYrant au courant des pensées comme lui fugitires ! Enchantement des courses errantes ! Transports des beautés soudaines; attendrissement où plonge Tâme la fixité des spectacles ! Enivrement d'une simple mélodie^ passion inexplicable pour une fleur sauvage, douceur d'exister sans soutenir le poids de Texistence, endormi aux bras de la nature ; plaisir de vivre de la vie des plantes pour des êtres que Dieu fit réfiéchissants^ ou de vivre dans un corps de la vie des esprits, alors que l'ftme s'échappe de sa prison sur l'aile de la fantaisie ! Que le monde vous ignore, qu'il vous raille, il ne vous ôte point votre prix. Vous vous cachez de lui, et vous visitez les humbles amants de la rêverie et de la solitude, ceux qu'a touchés l'invisible poésie.

Aimable nature, tu nous consoles des folies et des atrocités des hommes, et tu rends meilleur celur qui f approche, soit que suspendu à ton sein, mollement pénétré par la vie universelle, il dépose les fatigues de la méditation, les tristesses du cœur, le dégoût du monde, les efforts de la volonté, le mécontentement de lui-même, et retrouve les heures innocentes de l'enfance; soit qu'il admire l'ordre constant de l'univers, et apprenne la sagesse à l'école de celui qui met l'extrême grandeur dans les desseins, dans les moyens la simplicité extrême; soit enfin que contemplant une tempête, agité par ses bruits et ses mouvements, au contact de ces puissances révoltées, l'esprit se reconnaisse comme

94 fiTUDES SUR LE XVIII* SIÈCLE.

une des formes de la création, un des éléments du monde, seul indompté encore, leur maître à tous.

Voilà la philosophie de Rousseau; connaissons rhomme, et avec lui une des formes les plus eu* rieuses de Tesprit humain.

n était né avec un cœur sensible ; son père passa des nuits à lui lire des romans. Gela dura jusqu'à sept ans. «Je n'avais, dit-il, aucune (4) idée des choses, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. » Il quitta les romans pour Plutarque : mauvaise nourriture pour une ftme telle que la sienne. Dans ce livre les hommes sont plus hauts que nature. Plutarque a choisi les plus grands et les a grandis encore, éla* guant de leur vie tous les détails vulgaires, recueil* lant seulement les actes illustres, que son art embellit. Celui qui s'est pénétré d'une telle lecture mesure ses contemporains à la taille de ces géants et les trouve hideusement petits ; il demande à tout guerrier le courage désintéressé de Philopémen, à tout père l'énergie de Brutus, à toute femme la fermeté de Porcia, à tout homme d'État la simplicité incorruptible de Gaton. Devant ces gens-là Tbumanité est pauvre à faire pitié et on la méprise. Insenti) OMifessions, 1. 1.

J.-i. ROUSSBAt. 98

ûblement on prend les idées et les passions de ces grands morts : on ne rêve qu'actions éclatantes, sublimes renoncements, sacrifices terribles. Mais le mouvement de la rie commune n'est pas si violent; elle est tout unie, elle veut une activité tranquille et continue, suffisant aux mille petits devoirs de la société et de la famiUe. Voilà donc toute cette belle provision de force devenue vaine. Elle était pour s'employer tout d'un coup tout entière, pour faire explosion, au lieu de se dissiper misérablement dans des chocs insensibles. Alors on la retire au dedans de soi, on se renferme dans la contemplation de ce trésor; lorsque la race humaine est pauvre et pauvre aussi la vie humaine,* il n'y a de grand que l'âme qui mesure et dédaigne l'une et l'autre ; eUe seule est digne d'elle-même, et si elle veut se sauver, elle doit se retirer du contact des choses vulgaires, habiter en soi, s'entretenant de pensées supérieures et de magnifiques sentiments.

Près de sa tante, il prenait la passion de la musique, un art de sentiment, qui n'était pas pour corriger les impressions premières, mais pour les exalter. Mis en apprentissage et maltraité par son maître, pour échapper aux ennuis de sa condition, il prit le parti que son imagination lui suggéra :

Ce fut (i) de se nourrir des situations qui m'avaient le plus intéressé dans mes lectures, de les rappeler, de les

(1) Confessions,!, i.

96 ÉTUDES SUR LS XVUl' SitaUB.

varier, de les eomMaer, de me les approprier tellemenl que je devinsse un des penonnages que j'imaginais, que je me visse toujours dans les positions les plus agréables selon mon goût ; enfin que l'état fictif où je venais à bout de me mettre me fit oublier mon état réel, dont j'étais si mécontent. Cet amour des objets imaginaires et cette facilité de m'en occuper achevèrent de me dégoûter de tout ce qui m'entourait, et déterminèrent ce goût pour la solitude qm m'est toujours resté depuis ce temps-là. J'atteignis ainsi ma seixième année^ inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisirs de mon âge, dévoré de désirs dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sijûet de larmes, soupirant sans savoir de quoi ; enfin caressant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût.

Il écrivait encore plus tard :

C'est une chose bien singulière (i) que mon imagination ne se monte jamais plus agréablement que quand mon état est le moins agréable, et qu'au contraire elle est moins riante lorsque tout rit autour de moi. Ma mauvaise tète ne peut s'assi^ettir aux choses : elle ne saurait embellir, elle veut créer. Les objets réels s'y peignent tout au plus tels qu'ils sont ; elle ne sait parer que les objets imaginaires. Si je veux peindre le printemps, il faut que je sois en hiver; si je veux décrire un beau paysage, il

(OConrenlons, !. iv.

faut que je sois dans des murs; et j^ai dit cent fois que si jamais j'étais mis à la Bastille^ j'y ferais le tableau de la liberté.

Le premier amour le Jeta dans la première extase où se pressèrent en quelques instants des années d'un bonheur ineffable. Charmé par la beauté de la na^ ture^ ému par le son des cloches^ sensible au chant des oiseaui, protecteur des hirondelles qui se réfu* giaient chez lui^ goûtant les plaisirs innocents de la vie rustique^ aimant la marche en plein air qui avitait ses idées^ il fuyait la société ; il n'avait pas le mouvement rapide qu'elle demande, il n'avait d'es* prit qu'au bas de l'escalier, se sentant capable de faire une fort jolie conversation (i) par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs; lent à rendre les idées, il les recevait même difficilement: la société ne lui donnait aucune impression nette^ il ne saisissait que le signe extérieur, et il fallait qu'il fût rendu à lui-même pour l'interpréter, pour deviner par les actes, les pensées.

n n'estimait pas non plus le monde : « Dans les états les plus élevés (2), les sentiments de la nature sont étouffés absolument, et, sous le masque du seit^ timenl, il n'y a jamais que l'intérêt et la vanité qui |)arlent. » N'ayant ni l'assurance, ni la sagesse du monde, il résolut de se mettre au-dessus de lui, en s'affrancbissan^ de la politesse et de l'opinion. Sur le

(I) Confessionsi 1. m. — (2) I. iv.

98 ÉTUDES SUR LE XVlir SIÈCLE.

premier point, il a fait un aveu qui devrait lui valoir qnelifue indulgence.

Jeté malgré moi dans le monde, sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Ma sotte et maussade timidité, que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m'enhardir, le parti de les fou> 1er aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte ; j'essayai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer. Il est vrai que cette âpreté, conforme à mes noaveaux principes, s'ennoblissait dans mon âme, y prenait l'intrépidité de la vertu ; et c'est, je l'ose dire, sur cette auguste base qu'elle s'est soutenue mieux et plus longtemps qu'on n'aurait dû l'attendre d'un effort si contraire à mon naturel.

En même temps, c'était vers f 750, il brisait les fers de l'opinion, et se préparait ainsi aux maximes singulières qu'il devait bientôt soutenir, avec les chances d'un semblable parti, attaquant ensemble l'opinion du jour et l'opinion de tons les siècles, rencontrant quelquefois des paradoxes contre le bon sens, quel quefois des vérités naturelles étouffées par la mode. II était tout prêt pour le discours sur les sciences et les aris, et le discours sur l'origine de l'inégalité. Dans le premier, il était romain, il était Fabricius, dans le second, il remonta plus haut.

Tout le reste du jour (1 ) enfoncé dans la forêt, j 'y cher-, chais, j'y trouvais l'image des premiers temps, dont je traçais fièrement l'histoire ; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; j'osais dévoiler à nu leur nature^ suivre les progrès du temps et des choses qui Font défigurée, et comparant l'homme de l'homme avec rhomme naturel, leur montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable source de ses misères. Mon Ame, exaltée par ces contemplations sublimes, s'élevait auprès de la Divinité; et voyant de là mes semblables suivre, dans Taveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais, d'une faible voix qu'ils ne pouvaient entendre : Insensés qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux viennent de vous.

Le succès de cette attaque et rindignation des spectacles que lui offrait la vie de Paris montèrent soû imagination. U ne vit partout qu'oppression et vices dans l'ordre social, et se crut fait pour dissiper tous ces prestiges.

Jusque-là, dit-il, j'avais (2) été bon, dès lors je devins vertueux, ou du moins enivré de la vertu. Cette ivresse avait commencé dans ma tète, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée.

Ainsi, du caractère tendre et lier qu'il s'était formé,

(i; Confessions, 1. viii. — (2^ I. ix.

100 ÉTUDES ftOft LB XVllI* SIÈCLE.

la flerté était coatentée, mais la tendresse ne l'était pas. C'était au printemps de 1756, il avait plus de quarante ans :

Dévoré (i) du besoin d'aimer, sans jamais l'avoir pu bien satisbire, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse, et mourant sans avoir vécu. Que fis-jeen cette occasion? D^à mon lecteur l'a deviné, pour peu qu'il m*ait suivi jusqu'ici. L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pajs des chimères, et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eût bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur. Jamais cette ressource ne vint plus à propos et ne se trouva si féconde. Dans mes continuelles extases, je m'enivrais à torrents des plus dé« licieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœur d'homme. Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures par&ites, aussi célestes par leurs vertus que par leurs beautés, d'amis sûrs, tendres, fldè» les, tels que je n'en trouvai jamais ici-bas. Je pris un tel goût à planer ainsi dans l'empyrée, au milieu des objets charmants dont je m'étais entouré, que j'y passais les heures, les jour», sans compter, et perdant le souvenir de toute autre chose, à peine avais-je mangé un morceau à la hâte, que je brûlais de m'échapper pour courir retrou* ver mes bosquets. Quand, prêt à partir pour le monde enchanté, je voyais arriver les malheureux mortels qui venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais modérer ni

(I) Confessions, 1. ii.

J.-J. ROUSSEAU. iOl

«cher men ilépit ; et n'étant plus maitre tie moi^ je leur laiflaifi un accueil si bniusque^ qu'il pouvait porter le nom de brutal.

n cherchait une dryade, I** d'Houdetot sunînt qui donna un corps à ses rêves; il s'enivra près d'elle. « CTélait de l'amour cette fois, et l'amour dans toute son énergie êl dans toutes ses fureurs. » H en résulta la Nouvelle Héhnse. Un critique impitoyable a réduit ainsi le roman de Rousseau, à cette partie de «avie,

M^ 4Voudelot (I), pleine de son amour pour Saint* Lambert, en parlmt volontiers à tout le monde; elle en a parlé à Rousseau, qu'elle a pris pour confident. Js confident a voulu devenir un amant, et il a commencé par pràefaer h W^ d'Houdetot de rencNMser à Saint-Lambert au nom de la vertu. M"** d'Houdetot a résisté; peu à peu le moraliste s'est changé en amoureux passionné, et même il a avoué son amour : c'est à peine si M^ d'Houdetot s'en est aperçue. Ce n'est qu'à la fin qu'elle a com^ pris que Rousseau l'aimait; sans se fâcher, elle a tâché de le guérir de cet amour, elle n'en a même point parlé à Saint^Lambert par discrétion ou par insouciance.

Rousseau s'est bien connu, il n'a ignoré que son nom; il était un mystique. Il se trompait fort quand il écrivait : «Je ne suis fait (2] comme aucun de ceux

(1) M. Saint-Marc Girardin , J. J. Rousseau, clc; Revue-dcs-Vcux- Mondes, à partir du 1*' janvier 18S2. ^ (2) Confessions, 1. j. J.el(iv AMoultou, 16 juin i7fi2.

iOS ÉllOKS SUR LE XVlll'' SIÈCLE.

que j'ai \us; j'ose croire n^èire fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.» Il faut qu'il eu prenne son parti, ayant lui plusieurs ont été jetés dans ce moule, et après lui plusieurs y seront jetés encore; il est vrai seulement qu'il est une des épreuves les plus nettes qui soient sorties de là. Aussi les ConfessionSy les Rêveries, et plusieurs lettres qui s'y rattachent, sont des études bien précieuses sur cette nature d'esprit. Elles nous révèlent quelque chose de mieux, Tbomme tel qu'il a été et tel qu'il sera toujours, vivant d'une double vie, de la vie de la terre et de la vie de l'âme, sollicité par l'idéal et par la réalité, et bien empêché pour les accorder, lui aussi toujours trop haut ou trop bas, surtout dans la Jeunesse, qui est le temps des crises.

Voilà Rousseau, homme de sentiment et d'imagination, là de premier ordre, mais point habitant de c# monde, et le moins propre à y vivre.

Voyez quel intérieur il se fait : il épouse Thérèse, une fille bornée, il dit même stupide, qui ne sut jamais bien lire, ni distinguer les heures sur un cadran ; il prit avec elle sa mère, la vieille Levasseur, une commère cupide.

Je croyais autrefois que Rousseau poète poétisait cette femme, et ne la voyait que transfigurée par son imagination; j'admirais ces jeux d'une faculté puissante capable de tels miracles ; je me tron(ipais. Il la

J.-J. ROUSSfiAl'. 103

çounut du premier coup d'ceil et la choisU. Je croyais aussi qu'il ne s'était séparé de ses enfants que forcé par une insurmontable misère; je me trompais encore. Rousseau n'était point fait pour goûter le bonheur égal de la vie domestique^ pour enchaîner ses pensées et ses affections dans le cercle de la famiUe ; une société où il faut mettre en commun ses pensées, ses sentiments^ tout son être, chacun dévouant à l'autre son temps, son affection, son génie et sa force, et se consacrant^ pour sa part^ à l'humble éducation des enfants, n'était point pour lui convenir. Il garda pour lui son esprit et son cœur, et céda en échange le soin de la vie matérielle, non pas à une compagne, mais à, une gouvernante ou a une gouverneuse^ comme souvent il l'appelait. On connaît le sort des cinq en*^ fants qui survinrent : il les mit tous à l'hôpital.

n assure qu'il s'est amèrement reproché ce crime. Je le crois; mais je crois aussi qu'il l'aurait recom^ mencé toute sa vie. Il l'explique plus d'une fois, et chaque fois c'est une raison nouvelle, en l'absence de bonnes raisons. Un jour, c'est l'influence d'une so« ciété perverse, de conversations attrayantes, sur le thème perpétuel de filles séduites, d'enfants abandonnés ; un autre jour, la crainte pour ses enfants d'une destinée mille fois pire et presque inévitable par toute autre voie. Hors d'état de les élever luimême, il aurait fallu, dans sa situation, les laisser élever par leur mère qui les aurait gâtés, et par sa famille qui en aurait fait des monstres. Enfin, une autre fois, c'est le résultat d'une délibération philoso-

104 ÉTUDES SUR LB IVUl* SlifXE.

phique. En livrant ses enfonts à Téducation publique, feiote de pouvoir les élever lui-même, en les destinant i devenir ouvriers et paysans, plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortunes, il crut faire un acte de citoyen et de père. « Je me regardai (i), dit-il, coBune un membre delà république de Platon. » IndifTérence, terreur, patriotisme, explications imaginaires d'un crime très-réel I La vraie cause est la cause de toutes ses fautes dans le monde : l'inaptitude qu'il eut toi^oars pour la vie positive et dont il fait ainsi l'aveu. «Vingt ans (2) de méditations profondes, à part moi, m'auraient moins coûté que six mois d'une vie active, au milieu des hommes et des affaires, et certain d'y mal réussir. » Celui qui fut une année précepteur et précepteur détestable, ne voulut pas s'astreindre à, être précepteur vingt ans : le premier des hnmmas pour comprendre les devoirs de cette chaige, le dernier pour les remplir. Il mit ses enfants ii l'hôpital, et fit Emile. Citoyen du monde des esprits, étranger snr la terre, il ne voulut jamais y jeter des racines, et, par malheur, une femme et des enfants sont des racines bien profoqdes. Quel personnage pour élever une famille, que celui qui a écrit ces lignes adorables. « J'aime (3) à m'occuper à faire des riens, à commencer cent choses et n'en achever aucune, à aller et venir comme la tête me chante, à changer à chaque instant de projet, à suivre une mouche dans toutes ses allures, à vouloir déraciner

•1) Coofesâiom, J. viii. — ^2} 1. xii. — (3) Ibid,

un roelier pour voir ce qui est dessous^ à entreprendre avec ardeur un travail de dix ans, et à l'abanr donner sans regrets au bout de dix minutes, à mu? ser enfin toute la journée sans ordre et sans suite, et à ne suivre en toute chose que le caprice da aïoaient(i). •

VoyeE-le aussi près de ses protecteurs et de ses amis; il se brouille avec tous. Pour ses protecteurs, il ne réfléchit pas qu'il payerait leur hospitalité de sa liberté, il le sentit à l'épreuve ; de là des efforts maladroits pour romprie sa chaîne et se délivrer de la reconnaissance en même temp& Pour ses amis, il ne pouvait guère ks garder, comme il était et comme il s'est découvert à nous, ne connaissant pas de milieu entre tout et rien, demandant tout, |iarce qu'il donnait tout, mettant son bonheur dans luie affection, et craignant, en la perdant, de tout perdre, jiiloux et difficile, joignant à cela cette habitude que nous avons vue, d'interpréter après coup les paroles et les actes; de refaire, de tête, dans la solitude, dans l'insomnie, les scènes dont il avait été témoin ; il fatigiiales meilleures amitiés par ses brouilleries et ses raccommodements, jusqu'à la rupture finale.

Hume, qui Ta pratiqué, écrivait 4e lui : « Dans toute sa vie (2) il n'a fait que sentir, et, à cet égard, sa sensibilité va au delà de tout ce que j'ai jamais vu; mais elle lui donne un sentiment plus vif de la peine que du plaisir. Il est comme un homme dépouillé non*

(Dflume, Lclirei BIalr,î6mar8J766 The. LifcnïD.l\umi\n,Zli.

106 ÉTl'DES SUR LE XYIII* SIÈCLE

seulement de ses habits^ mais aussi de sa peau, et, dans cet état, exj>osé à la violence des éléments qui se disputent perpétuellement ce bas-monde. »

La vie de Rousseau est absurde; et pourtant quel orgueil il affiche. Comment aussi n'en pas être tenté quand on s'isole du commun des hommes, quand, leur laissant les soins vulgaires de la vie matérielle, les mesquines rivalités, les douleurs puériles et les médiocres plaisirs, on se pose sur les hauteurs de Fesprit, recueilli dans le sentiment superbe de sa grandeur? C'est le piège de la vertu et le dernier écueil des sages : écueil en effet redoutable, si on n'est bien convaincu par avance que nous n'avons rien de nous-mêmes, que toute notre intelligence et notre force viennent de Dieu, de Dieu qui leur a ménagé les événements favorables ou contraires, comme il ménage aux plantes l'air et les tempêtes^ et tient dans sa main la santé de notre raison et l'efficace de notre liberté. Fier de ses bons sentiments qu'il n'oubliait (i) jamais, de ses pensées généreuses, d'une passion sans relâche pour la vertu, oubliant, dans sa vie, la faiblesse des œuvres qu'il comptait pour rien, il osa écrire en tête du livre qui est son plaidoyer devant la postérité : « Que la trompette (2) du jugement dernier sonne quand elle voudra. Je viendrai, ce livre à la main^ devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus... J'ai dévoilé mon intérieur tel que tu Tas vu toi-

'}, (>)nfo«MMis, 1. vu. — \'i, I. I.

J.-J. ROLSSEAl. 107

même, Être éternel. Rassemble autour de moi Tinnombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là, »

Rousseau étant cela, que devait-il arriver de luit Ce qui arriva et que Ton connaît, ce qui arrivera à tous ceux qui auront la même nature. 11 semble qu'il y ait dans les profondeurs de l'ànie un chaos endormi de sentiments et de pensées. Un rayon de lumière tombe-t-il sur l'un de ces germes, aussitôt ce germe se meut, fermente, grandit pour tout envahir : apparitions charmantes quelquefois, quelquefois apparitions terribles, fantômes toujours et ombres vaines dont l'esprit est le père et le jouet. C'est pour ces ombres que leur cœur bat d'espérance et de crainte; c'est par elles qu'il bat de plaisir et de douleur. Us sont là épiant leur venue, les évoquant, les conjurant, épuisant leurs forces dans leur commerce avec des chimères ; ils mettent leur science à les compter, à en déterminer l'ordre; ils mettent leur vertu à les produire et à les détruire. Cependant la vraie science, qui s'exerce sur des objets réels leur échappe, et aussi leur échappe la vraie vertu qui est tout agissante et exercée contre les maux réels de ce monde et ses iniquités. La vie méditative et la vie pratique vont ainsi se séparant. L'une se décolore, l'autre s'illumine; l'une se peuple de visions émouvantes, l'autre

408 ÉTO0ES âCR LE xvrii' SiiClZ.

demeure a^ec la triste réalité; le divorce éclate, le dégoût du mouvement devient intolérable, tout pa* rail fade auprès de ce poison qui excite et qui énerve, qui fait vivre et qui tue; on résout d'en finir avec le monde, de lui enlever tout d'un coup ïe bien qu^od lui a jusque-là disputé, et on se précipHe tête baissée dans Tabîme des songes étemels.

Et si on est Rousseau, si, forcé d'habitef ce modde^ on v a fart des fautes et on s'y est fait des ennemis, si on a voulu le réformer et qu'il ait résisté, si on a irrité contre soi des intérêts, des principes et des puissances, si on a un orgueil pareil à son genre, à la folie diarmante se Joint une sombra manie, celle de Rousseau encore, fl se vit l'objet d'une conjuration fabuleuse, seul contre le genre humain, contre lat destinée, contre Dieu même, et se crut assez fort pouf résister à la terre et au ciel. Enfermé dn lui-même, dans la jouissance de plaisirs passés, dans révocation d'un bonheur factice, il défia ses ennemis. Le monde imaginaire lui était un asile inviolable, mais c'était aussi son tombeau. Désormais il n'appartenait plus à la terre ; il était habitant du monde fantastique que peuplent les vaines pensées et les rêves insensés. »

Nous n'inventons rien, nous n'exagérons rien. Rousseau, dans ses Coftfmions, a décrit, sans les nommer, plusieurs extases; plus tard, Dusaulx, qui le vit assez longtemps [i) de près, fut témoin de scènes pareilles, et Hume l'a vu rester quelquefois («) des

(I) De mei rapport* avec J.*J. Bouueau, -^ (î) Uttfc à Bitlr, 28 décembre 17G&. The Life, etc.; h, 2M-30I.

Heures entières immobile^ en extase, sans s'aperceToir du froid, qui pour les autres est intolérable.

Par malheur^ quand il vieillit, l'imagination se re-* froidissant, les extases devinrent plus rares, il ne s'envolait plus si aisément dans son monde enchanté^ et l'humeur noire l'envahissait de plus en plus. Les deux folies se succèdent dans les Confessions et se mêlent brusquement dans les Rêveries. Au début des Confessions^ ce n'est que lumière, fraîcheur, ra« vissements, comme lui, on marche légèrement dans la vie; mais les nuages créés par sa noire humeur s'élèvent, s'amoncèlent, et nous enveloppent de fantastiques ténèbres où le cœur se serre et la raison s'égare. Dans ses Béveries, le pauvre homme écrivait de la même plume cette cinquième promenade, du charme le plus pénétrant, la septième encore^ et ced tristes pages qui font mal à voir.

Étrange destinée d'un homme qui erra toute sa vie à la recherche du repos qu'il ne devait point trouver. La mort même ne le lui donna pas, et son cadavre voyagea d'Ermenonville au Panthéon. Il ne fallait pas l'emprisonner dans une cave froide et sombre, dans le tumulte d'une grande ville; il fallait le laisser dans sa solitude chérie, au sein de la nature, parmi les fleurs qu'il aima, bercé par le bruit des ouragans de Thiver ou le bourdonnement des insectes d'été.

Pour être équitable envers Rousseau, on devrait faire attention à quelque chose qu'on oublie. S'il paraît partout absolu, c'est qu'il va partout en idée au plus loin, et on pourrait se rappeler ce qu'il a dit de

110 ÉTtDES SUR LE XVlll* SIÈCLE.

V Emile : « Je montre le but qu'il faut qu'on se propose^ je ne dis pas qu'on puisse y arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi. » — 11 n'est pas assez simple, assez désintéressé de l'effet^ et force souvent son expression, il aime mieux le mot fort que le mot juste, à son périls si le mot est mal sonnant. — Il est artiste, il n'est pas toujours maître de lui : comme dit Voltaire, la roue tourne et emporte son homme. — Il écrivait dans la solitude, presque toujours la nuit ou dans les bois, et ceux qui ont composé ainsi savent combien ces inspirations sont perfides* — Il aimait la polémique, où il semble qu'on saisit la certitude, et qui applique tout l'homme, plaisir dangereux qui ôte la juste mesure de la vérité. — Il se plaît à aborder son lecteur brutalement, il commence par prendre sa plus grosse voix, il vous choque et l'on se hérisse ; beaucoup commencent SOS livres qai ne veulent pas continuer, et le jugent, c'est sa faute comme s'ils avaient lu. Mais vraiment il ne faudrait pas le prendre au mot, et alors on trouverait mieux que ce qu'on attendait. H écrit, dans la préface de sa Nouvelle Héloise : a Celle qui en osera lire une seule page est une fille perdue, » au début de ses Confessions, sa propre apothéose que l'on sait ; on lit la Nouvelle Bélom, et on trouve qu'il a surfait le danger; on lit les Confessions^ et on trouve en définitive un jugement sévère sur lui-même. Combien d'hommes modestes diraient d'eux ce qu'il a dit de lui dans ses Dialogues?

i.'i. R0US8BAU. ai

II y a piU'de suite (!) dans ses actions, parce que ses mouTements naturels et ses projets réfléchis ne le menant jamais sur la même ligne, les premiers le détournent à chaque instant de la route qu'il- s'est tracée, et qu'en agissant beaucoup il n'avance point. Il n'y a rien de grand, de beau, de généreux dont par élans il ne soit capable; mais il se lasse bien vite, et retombe aussitôt dans son inertie : c'est en vain que les actions nobles et belles sont quelques instants dans son courage ; la paresse et la timidité qui succèdent bientôt le retiennent, l'anéantissent; et voilà comment, avec des sentiments quelquefois élevés et grands, il fut toujours petit et nul par sa conduite.

Pour ses ouTinges mêmes, il a l'air bien assuré, bien fier, et dans l'intimité, il faisait d'étranges aveux : «Quand (2) j'ai imprimé mes livres, je ne puis jamais les rouvrir, ni en lire une page sans dégoût. » Et celui-ci qui est plus grave, car il ne marque pas un scrupule d'artiste et porte sur l'essentiel : « Je crains toiyonrs de pécher par le fond, et que tous mes systèmes ne (3) soient que des extravagances. » Pourquoi n'avoir pas pitié de lui? On aurait pitié d'un autre. Sa conduite et son orgueil sont déplorables; mais enfin il était bon, il était sensible, il était désintéressé et fier; et ses défauts tenaient à une qualité excessive, à la puissance d'imagination €t de sentiment. C'était un de ces grands malades à

(1) Dialogues, ii, Rousseau, Juge de Jean-Jacques. — (2) Lettre de Humeà Blair, 25 mars 1706. The lÀfe^ etc., ii, 316-316.— (3) IM.

la façoQ de Pascal ^ où la Providence se plaît à montrer dans toule sa force, sans mesure, sans contrepoids quelqu'un des éléments qu'elle associe et tempère dans la constitution de l'âme humaine. Il ne faut point les imiter : on les imite mal, et on souffre comme eux, qui n'ont pas connu la paix; mais il faut les considérer curieusement comme des prodiges qui ne paraissent qu'à de grands intervalles, étudier dans ces êtres solitaires l'énergie naturelle dont ils sont faits, et respecter leur folie mystérieuse. On admire ceux qui marchent avec assurance sur cette terre, qui, sachant à fond les hommes et les choses, les traitent comme il convient, et acquièrent fortune, grands établissements et considération qu'ils cherchent; mais enfin il 7 a toujours eu quelques hommes qui aiment ailleurs, qui construisent pour eux dans les nuages un monde où ils placent ces choses ailleurs inutiles, la poésie, la liberté, l'amitié et l'amour. Si Rousseau est leur maître, qu'il leur soit aussi un avertissement. 11 leur est permis de mépriser les biens positifs de ce monde, ils ont le droit de renoncer à tout, sauf au devoir. Dieu nous a donné l'imagination, non pour nous dégoûter de la vie, mais pour l'embellir ; il nous a donné le sentiment, non pour absorber, mais pour mouvoir notre volonté. La vive flamme du foyer intérieur doit pénétrer tout notre être, se répandre en force et en courage; si par malheur nous la retenons captive, elle nous dévore, et c'est fait de nous.

J.-l. ROUSSEAU. i13

Je n'ai pas l'intention d'examiner tous les ouvrages de Rousseau : car ce n'est pas moins que la critique de la société^ et, sur un plan nouveau, la politique, l'éducation et la yie. U y faudrait un Tolume, et il est fait(i). Je ne puis dire, à propos de chacune de ces choses qu'un mot, sur le fond.

Le Discours sur les sciences et les arts , le Discours sur Vorigine de Vinigtilité, la Lettre à d'Alemberi sur les spectacles, sont en l'honneur de Thomme de la nature. On reconnaît aisément ce que c'est. Ce que Rousseau appelle Thomme de la nature est rhomme sauvage, qui n'a que le tort de n'avoir jamais existé, et promet moins que jamais d'exister un jour. L'homme primitif, le seul dont il faut parler, est celui que la nature fait, non celui qu'elle veut; s'il n'est pas civilisé, il devra l'être, et, quand il sera aussi civilisé qu'il faut l'être, il sera vraiment l'homme de la nature, comme l'arbre de la nature est l'arbre qui a poussé. L'homme primitif n'était pas littérateur, savant, artiste, politique, mais il portait en lui le germe des lettres, des sciences, des arts et de la société; il l'a développé, et n'a pas eu tort.

Mais il n'était pas si utile que la corruption de l'esprit, des mœurs et des institutions vint à la suite. Rousseau ne fit pas à demi : il supprima le

(1) J.-J. Routieau, ia vie et ses ctuvres, par M. Saint-Marc Girardin.

114 ÉTUDES Sim LB XV 111* SIÈCLE.

bon avec le mauvais^ et contre Tbomme corrompu il inventa Tbomme sauvage.

Il ne put pas tout inventer. Dans cette solitude et ces forêts de son imagination il plaça un être qui, en définitive^ était un bomme, qui avait une intelligence et une âme, seulement une intelligence plus droite et une âme plus innocente que la nôtre, et une liberté encore entière, qui portait fraîcbement empreints les grands traits de sa race perdus depuis. Rousseau, amoureux de la simplicité primitive, par baine de la corruption qu'il voyait, plaça dans un temps et dans un lieu cbimériques l'idéal qu'il avait conçu, l'idéal qu'il fallait au temps et au lieu où il vivait.

Le Discours sur Vorigine et les fondements de Vinigalité parmi les hommes a prêté à une étrange méprise. On a fait de Rousseau un cœur évangélique, embrasé de l'amour dé l'bumanité, insensible à ses propres soufnrances, saignant des maux de ses semblables, maudissant une société qui a désbérité les plus jeunes de ses enfants, et les condamne à un travail sans repoS; à une misère sans terme, Vincent de Paule entrant dans la politique, proclamant la communauté des biens par charité. N'a-l-il pas, en effet, écrit : « Le premier (i) qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens as* sez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meur-

(1) DiMOurs tur Torigine de rinégidllé, «te., f firL

J.'^. KOLSSEAt, il5

ires, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui^ arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; tous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n^est à personne ! »

C'est le malheur des grands hommes de n'être ni blâmés de leurs vices ni loués de leurs vertus. Nous transportons aux hommes du passé nos sentiments et nos pensées avec leurs nuances infinies, travail délicat du temps et des événements. Pascal devient ainsi une première incarnation de René; on range Itousseau dans le communisme, la Boétie à l'extrême gauche; on voit dans le sentiment sombre d'un jansér niste ennemi de la raison la mélcgicolie moderne,, dans des exercices de coUége des actes d'opposition^ dans la boutade d'un misanthrope monté au ton académique la charité dévorante qui étreint dans ses embrassements la grande famille humaine, proscrit l'inégalité de frère à frère et la misère avec la propriété. Si ou prend au sérieux ces saillies d'une plume oratoire, pourquoi donc les vrais ennemis des lumières ne divinisent-ils pas l'auteur des plaidoyei-s. contre les sciences, les lettres et les spectaclesl Mais non, ils ne s'y trompent point; ils ne prennent point pour un des leurs ce puissant ouvrier de la civilisation : ils le laissent se déchaîner contre les raffinements de l'esprit dans un langage étudié^ tout propre à envenimer ce goût; et le voient se délassant de son com-

|16 ÉTUDES SUR LB XVlir SIÈCLE.

bat contre les théâtres à une représentation de son isber Devin.

Ceux qui s'obstinent à trouver dans la phrase célèbre Rousseau tout entier et la prophétie du socialisme présent^ feront bien de fermer un moment le Discours sur rinégalilé pour lire VÉmile et le Contrat social. Si des traités spéciaux sur l'éducation et la politique^ des livres où Rousseau vieilli a mis tout le sérieux de sa pensée^ tout ce que la méditation lui a fourni de principes élevés^ tout ce que l-expérience lui a suggéré d-observalions pratiques ; si des discours adressés à TEurope attentive leur paraissent de moindre autorité qu'une déclamation brillante couronnée en séance solennelle de l'Académie de Dijon^ fantaisie d'un esprit qui essaye ses ailes^ on n'a plus rien à leur dire : ils sont libres de chercher Racine dans les Frères ennemis. S'ils pensent comme tout le monde^ et trouvent la perfection de l'homme dans sa maturité, qu'ils observent donc le précepteur d'Emile enseignant à son élève, par une leçon frappante, le respect de la propriété, droit du premier occupant consacré par le travail, et le législateur du Contrat social plaçant la propriété encore à la base de la société qu'il fonde.

Rousseau a de l'humeur contre la propriété, parce qu'il a de Thumeur contre la société, et qu'il les reconnaît inséparables. 11 maudit le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, parce qu'il voit en lui \e vrai fondateur de la société civile ; parce que cet enclos est la limite fatale entre la

vie innocente qui disparaît et la vie civilisée qui commence; parce qu'il voit déjà s'agiter autour de cet enclos les malheureux mortels dans un terrible travail contre leurs semblables et contre eux-mêmes^ à la poursuite du bonheur; parce qu'il voit enfln^ sur les débris de la vraie sagesse ^ s'élever cette bienséance extérieure « qui a Tapparence de toutes les vertus sans en avoir aucune. » Et on lui prête l'idée étrange que Texistence de la propriété n'est pas essentiellement liée à l'existence de la société ! U supprimerait^ s'il pouvait^ l'une avec l'autre ; mais même il sait qu'il ne le peut pas^ et que la double institution est une nécessité fatale. U la maudit en s'inclinant.

C'est l'honneur de notre temps que cette préoccupation universelle du sort des classes pauvres^ comme ce sera le crime des hommes qui ont tenu le pouvoir de s'être enfermés dans la jouissance de ce pouvoir même^ au lieu de le mettre au service du bien^ provoquant la pensée de toute une nation à ce terrible problème du travail, éclairant les méditations particulières, concentrant les efforts isolés, communiquant au peuple et la résignation aux maux présents par la confiance dans ses chefs, et l'espérance d'un meilleur avenir. Mais est-ce donc aussi servir le peuple et avancer la question d'où son sort dépend, que de creuser les défiances, d'aigrir les haines et d'irriter les douleurç? Autant notre sympathie est profonde pour les idées libérales, autant notre antipathie est décidée contre les doctrines dangereuses

418 ETUDES SUR LB XVUr SIBCLB.

qui; corrompant le vrai par le taux^ outrant la josUce^ font douter de la justice même et en dégoûtent.

Qu'on nous pardonne notre vivacité. Mais vraiment, on rougit de voir Rousseau sur Tautel du communisme, comme on rougissait de voir Fénelon sur les autels d'une Église avortée : ces grands hommes, arrachés de la région sereine des sages, sapientum Umpla ierenay dépaysés et fourvoyés parmi nos petitesses et nos folies. Délivrons-les : qu'ils remontent au séjour de paix et de lumière ; qu'ils regagnent les hauteurs, pour éclairer la grande famille; enlevonsles aux sectes, et rendons-les à l'humanité.

Les hardiesses du Contrat social n'ont rien qui nous scandalise; mais quel étonnement devaient produire, en pleine royauté de Louis XV, des maximes comme celles que renferment le Contrat Èocial, VEmUe et les Lettres de la montagne. « L'homme (i) est né libre et partout il est dans les fers, n « Renoncer (2) à sa 11-» berté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droite de l'humanité, même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. 9

Quel est donc le fondement du pouvoir qui pèse ainsi sur les hommes? Selon les publicistes, c'est le

(t) Gontnt social» 1. 1, chap. i. — (2) 1. 1, chap. 4.

i.-J. ROUSSEAU. ii9

droit du plus fort, le droit divin ou le droit paternel.

Ësb-ce> en effet, le droit du plus fort? v La force (\) est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets* Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ; et, puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. »

Le droit divin? « Toute puissance (3) vient de Dieu, je l'avoue ; mais toute maladie en vient aussi : est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin ? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois, non-seulement il faut par force donner la bourse ; mais quand je pourrais la soustraire, suis^je en conscience obligé de la donner ? Car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une piHSsance. »

Le droit paternel? « Cette autorité (3) n'a d'autre raison que l'utilité de l'entant, sa faiblesse. Si donc la faiblesse de l'enfant vient à cesser, et sa raison à mûrir, il devient seul juge naturel de ce qui convient à sa conservation. »

En l'absence du droit de la force, du droit divin et du droit paternel, où trouver le fondement de la société , sinon dans un contrat exprès ou tacite par lequel les hommes cèdent une portion de leur liberté pour sauver le reste ? Ce qu'on appelle un corps politique est c une forme d'association qui défend et protège de toute la force commune (4) la personne et

I) Contrat aoolal, 1. i, chap. 3. — (2) 1. 1, chap. 3. — (3) Emile, 1. V. ^ [K) Contrat lociali 1. 1, chap. 6.

120, ÉTUDBS SUR LE XYUI* SIÈCLE.

les biens de chaque associé^ et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéit pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »

Lç seul souverain est le peuple; à lui seul il appartient de faire les lois; la souveraineté est inaliénable, indivisible, absolue, sacrée, indestructible, inviolable. En ce sens a tout (1) gouvernement légitime est républicain; i> les chefs du peuple, a sous quelque nom (2) quMls soient élus, ne peuvent jamais être au-: tre chose que les officiers du peuple. » Il est bien entendu que cette souveraineté ne se délègue point : a Toute loi (3> que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle. Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort; il ne Tesit que pendant l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien, b Voilà donc la forme représentative exclue, et la souveraineté assez difficile à exercer^

Quel sera le gouvernement, ie pouvoir exécutif? La monarchie?

a S''\\ n'y a point de gouvernement qui ait plus de vig^eur, il n'y en a point où la volonté particu- Uère ait plus d'empire et domine plus aisémeut les autres; tout marche au même but (4), il est vrai, mais ce but n'est point celui de la félicité pubUque, et la force oiême de l'administration tourne au préjudice de l'Ëtat. Un défaut essentiel et inévitable, qui mettra toujours le gou-

(1) Contrat social» 1. ii, chap. 6. — (2] Emile, L ▼. ~ (8) Contrat •oda), 1. lu, chap. tb, 16. — (4) L lu, chap. 6.

i.*J. ROUSSEAU. i2i

vernement monarchique au-dessous du républicain^ est que dans celui-ci la voix publique n'élève presque jamais aux premières places que des hommes éclairés et capableSj qui les remplissent avec honnemr ; au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons^ de petits fripons, de petits intrigants^ à qui les petits talents^ qui font dans les cours parvenir aux grandes places^ ne servent qu'à montrer au public leur ineptie aussitôt qu'ils y sont parvenus. — C'est bien vouloir s'abuser que de confondre le gouvernement royal avec celui d'un bon roi. Pour voir ce qu'est ce gouvernement en lui-même^ il faut le considérer sous des princes bornés ou méchants ; car ils arriveront tels au trône^ ou le trône les rendra tels.

Cboisira-t-on le gouvernement démocratique?

11 n'est pas bon (1) que celui qui fait les lois les exécute ; on ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques. — Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. — Aucun gouvernement ne demande plus de vigilance et de courage pour être maintenu dans sa forme. — S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouverment si parfait ne convient pas à des hommes.

Reste le gouTemement^aristocratique:

(1} Gontiat social, l. ui, cbap. 4.

iti ÉTUDES gUB LB XVIll* SIÈCLE.

11 y a (i ) trois sortes d'aristocratie : naturelle^ élective^ héréditaire. La première ne convient qu'à des peuples sinqdesj la troisième est la pire de tous les gouTerne'* ments. La deuxième est la meilleure; c'est l'aristocratie proprement dite.

U faudra donc choisir ce gouvernement. Mais Rousseau dit ailleurs : « La monarchie (2) ne conyient qu'aux nations opulentes; l'aristocratie aux États médiocres en richesse ainsi qu'en grandeur; la démocratie aux États petits et pauvres. » Voilà donc, pour la France, cette forme exclue par cette raison, tandis que les autres le sont par d'autres. El il ne reste rien.

Jusqu'où va, selon Rousseau, le pouvoir du contrat, de la loi, du souverain! n dit bien, dans ses £ellr«i de la montagtke, que le contrat doit convenir à des hommes, qu'il ne doit avoir rien de contraire aux lois naturelles, a car il n'est (3) pas plus permis d'enfreindre les lois naturelles par le contrat social^ qu'il n'est permis d'enfreindre les lois positives par le contrat des particuliers. » Il dit bien encore « que le pouvoir souverain (4) ne peut passer les bornes des conventiouB générales; jd mais dans l'établissement du contrat primitif on craint de frouver une abdication trop eatière de chacun en faveur de tous, et que la liberté naturelle ne revienne plus à chacun que comme une concession d'en haut.

(0 Contrat social^ 1. m, chap. 5. - (2) 1. m, chap. S. ^ (3) Lettres âe la montagne, i, 6. — (4) Contrat social, I. ii, ch. 5.

Ces clauses bien entendues (i), se réduisent toutes à une seule, saToir raliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté.—* Si du pacte i80cial on écarte ce qui n'est pas de son essence^ on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants : chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la ^prëme direction de la volonté générale.

C'est cela même qui n'est pas rassurant; encore ce passage : « Le droit (S) que le pacte social donne aux souverains sur les sujets ne passe point les bornes de Futilité publique. » Avec cette maxime on va loin, n dit^ et dit vrai^ en un sens^ que c'est (3) par la volonté générale qu'on est citoyen et libre, et que les Génois ont raison d'écrire au-devant des prisons et sur les fers des galériens le mot liberta$; mais à condition que ces prisonsî^renferment des voleurs, que ces fers enchaînent des assassins et non d'honnêtes gens qui, sous la tyrannie de la mogorité, maintiennent leur conscience libre.

En somme, Rousseau, quoiqu'il semble admettre que ht volonté générale^ qui va naturellement au bien de tous, peut être égarée et se tromper^ n'est pas assez catégorique sur ce point : il est trop séduit par le nombre, ne donne pas d'assez fermes garanties au droit, à la liberté contre te nombre; or, à quoi servent les gouvernements] s'il ne servent pas à cela î On atten-

(I) Contrat Bodal, 1. 1, chap. 6. — (J)î. iv, chap. 3. - (S) 1. iv» chap. 2.

I iSi élUDEd 8l7ft LB XVIII' SliCLI.

dait d'un philosophe spiritualiste^ comme Rousseau, une autre politique, et on n'attendait pas une déclaration comme celle-ci :

Toute chose (1) d'ailleurs égale^ le gouvernement sous lequel, sans moyens étrangers, sans naturalisations, sans colonies, les citoyens peuplent et multiplient davanti^, est in£ailliblement le meilleur. Celui sous lequel le peuple diminue et dépérit est le pire. Calculateurs, c'est maintenant votre affaire; comptez, mesurez, comparez.

Autrefois, du temps qu'il méditait des instituiiatu politiques, cherchant le meilleur gouvernement possible, il pensait mieux; il cherchait a quelle est la nature du gouvernement propre à former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin, à prendre ce mot dans son plus grand sens (2).»

Au surplus, pour savoir quel cas il fait de la liberté naturelle, il suffit d'aller jusqu'à la fin de son livre:

n y a (3) une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Les dogmes de la reli^ gion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncéa

(I) GoDtrat floeld, K lu, clisp. s. •- (3) CoDlBfliioiis, L s. -* (8) €^ Irai loclal, 1. ir, disp. 8.

i.-9* ROUBSEAC. 125

avec précision^ sans eicplication ni commentaire. L'existence de la Divinité puissante^ intelligente^ bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir^ le bonheur des justes^ le ch&timent des méchants^ la sainteté du contrat social et des lois. — Sans pouvoir obliger personne à les croire^ il peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir^ non comme impie, mais comme insociable^ comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice^ et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.

Certainement, il y a peu de plus grandes absurdités. Et c'est lui encore qui, dans sa réponse à rarchevéque de Paris, écrit ces propres paroles :

Je ne crois pas qu'on puisse légitimement introduire dans un pays des religions étrangères sans la permission du souverain ; car si ce n'est pas directement désobéir à Dieu, c'est désobéir aux lois, et qui désobéit aux lois déso* béit à Dieu.

n dit cela, sauf à se tirer d'affaire (i) par des subtilités bizarres, quand oa le lui reproche, pour retrou* ver la liberté,

(1) Lettre à M. A. A., h juin 176a.

126 ÉTUDBS SUR LE XVUI* SIÈCLE.

Le mérite de Rousseau est d^aycir posé deux ques* tiens : quelle est Torigine de la société civile, et où réside la souveraineté; c'est aussi d'avoir fondé la société civile sur un contrat, quoiqu'il dût le représenter davantage comme naturel et tacite, et le rédiger autrement; c'est enfin d'avoir placé la souveraineté dans la nation, quoiqu'il fallût discuter plus à fond la question du nombre et borner plus fermement sa puissance. Quant au reste de sa politique, il y a beaucoup à dire. U est très-français par son amour de l'absolu, de la logique, de l'unité, de l'égalité, très-français par son médiocre sentiment de la li« berté, de la réalité et de la pratique. A prendre le CorUrcU 90cial comme manuel politique, on devait être bien embarrassé. L'Assemblée constituante fut nommée sous une influence autre que la sienne, et par d'autres principes que les siens : les citoyens ne crurent pas que, du moment qu'on est représenté, on est esclave; ils déléguèrent leurs pouvoirs à une assemblée, et créèrent ainsi cette aristocratie mobile, qui, tirée du néant par la volonté du peuple, rentre par la volonté du peuple dans le néant, et ne peut porter ombrage à une puissance dont elle est la pensée et de laquelle elle tient tout son être. Mais peu à peu l'esprit de Rousseau remporta : le peuple voulut légiférer par lui-même, et essaya, dans les clubs et dans les sections, le gouvernement démocratique. « Vous serez comme des dieux » est le mot éternel de la tentation ; la France y succomba. La première assemblée avait reconnu et défini avec luxe les droits

J.-i. ROUSSXAL. 127

de rhomme; dans les assemblées suivantes^ la doctrine de Tutilité publique aux temps de crise^ la doctrine du salut public prévalut de plus en plus. On sait ce qui en est sorii.

On pourra oublier plus d'une page du Contrat êocial, mais on fera bien de ne pas oublier .celle -ci, des Considérations sur le gouvernement de Pologne :

La liberté est un aliment de bon suc^ mais de forte digestion; il faut des estomacs bien sains pour la supporter. Je ris de ces peuples avilis qui, se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir l'idée, et, le cœur plein de tous les vices des esclaves, s'imaginent que, pour être libres, il suffit d'être mutins* Fière et sainte liberté I Si ces pauvres gens pouvaient te connaître, s'ils savaient à quel prix on t'acquiert et te conserve, s'ils sentaient combien tes lois sont plus austères que n'est dur le joug des tyrans, leurs iaibles âmes, esclaves de passions qu'il faudrait étouffer, te craindraient plus cent fois que la servitude; ils te fuiraient avec éfiroi comme un fardeau prêt à les écraser.

VEmile est trop généralement jugé par quelques propositions étranges qu'il renferme; avec de l'attention, on trouve des idées très-solides, et d'abord

Fidée principale ^ sur le but de l'éducation. Port- *Royal; qui est le grand siècle enseignant^ a dit sur ce point toute la vérité :

La principale application (1) qu'on devrait avoir serait de former son jugement et de le rendre aussi exact qu'il peut l'être^ et c'est à quoi devrait tendre la plus grande partie de nos études. On se sert de la raison comme d'un instrument pour acquérir les sciences^ et on devrait se servir^ au contraire^ des sciences comme d'un instrument pour perfectionner sa raison. — L'esprit des hommes est.trop grande leurvie trop courte,leur temps trop précieux pour s'occuper de si petits objets : mais ils sont obligés d'être justes^ équitables^ judicieux dans tous leurs discours^ dans toutes leurs actions et dans toutes les aflàires qu'ils manient ; et c'est à quoi ils doivent particulièrement s'exercer et se former.

Admirable page que tout instituteur doit garder perpétuellement sous les yeux. Rousseau a eu le bonheur de la comprendre^ et c'est là^ au milieu des paradoxes inévitables, le sens profond^ la portée et la

vertu de Y Emile, Port-Royal se serait reconnu dans cette vive sentence oontre une éducation toute mécanique. « Pour armer (2) l'enfant de quelques vains instrumenU dont il ne fera peut-être jamais d'usage, vous lui 6tez Tinstrument le plus universel de l'homme, qui est le bon sens. » Le même sentiment

(1) Logique, prMioe. — (9) Emile, I. m.

J-J. R0IJS8BAU. itO

de la grandeur de rftme humaine a dicté la préface de la Logique et les lignes suivantes de VÉmile :

Emile (i) a un esprit universel^ non par les lumières^ mais par la faculté d'en acquérir; un esprit ouvert, intelligent, prêt à tout, et, comme dit Montaigne, sinon instruit, du moins instruisable. Il me suffit qu'il sache trouver Va quoi bon sur tout ce qu'il fait et le pourquoi sur tout ce qu'il croit. Car, encore une fois, mon objet n'est point de lui donner la science, mais de lui apprendre à l'acquérir au besoin, de la lui fiatire estimer exactement ce qu'elle vaut, et de lui faire aimer la vérité par-dessus tout.

Le but de l'éducation, c'est ouvrir et nourrir l'esprit, élever et assurer l'ftroe; c'est donner le goût d'apprendre et de bien faire, en apprenant et en faisant bien. S41 fallait choisir, je choisirais comme Rousseau et Montaigne; j'aimerais mieux pour un jeune homme un esprit plus ouvert que nourri. Ce qu'il sait est peu de chose, ce qu'il y a à savoir est infini; il faut que cet enfant le sente, qu'il ait grande ambition et grand courage, et qu'il voie dans l'achèvement de ses études classiques, non pas le repos, mais la liberté d'étudier selon son goût, de poursuivre toutes les connaissances ou de se donner à une seule. L'éducation est un mouvement. Nos pères du ivui* siècle avaient cette passion de s'ins-

(1) Émtls, 1. m.

190 ÀTUDBS SUB LB XVIll* SIÈCLE.

truire : ils lisaient, ils écrivaient prodigieusement; les derniers hommes de ce temps que nous avons vus étudiaient encore.

Qu'on se rassure d'abord : notre Émfle peut être à la fois instruisable et instruit; la capacité d'ap* prendre n'exclut pas la science apprise. On convient qu'il faut essayer Tinstrument, mais^ en l'essayant^ il peut faire œuvre utile ou de nul profit : on exerce également la mémoire à retenir des phrases sans suite ou les meilleurs morceaux des grands maîtres et les événements de l'histoire ; la perspicacité sur des problèmes ou sur des énigmes; la vigueur de raisonnement sur la géométrie ou sur la logique des Arabes^ le jugement sur le Ckxle civil ou sur les Pandectes; comme on exerce également sa force physique à battre la mer ou à pousser la charrue^ à tailler des pierres et à équarrir des arbres.

Qu'on se rassure encore : l'éducation ainsi entendue n'est pas seulement une aptitude à- mourir de (him. Si on partageait la société comme en divers étages et qu'on examinât ce qu'il faut de connaissances à chacun ; si on partageait la jeunesse en autant d'ftges et qu'on examinât ce que chacun peut savoir^ on trouverait une singulière correspondance, et on au^ rait un plan d'instruction tout bit, pourvu qu'on n'appliquât les facultés que quand elles sont nées, et qu'au lieu d'aller d'une science plus^ fitcile à une science plus difficile^ on allât^ dans la même science, de la surface à diverses profondeurs. Dans ce plan entreraient en harmonie l'utilité et la beauté/ le

ê.'J, ROUSSEAU. iBi

nécessaire et le luxe; cette éducation déposerait le lon)( de sa route^ à diverses distances^ un grand nombre de sujets^ et continuerait jusqu'au bout avec quelques-uns qu'elle préparerait à loisir.

Je ne voudrais pas être désagréable à la jeunesse, que j'aime; mais vraiment notre jeunesse est-elle bien contente d'elle-même! a-t-elle l'ardeur du savoir? Il arrive une chose étrange^ c'est que cette ardeur s'éteint dans le collège; et cela n'est pas naturel On a eu la bonne intention en France de maintenir élevé le niveau des études; pour cela on a créé un plan d'études et un grade final. Tant que l'enseign^nent a été donné par rÉtat, le plan d'études, suivi d'année en année jusqu'au bout, garantissait le grade ou le remplaçait; mais quand l'État a abandonné son privilège/ le plan n'étant plus uniforme, il n'y a plus eu d'autre preuve d'instruction que le grade. Puisqu'il était inventé, on a trouvé commode de s'en servir comme d'une barrière à l'entrée d'un grand nombre de professions, et on a tantôt élevé tantôt abaissé cette barrière, suivant qu'on voulait laisser entrer ou écarter plus ou moins de monde. La barrière posée devant eux, les jeunes gens ont voulu la franchir; c'est à cela qu'ils s'exercent. D'où une nouvelle classification dans les connaissances humaines : celles qui mènent là, celles qui n'y mènent point, l'utile et l'inutile : l'utile^ mesuré au programme, l'inutile, comme l'imagination, le goût, la justesse, l'esprit d'analyse, etc.

En outre, selon une idée française, l'État, qui tient

13S ftTDDBS SUR LB XYlll* SIÈCLE.

les services pablics> organise des écoles en vue de ces services publics^ et l'enseignement en tue de ces écoles. Pour se procurer des sujets capables, il a falln rendre l'admission aux écoles trè^difficile^ exiger de très-fortes connaissances^ et par suite préparer les jeunes gens longtemps^ de bonne heure et exclusivement.

Nous ne discutons pas ici le mérite de ces grades^ nous ne discutons pas non plus le mérite des écoles qui existent^ mais la nécessité de subordonner à ces grades et à ces écoles renseignement public. Pendant une vingtaine d'années de pratique et de réflexion, nous nous étions formé trois ou quatre principes dont nous ne sommes pas encore désabusé. — Les écoles sont faites pour la société^ non la société pour les écoles. — L'Étal n'est pas la société : l'État a ses vues, la société a les siennes : Tun veut administrer^ il a besoin d'agents habiles, l'autre a besoin d'hommes, car elle veut vivre et honorablement. — Pour former un agents il faut développer une faculté particulière, pour former un homme, il faut développer toutes les facultés en harmonie. Le meilleur moyen de développer une faculté n'est pas de n'exercer qu'elle, mais de faire que l'esprit soit bon; comme le meilleur moyen d'avoir le bras fort n*est pas de ne faire usage que du bras, mais de faire que le corps entier soit sain et fort; une fois que l'esprit et le corps ont cette vigueur universelle, ils la portent où il leur plaît, suffisant à tous les ouvrages. — Il serait sage d'attendre, pour appliquer les diverses facultés,

J.-J. ROUSSEAU* i33

qu'elles fussent éveillées, et de proportionner le travail qu'on leur demande à celui qu'elles peuvent donner. — Le choix ne devrait pas venir avant la vocation : une vocation de treize ou quatorze ans, par exemple, risque, pour la plupart du temps, d'être bien douteuse; et quand même elle serait vraie, les circonstances peuvent décider de vous autrement. Dans la direction des enfonts, qu'on ne connaît pas et qui ne se connaissent pas, il est humain d'éviter les vœux éternels et l'irréparable, n serait bon, il serait moral de ménager à la jeunesse un long temps où elle se formerait insensiblement, dans des études communes, générales et désintéressées, en attendant le moment des études spéciales, qui est aussi l'âge de la puissance. A ce moment, l'Etat choisirait les siens : ou il éprouverait par un apprentissage sur lieu ceux qui ont la capacité et le courage, ou il ferait pour ses écoles ce que fait une école de bonne renommée, qui fournit des ingénieurs civils, demandant peu à ceux qui entrent, beaucoup à ceux qui sont entrés. — H semble enfin que l'éducation en France devrait être française. On ne trouve décidément en France que ta passion des choses d'esprit, une perfection de bon sens élevé et délicat, le besoin de s'entendre avec soi-même et avec les autres, par l'analyse de la pensée et le soin du style. Oq ne voit pas que jusqu'ici ces qualités nous aient mal servi, et qu'il y ait profit à les changer pour d'autres. Quand on le voudra, l'éducation nationale s'y appliquera, et elle trouvera encore des esprits disposés à la suivre, si elle se présente hardi-

134 ÉTUDES SUR ÎM XVlll* SliCLB.

ment comme une éducation libérale^ et si^ appelant à elle toutes les études diverses habilement distribuées, elle fait sentir chaque jour aux élèves un progrès obtenu : à tout ftge, les sciences naturelles, en ménageant les détails; de bonne heure, la pratique des sciences exactes, proportionnant le raisonnement aux âges; l'histoire animée, intdligente, point surchargée de faits; la philosophie, dans sa plus grande simplicité et sa plus grande clarté, rendant compte des vérités essentielles, excitant la curiosité, donnant Thabilude de la réflexion et de Tordre ; la littérature, renonçant à quelques exercices scolastiques, où quelques-uns seulement réussissent, pour se proportionner aux facultés communes, faisant connaître, respecter et aimer le génie de notre belle langue française et ses grands monuments, faisant connaître aux jeunes gens les admirables choses de la pure antiquité grecque et latine, s'il le faut, dans des traductions qui donnent le désir de savoir les langues de ces chefs-d'œuvre, d'ailleurs lisant dans la langue même ce qui est le plus excellent. N'ajouteraitron pas à ces connaissances quelques études discrètes des beaux-arts et de leur histoire, en les éclairant par des visites en divers lieux d'é-^ tudet J'imaghie que des jeunes gens ainsi formés ne seraient pas ennuyés dans le monde, se pressant d'oublier ce qu'ils ont appris et se proposant bien de ne plus rien apprendre; mais toutes choses leur seraient intéressantes, parce qu'ils auraient des connaissances et des goûts.

Une idée contestaUe de Rousseau est qu'il ne faille

J.-J. R0U8SBAU. i35

pas parler de Dieu aux jeunes gens a\ant l'âge où ils arriveraient par eux-mêmes à le connaître^ âge que Rousseau recule jusqu^après quinze ans. D'abord^ ce n'est pas assez que vous ne lui en parliez pas, il faut que rien de tous ne lui en parle : que penserait-il^ s'il TOUS voyait prier? Et, comme ce principe doit naturellement s'étendre à toutes les opinions et à tous les sentiments^ il mène loin : il faudra que vous tous absteniez de toute parole^ de tout geste qui trahirait en TOUS ce que votre élève ne doit pas connaître encore^ de peur de lui donner un préjugé ; il faudra que vous soyez muet et immobile. Enfln^ comme les préjugés viennent de tous côtés et que l'exemple de quelques personnes ou de tout le monde pourrait l'influencer, il sera bon de créer à votre élève un monde artificiel où il ne verra rien que ce qu'il trouve en lui-même, un monde qui sera assez complaisant, qui se surveillera d'assez près, qui aura assez d'empire sur soi pour ne jamais laisser paraître une pensée ou une passion que notre enfant n'eût pas encore. Quand il ne connaît pas encore la justice, l'affection de la patrie et de l'humanité, un mot, une attitude, un cri perdraient tout. Rousseau cherche réducation naturelle; est-ce là l'éducation naturelle? L'éducation ne consiste pas à philosopher avec l'enfant, mais à déposer dans son âme le germe des principes, qui ensuite grandit. Elle commence donc de très-bonne heure; et le devoir des parents qui veulent leurs enfants honnêtes et heureux est d'introduire par toutes les voies, dans le coBur de ces enfants, par

136 ÈTtDES SUR LB XVllI* SIÈCLE.

enseignement formel, par pénétration insensible^ par autorité, par exemple surtout^ les principes qui, médités plus tard , développés par la raison et par l'expérience, conduiront toute leur vie. Je sais qu'ils ne devraient choisir dans leurs idées que ce qu'il y a de plus solide, dans leurs sentiments que ce qu'il y a de plus excellent; je sais qu'ils mêlent souvent à cette part essentielle leurs préjugés; mais je sais aussi qu'après l'éducation de la famille, il y en a une autre ; que l'esprit d'examen, éveillé par les années et par la société où Von entre, révise les croyances reçues; que la pratique de la vie les réforme perpétuellement. Les générations se suivent et ne se ressemblent pas : les pères voient leurs fils changer sous leurs yeux, et les suivent, par affection, dans un nouveau monde que leur raison repoussait.

Voici la Nouvelle Hihïse, voici enfin un roman où il n'y a d'autres personnages que le cœur humain, ni d'autres accidents que les accidents de la passion, ses élans, ses apaisements et ses retours. Ce n'est pas moins qu'une révolution. 11 semble que le grand siècle soit impassible : nous ne le voyons que « dans sa haute et pleine majesté. » Dans les romans qu'il nous a laissés, la passion la plus tendre est encore une affaire d'esprit. Aimer n'est plus chose simple et natu-

J.W. ROUSSEAU. i37

relie : il en a fait un art au-dessus du vulgaire^ il Ta réduit en science subtile et aiguë à l'usage des beaux esprits; etce serait à croire que nul n*a aimé dans ce siècle, si, à travers ce groupe sévère des grands gé^ nies et cette foule bruyante des précieux, on ne voyait passer les ombres attristées de Molière et de la Val* lière, les tourments de Famour coupable et les ennuis de Tamour méconnu. Viennant ensuite les romans licencieux de Crébilion et de la Clos. La passion a enfin son tour : te Nouvelle HUéise et Manon Lescaut succèdent à VÀstrie et au Sopha. Notre roman, au XIX* siècle, sort de la même veine. Nous nous plaisons aux surprises de la mise en scène, aux combinaisons ingénieuses des événements; mais sur ce théâtre habilement préparé, nous cherchons l'homme, toujours l'homme, la nature et la vérité.

Rousseau donne à l'amour un beau rôle, il le représente comme inspirant la vertu. L'amour inspirei-il, en effet, la vertu? Oui, le véritable amour. D'abord une vertu que personne ne lui conteste, le dévoue^ ment à l'égard de l'objet aimé, dévouement jusqu'aux plus grands sacrifices et à la mort même ; de plus, celui qui porte un grand sentiment de cette sorte le respecte, craint de faire quelque chose qui en soit indigne. Quand une partie de notre corps prend une attitude, le reste se situe de même; ainsi de l'âme : il y a une conspiration naturelle de mouvements qui fait que tout notre être à la fois s'élève ou s'abaisse, se retient ou s'abandonne ; l'émotion que produisent en nous Rs merveilles de la nature, de l'art, de la

138 ÉT0DB8 8im LB XTIU* SIÈCLI.

liberléhumaifle^ nous redresse : devant ces spectacles^ la bassesse nous fait horreur^ et rien alors n'est trop haut pour nous ; il y a des douleurs qui nous grandissent : celui qui vient de perdre un des siens qu'il aimait est incapable de commettre une infamie. Nous avons vu cela en nous-mêmes, et quel est notre étonnement quand nous ne le retrouvons pas autour de nous! Un magistrat sans mcefurs nous étonne, et quoique Tusage de la vie nous habitue à croire bien des ^^hoses possibles, il y en a qui n'entrent pas dans notre esprit Nous comprenons qu'un homme vulgaire se vende^ il ne vend que lui-même; mais qu'un homme d'élite se vende comme celui-là, qu'on soit un grand savant on un grand artiste et qu'on se Tende, comme «i on ne portait pas en soi une chose sans prii ; que ce ministère de la science et de l'art ne contraigne pas celui qui en est revêtu à se respecter , qu'A les vende avec sa personne^ pour un peu d'or ou de dignités ; que le feu céleste lui-même, descendant dans une âme^ ne soit pas asses puissant pour la purifier, qu'on soit un génie et un misérable, cela est scandaleux. Nous sommes de faibles créatures, mais du fond de notre nature inconnue il sort parfois des forces admirables qui nous soulèvent au-dessus de non»mêmes : une de ces forces est l'amour. L'homme qui croit aimer et ne sent pas en lui quelque chose de respectable , qu'il faut honorer par les sentiments et les actions conformes, n'aime pas. Où l'amour est vrai, il est une ambition infinie de paraître sans défauts . devant l'objet qu'on aime, et un singulier effort pour

atteindre à toute perfection, il donne aux deux Tesprit, la délicatesse, Thonneur, la générosité, ici toutes les grâces, là tous les courages* Tel est Tamour du Uid et de Gbimène, de Séyère et de Pauline, Tamour que (Corneille n'a pas inirenté, mais trouvé dans les meilleures parties deTâme humaine en ses meilleurs jours, à part de la fièvre des sens et du délire du cœur, non point une faiblesse, mais une force, et cette force qui fait les héros. Les Grecs l'entendaient ainsi, ils l'appelaient le grand initiateur, le maître de \ertu. Lorsque, dominant le devoir, il est la passion, il exalte chaque nature jusqu^à l'idéal, la femme jusqu'au dévouement d'Héloise, l'homme jusqu'à la grandeur de Pétrarque et de Dante, qui sMmmortalisent pour être dignes de celle quils aiment.

Il y a de cela dans le roman de Rousseau, mais gftté par une invention malheureuse : il fallait laisser parier l'amour et il ^t prêcher Julie; il fallait laisser à ses discours la pudeur ; il est permis aussi, sans fausse subtilité, de demander un sentiment plus délicat que celui qui est ici. On a justement signalé la parenté de Julie avec madame de Warens : « n y a (1) dans tous les amours de Rousseau, soit les siens, soit ceux de ses héros, un coin d'histoire naturelle qui me rebute. » Enfin il n'est pas bien sûr que ce soit ici l'amour, et qu'on n'en puisse dire ce qu'il disait de son enthousiasme vertueux : « Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait

(0 M. Saint-Marc Glrardin» J.-J. RouflMau*

140 ÂtCDSS SUR LB XVIII* 9IBCLB.

passé dans mon cœur» » Ce n'est pas là le chemin de l'amour : il nait dans le cœur même qu'aussitôt il remplit.

n sera toujours peu prudent de lui remettre sa vie. D'abord , dans la durée de Texistence, il n*est guère qu'une crise; puis combien de fois ce qu'on nomme ainsi n'est qu'une fureur^ un désir ou une vanité ! Et même en le prenant sérieux^ combien de fois deux amants sont l'un à l'autre tout l'univers^ heureux encore , quand ils ne sont pas prêts à mettre le monde en feu pour satisfaire leur propre passion ou un caprice de ce qu'ils aiment. Pascal a bien dit ; « Dans les grandes ftmes tout est grand; v de même dans les petites imes tout est petite et dans les ftmes insensées tout est insensé. L'amour surtout se façonne suivant celui qui le ressent et celui qui l'inspire. Pour porter quelqu'un à la vertu, il ne suffit donc pas de lui dire, aimez; et si on ajoute : aimei comme Rodrigue et Ghimëne , c'est leur dire : soyez Rodrigue et Chimène, ce qui est simplement la vertu.

Ce que Rousseau appelle la lertu est l'amour de la vertu, ce qui n'est pas précisément la même chose : au lieu de devoirs définis, une exaltation morale, au lieu d'actes, des sentiments, ce qui est plus commode. Cette vertu se contemple beaucoup elle-même et parle beaucoup d'elle-même ; elle n'a guère à foire que cela. Le mot revient perpétuellement jusqu'à la fatigue, dans les discours et les écrits du temps. Ces hommes parlent d*eux-mêmes

tous les jours comme les trois cents Spartiates aux Tbermopyles : « Passant, vas dire que tu as rencontré l'homme vertueux. » J.-J. Rousseau assure qu'il ne trouvera au jugement dernier aucun mortel meilleur que lui^ et le brave Roland, fugitif, menacé de mort, dans un écrit exprès, qu'il porte sur lui, prévient celui qui trouvera son corps qu'il a trouvé le cor|)8 d'un homme vertueux. Julie catéchise régulièrement Saint-Preux sur ce texte.

n ne nous semble pas que ce soit le plus grand effort de la morale. Pourtant au dix-huitième siècle ce n'était pas méprisable. La vertu était tellement discréditée que la chose et le nom étaient tombés en oubli; Rousseau rappela le nom, et si ce mot ne disait pas exactement ce qu'il veut dire, du moins il sonnait autrement que le plaisir.

Cela dit, à la louange de Rousseau, il faut rétablir les choses comme elles sont. La vertu n'est pas la force que donne la fièvre ou l'excitation des nerfs, pas plus que Thabileté un hasard, et l'éloquence une exclamation; c'est une vigueur solide, une habitude, un état, la constance d'une âme qui s'attache au bien; comme le bien n'est pas vague, mais tout en devoirs déterminés : se respecter soi-même et se perfectionner, être juste et ensuite dévoué à l'égard de ses semblables, de sa patrie, de .sa famille et de ses amis, devant Dieu, humble et reconnaissant, une fois les devoirs fixés et la raison mise à sa place, à la première.

i4t ÉTUDES SUR LB XTIIl* SIÈCLE.

Tenthousiasme moral vient bien, il rend tons les devoirs plus faciles^ il donne du feu à la raison, des ailes à la volonté, et de la grâce à la vertu.

Pour être Juste envers Rousseau, il faut reconnaître qu'il n'a pas toujours substitué Tamoiir à la raison, ni l'exaltation morale au devoir. Julie devenue madame de Wolmar se soutient par l'attachement à ses devoirs d'épouse, et combat par là un amour mal éteint.

Vffl.

La génération qui a commencé ce siècle vient de lui. Comme les dents du dragon qui se changent en hommes, chacun des ouvrages de Rousseau enfante un écrivain. René procède des Confessions et des Rêveries ; Werther , de la Nouvelle H&oise ; Lamennais, du Vicaire Savoyard et des Lettres de la montagne ; enfin, son ftme passe tout entière dans une femme : spiritualisme hardi, enthousiasme des libres élans du cœur, haine de la civilisation qui les comprime, mépris de la vie positive, culte d'un idéal nulle part réalisé, amour exalté et délicat des arts et de la nature, sentiment religieux profond et indéfini, puissante harmonie du langage, passion dans le paradoxe, Rousseau enfin, avec une autre manie, d'une raison moins originale, mais doué de la fantaisie créatrice qui va par le monde.

J.-J. ROUSSBAt. U3

se posant sur ses personnages divers^ ou, au dedans de râme^ touchant de son aUe enchantée une esl)érance, un regret, un caprice, leur donne un corps et cette yie immortelle que les enfants du génie possèdent seuls ici-bas.

Il faut relire Rousseau, il faut relire Voltaire, et Pascal et Bossuet, tous ces grands hommes qui ont. eu foi dans un principe, une foi entière, .vigoureuse, même intolérante. Le monde énenre toutes les croyances^ il nous force à compter ayec toutes les opinions, à retrancher quelque chose de toutes nos convictions. Avons -nous rapporté de la réfle»on quelque principe vrai, nous voulons l'appliquer aussitôt; mais d'autres principes rivaux se dressent devant nous , avec^ la même vérité, et aussi avec les mêmes prétentions. Que Isire? lies, recueillir et les associer sans doute^ Dieu, créateur de toutes les forces qui animent l'univers, les a contraintes de vivre ensemble; il n'a livré le monde ni au mouvement sans frein ni au repos sans terme; il lance et retient les globes dans leur orbite; sous la main de ce mai* tre» toutes les puissances se tempèrent, nulle ne périt Mais nous, dans notre courte sagesse, nous ne connaissons point la mesure, nous affaiblissons les principes par des dérogations sans nombre, nous les paralysons les uns par les autres, nous annulons les forces par le contrepoids; nous formons des alliances menteuses et impossibles. La raison et l'autorité, le sentiment et la logique.

m ÉTUDES SUR LK XVIII* SliCLE.

la liberté et Tordre^ le devoir et le bonheur^ la terre et le ciel se canfendent dans des compromis monstrueux. 11 faut enfin sortir de ce chaos; il faut rendre chaque principe à lui-même^ à sa véritable nature^ à sa vertu originelle. On les retrouve dispersés dans ces monuments que leur éleva le génie. Là Bossuet^ défenseur ombrageux et jaloux^ garde l'autorité^ Voltaire la raison, Machiavel l'ordre, Milton la liberté, Sénèque le devoir, Épicure le bonheur, Spinosa la logique, Rousseau le sentiment. C'est là, c'est dans ces grandes ftmes que les principes habitent solitaires dans leur éternelle jeunesse et leur sauvage vigueur.

Rousseau et Voltaire ne sont pas seulement deux éminents génies; à eux deux ils représentent, mûris par la raison moderne, les deux sortes d'esprits qui se partagent en tout temps le gouvernement du monde, les politiques et les rè^ veurs. Les politiques tiennent compte de ce qui est, pour le maintenir ou le corriger, les rêveurs abandonnent la réalité et se jettent dans l'idéal; les uns conservent pour réformer, les autres détruisent pour transformer. Les politiques ne voient dans un gland que le gland même, un corps immobile et achevé qui se défend contre la mort; les rêveurs y voient un chêne vigoureux, déployant hardiment ses branches, y abritant de nombreuses fomilles d'oiseaux, et ils se reposent à son ombre. Aristote observe les diverses constitutions de la Grèce, et donne à chacune d'elles le secret de

durer, il trouve autour de lui Tesclavage, et l'accepte; Julien soutient et répare le paganisme chancelant; Bossuet préserve le catholicisme menacé par Tesprit nouveau; Voltaire poursuit les abus, défend la monarchie et ne s'aventure que jusqu'au gouvernement représentatif; plus hardi, Platon, dans une société païenne, affranchit l'esprit du corps, l'esclave du maître, et devine le pénitentiaire; saint Paul bâtit la cité chrétienne et émancipe la foi; Fénelon émancipe l'amour divin; Rousseau prévoit le gouvernement de tous par tous et va droit jusqu'à la république.

Qui a raison et qui a tort des politiques et des rêveurs? Chacun en quelque mesure, aucun entièrement. L'univers des âmes» comme l'univers des corps, est régi par une doub|e force, celle qui précipite et celle qui retient* Éternellement ennemies, elles sont éternellement nécessaires à l'ordre, et leur concours forcé constitue l'harmonie même de la création. U faut au mouvement un but et un frein. Le bonheur ne réside ni dans les étangs de glace de VEnfer, ni dans le tourbillon qui jamais ne s'arrête. Tant que les sociétés auront peur de l'anarchie, elles feront une place aux politiques; tant qu'elles craindront l'engourdissement de la mort, elles seront douces aux rêveurs. S'il y a des songes trompeurs qui s'échappent par la porte de corne, il en est aussi qui s'échappent par la porte d'ivoire pour nous visiter, pour animer notre lourd sommeil ou calmer nos

146 ÈTODBS Stm LE XVIil* SIÈCLE.

agitations. Souvent l'idéal n'est que la réalité mûrie^ et les illusions du présent les fantômes de FaTenir.

L'esprit de Voltaire est avec les politiques, l'esprit de Rousseau avec les rêveurs : heureux hommes à qui il a été donné par privilège de représenter un instant les deux formes étemelles de la pensée divine qui conserve et renouvelle tontes choses.

Us nous tiennent de plus près encore, à nous dont ils ont parié la langue. Nous ne descendons ni de l'un ni de l'autre uniquement; notre génie ' est formé et, pour ainsi dire, mélangé de leurs génies : c'est l'ironie de Voltaire sanctifiée par la passion de Rousseau, et la passion de Rousseau modérée par l'ironie de Voltaire; ce bon sens qui surveille nos emportements; cette verve de raillerie qui suit le héros dans les combats, le martyr sur Véchafaud, qui est le voile dont se couvre devant le public une âme ardente, et comme la pudeur de l'enthousiasme. Non, la nation qui a produit ces deux hommes ne peut pas périr; elle a encore quelque chose à faire dan» le monde; elle vivra, il faut le croire, alors même que le sol tremble ou s'alfeîsse, aux jours sombres, où il semble qu'il n'y a plus rien à espérer.

• Un si beau génie à qui la natiire a donné de si grandes ailes, » disait Voltaire; « un génie transcen* dant comme je n'en connais pas dans ce siècle, » disait J.-J. Rousseau. Je choisis mes autorités. Voltaire et Rousseau n'étaient pas seuls de leur avis, et Diderot ne fat pas méconnu : parmi tous les philosophes, on l'appelait le PhUasopkê. C'était justice. La philosophie recherche l'éyidence et l'unité, elle est l'ardeur inquiète de- l'intelligence qui ne se paie ni d'apparence, ni de mots, ni de conventions, ni de causes secondaires, et pousse partout hardiment jusqu'aux premiers i»'incipes; elle est aussi con\aincue que Tunivers est un, qu'il n'y a pas autant de causes premières différentes que d'ordres de choses, mais une cause unique, naturelle, uniTerselle, d'où sort l'infinie variété, comme dans l'astronomie, les mouvements sans nombre des astres se réduisent à l'attraction newtonienne. La philosophie sera faite quand l'unité et l'évidence seront accomplies.

i48 ÉTUDES SUR LB XYllI* 8IÈGLB.

Au XTiir siècle^ l'auteur de Jenny et Fauteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard yeulent surtout révidence^ et^ de peur de la perdre^ ils renoncent à l'unité : ils admettent toutes les grandes Térités sans en poursuii^re l'accord^ et aflèctent le plus profond mépris pour la métaphysique. Diderot veut l'unité^ et se contente d'une évidence plus faible. A des hommes épris d'observation et d'analyse, il rappelle que l'observation et l'analyse ne sont pas tout, et qu'il n'y a \mnt de science sans vue d'ensemble; autour de lui on réduit les objets en poussière : il oi^nise cette poussière et la ranime; esprit vivant, il voit partout la vie, qui est convenance, relation, unité ; il est né pour saisir des rapports, et n'y manque pas , il saisit également les rapports délicats et les rapports immenses : c'est, comme l'appelait Grimm dans son étonnement, un puits d'idées, source jaillissante qui se prête à tout le monde, sans se plaindre et sans s'épuiser; enfin, par cette rare puissance de synthèse, il fait contrepoids à l'esprit de ce temps et de ce pays. Gœthe l'appelle (i) le plus allemand des Français. La floesse de ses vues délecte, leur hauteur transporte ; mais, chose merveilleuse ! tandis que les philosophes, charmés par un système, y demeurent asservis, esclaves qui se sont enchaînés eux-mêmes, lui, il ne veut ni être enchaîné, ni s'enchaîner, et marche dans sa pleine indépendance; s'il conclut courageusement, il observe scrupuleusement; son

(I) Ma Tte, I. II.

DIDBBOT. i 49

système n'est point quelque chose de raide, d'im* muable, d'exclusif^ qui s'impose à la réalité ; ce n'est point un Joug^ c'esl le lien flexible dont il lie les faits recueillis; si la gerbe grossit, le lien prête et s'étend. 11 y a des philosophies aussi vastes, il n'y en a pas où on soit plus à l'aise : ce n'est, à vrai dire, que l'intelligence humaine s'organisant naturellement en toute liberté.

Nous pouvons gagner quelque chose à nous approcher de lui. L'œuvre la plus sérieuse de la philosoiriiie de nos jours a été la création d'un grand enseignement classique, ferme et sobre, comme il convient à l'enseignement de la jeunesse; nous tous qui y avons coopéré y devons mettre notre honneur, et la destinée d'un homme, occupée à cet emploi, est bieu rempUe; mais la destinée d'un homme n'est pas la destinée de la science : c'est bien là de la philosophie, 'et excellente, ce n'est pas toute la philosophie. Il est bon d'exposer les grandes vérités du sens commun, et la plus belle forme dont on les revêt n'est que la forme qui leur convient ; mais le sens commun n'est que le point de départ et le contrôle de la philosophie, qui va au delà. Qu'elle se borne tant qu'elle le jugera nécessaire, pourvu qu'elle n'oublie pas, qu'elle ne laisse pas oublier qu'elle est essentiellement sans limites, et qu'elle ne laisse pas prescrire son droit pour le jour où il lui conviendra de s'en servir.

Ce jour est-il Tenu? Peut-être. Si elle veut agréer au monde, il faut qu'elle s'occupe des choses auxquelles le monde s'intéresse: l'art ^ la morale, la

itiù ÈTUDKS SUR LE XYUI" SIÉMXB»

science. Déjà elle s'occupe daTaotage de Tart^ el veut bien le regarder, non comme on amusement, mais comme une forme de l'intelligence humaine, une manifestation de la YÎe de l'âme; que lui faut-il encore? Avertie par les éyénements récents, appliquer hardiment ses principes à la morale sociale, à la haute politique : dire la fin et la loi des sociétés, les causes et le remède des révolutions; puis s'enquérir davantage des progrès des sciences naturelles; tirer de son isolement ce mot solitaire, de son abstraction ce pur esprit, le replacer au sein de l'humanité et de la nature où il se développe; ajouter à la perfection de l'individu qui se transforme, la perfection de l'homme qui transforme la matière et la société; étendre sa destinée pour cette œuvre, s'associer à ses victoires et à ses espérances; en un mot, vivre de la vie universelle et en expliquer, à qui l'ignore, le secret.

Diderot l'entendait ainsi : il aime les grands horizons. Embrassons d'abord avec lui, tel qu'il le voit, l'ensemble des choses; puis, avec lui, nous descendrons dans le monde privilégié de l'art : il y est chez lui, il le connaît, il l'aime et nous le fera aimer.

Je demande la permission de citer beaucoup. S'il s'agissait seulement de déterminer à qudle école appartient Diderot, je serais plus sobre de textes et prierais qu'on me crût sur parole; mais traiter ainsi notre philosophe serait vraiment lui faire tort. Une idée appartient à tout le monde, le tour d'esprit qui l'amène est à un seul, et ce qui est le plus original chez Diderot, ce qui est lui davantage, c'est le mou-

didbhot. 151

Tement Les savants font de belles collections^ où chaque objet est soigneusement classé : chaque plante y est avec l'indication précise du genre et de l'espèce auxquels elle appartient; mais où sont ces autres choses précieuses aussi, la vie, le port^ la couleur?

Diderot est un disciple de Leibnilz^ je dis disciple et non point écolier : il a pris dans le maître l'idée la plus originale^ la plus forte^ et Ta hardiment étendue. Leibnitz appartient à la fois au xvir et au xTiir siècle par son âge, autant par sa doctrine. Il y a deux hommes en lui, Fauteur de V Harmonie priéiablie et l'inventeur de la Monade, le dernier philosophe de l'école cartésienne, le premier philosophe du monde nouveau. Le xrir siècle Ta au panthéisme, le xviir à l'athéisme, non point au hasard, mais par raison. Pour Descartes, le principe des choses, la substance, l'être, est une nature morte, inerte, qui reçoit du dehors son mouvement et ses déterminations : elle est si voisine du néant, que, pour l'empêcher d'y tomber, Dieu la crée à chaque instant de rechef. Autant valait dire que Dieu la fait à chaque instant ce qu'elle est, et Malebrancbe n'y mancfue pas. Selon l'auteur de la Vision en Dieu et des Causes occasionnelles. Dieu retire à lui l'essentiel de la pensée et de l'action, il présente à notre esprit les idées, et meut

i5S ÂTCDBS SUR LB XVlll* BlÂCLE.

notre corps^ ne nous laissant en propre que la sensation confuse et le désir. Mais Malebranche à son tour ne Ta pas assez loin. Puisqu'il reste à Thomme si peu de chose, et que Dieu agit si puissamment en lui, autant vaut dire que l'iiomme n'est pas, que Dieu seul est ; Spinosa le dit.

Leibnitz Toit te mal et la cause du mal. SuiTant lui, le panthéiste Spinosa « n'a fait que cultÎTer certaines semences de la philosophie de Descartes, » tirer de la définition cartésienne de la substance ce qu'elle renfermait. C'est donc cela qu'il faut réformer, et il le réforme commp il suit,

Le principe de toute recherche portant sur la réa*» lité, est le principe de la raison suffisante : tout fait dépend d'une cause qu'il faut chercher, et cette cause d'une autre plus releyée, qu'il faut chercher encore, remontant ainsi jusqu'à une première cause qui ne dépende de rien. Mais il n'est pas permis de supposer plusieurs causes premières ; tout doit s'expliquer le plus 3implpment possible, comme tout doit se faire le plu? 3implement possible, a\ec la moindre dépense de temps, d'espace, de force : selon le principe de la moindre action, qui domine et règle le principe de la raison suffisante, et gouverne toute la science.

Ces principes établis, Leibnitz essaie de les appliquer dans son système.

L'élément des choses, la substance est simple, une {numadologie); — cette substance est une force, portant en elle même le principe de son mouvement, changeant, comme toute chose créée, et tendant à un

DlDBftOT. • 153

but ( àynamismt ) ; toutes sont différentes^ sans quoi il n'y aurait plus de raison pour que Dieu eût placé celle-ci plutôt que celle-là en un point de l'espace : les unes pensent, les autres ne pensent pas, les unes ont une conscience obscure, comme les bétes, les autres la claire conscience et la raison humaine ( principe dei indbeemabUs ) ; elles s'associent et forment des corps composés inorganiques ou organiques dans lesquels une unité centrale gouyeme le reste; la vie n'est qu'un développement, la mort qu'un enveloppement, l'existence de l'univers qu'une perpétuelle métamorphose; tout changement dérive d'un changement antérieur, toute forme dérive d'une forme qui précède, et engendre une forme qui suit; rien ne se fait par sauts, par bonds; point d'hiatus, point de vide, une parfaite continuité dans la nature (prtnctpe de canlinuité).

Telle est la première partie du système de Leibnitz ; voici la seconde :

La raison suffisante de toute existence et de tout ordre, la cause qui produit tout et n'est produite par rien, c'est Dieu. — lia choisi un monde plutôt qu'un autre, non point par caprice, mais parce que ce monde était le plus beau, le plus un {optimisme] ; — le monde des corps et le monde des âmes vont chacun de leur côté : dans le monde matériel, un mouvement produit un mouvement, dans le monde spirituel, une pensée produit une pensée, par un enchaînement ininterrompu (déterminisme) ; et, chose admirable ! pendant que chacun suit son cours sans pénétrer l'autre et

sans en être pénétré, ils se rencontrent, ils se corioftpondent fidèlement : une pensée d'nne ftme répond à un mouYement d'un corps, et un mouyement chin corps à une pensée d'une ftme : ces deux séries se sui* vent parallèl^nent jusque dans l'infini sans se tou* cher (hamumiepriitablie).

Comme on le voit, ces deux partœs du système de Leibnitz se superposent, elles ne se supposent pas. Diderot retranche la seconde, et garde la premîère» qu'il étend à proportion, poussé au delà de Leibnîti par l'esprit de Leibnite lui-même.

Ce philosophe avait dit: «J'aime les maximes (i) qui se soutiennent, et où il y a le moins d'exceptions qu'il est possible. » L'esprit de la science est là dans sa rigueur: elle veut un seul principe, une seule cause, la parfaite unité. Diderot prend la règle du mattre et l'applique inflexiblement. Si on admet l'existence des monades, l'élément des choses, comme une force simple se mouvant par une vortn interne vers un certain bat, il faut se renfermer dans cette idée, en tirer tout ce qu'elle contient, sans recourir à des inventions étrangères, et fonder une explication qui se soutienne. Or, l'explication de Leibnitz ne se soutient pas.

Pour rendre compte de la diversité des substances, il a recours à Dieu; et quelle raison donne^t*ilY Clarke (2) déjà ne s'en contentail pa& Diderot y sub<r

(I) Thëodioée, part, i, § 00. — (2) Voyez Correspondance eotre UibniU et Clarke, et, dans rEncycIopédie, le profond article LetbntU, de Diderot.

DIDBBOT. Iî(5

stitue une explication nalureUe : quelle que soit la nature primitive des éléments, quand même ils seraient tous, à Torigine, identiques, pour expliquer l'infinie variété des choses, il suffit bien de l'in&nie variété des combinaisons des causes connues et inconnues.

Leibnitz encore, expliquant Torigine des ftmes humaines, n'ose pas affirmer qu'elles soient un développement des âmes inférieures ; « il a de la peine (i) à concevoir qu'il y ait un moyen naturel d'élever une &me sensitive au degré d'âme raisonnable, et accepte au besoin l'intervention particulière de Dieu pour opérer cela, une sorte de transcréation, t C'est manquer de courage, et Diderot n'en manquera point.

Enfin, pourquoi chercher en un Dieu la raison suffisante de l'existence des monades? Pourquoi ne seraientrelles pas éternelles? et puisqu'il est nécessaire d'admettre un premier être qui ait toujours été^ être pour être, pourquoi ne seraient-ce pas aussi bien les monades que Dieu ? Une force qui va à l'infini es^ tout ce qu'il Haut pour expliquer le monde. Voilà du moins, pour parler le langage de I^eibnitz, une maxime qui se soutient.

C'est le fond, l'ftme de la doctrine de Diderot et de la science du xvni* siècle. Grimm le constatait avec bonheur: «Le principe de Leibnitz, renouvelé par Maupertuis (2), de faire opérer la nature avec le moins de dépense possiMe, nous gagne de toutes parts. » La

[i] Théodicée» part, i, § 91. -- (2) Correspondance, 1765, it, 116.

i 56 ÉTUDES SUR LB XVtlI* SIÈCLE,

science prenait sa revanche. Au sortir de la complication des causes visibles^ occultes et surnaturelles du moyen fige, elle exigeait l'unité et se tenait obstinément dans l'ordre des causes naturelles. C'était bien d'économiser les causes; mais, d'économie en économie, on supprima Dieu.

Diderot critique avec un suprême dédain toute la théologie populaire.

D'abord le Dieu, cause première. Personne ne se méprit à ces paroles qu'il prête à l'aveugle Saunderson:

Un phénomène (i) est^il, à notre avis, au-dessus de l'homme ! nous disons aussitôt : c'est l'ouvrage d'un Dieu ; notre vanité ne se contente pas à moins. Ne pourrionsnous pas mettre dan^ nos discours un peu moins d'orgueil et un peu plus de philosophie? Si la nature nous oSre un nipeud difficile à délier, laissons-le pour ce qu'il est, et n'employons pas à le couper la main d'un être qui devient ensuite pour nous un nouveau nœud plus indissoluble que le premier. Demandez à un Indien pourquoi le monde reste suspendu dans les airs, il vous répondra qu'il est porté sur le dos d'un éléphant; et l'éléphant, sur quoi l'appuierairt-il? sur une tortue ; et la tortue, qui la soutiendra?... Cet Indien vous fait pitié; et l'on pourrait vous dire comme à lui : a M. Holmes, mon ami, confessez d'a-> bord votre ignorance, et faites-moi grâce de l'éléphant et de la tortue. »

(1) LeUre sur les aveugles.

IIIDBBOT. i57

Puis le Dieu artisan^ l'ouvrier qui travaille sur un dessein :

Qui sommes-nous (i ) pour expliquer les fins de la nature? Ne nous apercevrons-nous point que c'est presque toujours aux dépens de sa puissance que nous préconisons sa sagesse^ et que nous ôtons à ses ressources plus que nous ne pouvons jamais accorder à ses vues? — Le physicien, dont la profession est d'instruire et non d'édifier^ abandonnera donc le pourquoi^ et ne s'occupera que du comment. Le comment se tire des ètres^ le pourquoi, de notre entendement; il tient à nos systèmes^ il dépend du progrès de nos connaissances. — Cette manière d'interpréter la nature est mauvaise même en théologie naturelle. C'est attacher la plus importante des vérités théologiques au sort d'une hypothèse. Combien d'idées absurdes^ de suppositions fausses^ de notions chimériques, dans ces hymnes que quelques défenseurs téméraires des causes finales ont osé composer à l'honneur du Créateur? Au lieu de partager les transports de l'admiration du prophète^ et de s'écrier pendant la nuit^ à la vue des étoiles sans nombre dont les cieux sont éclairés : Cœli enarrant gloriam Dei, ils se sont abandonnés à la superstition de leurs conjectures. Au lieu d'adorer le Tout-Puissant dans les êtres mëipes de la nature, ils se sont prosternés devant les fantômes de leur imagination. — L'homme fait un mérite à l'Étemel de ses petites vues; et l'Étemel^ qui Tentend du haut de son trône et qui connaît son intention^ accepte sa louange imbécile^ et sourit de ^a vanité. &

(1) De rinterprélaUcm de la naUue» lvi.

158 iTimBS SUR LB XVIII* 81ÈCLB.

EIlfl^ le Dieu moteur, qui secoue la prétendue inertie de la matière :

Je ne sais en <}ue1 sens les philosophes ont supposé (i) qu'elle était indifférente au mouvement et au repos? Ce qu'il j a de bien certain^ c'est que tous les corps gravitent les uns sur les autres; c'est que toutes les particules des corps gravitent les unes sur les autres ; c'est que^ dans cet univers^ tout est en translation ou in ntni, ou en translation et in nisu à la fois. Cette supposition des philosophes ressemble peut-être à celle des géomètres^ qui admettent des points sans aucune dimension, des lignes sans largeur ni profondeur^ des surfaces sans épaisseur. Pour vous représenter le mouvement, disent-ils, outre la matière existante, il vous faut imaginer une force qui agisse sur elle* Ce n'est pas cela : la molécule, douée d'une qualité propre à sa nature, par elle-même est une force active. Elle s'exerce sur une autre molécule qui s'exerce sur elle.

Ce n'est pas tout de détruire, il faut édifier. Si Dieu est retranché, qui le remplacera? Comment expliquer cette prodigieuse diversité des vues de la nature, qui produit tant de faits différents et tant de formes différentes? On se trompe : il n'y a qu'un fait, qu'une forme. La science consiste précisément à réduire, à faire disparaître la diversité. L'astronomie en a donné un éclatant exemple, et depuis, la géologie, la physique et la chimie. La marche de la science, avant Di-

(1) Principes philoêophiqutt dt la maUère et du Boûvement.

DIBIOLOT. A 59

derot et sous ses yeux^ lui fit augurer le sens de ses progrès futurs^ et il ne Yit, comme d'Alembert^ dans rinunensité des faits qu'un seul fait :

L'étonnement vient souvent (i ) de ce qu'on suppose plusieurs prodiges od il n*y en a qu'un^ de ce qu'on imagine dans la nature autant d'actes particuliers qu'on nombre de phénomènes/ tandis qu'elle n'a peut-être Jamais produit qu'un seul acte, fl semble même que^ si elle avait été dans la nécessité d'en produire plusieurs^ les différents résultats de ces actes seraient isolés; qu'il y aurait des collections de phénomènes indépendantes les unes des autres; et que cette chaîne générale, dont la philosophie suppose la continuité, se romprait en plusieurs endroits. L'indépendance absolue d'un seul &it est incompatible avec l'idée de tout; et sans l'idée de tout, plus de philosophie.

De même (S) qu'en mathématiques ^ en examinant toutes les propriétés d'une courbe, on trouve que ce n'est que la même propriété présentée sous des faces différentes; dans la nature, on reconnaîtra, lorsque la physique expérimentale sera plus avancée , que tous les phénomènes, ou de la pesanteur, ou de l'élasticité, ou de l'attraction, ou du magnétisme^ ou de l'électricité, ne sont que des faces différentes de la même affection. Mais, entre les phénomènes connus que l'on rapporte à l'une de ces causes, combien y a-t-il de phénomènes intermé*

f 1) iDterprétaUon de la nature, xi. • (2) Ibid», ilv.

1 60 ÉTUDES SUR LB XVIir SliCLE.

diaires à trouver^ pour former tes liaisons^ remplir tes vides et démontrer Tidentitét C'est ce qui ne peut se déterminer. Il y a peut-être un phénomène central qui jetterait des rayons^ non-seulement à ceux qu'on a, mais encore à tous ceux que te temps ferait découvrir^ qui les unirait et qui en formerait un système.

Cela ya loin, et Diderot n'était pas homme à rester en route. Outre Tunité des faits, il lui fallait l'unité des formes vivantes pour achever cette idée de tout> sans laquelle il n'y a plus de philosophie. Justement Maupertuis avait apporté d'Erlangen en France , en 1753, la thèse du docteur Baumann, qui considérait tous les animaux comme des copies différentes d'un même type. Le docteur Baumann était Maupertuis lui-même; la thèse parut en latin en 1751; la traduction française, donnée en 1753, était simplement l'original. Ce livre fit sur Diderot une vive impression : une vaste synthèse allait à son esprit large et audacieux. C'était la même séduction que le système de Geoffroy Saint-Hilaire a exercée sur nous par des conceptions pareilles, la séduction de l'unité sur rhomme, toutes les fois qu'il en aperçoit la réalité ou l'ombre :

Il semble que la nature (1) se soit plue à varier le même mécanisme d'une infinité de manières différentes. Elle n'abandonne un genre de productions qu'après en

(1) InterprétaUon delà nature, m.

avoir multiplié les individus sous toutes les faces possibles. Quand on considère le règne animal et qu'on s'aperçoit que^ parmi les quadrupèdes^ il n'y en a pas un qui n'ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre quadrupède; ne croirait-on pas volontiers qu'il n'y a jamais eu qu'un premier animal, prototype de tous les animaux, dont la nature n'a fait qu'allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes? Imaginez les doigts de la main réunis, et la matière des ongles si abondante, que, venant à s'étendre et à se gonfler, elle enveloppe et couvre le tout; au lieu de la main d'un homme, vous aurez le pied d'un cheval. Quand on voit les métamorphoses successives de l'enveloppe du prototype , quel qu'il ait été, approcher un règne d'un autre règne par des degrés insensibles, et peupler les confins des deux règnes (s'il est permis de se servir de ce terme de confin, où il n'y a aucune division réelle) ; et peupler, dis-je, les confins des deux règnes d'êtres incertains, ambigus, dépouillés en grande partie des formes, des qualités et des fonctions de l'un, et revêtus des formes, des qualités, des fonctions de l'autre ; qui ne se sentirait porté à croire qu'il n'y a jamais eu qu'un premier être prototype de tous les êtres? filais que cette copjecture philosophique soit admise, avec le docteur Baumann, comme vraie, ou rejetée, avec M. de Buffon, comme fausse, on ne niera pas qu'il ne faille l'embrasser comme une hypothèse essentielle au progrès de la physique expérimentale, à celui de la philosophie rationnelle, à la découverte et à l'explication des phénomènes qui dépendent de l'organisation.

Et qael sera l'agent qai fera passer ce prototype d'une forme à l'autre, les yariant ainsi à l'inflni? Le temps :

On dit : il ne te pasie rien de nouveau sous le ciel, et cela (i) est vrai pour celui qui s'en tient aux apparences grossières. Mais qu'est-ce que cette sentence pour le philosophe, dont l'occupation journalière est <lc saisir les diflérences les plus insensibles? Qu'en devait penser celui qui assura que sur tout un arbre il n'y aurait pas deux feuilles sensiblement du même vert? Qu'en penserait celui qui, réfléchissant sur le grand nombre des causes^ même connues, qui doivent concourir à la production d'une nuance de couleur précisément telle, prétendrait, sans croire outrer l'opinion de Leibnitz, qu'il est démontré par la différence des points de l'espace où les corps sont placés, combinée avec ce nombre prodigieux de causes, qu'il n'y a peut-être jamais eu et qu'il n'y aura peut-être jamais dans la nature deux brins d'herbe abso- Ivment du même vert? Si les êtres s'altèrent successivement, en passant par les nuances les plus imperceptibles^ le temps, qui ne s'arrête point, doit mettre, à la longue, entre les formes qui ont existé très-anciennement, celles qui existent aujourd'hui, celles qui existeront dans les siècles reculés, la différence la plus grande; et le nil sub sole novum n'est qu'un préjugé fondé sur la faiblesse de nos organes, l'imperfection de nos instruments et la brièveté de notre vie. — fa philosophie examine sévèrement ces axiomes de la sagesse populaire?

(I) Interprétation de la nature, ltii.

IHDBIOT. 163

Mais la vie et le sentiment ! Où en est Torigine?

ConGevez-Yous (1) bien qu'un être puisse jamais passer de l'état de non vivant à l'état de vivant? Supposez qu'en mettant à côté d'une particule morte une^ deux ou trois particules mortes^ on en fera un système de corps vivant^ c'est avancer, ce me semble, une absurdité trèsforte, ou je ne m'y connais pas. Quoi ! la particule A placée à gauche de la particule B n'avait point la conscience de son existence, ne sentait point, était inerte ou morte, et voilà que celle qui était à gauche mise à droite, et celle qui était à droite mise à gauche, le tout vit, se connaSt, se sent. Cela ne se peut. Que fait ici la droite ou la gauche? T a-t-il un côté ou un autre dans l'espace? Cela serait, que le sentiment et la vie n'en dépendraient pas. Ce qui a ces qualités, les a toujours eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie, c'est qu'à présent vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d'ici vous vivrez en détail.

Il corrige complaisamment l'hypothèse du docteur dlErlangen, qui prêtait un sentiment trop vif aux molécules organiques :

Il fallait se contenter (%) d'y supposer une sensibilité mille fois moindre que eelle que le ToutrPuissant a

(]] Lettre à Mlle Voland, iSoctobre 1759.— Voir Mémoires, t. iv; EntreUen entre d'Alembert et Diderot; Rêve de d'Alembert. — (2) Interprétation de la nature, u.

164 ÉTUDES SCB LB XVIII* SIÂCLB.

aooerdée aux aaimaux les plus voisins de la matière morte. £n conséquence de cette sensibilité sourde et de la différence des configurations, il n'y aurait eu pour une molécule organique quelconque qu'une situation, la plus commode de toutes, qu'elle aurait sans cesse cherchée par une inquiétude automate, comme il arrive aux animaux de s'agiter dans le sommeil, lorsque l'usage de presque toutes leurs facultés est suspendu, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé la disposition la plus convenable au repos. Ce seul principe eût satisfait d'une manière assez simple, et sans aucune conséquence dangereuse, aux phénomènes qu'il se proposait d'expliquer, et à ces merveilles sans nombre qui tiennent si stupéfaits tous nos observateurs d'insectes.

Enfin il s'échappe, et avec un souverain mépris pour la révélation qui arrête la pensée, il écrit :

De même (i) que dans les règnes animal et végétal, un individu commence, pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas de même des espèces entières? Si la foi ne nous apprenait que les animaux sont sortis des mains du Créateur tels que nous les voyons, et s'il était permis d'avoir la moindre incerti* tude sur leur commencement et sur leur fin, le philosophe, abandonné à ses coiijectures, ne pounait-il pas soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers, épars et confondus dans la masse

(I) Interprétation delà nature, l?iii.

DIDBROT. 165

de la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir^ parce qu'il était possible que cela se fit; que Tembryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations et de développements; qu'il a eu, par succession^ du mouTèment, de la sensation^ des idées, de la pensée^ de la réflexion^ de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sons, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements; qu'il a peut-être encore d'autres développements à subir et d'autres accroissements à prendre, qui nous sont inconnus; qu'il a eu ou qu'il aura un état stationnaire; qu'il s'éloigne ou qu'il s'éloignera de cet état par un dépérissement étemel, pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; qu'il disparaîtra pour jamais de la nature, ou plutôt qu'il continuera d'y exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles qu'on lui remarque dans cet instant de la durée? La religion nous épargne bien des écarts et bien des travaux.

« Grâce à l'idée qu'il a des éléments et des développements du monde, Diderot se passe de Dieu. Mais cela n'est-il pas dangereux? Si par hasard Dieu existait! Si Dieu existe, il est indulgent, il ne demande à l'homme que d'être sincère avec soi-même, il ne lui fait pas un crime de manquer d'esprit, et Diderot se rassure par un conte : un jeune Mexi-

i66 ÉTUDES SUR LB XTIII' SliCLB.

cain (1), assis sur une planche au bord de l'océan^ s'afQrmaU à lui-même qu'il n'y avait pas de terre au ddà des mers^ ni d'habitante :

Ne voifr-je pas la mer confiner avec la cielî Et puis-je croire, contre les témoignages de mes sens» une vieille fable dont on ignore la date^ que chacun anange à sa manière, et qui n*est qu'un tissu de ciiwnstances absurdes, sur lesquelles ils se mangent le cœur et s'arrachent le blanc des yeux.

En raisonnant, il s'eodort, le flot soulève la planche, porte notre raisonneur en pleine mer, puis le dépose sur une rive inconnue, aux pieds d'un vieillard vénérable, qui lui dit :

Je suis le souverain de la contrée. Vous avez nié mon existence et celle de mon empire. Je vous le pardonne, paeœ que je suis celui qui voit le fond des cœurs, et que j'ai lu au fond du vôtre que vous étiez de bonne foi ; mais le fond de vos pensées et de vos actions n'est pas également innocent. Alors le vieillard, qui le tenait par l'oreille, lui rappelait toutes les erreurs de sa vie; et, à chaque article, le jeune Mexicain s'inclinait, se frappait la poitrine et demandait pardon. Là, madame la maréchale, mettez-vous pour un moment à la place du vieillard, et dites-moi ce que vous auriez fait. Auriez-vous pris ce jeune insensé par les cheveux, et vous seriez-vous complue à le traîner à toute éternité sur le rivage?

(1; Entrelien d'un philosophe avec la maréchale de*** (Broglie].

MDBROT. 167

£t la maréchale répondit : « En yérité, non. »

Les ouvrages de Diderot^ publiés par Naigeon^ montraient déjà clairement son naturalisme, mais il faut le suivre dans les ouvrages publiés par sa fiUe^ VEfUretim avec d'Alembert, le Rive de d'Àlen^ bert, Â voir cet esprit fermentant, ces idées qui du plus loin s'appellent et s'organisent en un système gigantesque, il semble qufon assiste à la fermentation du chaos, et qu'on sent dans son propre sein travailler sourdement Tantique et infatigable éner* gie. C'est la fièvre d'idées, le délire de la raison.

Diderot s'est jugé lui-même : k C'est de la plus haute extravagance (i), et tout à la fois de la philosophie la plus profonde; il faut souvent donner à la sagesse l'air de la folie, afin de lui procurer ses entrées. » Le* prétexte est excellent, mais ce n'est qu'un prétexte, et Diderot ne demandait pas mieux que de suivre une bonne fois sa fougue.

En deçà des systèmes, Diderot rendit un grand service à la philosophie naturelle : il fit le premier connaître à ses compatriotes tout le mérite de Bacon. Il disait qu'il faudrait (2) peui^re plusieurs siècles pour rendre le navum organum tout à fait intelligible.

Voici sa pensée sur la morale.

Il n^y a pas une loi morale antérieure à l'homme, subsistant dans la raison divine, mais une loi con-

(i) Lettres à Mlle Voland, If septembre 1769.— (2) Voir Grimm, XVI, 36, 27.

i68 ÉTUDES SUR LE XVIIt* SIÈCLE.

lemporaine de l'humanité qu'elle régît. L'homme a une nature certaine; il doit donc faire ce qui con- Tient à cette nature : ce qui lui convient, c'est le bien; ce qui ne lui convient pas^ le mal. Il ne peut pas plus changer le bien que changer la nature humaine; aussi la justice est absolue. Or, telle est la nature humaine, que nul ne saurait être heureux tout seul, que son bonheur est lié au bonheur de ses semblables; la justice commande donc à l'individu de travailler au bonheur des autres hommes , et d'écouter le penchant de son cœur à la bienfaisance.

Telle est la morale de Diderot. Â tort ou à raison, elle conserve le devoir et le désintéressement :

C'est proprement (i) de la nature de l'homme que résultent les propriétés de nos actions, lesquelles, en ce sens, ne souffrent point de variation, et c'est cette im* mutabilité des essences qui forme la raison et la vérité éternelle. — Une action qui convient ou ne convient pas à la nature de l'être qui la produit est moralement bonne ou mauvaise, parce qu'elle s'accorde avec l'essence de l'être qui la produit ou qu'elle y répugne. Si l'on suppose (2) des êtres créés de façon qu'ils ne puissent subsister qu'en se soutenant les uns les autres, il est clair que leurs actions sont convenables ou ne le scmt pas à proportion qu'elles s'approchent ou qu'elles s'éloignent de ce but, et que ce rapport avec notre conservation fonde

(1) Encyd., hrU juste. - (2) J&ii/.

DIDBBOT. 169

les qualités de boa et de droit, de mauvais et de perve», qui ne dépendent, par conaéquœt, d'aueune disposition arbitraire, et existent non-seulement avant la loi, mais même quand la loi n'existerait point.

La morale commande donc à Thomme de faire du bien à ses semblables, et en pratiquant la vertu il rencontre le bonheur. Diderot l'écrit dans son incorrecte éloquence, et, avant de récrire, ce qui vaut mieux, il Tavait éprouvé :

Si nous voulons (i) remplir tous nos devoirs envers les autres hommes, soyons justes et bienfaisants, la morale Tordonne, la théorie des sentiments nous y invite; Tin. justice, ce principe fatal des maux du genre humain, n'afflige pas seulement ceux qui en sont les victimes, c'est une sorte de serpent qui commence par déchirer le sein de celui qui le porte. Elle prend naissance dans l'avidité des richesses ou dans celle des honneurs, et en fait sortir avec elle un germe d'inquiétude et de chagrin. L'habitude de la justice et de la bienveillance, qui nous rend heureux principalement par les mouvements de notre cœur, nous le rend aussi par les sentiments qu'elle inspire à ceux qui nous approchent; un homme juste et bienfaisant, qui ne vit que pour les mouvements de bienveillance, est aimé et estimé de tous ceux qui l'approchent. Si l'on a dit de la louange qu'elle était pour celui à qui elle s'adressait la plus agréable des musiques, on peut dire de même qu'il n'est point de spectacle plus

(1) Encycl., art. plaisir.

170 ÉTUDES &VK LB XVIIl* 8IÈCLB.

doux que celui de se voir aimé. Tous les objets qui s'olfiriiont lui seront agréables^ tous les mouvements qui s'élèveront dans son cœur seront des plaisirs.

n entendait la vertu comme nous, c'est-à-dire désintéressée , et il avait à cela quelque mérite dans la société où il vivait. Il écoutait autour de lui décrier le désintéressement, puis il en revenait toujours à son idée : « Nous avons (1) une notion, un goût de l'ordre auquel nous ne pouvons résister, qui nous entraîne malgré nous. » Et dans une chaude discussion avec Saurin et Helvétius, discussion dans laquelle a ils s'arrachèrent le blanc des yeux, » ces messieurs prétendant que certains hommes n'avaient aucune idée d'honnêteté, «j'avouais, dit-il, que la (2) crainte du ressentiment était bien la plus forte digue de la méchanceté, mais je voulais qu'à ce motif on en joignît un autre qui naissait de l'essence même de la vertu, si la vertu n'était pas un mot. Je voulais que le caractère ne s'en effaçât jamais entièrement, même dans les âmes les plus dégradées; je voulais qu'un homme qui préférait son intérêt propre au bien public, senUit plus ou moins qu'on pourrait faire mieux, et qu'il s'estimât moins de n'avoir pas la force de se sacrifier; que si l'ordre était quelque chose, on ne réussit jamais à l'ignorer, comme si de rien n'était, que quelque mépris que l'on fit de la postérité, il n'y eût

(I) Lettre à Mie Voland,4 oet. 1767. —(2) Ibid., 1 déf. 17eo.

PIDBROT. i7i

personne qui ne soufhlt on peu si on l'assurait que ceux qu'il n'entendrait pas diraient de lui qu'il était un scélérat. » On ne peut mieux que ceci : « Tout ce (i) qui porte un caractère de vérité^ de grandeur, de fermeté; d'honnêteté , me touche et me trans^ porte. » Et Toici une belle maxime : « Celui (2) qui blesse l'espèce humaine me blesse. »

Diderot a sa théorie du beau. Esprit large^ mais conséquent, il admet sur le beau, comme sur le bien, tout ce qu'on peut admettre sans a\ouer l'existence de Dieu, et n'admet que cela. Nous voici loin de Condillac et de LocIlc : « Si le goût (3) est une chose de caprice, s'il n'y a aucune règle du beau, d'où viennent donc ces émotions délicieuses qui s*élèvent si subitement, si involontairement, si tumultueusement au fond de nos âmes, qui les dilatent ou qui les serrent, et qui forcent de nos yeux les pleurs de la joie, de la douleur, de l'admiration, soit à l'aspect de quelque grand phénomène physique, soit au récit de quelque grand trait moral? Àpage, topkistal tu ne persuaderas jamais à mon cœur qu'il a tort de frémir, à mes entrailles qu'elles ont tort de s'émouvoir. »

Qu'estrce donc que le beau ? Nous naissons avec la faculté de penser (4) : la première démarche de la faculté de penser, c'est d'examiner ses perceptions, de les unir, de les comparer, de les combiner, d'a-

(1) Lettre à Mlle Voland, 5 sept. 1760. — (2) llnd., 30 sept. 1760.— (3) Essai sur la peinture, ch. vu. - (4) Voir Enoyclc^ie; art. heau.

f TS iTDDBS SUR Ut XVIU* SIÈCLE.

percevoir entr'elles des rapports de convenance ou de disconvenance. Nous naissons avec des besoins qui nous contraignent de recourir à différents expédientSy un outil, une machine, ou quelque autre invention de ce genre, où nous retrouvons les idées d'ordre, d'arrangement, de symétrie, de mécanisme, de proportion, d'unité. Une fois ces idées ébauchées dans notre entendement, nous nous trouvons environnés d'êtres où ces mêmes notions sont, pour ainsi dire, répétées à l'infini : nous ne pouvons faire un pas dans l'univers sans que quelque production ne les réveille; elles entrent dans notre âme à tout instant et de tous côtés. Qu'est-ce que cela ? Des rapports. Le beau, hors de nous, est tout ce qui contient en soi de quoi réveiller dans notre entendement des rapports; et le beau, par rapport à nous, tout ce qui réveille cette idée.

Ainsi est-il de toutes les choses où se trouve quelque beauté : elles sont expressives. La ligne droite (i) est le symbole de Tinertie ou de Timmobilité; la ligne ondoyante, symbole du mouvement et de la vie; la ligne perpendiculaire, image de la stabilité, mesure de la profondeur. La proportion produit l'idée de force et de solidité. Les êtres inanimés ne sont pas sans caractère. Les métaux et les pierres ont les leurs. Entre les arbres, qui n'a pas observé la flexibilité du saule, l'originalité du peuplier, la raideur du sapin, la majesté du

(1) Passim,

chêne ? entre les fleurs^ la coquetterie de la rose, la pudeur du bouton, Torgueil du lis, Thumilité de la \iolette, la nonchalance du pavot? Les grâces du corps humain sont comme un voile transparent à travers lequel Tesprit se montre. Toutes les parties du corps ont leur expression. Une antique et profonde forêt ramène Thomme à l'origine du monde; un rocher est pour lui l'image de la constance et de la durée, de la grandeur, de la puissance. Quelles grandes idées réveillent en lui les ruines, comme elles lui parlent de la vie humaine ! On sait ce que c'est en architecture que le grand, le simple, le noble, le lourd, le léger, le svelte, le grave, Télégant, le sérieux. Le peintre ré[)and son âme sur la toile, et son art est Tart d'aller à l'âme par Tentremise des yeux. La musique et la |K)ésie, par la puissance de Timage et du rhythme, rendent les mouvements de l'âme et de la nature.

Le beau, qui résulte de la perception d^un seul rapport, est moindre ordinairement que celui qui résulte de la perception de plusieurs rapports. La vue d'un beau visage ou d^un beau tableau atTecte plus que celle d'une seule couleur, un ciel étoile qu'un rideau d'azur, un paysage qu'une campagne ouverte, un édifice qu'un terrain uni, une pièce de musique quun son. Pourtant il ne faut pas multiplier le nombre des rapports à l'infini, et la beauté pe suit pas cette progression : nous» n'admettons de rapports dans les belles choses,

i74 ÉTUDES SUR LB XYIII* SIECLE.

que ce qu^un bon esprit en peut saisir nettement et tacilement.

Selon la nature d'un être, selon quil excite en nous la perception d'un plus grand nombre de rapports^ et selon la nature des rapports qu^il excite, il est joli, beau, plus beau, très-beau , ou laid, bas, petit, grand, éle\é, sublime, outré, burlesque ou plaisant.

Et maintenant spécifiez les rapports, i^ous aurez les diyerses espèces de beautés. Dans Tarchitecture et la sculpture, symétrie et proportion; dans une machine, dans une montre, la contenance des moyens avec la fin ; dans un théorème mathématique, les rapports cachés qu'il donne entre diverses lignes. Les grâces du corps consistent dans un juste rapport des mouTements à la fin qu'on se propose. Voulez-Yous voir le beau, paraissant (1), disparaissant, changeant arec les rapports mêmes, prononcez le qu'il mourût devant un homme qui ignore Corneille, ou mettez-le dans la bouche du vieil Horace, ou que Scapin, fuyant, le dise de son maître attaqué par des brigands ; vous avez Tinsignifiant, le sublime, le burlesque. L'âme veut vivre. Tout ce qui (2) l'élève, tout ce qui Tétend, tout ce qui Texerce sans la fatiguer, lui plait. L'esprit aime la symétrie, les proportions, la convenance, qui agrandissent et soulagent l'attention; ce lui est un doux exercice de pénétrer les pensées fines

(1) Voir Encycl., art. beau. — (2) Voir Ëncycl., ait. plaisir*

0IDBBOT. 179

qui, « de même que la bergère de Virgile^ se cachent autant qu^il le faut pour qu'on ait le plaisir de les trouver. » Il y a aussi une douceur secrète attachée à toute émotion de Tâme. Dans la peinture que la poésie fait des passions, ce qui en fait le principal agrément, c'est que telle est leur contagion, qu'on ne peut guère les voir sans les ressentir. La tragédie divertit d'autant mieux qu'elle fait couler plus de larmes; tout mouvement de tendresse, d'amitié, de reconnaissance, de générosité, de bienveillance est un sentiment de plaisir.

Au fond, le beau n'est rien de nouveau pour nous. « Ajoutez (i) au vrai et au bon quelque circons* tance rare, éclatante, et le vrai sera beau et le bon sera beau. Si la solution du problème des trois corps n'est que le mouvement de trois points donnés sur un chif^ fon de papier, ce n'est rien, c'est une vérité purement spéculative. Mais si l'un de ces trois corps est l'astre qui nous éclaire pendant le jour; l'autre, l'astre qui nous luit pendant la nuit, et le troisième, le globe que nous habitons : tout a coup la vérité devient grande et belle. »

Diderot, on le voit, a retrouvé la pensée platonicienne : le beau est la splendeur du vrai; mais voici où il déserte Platon. La beauté de la nature est-elle nécessairement le produit de l'intelligence? Platon l'afArroe, Diderot doute d'abord et nie enfin :

(0 Pensées détachées sur la peinture, etc. ; de la beauté.

176 ÊTUDBS SUH LB lYlil* SIBCLB.

Le beau (1) n'est pas toujours l'ouvrage d'une cause intelligente: le mouvemeut établit souvent, soit dans un être solitaire, soit entre plusieurs êtres comparés entre eux, une multitude de rapports surprenants. — La nature imite, en se jouant, dans cent occasions, les productions de l'art; et l'on pourrait demander combien il faudrait remarquer de rapports dans un être pour avoir une certitude complète qu'il est l'ouvrage d'un artiste ; comment sont entre eux le temps de l'action de la cause fortuite et les rapports observés dans les êtres produits, et si, à l'exception des œuvres du Tout-Puissant, il y a des cas où le nombre des rapports ne puisse jamais être compensé par celui des jets !

On sait ce que signifie, dans un article de r£ficyclopidit^ le nom du Tout-Puissant prononcé par Diderot. Dans ses Salons où il est plus à l'aise, il nous livre sa pensée tout entière; il faut l'y voir :

Si vous aviez (2) un peu plus fréquenté l'artiste, combien de choses vous trouveriez à reprendre dans la nature! Combien l'art en supprimerait qui gâtent l'ensemble et nuisent à l'effet; combien il en rapprocherait qui doubleraient notre enchantement! — Quoi! vous croyez sérieusement que Vernet aurait mieux à faire que d'être le copiste rigoureux de cette scène? — Je le crois. — Mais Vernet ne sera toujours que Vernet, un homme. — Et, par cette raison, d'autant plus étonnant,

(l)Encyd., art. beau. — (3) Salon de 1767, ait. VerntU

DID£IIOT. 1 77

et son ouvrage d'autant plus digne d'admiration; c'est sans contredit une grande chose que cet univers; mais quand je le compare avec l'énergie de la cause productrice^ si j'avais à m'émerveiller, c'est que son œuvre ne soit pas plus belle et plus parfaite encore. C'est tout le contraire lorsque je pense à la faiblesse de l'homme. L'artiste dit: Que la lumière se fasse, et la lumière est laite; que la nuit succède au jour et le jour aux ténèbres, et il fait nuit et il fait jour; ses compositions prêchent plus justement la grandeur, la puissance, la majesté de la nature, que la nature même. U est écrit: Cœli enav" rant gl&riam Dei. Mais ce sont les cieux de Vemet; c'est la gloire de Vemet.

L'abbé lit avec étonnement dans un manuscrit de Diderot la pensée suivante : l'ouvrage de l'homme est quelquefois plus admirable que l'ouvrage d'un dieu :

Monsieur Tabbé, avez-vous vu l'Antinous, la Vénus de Médicis et quelques autres antiques T — Oui. — Avez-vous jamais rencontré dans la nature des figures aussi belles, aussi parfaites que celles-làt — Non, je l'avoue. — Vos petits élèves ne vous ont-ils jamais dit un mot qui vous ait causé plus d'admiration et de plaisir que la sentence la plus profonde de Tacite? — Cela est quelquefois arrivé. — Et pourquoi cela? — C'est que j'y prends un grand intérêt; c'est qu'ils m'amionçaientpar ce mot une grande sensibilité d'âme, une sorte de pénétration, une justesse d'esprit au-dessus de leur âge. — L'abbé, à l'application.

178 ÉTUDES Sun Ut XVIII* SIÈCLE.

Si j'avais là un boisseau de dés, que je renversasse ce boisseau et qu'ils se tournassent tous sur le même point, ce phénomène vous étonnerait-il beaucoup? — Beaucoup*

— Et si tous ces dés étaient pipés, le phénomène vous étonnerait-il encore? — Non. — L'abbé, à Tapplication. Ce monde n'est qu'un amas de molécules pipées en une infinité de mamères diverses. 11 y a une loi de nécessité qui s'exécute sans dessein, sans eifort, sans intelligence, sans progrès, sans résistance dans toutes les œuvres de la nature. Si Ton inventait une machine qui produisit des tableaux tels que ceux de Raphaël, ces tableaux continueraient-ils d'être beaux? — Non. — Et la machine?

— Lorsqu'elle serait commune, elle ne serait pas plus belle que les tableaux. — Mais d'après vos principes, Raphaël n'est-il pas lui-même cette machine à tableaux? — Il est vrai. — Mais la machine Raphaël n'a jamais été commune; mais les ouvrages de cette machine ne sont pas aussi communs que les feuilles de chêne; mais par une pente naturelle et presque invincible, nous supposons à cette machine une volonté, une intelligence, un dessein, une liberté. Supposez Raphaël étemel, imm<^ile devant la toile, peignant nécessairement et sans cesse. Multipliez de toutes parts ces machines imitatives. Faites naître les tableaux dans la nature, comme les plantes, les arbres et les fruits qui leur serviraient de modèles; et dites-moi ce que deviendrait votre admiration. Ce bd ordre qui vous enchante dans l'univers ne peut être antre qu'il est. Vous n'en connaissez qu'un, et c'est celui que vous habitez; vous le trouvez alternativement beau et laid, selon que vous coexistez avec lui d'une manière

PIDBKOT. 179

agréable ou pénible. U serait tout autre, qu'il serait également beau ou laid pour œux qui coexisteraient d'une manière agréable ou pénible avec lui. Un habitant de Satume^ transporté sur la terre, sentirait ses poumons déchirés, et périrait en maudissant la nature. Un habitant de la terre, transporté dans Saturne, se sentirait étoufTé, suiFoqué, et périrait maudissant la nature. J'en étais là lorsque un vent d'ouest, balayant la campagne^ nous enveloppa d'un épais tourbillon de poussière. L'abbé en demeura quelque temps aveuglé; tandis qu'il se frottait les paupières, J'ajoutais : ce tourbillon qui ne vous semble qu'un chaos de molécules éparses au hasard; eh bien^ cher abbé, ce tourbillon est tout aussi parfoitement ordonné que le monde...

Telle est la doctrine de Diderot. Il admet une vérité certaine, une justice, une beauté certaines, qui ne dépendent point du caprice de nos sensations et de nos jugements ; mais il n'affirme pas un Être éternel dans lequel la vérité soit toujours entendue, la justice et la beauté achevées. Le vrai est la convenance de la pensée avec les objets ; le bon, la convenance des actes de l'homme avec sa fin ; le beau, la splendeur du vrai et du bon. En résumé, un monde d'êtres vivants et sentants, et des rapports.

11 n'a pas publié de doctrine politicfue ; mais il s'est donné bien des licences dans sa Politique à l'tuage des souverains et dans son Parallèle des règnes de Claude et de Néron. Il entendait largement la liberté :

La liberté de publier ses pensées n'admet aucun privilège exclusif; l'art de penser appartient de droit à toute la classe bipède des hommes; c'est au temps à exterminer toutes les productions ridicules^ et il s'acquitte de ce devoir sans que personne s'en mêle.

Voici une page de ce qu'il appelait ses pensées philosophiques et politiques^ qui a son prix :

Convenir avec un souverain qu'il (!) est le maître absolu pour le bien^ c'est convenir qu'il est le maître ab* solu pour le mal^ tandis qu'il ne l'est ni pour l'un ni pour l'autre. Il me semble que l'on a confondu les idées de père avec celles de roi. Peuples^ ne permettez pas à vos prétendus maîtres de faire même le bien contre votre volonté générale.

0 redoutable notion de l'utilité publique ! Parcourez les temps et les nations, et cette grande et belle idée d'utilité publique se présentera à votre imagination sous l'image symbolique d'un Hercule qui assomme une partie du peuple aux cris de joie et aux acclamations de l'autre partie, qui ne sent pas qu'incessamment elle tombera écrasée sous la même massue aux cris de joie et aux acclamations des individus actuellement vexés. Les uns rient quand les autres pleurent ; mais la véritable notion de la propriété entraînant le droit d'us et d'abus. Jamais un homme ne peut être la iHx>prieté d'un souverain, un en* tant la propriété d'un père, une femme la propriété d'un

(i)VoirGriiniii,iv,39l.

DIDEROT. 18i

mari^ un domestique la propriété d'un maître^ un nègre la propriété d'un colon..- La police obvie à la licence^ Tadministration assure la liberté.

Le système de Diderot n'est point, ce semble, méprisable^ n a le malheur de douter de Dieu ; mais, comme on n'est pas un philosophe uniquement parce qu'on croit à l'existence de Dieu; parce qu'on en doute, on ne cesse pas d'être un philosophe. Athée on théiste, on peut être de la famille de Platon, d'Aristote et de Leibnitz, quand on poursuit opiniâtrement la Térité, quand on a le sentiment des problèmes, quand on se rend compte, quand on ne se paie pas d'apparences et qu'on remonte aux premiers principes. A ce titre Diderot est de la famille, il est bien, comme de son temps on l'appelait , le Philaso^ phe. Si je ne me trompe, il vient immédiatement après les premiers. Il n'a pas, comme quelques-uns, mis au monde un de ces grands principes qui font révolution et gouvernent pendant des siècles l'esprit humain, mais il a interprété un des maîtres, il a saisi un de ces principes. Ta organisé et en a fait quelque chose d'une singulière puissance : un nouveau naturalisme, profond et vaste, un univers saoB Dieu, il est vrai, mais uiî univers vivant, se suffisant à lui-même,

iHi ÉTUDES SUR LE XVIII* SlàCLE.

perpétuellement renouvelé^ et^ au centre de tous ces changements^ la plus forte unité. Si cela ne suffit |ias pour figurer dans riiistoire de la philosophie^ que faut-il donc?

Diderot ne nie pas Dieu^ il l'ignore. De Tun à l'autre la distance est énorme. Quelle différence entre Ylnterpriiation de lanaîure et le Système de la nature ! D'Holbach a un parti pris : ennemi de Tintolérance, des prêtres, du catholicisme, de la réTélation, et de Dieu, qu'il confond avec ces choses, il est décidé à ne reconnaître dans le monde et dans l'homme que ce qui s'accorde avec son antipathie, et ne risque pas de ramener ce qu'il déteste. Or, comme la spiritualité de rame, la liherté, le devoir, le désintéressero^fit; en mi mot toutes les grandes vérités naturelles entraînent la croyance à Dieu, il les nie résolument; entêté d'athéisme, il est sourd et aveugle, et son système, le plus arbitraire, le plus ahsnrde, le plus étroit qui ait jamais été. Sous prétexte de science, on n'a pas idée d'un pareil mépris de la science. Diderot est un autre homme et ne procède pas ainsi. Il observe, prêt à reconnaître ingénument tous les dits que l'observation lui donnera, puis il lie ces hits par les lois qu'il trouve et par les causes que les fsits mêmes permettent de supposer. Gomme il ne fait pas la science arbitrairement, il ne la fait pas non plus à demi : la science étant unité, il poursuit Fnniié suprême, et le premier principe naturd d'où sort la variété infinie. 11 n'y a point pour lui des vérités amies ou ennemies de Dieu, qu'il lui faille re-

DIDSROT. i83

jeter ou admettre^ U j a des choses qui sont et des ctioeea qai ne sont pas. Aussi^ observateur sincôre et profond, il a reconnu la raison^ TacUTité propre de l'âme, le devoir^ le désintéressement, la beauté; l'homme et le monde se retrouvent dans sa doctrine : Dieu seul est absent; la construction est large ^ fortement liée^ portée sur de solides fondations ; seulement il manque le rayon d'en haut. Le mérite est au philosophe, la faute au temps.

Au moyen âge, l'esprit humain s'applique tomt entier à la cause première et oublie les causes secondes ; au dix huitième siècle^ il s'applique tout entier aux causes secondes et oublie la cause première; avant, Dieu sans la science ; après, et en punition, la science sans Dieu. Diderot est la pensée de cette dernière époque : nul ne représente mieux la science» l'ambition indomptable de l'esprit» TinvesUgation sans Un, la recherche universelle des premiers principes, l'impatience du mystère. Répondre à toute question : Dieu le veut, ce n'est pas savoir, c'est se dispenser de savoir, et s'imaginer qu'on sait La science est l'explication naturelle de la nature. Elle n'est pas pour ou contre Dieu, elle est la science : elle remonte la chaîne des causes» à la poursuite du premier anneau. Arrivée là, elle s'arrête, son râle est fini. La main surnaturelle qui tient ce premier anneau lui échappe ; cachée à la science, elle se découvre d'elle-même à la simple raison qui nous éclaire tous tant que nous sommes. 11 y a dans chacun de nous l'homme let le savant, et plus d'une Uns

184 ÈTUDBS 8UB LB Xtltl* MÈCtE.

un terrible duel entre ces deui personnages : l'un tenant obstinément à la terre^ Tautre tendant obstinément plus haut; et Thistoire intellectuelle de l'humanité n'est que l'histoire de celte lutte Interne. Elle est impie et doit finir; mais comment y mettre fin. La science est en chemin, et die marchera tant qu'il y aura d'espace, tant que le sol la portera ; elle ne s'arrêtera que lorsqu'elle aura trouvé, dans l'ordre même des faits, la première Tenté d'où dépendent toutes les yérités. Certainement, et c'est ma ferme confiance, elle ne pourra saisir la sublime harmonie de l'univers sans adorer profondément l'Intelligence qui l'a conçue; mais il faut qu'elle saisisse cette harmonie d'abord, c'est^-dire qu'elle soit elle-même dans toute sa puissance. Laissez-la donc faire, laissez-la suivre son mouvement; vous voulez qu'elle aille à Dieu : elle y va à sa manière, comme le veut la nature souveraine des choses, sur laquelle nous ne pouvons rien. Une fois le premier problème posé, l'innocence de l'esprit perdue, le premier |»as fait hors du paradis terrestre, il faut, une inflexible loi l'ordonne, marcher devant soi sans détourner la tête, et on n'y rentre qu'après avoir achevé le tour du monde. Diderot ne parle pas de Dieu ; qu'en disent aussi la Place et Humboldt? Dans leurs savantes explications ils ne prononcent pas ce nom une seule fois ; mais, qu'ils se taisent sur ce Dieu, leurs livres parlent; je le sens à l'impression que j'emporie : le SyUéme du monde, le Cagmoi, sont religieux, de cette religion dont le livre est la nature, les docteurs. Go-

DIDEROT. i 85

peroic^ Newton^ etc., les fidèles, tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, qu'a jamais touchés, que touchera Jamais le désir de connaître.

Tandis que la science moderne écarte Fidée de Dieu, la société moderne yeut la réformer. C'est toujours le même Dieu qui gouyerne le monde, mais les hommes, qui changent, le voient toujours sous des aspects nouveaux. A toutes les époques il est le maître de la destinée humaine, celui qui donne les secours pour la remplir; mais, à mesure que la conception de la destinée humaine varie, on cherche en lui d'autres secours. Quand on méprise la terre, la prière seule est bonne. Dieu n'est que dans le temple; quand on estime la terre, quand on prend la vie actuelle au sérieux, tout travail est bon, tout lieu est saint où s'accomplit ce travail, et Dieu partout nécessaire pour l'encourager. Le xvui* siècle entendait ainsi la vie; l'homme alors se réconciliait avec le monde, il fallait donc que le monde fût réconcilié avec Dieu, car l'homme devait l'aimer ou béni ou maudit. C'est le grave conseil que Diderot exprimait dans l'excès de son langage extraordinaire : « Les hommes (i) ont banni la divinité d'entre eux ; ils l'ont reléguée dans un sanctuaire; les murs d'un temple bornent sa vue; elle n'existe point au delà. Insensés que vous êtes I détruisez ces enceintes qui rétrécissent vos idées; élargissez Dieu ; voyez-le partout où il est, ou dites qu'il n'est point. » Si on eût tenu compte de ce conseil, tout était

(I) Pento phlloiophiqttw» xxvi.

186 ÉTUDES SLR Lfi XVlll* SIÈCLE.

sdUYé; mais les puissances intervinrent^ aabilement comme elles interviennisnt toujours dans les afflotires de l'esprit : le livre de Diderot fut brûlé^ le Dieu du moyen âge vengé^ le siècle froissé, et, par son injuste colère, le Dieu vivant déserté. C'est Tétemelle histoire : on ne voulut pas une réforme, on eut une révolution.

Elle dure encore, et si nous voulons fermer la révolution, il faut faire la réforme. Nos pères sont morts, leur esprit vit en nous; nous sommes travaillés par leurs pensées, agités par leurs désirs avec une bien autre force : ils ne savaient pas comme nous l'histoire de ce globe, et notre histoire de ces soixante années; ils ne connaissaient pas ces formidables agitations de la terre et des sociétés humaines, et le progrès accompli dans ces secousses; ils n'avaient pas assisté aux découvertes de la science, aux prodiges de l'industrie, accomplis dans ce demi siècle ; ils n'avaient pas ressenti les fiers mouvements qu'excite dans l'homme chacune de ces grandes conquêtes, l'orgueil du pouvoir, les espérances infinies, le besoin d'espace, de durée, de force, pour sufBre à son oeuvre. Si Diderot revenait parmi nous, il nous répéterait ce qu'il disait à nos pères : a Élargissez Dieu. » Faites-nous un vaste monde qui ne soit pas d'hier, et ne périsse pas demain ; donnez à l'activité divine du temps et de l'espace ; que ce monde n'ait pas la beauté immobile de la statue, mais la mouvante énergie qui tire du gland le chêne, de l'œuf l'animal, renouvelle sans cesse les conditioos et les formes de

DIDiaiOT. 187

Texistence^ et rajeuoit perpétuellement le vieil univers; que la création spirituelle^ que 4'humanité se meuve à son tour dans une vaste carrière : donnez* lui aussi la force féconde qui tire de Tignorance la science^ de Tapalhie la vertu/ du malaise l'industrie^ la barbarie de la civilisation ; qu'elle transforme la terre par ses mains^ la société par sa pensée; faites rftme de l'homme à l'image de l'humanité et du monde : qu'elle se meuve comme toutes choses^ et qu'elle marche du néant à Tinfini, dans une condition ou dans une autre poursuivant toujours le même objets accomplissant sous le doigt de Dieu des épreuves multipliées, « dans un progrès perpétuel à de nouveaux plaisirs et de nouvelles perfections (i). »

11 est très-vrai que Diderot ignore Dieu ; nous qui croyons, rcjouissons^nous, plaignons-le» et soyons comme lui sincères. Si, au moment où nous parlons, nous sommes assurés, l'avons-nous toujours été aussi fermement? Dans toute une vie de réflexion, notre confiance n'a-t-elle pas une seule fois faibli ? Si le cœur des mystiques a ses sécheresses, l'esprit des croyants n'a-t-il pas aussi ses aveuglements? Sans doute le monde qui nous environne et le monde que nous portons en nous-mêmes, nous entretiennent incessamment de Dieu : de toutes parts la lumière nous inonde et nous presse ; mais il y a aussi des heures ingrates où la vision s'évanouit, et le démon de la science nous surprend et nous tente.

(1) Leibniti. Princi|>eft de U nature et de la gr&cc.

188 ÉTCDBS SUR LE XTIir BitCLE.

C'est là aotre biblesse, notre honle^ que noas cachons soigneusement aux autres et à nous-mêmes^ la plaie toujours eu danger de se rouvrir, Pascal y porte hardiment la main et la découvre par un mouvement sublime ; et Rousseau» le religieux Rousseau^ Tauteur de la Profession de foi, Thomme qui, dans un dîner d'athéeS; avait dit : « Je crois en Dieu ; » et avait arrêté les convives par cette brusque déclaration : « Je sors (i) si vous dites un mot de plus; » Rousseau, dans l'épanchement d'une confidence intime, avouait ses défaillances ; et quand on a connu cet aveu, on ne l'oublie plus : n Quelquefois (2) au fond de mon cabinet, mes deux poings dans les yeux, ou au milieu des ténèbres de la nuit, je suis de Tavis de Saint* Lambert. Mais voyez cela (dit-il, en montrant d'une main le ciel, la tête élevée, et avec le regard d'un in-r spire) ; le lever du soleil, en dissipant la vapeur qui couvre la terre et en m'exposant la scène brillante et merveilleuse de la nature, dissipe en même temps les brouillards de mon esprit. Je retrouve ma foi, mon pieu, ma croyance en lui ; je l'admire» je l'a^ dore et je me prosterne en sa présence. »

Kant syoutait à ce témoignage du firmament audessus de notre tète, le témoignage de la loi morale dans Qolre cœur, et c'était sagesse, Le soleil se cache, la nuit éloilée se voilç, non jamais la loi morale. Elle ne nous est point dérobée par les nuages, elle porte avec elle sa lumière sans ombre; irréfutable argu-

(I) Mémoires de U^ d'£pliuy. - (2) Ibid.

DIDEROT. i80

ment de Texistence de Dieu, elle crée dans nos esprits non point une conviction mobile, où entrent nos humeurs, maïs une conviction permanente, absolue, mathématique. Si vraiment il y a du bien et du mal, du mérite et du démérite, de Vestime et du mépris, un remords cuisant et un contentement suprême ; si nous sommes faits pour la perfection morale, et si nous le savons à n'en pouvoir douter; si seidement nous sommes plus près ou plus loin du but, par le malheur du temps ou par notre vice, il faut, entendez ce mot, il faut un être excellent en connaissance, en sagesse, en bonté, en justice, en puissance, qui distingue en nous le bien du mal, dans l'espèce les bons des méchants, et, suivant la rigoureuse équité, dispense à chacun les récompenses, les punitions, lesé|n%uves, nous ménage l'accomplissement de notre destinée ; sinon la vie humaine est renversée, il n'y a plus rien de sûr, il n'y a plus de raison. L'ordre physique du monde admet les hypothèses : une nuit profonde couvre les origines; le premier et unique ressort qui produit tant de beaux mouvements n'a pas été montré encore; la vérité morale emporte ses conséquences inflexibles : elle ne présume pas ce qui a été ni ce qui est, elle commande ce qui doit être, avec l'infaillible autorité de la logique, comme la géométrie. Nous ignorons ce que devient, sous la fatalité des lois naturelles, un élément de matière, par quelles vicissitudes il peut passer, si la chance ne le fait pas monter et descendre dans l'ordre des êtres, lui donnant arbitraire-

100 ÉTUDES Srit LB XVIII* SIÀGLE.

ment sa place; il est permis à Hamlct de rêver au bord d'une fosse sur le sort des éléments qui composèrent autrefois le corps d'Alexandre, et de s'imaginer, par amusement, que ce qui fut Alexandre est, à cettie heure, la bonde d'un tonneau; mais la morale ne connaît point ces choses : chance, fortune, arbitraire ; elle ne rèye point ; l'âme humaine, cette ftme qui n'a pas seulement vécu , mais qui a fait le bien et le mal, ne se perd pas dans l'univers, poussée par une force brutale; elle a le sort qu'elle s'est tait elle-même, elle est au lieu où elle s'est placée ellemême, selon qu'elle a avancé dans la perfection ; cela doit être ainsi, cela ne peut être autrement : il y a de la justice, il y a donc un être protecteur de cette justice; le devoir existe, Dieu existe donc. Et quand ce bel ordre de la création s'abîmerait, quand l'univers tomberait en ruines, Dieu serait encore présent dans l'espérance des justes et la terreur des méchants. Ce n'est pas là conjecture, système, induction, c'est vérité , ou il n'y a pas de vérité.

Gomme il n'y a pas de composition sur un pareil objet, j'achève. Je ne cherche plus ce que l'existence de Dieu est à la science, à la pratique morale ; je cherche si elle est certaine ou non. Selon Diderot, et bien d'autres avec lui, il ne faut pas admettre de prime-abord Texistence de Dieu, mais tenter, par tous les moyens possibles, de s'en passer, et ne Tadmettre qu'en désespoir de cause. Il se peut qu'en fin de compte on y croie, il se peut qu'on n'y croie pas.

DIDBKOT. 191

A €ela je réponds. Existe-t-il ou non une règle des jugements humains? Si elle n'existe pas^ ne disputons points et il n'y a point de science ; si elle existe, quelle est-elle , sinon celle que^ même à notre insu, nous reconnaissons tous, quand nous disons : ceci est raisonnable y cela est déraisonnable; ceci est sensé, cela est absurde; c'esirà-dire, )a raison uni« \erseUe, le bon sens, le sens commun. Tout relève de lui, il ne relève de rien, et on ne règle pas la rè< gle. Or, voici entre autres des jugements du sens commun : moi qui pense, j'existe; je suis libre; il y a des corps; il y a de l'ordre dans le monde ; il y a un être parfait, un Dieu. Toute opinion qui de près ou de loin combat le sens commun, est fausse, et il n'en faut plus parler ; on ne le trouve pas, on le ^possède depuis qu'on est homme; on n'y arrive pas, on y est, et le plus violent effort que puisse faire un homme est d'en sortir. Enfin, il n'est pas permis de choisir parmi les vérités du sens commun, de prendre l'une, de rejeter l'autre, de croire un peu plus à celle-ci, un peu moins à celle-là ; il faut tout prendre ou tout rejeter, tout croire avec une même confiance ou tout suspecter également, car l'évidence est égale, et le sentiment i^areillement irrésistible, que ce soit le sentiment de notre liberté, le sentiment moral ou religieux. Aussi le vrai philosophe, respectant la raison universelle, et au même degré les divers jugements de la raison universelle, pose ainsi le problème de la science : trouver un système des choses dans lequel entrent l'homme, la nature et Dieu^ la liberté

iM ÉTUDES SUR LE XVIU* SIÈCLE.

Tordre^ la bonté et la Justice ; il met les grandes vérités dans les données mèmes^ dans les conditions du problème.

Une certaine science entend autrement les choses: elle prétend juger le juge universel, prendre et laisser dans ce corps absolu de dogmes^ ajourner le sens commun ; elle fait de la réalité entière deux parts : dans Tune^ elle met ce qui lui parait le plus sensible : rétre^ le phénomène^ la cause, la loi ; dans Faut re, le reste : Dieu, la liberté, la justice ; puis la première court après la seconde, et la ressaisit ou ne la ressaisit paSt Comme si un naturaliste, Toyant le règne organique et inorganique, décidait que le règne inorganique est la seule réalité palpable, et partait de là pour retrouver le règne inoif^anique, prêt à l'admet» tre ou à le nier selon que le mèneraient ses idées. Ce sont jeux de philosophes, de philosophes très-sérieux, et qui seraient ridicules si Tenjeu n'était si gros, quelque chose comme le libre arbitre, la Providence et la morale.

Notes qu'une fois l'éiridence universelle désertée, chacun a son évidence, et ils vont chacun de son c6té^, celui-ci croyant d'entrée à l'âme et cherchant la nature, celui-là croyant à la nature et cherchant l'âme ; l'un s'établissant dans la foi en Dieu et de là essayant d'atteindre le monde, l'autre s'établissant dans la foi au monde et de là essayant d'atteindre Dieu. Ils ont, suivant cette belle méthode, excellente pour se trom|)er, égaré par les chemins toutes les

DIDBBOT. 193

vérités premières, la eréation et le Créateur. 11 n'y a de sage que de se placer en pleia dans la réalité.

Leur procédé est détestable, et, si ce procédé aboutit à nier ou ignorer Dieu, une formelle contradiction. De quel droit, en effet, sacrifier Dieu à la science? et quelle est Tautorité de la science à laquelle on sacrifie un si grand objet? Le savant poursuiyrai^-il l'unité du monde, si la raison universelle ne lui apprenait que cette unité existe? et n'est-ce pas justement la même raison universelle qui lui apprend que Dieu est ? 11 faut admettre les deux choses, ou les rejeter toutes deux, car elles ont même autorité : on n'a pas le droit de choisir, ou alors on l'accorde pareil à ses adversaires qui, au nom de Dieu, à leur tour, détruiront l'unité de l'univers et la science même^

Mais je vois s'élever une objection. Il est cbfficile de croire à Dieu, parce qu'il faut, pour arriver jusqu'à lui, s'élever au-dessus de la nature. Assurément, si on entend par nature la chaîne des faits, des causes et des lois. Mais alors la liberté est-elle davantage dans l'ordre de la nature? Quelle conclusion des causes physiques aveugles et fatales à cette cause intelligente et libre, qui suspend l'action des autres causes? Et la )oi morale I Quelle conclusion des lois qui expriment seulement la marche constante des faits, à cette loi qui commande la volonté même et se fait reconnaître par le remords? Que si on croit à la liberté et à la justice, si on appelle nature a la fois la chaîne des faits et le libre arbitre et la règle morale, quelle plus grande difficulté de reconnaître Dieu? On a déjà,

au-dessus des causes physiques^ la cause libre , au* dessus des lots physiques^ la loi morale; on aura, audessus des étires imparfaits^ Têtre parfait. Quand la nature n'est plus seulement ce qui est Tisible, ex(>èrimental, le système des phénomènes, elle est tout ce qui est, Dieu lui-même, s'il est vrai qu'il soit.

Tout ceci est contre Diderot et va plus loin, jusqu^à la philosophie allemande, qui marche avec une incomparable vigueur sur un chemin sans issue. On ne dispute point impunément avec le sens commun. Une fois qu'on l'abandonne, il vous abandonne, et vous livre à vos erreurs risibles et à vos vérités impuissantes. Pour moi, je m'y attache obstinément, et je n'en fiais pas à demi : ou Dieu est la vérité absolue, essentielle, primordiale, ou il est une supiH)sition )dus ou moins ingénieuse; si je ne crois pas à lui comme Platon, Fénelon et fiossuet, je m'en liens au mot de Lagrange à Napoléon qui lui demandait (1) ce qu'il pensait de Dieu : « Zolie hyi)othèsel elle explique bien des soses. »

Voilà, faiblement exposées, quelques unes des raisons qu'on aurait pu proposer à Diderot, pour ramener à croire décidément en Dieu; et vraiment il méritait d'y croire. Son esprit curieux ne pouvait souffrir la borne; mais la nature humaine, que son auteur fit pour toute vérité, parlait en lui avec véhémence. Contre les philosophes qui nieraient quelqu'une des grandes vérités, à l'occasion contre

(I ) SouTenin d*un «exagénaire, par Aroault, t. iv, p. 31".

DtDBBOT. 195

lui-même^ U n'y a rien de mieux à apporter que su foudroyante apostrophe à ceux qui nient le beau ab* solo; lorsque le sculpteur Falconet méprisait Timmortalité par raison démonstrative^ il lui a envoyé ces lignes excellentes : « Les vérités (1) du sentiment sont plus inébranlables dans mon âme que les vérités de démonstration rigoureuse, quoiqu'il soit souTent impossible de satisfaire pleinement Tesprit sur les premières. Toutes les preuves qu'on apporte, prises séparément, peuvent être contestées, mais le faisceau est plus difflcile à rompre. Quand vous aurez brisé tous mes bâtonnets, je n'en soupirerai pas moins après l'immortalité, je n'en respecterai pas moins la postérité. »

Oui, sans doute, et ces croyances ne sont pas seulement aimables, elles s'allient à tout ce qu'il y a d'excellent en nous, elles fortifient le courage nécessaire à la vertu. Diderot, pour en parler, a retrouvé la langue du xvn* siècle, la langue des nobles pensées, a Le sentiment de l'immortalité et le respect de la postérité émeuvent le cœur et élèvent l'âme; ce sont deux germes de grandes choses, deux promesses aussi solides qu'aucune autre, et deux jouissances aussi réelles que la plupart des jouissances de la vie, mais plus solides, plus avantageuses et plus honnêtes. » Quand on pense, quand on parle ainsi, on était digne de croire* à Dieu, on devait y croire, sur la foi de la raison et sur la fbi du sentiment reli-

(I) GonretpondaDce avec Falconet, févr. 1T66.

i96 ETUDES SUR LE XVilt* SIECLE.

gieux^ qui est bien aussi évident que les antres^ et sans lequel toute promesse est faible, tout germe ayorté. » Je veux prendre ce long plaidoyer (1) de Diderot en faveur du sentiment de Timmortalité et du respect de la postérité, je veux substituer partout à ces deux noms le sentiment religieux, et en faire, sans autre peine, une des plus éloquentes défenses de l'existence de Dieu ; tellement Time de Diderot était prête pour tout ce qui est généreux. « Plus les hommes ont été grands, plus ils s'en sont enivrés, et plus ils s'en sont enivrés, plus ils ont été grands; le sentiment de Tim* mortalité et le respect de la postérité ne s'est jamais développé avec plus de force que dans les beaux siècles des nations, et elles se sont dégradées à mesure que les deux grands fantômes s'éloignaient. » De quelle chose dit-il ce qui suit : « Cet appel, c'e«t le cri de la vertu qui succombe sous l'oppression ; c'est le cri du génie transporté de son propre ouvrage ; c'est le cri de l'héroïsme ; c'est le cri de la conscience après une action sublime. — Pourquoi m'amuserais-je à briser un des principaux ressorts de l'âme? Pourquoi tarirais-je la source des actions héroïques? Pourquoi attacheraisje l'homme à lui-même, qu'il n'aime déjà que trop? Pourquoi ôterais-je au talent méconnu ou persécuté^ à l'innocence opprimée, à la vertu malheureuse, son unique consolation, son dernier appel? — Soutien du malheureux qu'on opprime, toi qui es juste , toi qu'on ne corrompt point, qui venges l'homme de bien, qui

( 1} Correspondance avec Falconet, fëvr. 1 786, etc.

DIDUOT. 197

démuBqaes l'hypocrite^ qui traînes le tyran^ idée sûre, idée consolante^ ne ni'alNindonne Jamais. — Si c'est une chimère^ si c'est une folie^ j'aime mieux une belle chimère qui fait mépriser le repos et la Tie^ une illustre folie qui fait tenter de grandes choses^ qu'une réalité stérile, une prétendue sagesse qui jette et retient l'homme rare dans une stupide inertie. »

Eloquent philosophe, allez plus loin encore, ne disputez pas contre votre instinct qui est excellent. Vous mettez la postérité, Timmortalité devant la vertu éclatante, et la voilà affermie ; mais que faites-vous pour la vertu obscure ? U n'est pas donné à tout le monde, il n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes de paraître sur la grande scène, qui se voit de loin ; il ne suffit pas de vouloir pour être un personnage historique; il ne suffit pas de crier à la postérité pour qu'elle vous entende. De tant de millions d'hommesqui vivent dans un instant, deia ou trois noms surnagent, et le reste s'engloutit à jamais. J'ai reconnu la morale du génie, de Diderot et de ses pareils : elle s'adresse bien à un artiste, qui peut prétendre à l'immortalité ; mais où est notre morale, à nous tous qui travaillons dans l'ombre, qui combattons dans l'ombre, qui, entre notre conscience et nous, essayons de nous rendre meilleurs, y parvenons quelquefois au prix de rudes sacrifices? Où est notre appui, notre consolation, notre ressource ? Ce n'est pas l'éclat de la vertu qui en (ait le mérite : il ne peut que l'illustrer ; ce n'est pas la grandeur du théâtre qui fait la grandeur de l'action. Et le monde moral ne vit pas de rares et brillants

exfiloits : il s'entretint par ce courant insensible de Tertus ignorées, qui s'accomplissent dans le mystère de i'àme^ de la famille et de l'amitié. C'est là la trame solide sur laquelle d^intervaile à intervalle le génie attache sa splendide ftintaisie. Que nous sert donc le sentiment de l'immortalité, le respect de la postérité, à nous qui n'avons à prétendre qu'une postérité de quelques hommes, et une immortalité de quelques années? Si cette immortalité nous manque, il nous en faut une autre. Laquelle? Diderot écrit au sculpteur Falconet : a L'homme qui travaille suppose le monde et son ouvrage étemels. » C'est bien dit, et j'^Ûoute : L'homme qui travaille à la vertu suppose la vie et son ouvrage étemels. S'il soupçonnait que ses œuvres périront, qu'il périra, il ne se donnerait pas tant de mal : il s'abandonnerait à son caprice et jouirait du repos. Ce qui, au contraire, le soutient dans ses pénibles exercices, c'est la certitude que dans le monde moral rien ne se perd, c'est la certitude que la mort ne brisera entre ses mains ni l'œuvre, ai l'instrument, et qu'il l'emportera ailleurs, pour l'appliquer plus parfait à de plus parhits ouvrages . L'homme de génie qui ne rêve que l'immortalité de son nom, se leurre lui-même, il s'enchante d'un rêve charmant; mais il ne se peut pas que parfois il ne s'éveille, qu'il ne reconnaisse la grande tromperie, qu'il ne cherche quelque chose de plus vrai ; et alors il réclame Tim • mortalité de l'être. Notre Diderot songeant à la mort, oublie ce quil a dit avec tant d'a$surance.> La postérité , pour le philosophe , c'est l'autre monde do

DIDBROT. iW

rhomme reUgieui, » et il laisse échapper ce redoutable ateu : « Au dernier instant (1), peut-être actiè* terais^je le tx)nheur d'exister encore une fois, de mille ans, de dix mille ans d'enfer. » Le Yoilà devenu semblable i nous.

Pascal et Diderot nous donnent un étrange spectacle et une forte instruction. L'un se tient à Dieu, pour secouer la raison, Taulre à la raison, pour secouer la croyance à Dieu ; tous deux se combattent eux-mêmes avec une merTcilleuse énergie; tous deux croient avoir vaincu, mais leur victoire est inquiète, et l'ennemi abattu leur donne de cniels assauts. Il n'y a de paix que dans la sagesse. La sagesse n'entend point nos querelles : elle ne prend ni le parti de Dieu contre l'intelligence humaine, ni de l'intelligence humaine contre Dieu : amie de toute vérité, plus laiige que no9 systèmes, plus hante que les plus hauts génies, elle n'est pas pour Diderot ou pour Pascal ; c'était i Paecal et Diderot d'être pour elle.

Quelle que soit la morale de Diderot, il a la prétention d'avoir une morale, tandis qu'il n'admet pas un Dieu, et qu'il est très-dur [f ) sur l'article de la liberté; mais il ne faut pas qu'il y compte. 8i les philosophes sont inconséquents, l'homme ne Test pas, et prendra bien vite la morale que ses croyances lui feront. Si je ne crois pas à Dieu , et qu'il me plaise d'être méchant, qui m'arrêtera t La raison! Je la brave. Le remords 1 Je fétouffe : Il y a dans les Joies des sens, de

(1) Leltrelà Falconet, 20 oct. 1760. — (2) Lcllre à Undors, Grirain.

100 ÉTUDES SUB LB XYUl* SiftCLB.

la fortune^ du pouvoir^ au moins de quoi m'étourdir. La crainte des maux qu'entraîne le désordre? Si un Jour la Tie me pèse^ elle est en mes mains^ et il n'y a pas d'autre vie. Une grande autorité que Diderot compta toujours^ un homme qui n'était pas suspect de fanatisme^ Voltaire lui dit rudement et éloquemment quelle sera la morale de l'athée. « Je suis mon Dieu (1) à moi-même^ je suis ma Ich^ je ne regarde que moi. Si les autres sont moutons^ je me fais loup, s'ils sont poules^ je me fais renard.» Diderot écrit quelque part : « J'aime la philosophie qui relève l'humanité : la dégrader, c'est encourager les hommes au vice. » C'est bien, mais que fait-il donc ici ? Et tandis qu'il encourage les méchants, il décourage les bons : il ôte à l'homme qui veut faire le bien, tout ce qui donne la force de le faire : l'espoir du bonheur futur, l'idée du maître, du juge, du père qui assiste à nos combats. Diderot pratiquant la justice, « met (t) à fonds perdu ; » c'est bien pour lui : il avait à soutenir l'honneur de sa doctrine; mais tout le monde n'est pas chef d'école comme lui, et* il nous faut d'autres secours. Diderot nous le dit, et on ne saurait mieux dire : « Il nous est doux (3) d'imaginer à côté de nous, au-dessus de notre tête, un être grand et puissant, qui nous voit marcher sur la terre, et cette idée affermit nos pas. »

Oui, et cette croyance confirme toutes nos autres croyances, consacre la distinction étemelle du vice et de la, vertu. Le philosophe qui Teut nous l'enlever,

(1) Histoire de Jcnni. * (3) EoUetien.ete. — (3)|Md.

DDinOT. 201

gémit^ au fond du cœur, de ravoir perdue; un jour, réfléchissant à l'étendue du mal que font certains hommes, par exemple, les làclies précepteurs des princes, il éclate : «Je regrette (I) renfer pour les abominables corrupteurs de ces enlànts-là. n n'est donc que trop yrai qu'il n'y a pas un lieu de supplice pour eux après cette vie souillée de leurs forfaits et trempée de nos larmes I Us nous auront fait pleurer, et ils ne pleureront point 1 Je souffre mortellemeot de ne pouvoir croire en Dieu. » Bialtre, est-ce là la paix que vous nous aves promise?

Permettons à Diderot d'avoir une morale; là voîoi en deux mots : la vie intérieure n'est rien, la vie sociale est tout; par réaction contre la morale du moyen flge. Au moyen âge, en effet, et encore dans les trois siècles qui suivent, la grande affaire est le saluL Cette œuvre peut s'opérer dans le monde, mais elle s'o|)ère bien autrement et s'achève dans le cloître. La loi du cloître est le combat contre la nature, combat contre toutes les passions du corps et de l'ftme, à outrance contre la volupté. C'est là que les vertus, ébauchées ailleurs, s'accomplissent; c'est là que l'homme, rompant d'un coup toutes les attaches du monde, affranchi de ses exigences el de ses tolérances, resté seul sous l'œil de Dieu, entreprend ce terrible travail contre lui-même, ce duel sanglant d'où sortent les saints. Le cloître est l'exemplaire du monde : il lui laisse les faibles et en

(t) Lettre ivi, iurlesalonde 1760.

20t ÉTUDES SUB LB XVIII* SlÂCtB.

retire I«s (orts^ ces âmes vigoureuses qm, incapables de compter avec le devoir^ enflammées du zèle de la perfection^ gravissent épuisées les sommets austères de la Tertu, à la confusion de notre lâcheté. Le nondQ esaaTait de loin d'imiter le clottre. Obligé de vivre dans la société, on sisolait en esprit, on se confinait dans l'œuvre solitaire du salut, et, tandis qu'on se perfectionnait dans la vertu individuelle et religieuse, la vertu sociale s'avilissait. Une seule cliose importe : le salut, et, pour le salut, le catholicisme; il n'y a que deux classes d'hommes : ceux qui aiment le catholicisme et ceux qui ne l'aiment pas, les fidèles et les hérétiques ; le bien est ce qui est bon au catholicisme, le mal ce qui lui est mauvais. Aussi le mariage des dissidents en France sera déclaré par la loi concubinage; on leur enlèvera leurs enfetnb, ils seront exclus des places, ils seront chassés; les livres des libres penseurs seront censurés, arrêtés à la frontière ou brûlés, leurs auteurs emprisonnés; et, dans des moments de colère, chez les peuples les plus doux, on égorgera les hérétiques, tandis que chez d'autres peuples plus zélés, l'inquisition sera un pouvoir public, et TautoHla-^é une institution nationale.

Les philosophes du xvnr siècle, pour remettre la morale sociale en honneur, procèdent hardiment. Le catholicisme comprimait la nature, ils s'allient avec la nature contre le catholicisme ; ils lâchent la raison et les passions sur le monde. Ce premier réveil de la nature est terrible : elle abat le dogme, ébranle l'existence de Dieu, démolit les églises et les cloîtres^

DIDBBOT. S03

honnit la chasteté comme une lutte impie^ comme un Tol au genre humain; pour tarir à jamais la source des saints du catholicisme^ quelques hommes conspirent avec la volupté, ils proToquent par des tableaux lascib la sensualité, apprivoisent imagination, émoussent la délicatesse de la conscience, et, ployant Fart à ce triste service, pénètrent jusqu'au fond des ftmes pour y tuer la chasteté ; ils la tuent en effet, non pas seulement cette chasteté hérofque et inutile qui fleurit an désert, mais cette chasteté précieuse qui relève les joies du corps et entoure la famille de pudeur et de respect. C'en est fait de la vie intérieure. Cependant la vertu sociale s'élève sur ces ruines; ou n'entend |dus que cette prédication : honte et malheur à Tégolsme : enfants de la grande famille humaine, aidons*nous les uns les autres; soyons bienveillants, bienfaisants, mettons notre bonheur à faire le bonheur de tous. Et cette morale passe de la philosophie dans la littérature, dans Tart, dans la politique; goûtée dans les romans, applaudie sur les théâtres, admirée dans les tableaux, elle devient populaire, elle introduit dans la société, à tous les rangs, depuis les derniers jusqu'aux plus hauts, la généreuse philanthropie qui est la passion du xvnr siècle et sa fortune.

Dans une pièce de Diderot, alors fort applaudie, le drame s'arrête pour laisser parler un philosophe, qui parle longuement et doctement ; et ce philo* sophe est une femme, une flUe amoureuse, qui, après avoir fait à celui qu'elle aime une déclaration

204 iTUDBS 80B LB XTIII* UkCLE.

de ses sentiments pour lui, hii fait une déclaration de ses principes et^ plus heurense cette fois, le séduit par Tadmiration de ses doctrines. C'est une tirade contre les cruautés du fanatisme^ une pièce d'âoquence philanthropique, un prêche sur la bienveillance universelle, sur un texte de Voltaire. Assurément cela est fort respectable et assez ridicule ; mais ce qui est ridicule pour nous aujourd'hui, ne rétait point pour les spectateurs et les lecteurs d'alors, pour des esprits prévenus, si préoccupés d'une certaine pensée que, la portant partout, ils voulaient la trouver partout. Combien avons-nous vu de pareils anachronismes, pour peu que nous ayons vécu soixante ans et assisté i six ou sept révo* lutions. Le peuple, qui ne comprend pas rindiflCérence pour les choses qui lui tiennent au cœur, impose sa passion à tout personnage qui l'approche ; les héros de l'antiquité et de la fable nous ont chanté sur la scène nos chants patriotiques, et ne semblaient pas plus absurdes aux amis de la liberté et de la gloire que la Consianee de Diderot aux amis de la philo* Sophie. L'absurde n'est guère souvent que ce qui choque notre passion dominante, et on est tou* jours assez raisonnable quand on entre dans nos préventions. On ferait l'histoire des sentiments d'un peuple, une histoire curieuse et vraie, en recueillant dans les ouvrages de théfttre et les romans de chaque génération ces invraisemblances. Ce qui déroute ainsi la raison, ce qui traverse ainsi la logique , est sans doute une puissance réelle. Cet

océan humain a ses courants, et le courant du dixhuitième siècle était philanthropique.

Eh bien ! la maxime est belle : chacun pour tous; il ne reste qu'à l'appliquer. Mais ce n'est point chose facile. Tout est perdu si chacun n'est en souci et en travail pour procurer la félicité universelle. Personne donc n*est plus chez soi : il font bien garder la maison du voisin, pour qu'il garde la vôtre; jamais on n'a vu république plus laborieuse : au prix de ce travail sans trêve, le travail des saints n'est qu'un repos. Je ne serai plas forcé d'être continent, mais je serai forcé d'être à tout moment un Décius, un Vincent de Paule; on me soulage du devoir, et on me met au régime de* l'héroïsme.

Soyons héros ! Mais il me l^ste encore une ancienne faiblesse : j'ai besoin d'être soutenu dans mon dévouement par la reconnaissance qu'il mérite. Si je rencontrais des ingrats? Diderot a éprouvé ce qui en est, il a été mal récompensé de sa bienfaisance ; mais il se console : « J'ai fait un ingrat : que n'en puis-je faire cent par jour ! » Cela est sublime, et ce qui condamne la morale de Diderot, c'est juste^ ment que cela est sublime, trop beau pour la vie de tous les jours. Noas aimons ce qui est grand; mais on se fatigue à la tin d'un dévouement stérile, on se lasse de se dévouer tout seul; à la fin on profite de l'expérience, et reconnaissant un beau jour que le genre humain se divise en deux classes, les habiles et les simples, on se place bravement parmi les gens

S06 ÉTUDES SUR LE XVIIl' SlàCLB.

d'esprit; et nous voilà tout doucement rentrés d^iis régoïsme.

Cela est triste, n'estril pas vrai? Il y a quelque chose de plus triste encore. Qu'importe^ dit-on, l'es^périence ! le principe n'en est pas moins vrai : tous sont pour tous ; les égoïstes, les méchants ne prouvent rien contre lui; voici seulement ce qu'ils prou* vent : il y a des gens qui tiennent le bonheur des autres entre leurs mains, et ne veulent pas les ouvrir; il faut les y contraindre. Nous n'avons pu convertir les hommes, changeons les choses; créons une société telle que la méchanceté et l'égoisme y soient im|K>ssibles ; créons un état tout-puissant qui assigne à chacun sa fonction dans la fonction générale ; une machine dont chaque pièce soit fixée par une main souveraine au lieu où elle est utile, et forcée de contribuer au mouvement de Tcnsemble; si dans l'individu quelque puissance nous contrarie, supprimonsla; si la propriété, si l'héritage, si le choix des vocations, si Téducation paternelle nous gênent supprimons la propriété, l'héritage, le choix des vocations, l'éducatiou de la famille ; si la liberté nous gène, supprimons la liberté. Et c'est la conséquence fatale où va, non point Diderot, mais son principe, appliqué par des hommes moins doux que lui. On débute par nous dire que notre bonheur n'est pas dans la vie intérieure, mais au dehors; que la nous ne pouvons être heureux tout seuls, et qu'il nous revient seulement une portion du bonheur universel ; on nous montre notre portion ou celle de nos frères

bIDBHOT. 207

trop bible^ et on nous propose de créer un pouvoir absolu i(ui fasse les parts, de larges parts ; et nous, nous admirons d'abord, tious sommes d'abord tentés, puis, quand on nous invite à détruire la société éternelle, à briser de nos mains notre foyer, à retrancher nos plus tendres affections, notre chère li berté, nous reculons devant ce bonheur qui fait pâlir les supplices et la mort.

Diderot se trompe : notre devoir n'est pas de faire le bonheur des autres, mais de faire le bien. S'il disait vrai, il faudrait croire que, jetés dans une lie déserte, ou isolés parmi nos semblables, dénués de tout, ne pouvant contribuer au bien-être de personne, nous n'aurions aucun devoir à remplir; et qui le croira? Puis, faut-il procurer aux autres tout bonheur indistinctement, ou n'y a-t-il pas des services fâcheux pour celui à qui on les rend ; et celui qui les rend ne doit-il pas, avant tout, consulter la justice? Il y a donc une justice pour l'individu hors de la société, au milieu de la société, pour régler sa bienfaisance; ainsi la justice est plus étendue et plus haute que la bienfaisance, avec laquelle Diderot la confond. Tous, tant que nous sommes, êtres intelligents, sensibles et libres, mais ignorants, grossiers, capricieux et lâches, nous portons en nous un homme meilleur que nous, raisonnable, généreux, courageux, type parfait de la nalure. En le voyant, nous rougissons de nous-mêmes et nous résolvons de l'imiter. Pour reproduire ce modèle, nous cherchons la vérité dans les livres, dans le monde, dans

t08 iTUDES son LE XYlir SlACLB.

nos pensées, par un travail sans relâche ; nous réprimons en nous les passions basses et développons les nobles instincts, nous nous exerçons à mettre Tordre dans notre âme, et nous essayons aussi de le mettre au dehors, soldats de la bonne cause. Les plus tiëdes, les plus faibles ne retracent que quelques traits incertains du modèle ; les âmes bien nées , ardentes et fortes, Texpriment vivement en caractères de feu; et tous, aussi avancés que nous soyons, imparfaits encore, nous sommes cloués à la tâche, effaçant, retouchant, mutilant, rencontrant parfois, désespérés, reconfortés, jusqu'à Theure suprême, où la mort y met encore sa main. L'homme de génie, l'homme vertueux est un grand artiste. Diderot aurait compris cela assurément ; il le comprenait, quand il vantait comme le plaisir le plus touchant, celui que fait naître en nous l'idée de perfection, a objet de notre (1 ) culte, à qui on sacrifie tous les jours les plus grands établissements, et sa personne même. »

En suivant cette pensée, il aurait senti que nos héros ne sont pas que des instruments du bonheur public, s'usant à ce service , mais une énergie immortelle, qui s'essaie, dans un point du temps et de l'espace, à une œuvre de longue haleine.

Et puisqu'il tenait si fort à la vertu sociale, il aurait vu qu'il en tenait là le secret. Le zèle de la perfection ne nous enferme pas dans la vie intérieure : il inspire de cultiver les instincts généreux, ceux

(1) Encyd., art. plaiiir.

DIDBBOT. 209

qui, détachant rbomme de lui-même, lui font sacrifier son plaisir au plaisir d'autrui ; il pousse au sacrifice, il est la charité : non pas la charité intempérante et débordée, satisfaction d'un besoin maladif, mais la charité discrète, qui se règle sur la justice, et se propose pour fin d'aider les hommes à Taccomplir. Celui que ce zèle de la perfection anime ne craint pas le sacrifice : exercé à la vie intérieure, il sait ce que c'est de sacrifier le plaisir au devoir; et si, pour prix de son dévouement, il rencontre l'ingratitude et la méchanceté, cette âme saignante s'honore devant Dieu de sa blessure.

Cela dit contre Diderot, qui absorbe toute morale dans la morale sociale, nous devons arrêter aussi ceux qui, par un excès contraire, reprocheraient au dix-huitième siècle la préoccupation du bonheur public, et nous interdiraient cette préoccupation. 11 est beau à un individu de mépriser les biens de ce monde, mais une société n'a pas le droit de les mé • priser; le chrétien dédaigne le bonheur terrestre, la société chrétienne le partage aussi également que possible entre les hommes, défend ceux qui ne se défendent pas, relève ceux qui s'humilient, à qui cherche uniquement la perfection intérieure, distribue sa part d'air et de soleil. Qu'on s'en souvienne bien, une société n'est pas chrétienne à la façon d'un individu. A ce titre, le dix-huitième siècle en France est le plus chrétien qui ait jamais été : il a pensé que les mauvaises institutions créent des douleurs gratuites, que les bonnes institutions épargnent ou gué-

210 ÉTIDES SUR LE XVIll* SIÈCLE.

rissent ces douleurs; qu'il n'est pas permis à riiomme d'iyouter aux misères de la nature, qu'il lui est permis d'en retrancher ce qu'il pcut^ sous la réserve de la justice^ que les sociétés sont faites pour cela, et qu'il faut les organiser en sorle qu'elles remplissent le mieux possible leur destinée ; en un mot, il a posé ce terrible problème de la misère sociale, qui est, à cette heure, notre mal, hélas ! et notre honneur.

Des hommes que le problème épouvante le suppri* meraient volontiers, et, tandis que l'esprit humain se travaille, pour le résoudre, ils tentent de l'en détourner, ils lui prêchent le retour à la vie intérieure, à l'affaire du salut. Ils le connaissent mal.

Voyez-vous cette belle fleur qui orne nos jardins : la nature ne Ta pas faite teUe d'un coup, elle s'y est reprise à plusieurs fois : elle l'a doublée, elle l'a arrondie, elle l'a imbriquée, elle l'a veloutée et panachée; et, chaque fois qu'elle lui adonné une qualité, elle lui en a repris une autre, qu'elle lui a rendue ensuite par un don nouveau ; et ainsi, de travail en travail, gagnant d'un côté, perdant de l'autre, ressaisissant ce qu'elle a perdu, elle perfectionne, jusqu'à ce que, par un dernier effort, elle achève. Elle fait bien ce qu'elle fait, mais elle ne fait qu'une chose à la fois.

Ainsi va l'esprit humain. Lui aussi, dans un instant, et ses instants sont des siècles, il ne fait jamais qu'une chose. Depuis l'avènement du christianisme, il levait les yeux vers le ciel; au dix-huitième siècle, il les abaisse vers la terre ; il la travaille, la trans-

DtDBROT. 211

forme , l'ensemence ^ lui demande ses hrnits. Absorbé dans cette pensée, il ne songe pins aux choses d'en haut. Vous lui criez qu'il s'avilit, qu'il méconnaît sa nature, sa haute origine, ses grandes destinées ; il ne TOUS entend pas. Il a, seize siècles durant, nourri un même désir ; apprenez par là combien de siècles encore il peut nourrir son désir nouveau, et, par le temps qu'il a oublié la terre, calculez le temps qu'il peut oublier Dieu : courbé sur son ouvrage, il ne relèvera la tête que lorsqu'il sera fini, lorsque la moisson attendue aura levé, pour remercier la Providence qui a béni son courage. En attendant, au lieu de le prêcher vainement, aidez-le dans sa tâche, et ne vous ménagez pas ; plus d'ouvriers s'y mettront, plus de bonne volonté sera dépensée, plus vite se fera le re« tour à Dieu.-

Voici l'art maintenant. Après avoir longtemps écouté Diderot, je répète au maître sa leçon ; seulement j'y mêle parfois un peu du mien, pour essayer de le surprendre.

Chaque art a son élément, et cet élément a sa loi. L'élément de l'architecture, de la sculpture et du dessin est la ligne , de la peinture, la couleur , de la musique , le son , du dessin, la ligne superficielle, de la sculpture et de l'architecture, la ligne en relief.

La loi des lignes de Tarchitecture est, avec la pn>portion, essentiellement la symétrie , la loi des lignes de la sculpture et du dessin, la proportion, des cou* leurs, l'harmonie , et des sons, Tharmonie encore. U est très-vrai qu'une couleur appelle une couleur, une ligne une ligne, un son un son. Le fait, fût-il inexpliqué et inexplicable, n'en est pas moins réel. H y a telles alliances de lignes, telles alliances de couleurs qui charment l'œil , d'autres qui l'offensent; telles combinaisons de sons qui flattent l'oreille, d'autres qui la blessent; il est des objets qui se marient, il eu est de discordants; il y a pour l'ouïe et pour la vue une liarmonie modèle , l'accord parfait, l'arc-en-ciel. Où donc est le juge délicat qui prononce ainsi ? Ce n'est pas l'organe, le nerf, saus doute : Tceil et l'oreille ne sont rien, c'est l'esprit qui voit et qui entend ; mais sur quelle règle l'esprit juge-t-il ? Chose étrange ! la raison de ces jugements, en apparence arbitraires, est une profonde mathématique. Quand l'oreille a dit : ceci me plaît, cela ne me plaît pas, la science observe, calcule; elle reconnaît d'abord, dans la marche des sons, un retour constant de mouvement et de repos, un certain rhythme, la régularité où l'esprit, à son insu, se repose; puis, distinguant les sons, comptant les vibrations qu'ils impriment à l'organe, elle dit lesquels ont entr'eux un rapport exact, lesquels un rapport inexact, et trouvant un rapport facile à saisir entre les trois sons qui forment l'accord parfait, elle apprend à l'oreille étonnée qu'elle faisait des mathématiques sans le savoir.

Et ainsi des jugements de l'œiL II vibre à la fois sous rimpression de plusieurs couleurs. Selon que les mouvements s'accordent ou se contrarient^ l'esprit reçoit une impression d'ordre ou de désordre. De là l'agrément de l'arc^n-ciel, où toutes les couleurs sont tellement fondues^ que toutes ensemble elles donnent a I'cbII des mouvements sensiblement uniformes, sans secousse, sans brusque choc ; de là, en partie, le charme incomparable du printemps et de l'aurore. L'esprit, ami de l'ordre, aime encore la simplicité de la ligne droite et ses plus régulières combinaisons ; la ligne témérairement brisée le faligue> et, dans les combinaisons des courbes, il lui faut le progrès et la continuité qui le conduisent sans effort. Enfin la symétrie, impérieusement eiigée de l'architecture, la proportion essentielle à la sculpture, sont-elles autre chose que le rapport exact, la règle, Tordre, en un mot?

Ainsi, comme nous le disions, chaque art a son élément , chaque élément sa loi ; et nous le savons, la loi générale de toutes ces lois particulières, c'est que ces divers arts communiquent à Tesprit par diverses voies une même impression d'ordre ; car la raison n'aime que la raison.

Dans le plaisir de l'odorat, du goût et souvent du tact, la matière seule jouit; dans le plaisir de la vue, de l'ouïe et du tact, juge de la forme, la matière et l'esprit jouissent à la fois ; et il ne faut pas médire de ce plaisir. Ce sont les sens intellectuels, artistes. Àrehitecture. — L'architecture n'est ni la symétrie,

ni la proportion^ (jUoiqu'elles ne soient pas sans elles. La symétrie est une répétition, et suppose l'objet répété ; la proportion est un rapport entre deux choses qu'il a fallu trouver d'abord. Il y a la proportion de la colonne à l'entablement, du pilier au cintre, du torse à la tête et au bas du corps humain, etc. Symétrie et proportion sont des règles ; or la règle est différente de l'objet réglé, le suppose et ne Texpli^ que point. J'apprends par cœur Vitruve et Vignole, et je demande ensuite d'où sont nés la colonne, Tentablement, le pilier, le cintre, l'ogive, la tour et la flèche. A moins que les pierres ne se soient arrangées toutes seules, il faudra bien convenir que le génie particulier de l'architecte y est pour quelque chose ; et si tel ou tel genre de construction se rencontre de préférence dans tel ou tel peuple, tel ou tel temps, que le génie de ce peuple ou de ce temps y est pour quelque chose encore. Le style, c'est Thomme même, disait Buffon de l'art d'écrire ; ajoutons : le style de l'architecture d'un peuple eât ce peuple même. Quoi ! il n'y a rien de grec dans un temple grec ? Cette élévation mesurée de Tédiflce au-dessus du sol, ces lignes droites qui se marient si simplement, ces entre-colonnements où se jouent l'air et la lumière, annonceraient aussi bien un génie mystique, tourmenté, vaporeux ? Non certes, et ces pierres me le disent aussi clairement qu'Homère et Sophocle : c'est ici un génie lumineux, une libre et harmonieuse nature ; si haut que cette âme aspire, elle ne perd point la terre.

DIDEROT. 2i5

Viennenl les Romains : eux qui ont tant emprunté aux GrecB^ ils ne leur prendront pas leur architecture^ pas plus que leur langue. Dans cet arc solide et borné réside bien l'esprit inflexible^ l'esprit de stoïcien et de jurisconsulte^ qui se borne pour être fort et à la fin enserra le monde clans ses formules. 11 convint au catholicisme, a\ec son instinct d'organisation et d'empire : c'était la monarchie universelle du dogme remplaçant la monarchie universelle du droit.

Mais un jour l'autorité cathohque devient pesante, l'antique esprit chrétien emprisonné se dégage : mépris de la terre, soif de l'invisible, indomptable aspiration en haut, libre vie de Tâme, abattue sous la grandeur et Tétemité, transportée par l'amour infini; et constamment devant les yeux l'image du maître. De là naissent deux monuments immortels : un petit livre, r/inilatfon, et la cathédrale chrétienne, qui n'est que l'Imitation en pierre. Voici le Christ matériel : la croix, et même la tête inclinée; voici mieux : l'esprit même du Christ : la parole qu'il a dite un jour, elle la répète éternellement, Tédiflcc immense qui se meut en haut, pour s'achever loin au-dessus de la terre, nous pénètre de notre néant et nous emporte avec lui vers le ciel, nous inspire l'humilité et la prière.

Diderot n'a guère parlé de l'architecture; mais il a compris Teflèt des ruines :

Quand on a (1) du génie, c'est là qu'on le sent. Il s'é-

(1) Observât. Bur la sculpture.

2f6 ÊTIDES Sim LB XVIir SIÈCLE.

veille an milieu des ruines. Je crois que de grandes ruines doivent plus frapper que ne feraient des monuments entiers et conservés. Les ruines sont loin des villes; elles menacent^ et la main du temps a semé parmi la mousse qui les couvre une foule de grandes idées et de sentiments mélancoliques et doux. J'admire l'édifice entier; la ruine me fait Mssonner^ mon eoBur est ému^ mon imagination a plus de jeu. C'est comme la statue que la main défaillante de l'artiste a laissée imparfaite; que n'y vois-je pas?...

Voilà l'artiste; le philosophe aussi se donne carrière. 11 ressuscite le passé; il voit la multitude d'hommes qui vivaient^ s'agitaient^ s'armaient, se haïssaient, projetaient autour de ces monuments : parmi eux un César, un Démosthëne, un Gicéron, un Brutus, un Caton.

Puis il se livre à des impressions plus profondes :

Nous attachons (i) nos regards sur les débris d'un arc de triomphe, d'un portique, d'une pyramide, d'un temple, d'un palais, et nous revenons sur nous-mêmes. Nous anticipons sur les ravages du temps; et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes que nous habitons. A l'instant la solitude et le silence régnent autour de nous; nous restons seuls de toute une nation qui n'est plus. — Tout s'anéantit, tout périt,

(I) Salon de 1767, Robert.

tout passe; il iVy a que le temps qui dure. Qu'il est vieux^ ce inonde l Je marche entre deux éternités. I)e quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin et me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s'affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues sur ma tète et qui s'ébranlent? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière, et je ne veux pas mourir! et j'envie un faible tissu de fibre et de chair à une loi générale qui s'exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne les nations les unes sur les autres au fond d'un abime commun; moi seul je prétends m'arrèter sur le bord et fendre le flot qui coule à mes côtés.

Et cette fine remarque :

Les ruines (1) sont plus belles au soleil couchant que le matin. Le matin, c'est le moment où la scène du monde va devenir tumultueuse et bruyante. Le soir, c'est le moment où elle va devenir silencieuse et tranquille.

L'architecture ne rend de l'âme que ses attributs abstraits et métaphysiques, peu de l'âme émue. Chez elle l'ampleur exprime la grandeur ou la médiocrité; la hauteur : rélévalion ou l'humilité; le mouvement horizontal ou vertical : la mesure ou la sublimité; la masse : la solidité, l'éternité, la légèreté; la proportion : la liberté ou la rectitude ; le travail : la simpli-

(t) Salon de 1765, Servandonf.

±\g ÉTtDSS SLR LE XTIll' SIÈCLE.

cité, réiégance, la richesse, la rudesse ou la grâce. Comme le règne inorganique, doni elle emprunte principalement la ligne, elle ne \il pas, ne sent pas, ne se passionne pas; elle communique de fortes impressions sans les éprouver, et remue profondément rhomme, parce qu'elle n'est pas humaine, parce qu'elle propose la raison immuable à notre mobilité, ou l'espace immense et le temps infini à notre pauvre être que l'espace et le temps engloutis* sent.

Sculpture. — Les naturalistes nous apprennent qu'une loi fixe assemble dans les divers êtres les divers oi^anes. L'homme étant regardé comme l'ani mal le plus parfait, si on altère un de ses organes, les autres s'altèrent à proportion, par une secrète correspondance, en sorte que les types innombrables des animaux ne sont que des déviations plus ou moins profondes de ce type primitif. Une nécessité inflexible déduit d'un seul changement tous les changements ; et le corps est un vivant théorème.

Tout de même dans l'espèce humaine il n'y a qu'un homme : le reste sont des déviations de ce type. La fonction, la passion individuelle raltèrent d'une manière si frappante, qu'elles se lisent dans ces altérations; et l'altération de la masse se transmet logi(|uement à chacune des parties, par une rigoureuse conséquence. L'artiste qui voit cela et le rend^ fait le portrait.

Mais où est le modèle premier?

DiDEBOT. 119

Convenez (I) qu'il n'y a et qu'il n^ peut y avoir ni un< animal entier subsistant^ ni aucune partie de Tanimal subsistant^ que vous puissiez prendre à la rigueur pour mo* dèle premier. C'est un vieux conte que^ pour former cette statue vraie ou imaginaire^ que les anciens appelaient la règle et que j'appelle le modèle idéal ou la ligne vraie, ils ont parcouru la nature, empruntant d'elle, dans une infi« nité d'individus, les plus belles parties, dont ilscomposèrent un tout. Comment est-ce qu^ils auraient reconnu la beauté de ces parties, de celles surtout qui, rarement exposées à nos yeux, telles que le ventre, le haut des reins, l'articulation des cuisses ou des bras, où le poco ptu et lepoeo meno sont sentis par un si petit nombre d'artistes, ne tiennent pas le nom de belles de l'opinion populaire, que l'artiste trouve établie en naissant et qui décide son juge* ment? Entre la beauté d'une forme et sa difformité, ii n'y a que l'épaisseur d^un cheveu. Comment avaient-ils acquis ce tact qu^il faut avoir avant que de rechercher les formes les plus belles éparses, pour en composer un tout? Voilà ce dont il s'agit. Et quand ils eurent rencontré ces formes, par quel moyen incompréhensible les réunirentils? Qu'est-ce qui leur inspirala véritable échelle à laquelle il fallai t les réduire ? — Je vais tâcher d'expliquer comment les anciens, qui n'avaient pas d'antiques, s'y sont pris. Ijë modèle le plus beau, le plus parfait d'un honune ou d'une femme serait un homme ou une femme supérieurement propre à toutes les fonctions de la vie, et parvenu à l'âge du plus entier développement sans en avoir exercé aucune.

(I) Salon de 1847, Lettre h Grimm.

220 ETUDES SUR LE XVlll* 8I&CLE.

Mais comme la nature ne nous montre nulle part ce grand modèle^ ni total^ ni partiel; comme elle produit tous ces ouvrages viciés; comme les plus parfaits qui sortent de son atelier ont été assujettis à des conditions, des fonctions, des besoins qui les ont encore déformés; comme^ par la seule nécessité sauvage de se conserver et de se reproduire, ils se sont éloignés de plus en plus de la vérité, du modèle premier, de l'image intellectuelle, en sorte qu'il n'y a point, qu'il n'y eut jamais et qu'il ne peut jamais y avoir ni un tout, ni, par conséquent, une seule partie d'un tout qui n'ait souffert; sais-tu, mon ami, co que tes plus anciens prédécesseurs ont (ait? Par une longue observation, par une expérience consommée, par la comparaison des organes avec leurs fonctions naturelles^ par un tact exquis, par un goût, un instinct, ime sorte d'inspiration donnée à quelques rares génies, peut^tre par un projet naturel à un idolâtre, d'élevé l'honmie audessus de sa condition et de lui imprimer un caractère divin, un caractère exclusif de toutes les servitudes de notre vie chétive, pauvre, mesquine et misérable, ils onl commencé par sentir les grandes altérations, les difformités les plus grossières, les grandes soufliaoces. Voilà le premier pas, qui n'a proprement réformé que la masse générale du système animal ou quelques-unes de ses portions principales. Avec le temps^ par une marche lente et pusillanime, par un long et pénible tâtonnement, par une notion sourde, secrète d'analogie, le résultat d'une infinité d'observations successives dont la mémoire s'éteint et dont Teffet reste, la réforme s'est étendue à de moindres parties, de celles-ci à de moindres encore, et de

DIDBROT. 221

ces dernières aux plus petites^ à l'ongle^ à la paupière, aux sourcils, aux cheveux, effaçant sans relâche et avec une circonspection étonnante les altérations et difformités de nature viciée ou dans son origine ou par les nécessités de sa condition, s'éloignant sans cesse du portrait, de la ligne fausse, pour s'élever au vrai modèle idéal de la beauté, à la ligne vraie; ligne vraie, modèle idéal de la beauté, qui n'existe nulle part que dans la tète des Agasias, des Raphaël, des Poussin, des Pujet, des Pigale, des Falconet; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, dont les artistes subalternes ne puisent des notions incorrectes, plus ou moins approchées, que dans l'antique ou dans les ouvrages incorrects de la nature; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, que ces grands maîtres ne peuvent inspirer à leurs élèves aussi rigoureusement qu'ils le conçoivent; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, au-dessus de laquelle ils peuvent s'élancer en se jouant, pour produire le chimérique, le sphinx, le centaure, l'hippogryphe, le faune et toutes les natures mêlées, au-dessous de laquelle ils peuvent descendre pour produire les différents portraits de la vie, la charge, le monstre, le grotesque, selon la dose de mensonge qu'exige leur composition et l'effet qu'ils ont à produire ; en sorte que c'est presque une question vide de sens, que de chercher jusqu'où il faut se tenir approché ou éloigné du modèle idéal de la beauté, de la ligne vraie ; modèle idéal de la beauté, ligne vraie non traditionnelle, qui s'évanouit presque avec l'homme de génie, qui forme pendant un temps l'esprit, le caractère, le goût des ouvrages d'un peuple, d'un siècle, d'une école; modèle idéal de la

2S2 ÉTIDBS SLR LE XYlll* SIKCLE.

beauté, ligne vraie, dont l'hoaune de génie aura la notion plus ou moins rigoureuse, selon le climat, le gouvernement, les lois, les circonstances qui l'auront vu naître ; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, qui se corrompt, qui se perd et qui ne se retrouverait peut-être parfaitement chez un peuple que par le retour à l'état de barbarie; car c'est la seule condition où les hommes, convaincus de leur ignorance, puissent se résoudre à la lenteur du tâtonnement.

il j a des gens qui parlent sans cesse de l'imitation de la belle nature,* et qui croient de bonne foi qu'il y a une belle nature subsistante; qu'elle est, qu'on la voit quand on veut, et qu'il n'y a qu'à la copier. Si vous leur disiez que c'est un être tout à fait idéal, ils ouvriraient de grands yeux ou ils vous riruent au nez. — Je demanderai à un de ces artistes : Si vous aviez choisi pour modèle la plus belle femme que vous connussiez, et que vous eussiez rendu avec le plus grand scrupule tous ses charmes« croiriez-vous avoir représenté la beauté! Si vous me répondez qu'oui, le dernier de vos élèves vous démentira, et vous dira que vous avez fait un portrait. — Mais vous n'oseriez pas m'assurer, depuis le moment où vous prîtes le pinceau jusqu'à ce jour, de vous être assigetti à l'imitation rigoureuse d'un cheveu. Vous y avez ajouté, vous en avez supprimé, sans quoi vous n'eussiez point fait une image première, une copie de la vérité, mais un portrait ou une copie de copie, focyrA^fiofrot oO» àXt^BtUi, le faniùme ei non la chose; et vous n'auriez été qu'au troisième rang, puisqu'entre la vérité et votre ouvrage il y aurait eu la vérité ou le prototype, sou fantôme subsistant qui vous

MDBROT. 223

sert de modèle^ et la copie que vous faites de cette ombre mal terminée de ce fantôme. Votre ligne n'eût pafi été la véritable ligne^ la ligne de beauté, la ligne idéale, mais une ligne quelconque altérée, déformée, portraitique, individuelle; et Phidias aurait dit de vous : rpfrD$ jrrt ành Tiii xxX^ç jwxwi xxt AXrfiiiotç, Vous n'êtes qu'tiu troisième rang après la belle femme et la beauté; et il aurait dit vrai.— Le célèbre Garrick disait au chevalier de Chastellux: Quelque sensible que la nature ait pu vous former, si vous ne jouez que d'après vous-même, ou la nature subsistante la plus parfaite que vous connaissiez, vous ne serez que médiocre. — Médiocre ! et pourquoi cela? — C'est qu'il y a pour vous, pour moi, pour le spectateur, tel homme idéal possible qui, dans la position donnée^ serait bien autrement affecté que vous. Voilà Tètre imaginaire que vous de\'ez prendre poiu: modèle. Plus fortement vous l'aurez conçu, plus vous serez grand, rare, merveilleux et sublime. — Vous n'êtes donc jamais vous? — Je m'en garde bien. Ni moi, monsieur le chevalier, ni rien que je connaisse précisément autour de moi. Lorsque je m'arrache les entrailles^ lorsque je pousse des cris mhumains, ce ne sont pas mes entrailles, ce ne sont pas mes cris, ce sont les entrailles, les cris d'un autre que j'ai conçu et qui n'existe pas. Or, il n'y a, mon ami, aucune espèce de poète à qui la leçon de Garrick ne convienne. Son propos bien réfléchi, bien approfondi, contient le seetautus à naturâ et le tertius ab ideâ de Platon, le germe et la preuve de tout ce que j'ai dit.

Cet homme, dont parle Diderot, supérieurement pro-

i^i ETUDES SUR LE XVlll' SIÈCLE.

pre à toutes les fonctions de la vie et parvenu à Vkge du plus entier développement sans en avoir exercé aucune^ cet homme est abstrait^ idéal, et ne peut être figuré: nous ne comprenons la vie que manifestée; elle ne nous est sensible que sous quelqu'une de ses formes, dans quelqu'un de ses actes. Le problème pour la statuaire est donc de cboisir parmi les conditions humaines celles qui laissent le mieux paraître Thomme idéal, celles qui laissent le mieux deviner, sous une fonction particulière de la vie, la puissance éminente propre à toute fonction. Ainsi Tont compris les anciens. Parcourez les beaux ouvrages qu'ils nous ont laissés : les formes sont diverses, mais à travers chacune de ces formes le type idéal rayonne; de Tune à l'autre, c'est un autre corps humain, mais c'est toujours le corps humain. Voici la plénitude parfaite de la vie physique, sans que rien la trouble, ni travail physique, ni travail intellectuel, ni agitation morale ; l'âme est noyée dans une douce ivresse: c'est Bacchus au repos. Que l'âme se dégage du corps, qu'elle prenne sa place et agisse pour se faire reconnaître : c'est l'Apollon du Belvédère ; le mouvement plus rapide du corps, la ûère intelligence de cette télé le disent. Au contraire, que l'âme soit étoutTée par la matière, que la puissance physique domine, la physionomie s'annule, les muscles, les veines se prononcent: c'est le Discobole, l'Hercule Farnèse, le Gladiateur mourant, la force physique en acte, reposée ou défaillante. Voulez- vous la force sans l'effort, achevée.

immortalisée^ divinisée? l'Hereule Fanièse cède ù un Hercule plus beau encore^ au Torse fameux. C'est bien ici le héros : sa puissante poitrine, que le Irayail a sillonnée, Tatteste; mats les veines ont disparu, et la vie immortelle circule égale daus les membres du dieu. Et après l'Hercule et l'Apollon^ il 7 a place pour le Jupiter Olympien : au-dessus de la force qui fatigue et de la force qui se mesure sans fatiguer, est la puissance sûre d'elle-même, la puissance incomparable, ce^le qui se possède pleinement, celle qui réside dans le front du dieu assis et immobile.

Voici Vénus, la Vénus de Médicis, la femme dans sa plus universelle fonction. Cesse-t-elle d'être uniquement cela pour prendre d'autres qualités, elle devient la Diane chasseresse, TAmazone, Tliétis, la nymphe de Milo, ou la matrone romaine ; la sculpture donne à la Vénus des formes plus légères ou plus mâles, substitue à la pudeur la grâce ou la flerté.

Enfin, après avoir rendu dans leur précision les formes réelles, un jour la statuaire rêve, elle s'envole dans la vague région où flottent les formes indécises des deux sexes, et elle les mêle dans une œuvre prodigieuse, l'Hermaphrodite : là, sur ce corps déjà incertain de la jeunesse, les contours de l'homme et de la femme se fondent dans la langueur voluptueuse d'un adolescent efféminé.

Préoccupée de la beauté, la statuaire ne reproduit que les formes où cette beauté se rencontre, et quand elle exprime les sentiments qui agitent

226 ÉTUDES SUR LB XVIIl* SIÈCLE.

Thomnie^ elle les arrête au degré que la beauté commande. ësImI une |>lus grande dDuleur que celle de Laocoon et de Niobé? Laissez cette douleur maîtresse^ elle va tordre^ abattre, déformer le corps, et un artiste vulgaire ne manquerait pas de la dé* cliainer. Le sculpteur antique la réprime, et, jusque dans ces affreux tourments, l'âme parait, portant avec elle la mesure, qui n'est qu'à l'homme. Je me trompe peut-être , mais Agésandre et Praxitèle , quand ils sculptaient le Laocoon et Niobé, n'avaient pas pour but de retracer la souffrance et de nous émouvoir, ils visaient plus haut. On avait montré la beauté paisible, librement répandue dans le corps humain, il restait à la montrer luttante et triomphante, pour en imprimer un sentiment plus vif. 0 profondeur de Fart antique ! Homère va nous apprendre quelle était Hélène. Il introduit cette femme funeste aux Troyens dans l'assemblée des vieillards; à sa vue leur colère tombe, ils se lèvent en disant : Qu'elle est belle I

Voilà le triomphe de la beauté et aussi le triom* phe de l'art. Ainsi le sculpteur grec, amant de la formt;, la met aux prises avec l'extrême douleur; la forme l'emporte : elle vainc la douleur sur le marbre, la pitié dans notre âme, et ne nous laisse que l'impression profonde de la toute * puissante beauté.

Limitée par le soin de l'art, la sculpture est aussi limitée dans ses ressources : elle est fatalement abs^ traite. Elle rend une fonction générale, la sensation

générale de plaisir ou de douleur; mais si elle \eiil raconter un trait, rendre une affection a^ec son objet précis, une sensation avec sa cause déterminée, la ligne ne lui suffit plus, elle appelle à sou secours l'attribut ou le groupe, qui parlent pour elle et expliquent au spectateur ce qu'elle a laissé d'obscur; elle compose le groupe de Laocoon et de Niobé, pour spécifier la douleur physique ou morale, le groupe d'Electre etd'Oreste, de Silène et de Baccbus, pour exprimer la tendresse; elle donne à chacune des neuf Muses son attribut distinctif ; ou enfin, si elle raconte, elle a pour interprèle la légende populaire. Voilà la leçon que nous donnent les Grecs : ils savaient ce que la ligne peut et ne peut pas, et ils se sentaient assez riches pour avouer leur pauvreté. 11 y a eu des sculpteurs qui se sont crus plus habiles que les anciens, et qui ont trouvé dans la ligne une étendue d'expression que ceux-ci ne lui avaient pas soupçonnée ; ils ont rivalisé avec la peinture et la pa* rôle. Par malheur! on ne gagne rien à forcer son génie, et la sculpture n'a pas profité à ces exercices périlleux. Laissez-la comme les anciens nous Tont faite : ils s'y entendaient. Elle est assez puissante dans ses limites, pour ne pas tenter de les passer ; ce qu'elle dit^ elle le dit d'une manière incomparable, mais si elle veut tout dire, elle tombe de la sbituairc dans l'hiéroglyphe; et cet homme avait raison : « Tout ce qui n'est pas de la sculpture est de la sculplerie. »

S'il y a des sculpteurs égarés, Diderot n'en portera

228 ÉTUDES SCR LB XVIIl* SIÈCLE.

pas la faute : il a admirablement compris cet art, et, quand on en parlera, yoici comme il en faut parler :

La sévère (1), grave et chaste sculpture choisit. Elle joue quelquefois autour d'une urne ou d'un vase, même dans les compositions les plus grandes et les plus pathétiques: on voit en bas-relief des enfants qui folâtrent sur un bassin qui va recevoir le sang humain; mais c'est encore avec une sorte de dignité qu'elle joue. Elle est sérieuse, même quand elle badine. Elle exagère sans doute; peut^tre même l'exagération lui convient-elle mieux qu'à la peinture. Le peintre et le sculpteur sont deux poètes, mais celui-ci ne charge jamais. La sculpture ne souffre ni le bouffon, ni le burlesque, ni le plaisant, rarement même le comique. fiC marbre ne rit pas. Elle s'enivre pourtant avec les faunes et les sylvains; elle a trèsbonne grâce à aider les satyres à remettre le vieux Silène sur sa monture ou à soutenir les pas chancelants de son disciple. Elle est voluptueuse, mais jamais ordurière. Elle garde encore dans la volupté je ne sais quoi de recherché, de rare, d'exquis, qui m'annonce que son travail est long, pénible, difûcile, et que, s'il est permis de prendre le pinceau pour attacher à la toile une idée frivole qu'on peut créer en un instant et effacer d'un soufQe, il n'en est pas ainsi du ciseau, qui, déposant la pensée de l'artiste sur une matière dure, rebelle et d'une étemelle durée, doit avoir fait un choix original et peu commun. Le

(1^ Salcn de 1"65. Sculpture.

DIDEROT. t29

crayon est plus libertin que le pinceau^ et le pinceau est plus libertin que le ciseau. La sculpture suppose un enthousiasme plus opiniâtre et plus profond^ plus de cette verve forte et tranquille en apparence^ plus de ce feu couvert et caché qui bout au dedans. C'est une muse violente^ mais silencieuse et discrète.

Si la sculpture ne souffre point une idée commune^ elle ne souffre pas davantage une exécution médiocre. Une légère incorrection de dessin^ qu'on daignerait à peine apercevoir dans un tableau^ est impardonnable dans une statue. Le maniéré, toujours (1) insipide, Test beaucoup plus en marbre ou en bronze qu'en couleur. f»h! la chose ridicule qu'une statue maniérée !

Peinture. — Le peintre a d'abord la lumière, cette intelligence de l'univers. Qu'il la prodigue ou qu'il l'amortisse, qu'il la distribue uniformément ou inégalement, il répand à son gré la joie et la douleur : il a dans son pinceau les Heures du Guide ou le Déluge de Poussin, les 3fois8onneurs ou les Pécheurs de Léopold Robert ; le soleil lui prèle sa lumière triomphante, la lune sa lumière tempérée et douteuse, les objets enflammés leur lumière mouvante et fantastique, selon qu'il veut rendre l'expansion de la vie, le vague et les délicatesses du sentiment, ou les terreurs du monde surnaturel, avec ses visions étranges. C'est une juste remarque de Diderot :

Toutes les (2) lumières artiûcielles, en général, ceJles (0 Observations sur la sculpture. — (2) Saloa de 1 765. Deshays.

des feux des lampes^ des torches^ des flambeaux, sombres et rougeàtres, liées ayec les idées de nuit, de morts, de revenants, de sorciers, de sépulcres, de cimetières, de cavernes, de temples, de tombeaux, de scènes secrètes, de factions, de complots, de crimes, d'exécutions, d'enterrements, d'assassinats, portent avec elles de la tristesse. Elles sont incertaines, ondulantes, et semblent par ces ondulations continues sur les visages, annoncer l'inconstance des passions douces, et ajouter à l'expression des passions funestes :

Et voici encore notre fln artiste :

Caries Vanloo n'a pas craint de représenter les Grâces en plein soleil; Diderot le reprend avec vivacité*

Ce n'est pas ainsi (1) que le poète les a vues. C'était au printemps. Il faisait un beau clair de lune. La verdure nouvelle couvrait les montagnes. Les ruisseaux murmuraient. On entendait, on voyait jaillir leur eaux argentées. L'éclat de l'astre de la nuit ondulait à leur surface. Ijd lieu était solitaire et tranquille. C'était sur l'herbe molle de la prairie, au voisinage d'une forêt, qu'elles chantaient et qu'elles dansaient. Je les vois, je les entends aussi. Que leiu*s chants sont doux ! qu'elles sont belles! que leurs chairs sont fermes! la lumière tendre de la lune adoucit encore la blancheur de leur peau.

; I , Sillon de 1 tab. Caries Vanloo.

DiDEttOT. ±'A\

Après la lumière^ la couleur. Chaque couleur a son sens propre, que rinstincl vulgaire lui a judicieusement attaché* Ce n'est pas par hasard que la pourpre éclatante s'associe à 1 éclat du pouvoir et de la justice; la blancheur^ aisément ternie, à la candeur ; le noir sombre, au sombre deuil. 11 y a des couleurs qui provoquent l'œil, d'autres qui le reposent, des couleurs qui se font voir, d'autres qui s'effacent; et aussi tout ce qui provoque ou repose l'esprit, qualités douces ou fortes, humbles ou brillantes, elles le rendent.

Outre le sens que lui donne la vivacité de son impression sur l'œil, la couleur en a un autre : elle exprime rétat intérieur du corps et de l'âme, la vie et la mort et les mille accidents de la vie. Chaque pas« sion a sa couleur sur la figure humaine : la colère, la honte, l'envie, l'eflroi^ etc.; et selon qu'elle est dis* tribuée, elle marque la fièvre intestine ou le calme profond. On l'avait dit avant Diderot, et il le répète : a La plus belle couleur qu'il y ait au monde est cette rougeur aimable dont l'innocence, la jeunesse, la santé, la modestie et la pudeur colorent les joues d'une jeune fille. »

Heureux le coloriste, s'il a le sentiment de l'harmonie : il sait marier les couleurs, charmer l'œil par cet accord ou le réveiller par de piquants contrastes. S'il entend ce que lui dit chaque ton de la lumière, chaque nuance de la couleur, sa toile s'anime : il y répand la douceur ou la force, la joie, la tristesse, la terreur; s'il a observé la figure humaine,

^31 ËTLDES SUR Ui XVlir StECLE.

s'il a su lire sur ce mouvant tableau^ et y reconnaître la trace du travail secret de l'organisation ou de râme^ alors sa langue s'enrichit et se passionne, elle raconte la scène intérieure, le calme qui la remplit ou les émotions qui la bouleversent.

Diderot est enthousiaste du grand coloriste, il le décrit avec feu :

Sa palette est (I) l'image du chaos. C'est dans ce chaos qu'il trempe son pinceau, et il en tire l'œuvre de la création, et les oiseaux et les nuances dont leur plumage est teint, et les fleurs et leur velouté, et les arbres et leurs difiérentes verdures, et Tazur du ciel et la vapeur des eaux qui le ternit, et les animaux, et les longs poils et les taches variées de leur peau, et le feu dont leurs yeux étincellent. — Mais c'est la chair qu'il est difficile de rendre : c'est ce blanc onctueux, égal, sans être ni pAle ni mat, c'est ce mélange de ronge et de bleu qui transpire imperceptiblement ; c'est le sang, la vie qui font le désespoir du coloriste. Et ce qui achève de le rendre fou, c'est la vicissitude de cette chair, c'est qu'elle s'anime et qu'elle se flétrit d'un clin d'œil à l'autre, c'est que tandis que l'œil de l'artiste est attaché à la toile et que son pinceau s'occupe à me rendre, je pa^, et- que, lorsqu'il retourne la tète, il ne me retrouve plus. Les fruits, les fleurs changent sous le regard attentif de La Tour et de Bachelier. Quel supplice n'est donc pas pour eux le visage de l'homme, cette toile qui s'agite, se meut, s'étend, se

(1) KsMl sur la peinture.

détend^ se colore^ se ternit^ selon la multitude infime des alternatives de ce souffle léger et mobile qu'on appelle l'âme. Mille peintres sont morts et mille peintres mourront sans avoir senti la chair.

Aussi, lorsque dans un tableau, la vérité des lumières se joint à celle de la couleur, tout est pardonné, du moins dans le premier instant. Incorrection de dessin, manque d'expression, pauvreté de caractère, vice d'ordonnance, on oublie tout ; on demeure extasié, surpris, enchaîné, enchanté.

C'est le dessin qui donne la forme aux êtres; c'est la couleur qui leur donne la vie. — On ne manque pas d'excellents dessinateurs ; il y a peu de grands coloristes. Il en est de même en littérature : cent froids logiciens pour un grand orateur ; dix grands orateurs pour un poète sublime. Un grand intérêt fait éclore subitement un homme éloquent; quoi qu'en dise Helvétius, on ne ferait pas dix bon vers, même sous peine de mort.

Nous retrouvons dans la peinture la ligne de la sculpture, mais dans de nouvelles conditions. Ici la loi expresse n'est plus la beauté, mais la conséquence dans les lignes :

La nature ne fait rien d'incorrect. Toute forme, belle ou laide, a sa cause, et, de tous les êtres qui existent, il n'y en a pas un qui ne soit comme il doit être. Voyez cette femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. Les paupières se sont lapetissées; celles d'en haut ont entraîné les sourcils, celles d'en bas les joues et la lèvre supérieure, etc.

^34 ÉTUDES StR LE IVIir- SIÈCLE.

Appelez la nature, présentez-lui ce cou, ces épaules, cette gorge, et la nature dira: Cela, c'est le cou, ce sont les épaules, c'est la gorge d'une femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. Un bossu est bossu de la tète aux pieds. Nous disons d'un hamme qui passe dans la rue, qu'il est mal fait Oui, selon nos pauvres règles; mais selon la nature, c'est autre ebose. Nous disons d'une statue, qu'elle est dans les proportions les plus belles. Oui, d'après nos pauvres règles ; mais selon la nature ? Si, sur l'extrémité du pied de la Vénus de Médicis, la nature, évoquée de recbef, se chargeait d'achever la figure, vous seriez peut-être surpris de ne voir naître sous ses crayons que quelque monstre hideux et contrefait. Mais si une chose me surprenait, moi, c'est qu'il en arrivât autrement. Une figure humaine est un système trop composé, pour que les suites d'une inconséquence insensible dans son principe, n'eussent pas jeté la production de l'art la plus parfaite à mille lieues de l'œuvre de la nature.

L'objet de la sculpture est l'exactitude des proportions; il suffit à la peinture de reproduire « un système de difformités bien lices et bien nécessaires. »

Le peintre doit aussi connaître et retracer la vérité des expressions, Eallût-il encore déroger à la beauté :

L'expression est l'image d'un sentiment. Dans chaque partie du monde^ chaque contrée ; dans une même contrée, chaque province; dans une province, chaque ville ; dans une ville, chaque famille ; dans une famille, chaque m*

dividu; dans ud individu, chaque instant a sa physionomie, son expression. L'homme entre en colère, il est attentif, il est curieux, il aime, il hait, il méprise, il dédaigne, il admire, et chacun des mouYements de son âme vient se peindre sur son visage en caractères clairs, évidents, auxquels nous ne nous méprenons jamais. Le sauvage n'a pas la même expression que l'homme civilisé ; et dans la société, chaque ordre de citoyens a son caractère et son expression; l'artisan, le noble, le roturier, l'homme de lettres, l'ecclésiastique, le magistrat, le militaire. Parmi les artisans il j a des habitudes de corps, des physionomies de boutiques et d'ateliers. L'expression est aussi différente sous les différents gouvernements; on n'a point le même air dans la république, sous la monarchie et sous le despotisme. Une grande imagination de peintre est un recueil immense de toutes les expressions.

Que maintenant ce personnage beau ou laid d'expression et de forme se meuve, il y a :

Une conspiration générale des mouvements, conspi. ration qui se sent, qui se voit, qui s'étend et serpente de la tète aux pieds. Qu'une femme laisse tomber sa tète en devant, tous ses membres obéissent à ce poids; qu'elle la relève et la tienne droite, même obéissance du reste de la machine. Voulez- vous peindre une partie d'un objet, tà> chez de supposer tcmte la figure transparente et de placer votre œil au centre; de là vous observerez tout le jeu ex* teneur de la machine; vous verrez comment certaines parties du corps s'étendent, tandis que d'autres se raccour-

236 ÉTLDES SUR LE HLVlll* SIÈCLE.

cissent; comme celles-là s'aflEsdssent^ tandis que celles-ci se gonflent; et^ perpétuellement occupés d'un ensemble et d'un tout; vous réussirez à montrer dans la pariie de Tobjet que votre dessin présente, toute la correspondance convenable avec celle qu'on ne voit pas.

Introduisez dans le tableau plusieurs personnages, il y aura une conspiration de tous ces personnages : chacun, selon ce qu'il est, recevra pour sa part et rendra l'impression commune. Si vous voulez savoir ce que c'est que ce consentement, regardez les œuvres de Poussin, regardez VAreadie.

Pour les oisifs, à moins que le contraste n'en soit sublime, cas rare, je n'en veux point. Encore lorsque ce contraste est sublime, la scène change, et l'oisif devient le sujet principal.

Lors donc qu'on prend le pinceau, il faudrait, ce semble, avoir quelque idée forte, ingénieuse, délicate ou piquante, et se proposer quelque efiet, quelque impression.

Diderot jugeait bien certains artistes :

Si leurs tableaux sont muets, c'est qu'ils ne se sont pas dit un mot.

Et le sculpteur Le Moine, pauvre dans les grandes machines :

Il a beau se frapper le front, il n'y a personne.

Voilà l'artiste, tel que le Teut notre philosophe, el il le forme à sa manière. U dit au peintre de la nature :

Va consulter (1) la nature; habite les champs avec elle ; va voir le soleil se lever et se coucher ; promène-toi dans la prairie autour des troupeaux; vois les herbes brillantes des gouttes de rosée ; vois le brouillard s'étendre, rougir le disque du soleil, puis, en s'abaissant, découvrir les montagnes, le haut des clochers, le faite des maisons et la scène entière, et vois l'orage se former, éclater et finir. J^a nature ! la nature 1 quelle différence entre celui qui Ta vue chez elle et celui qui ne l'a vue qu'en visite chez son voisin.

L'artiste qui veut peindre Thomme, il l'envoie devant l'homme, et il est charmant dans sa colère contre le modèle et le maître de grâces, contre tout ce qui détruit le mouvement réel, cet enchaînement si précieux des parties qui se commandent et s'obéissent réciproquement les unes aux autres : tout ce qui écarte l'animal des actions simples, réelles de la nature, pour y substituer des attitudes de convention :

Toutes ces positions (2) académiques, contraintes, apprêtées, arrangées; toutes ces actions froidement imitées par un pauvre diable, et toujours par le même pauvre diable, gagé pour venir trois fois la semaine se déshabiller

(0 Salon de 1^C5. Loutherbourg. — Salon de 1767. La Grenée. — (3) Ejisal sur la peinture.

238 ériiDRs SUR le iviir siècle.

et se faire manuequiner par un professeur^ qu'ont-^Ues de commun avec les portraits et les actions de la nature? Qu'ont de commun l'homme qui tire de Teau dans le puits de votre cour et celui qui, n'ayant pas le même fardeau à tirer, simule gauchement cette action avec ses deux bras en haut sur l'estrade de l'école? Qu'a de commun celui qui fait semblant de se mounr I.î avec celui qui expire dans son lit ou qu'on assomme dans la rue? Qu'a de commun ce lutteur d'école avec celui de mon carrefour? Cet homme qui implore^ qui prie^ qui réfléchit^ qui s'évanouit à discrétion, qu'a-t-il de commun avec le paysan étendu de fatigue sur la terre, avec le philosophe qui médite au coin de son feu^ avec l'homme étouffé qui s'évanouit dans la foule? Rien, mon ami^ rien.

Cependant la vérité de nature s'oublie ; l'imagination se remplit d'actions, de positions et de figures fausses^ apprêtées, ridicules et froides. Elles y sont emmagasinées; elles n'en sortiront plus que pour aller s'attacher sur la toile. Toutes les fois que l'artiste prendra ses crayons ou son pinceau, ces maussades fantômes se réveilleront, se présenteront à lui ; il ne pourra s'en distraire; et ce sera un prodige s'il réussit à les exorciser. J'ai connu un jeune homme plein de goût, qui, avant de jeter le moindre trait sur sa toile, se mettait à genoux et disait : Mon Dieu, délivrez-moi du modèle.

Cent fois j'ai été tenté de dire aux jeunes élèves que je trouvais sur le chemin du Louvre avec leur portefeuille sous le bras : Mes amis, combien y a-t-il que vous dessinez là? — Deux ans. — Eh bien ! c'est plus qu'il ne faut, laissez-moi cette boutique de manière. Allez-vous-en aux

Cbartreux^ et vous y verrez la véritabie attitude de la piété et de la componction. C'est aujourd'hui veille de grande fête : allez à la paroisse; rôdez autour des confessionnaux^ et vous y verrez la véritable attitude du recueillement et du repentir. Demain, allez à la guinguette, et vous verrez Taction vraie de Thomme en colère. Cherchez les scènes publiques; soyez observateur dans les rues, dans les jardins, dans les marchés, dans les maisons; et vous y prendrez des idées justes du vrai mouvement dans les actions de la vie. Tenez, regardez vos deux camarades qui disputent ; voyez comme c'est la dispute même qui dispose à leur insu de la position de leurs membres. Examinez-les bien, et vous aurez pitié *de la leçon de votre insipide professeur, et de l'imitation de votre insipide modèle. Que je vous {dains, mes amis, s'il fout qu'un jour vous mettiez à la place de toutes les faussetés que vous avez apprises, la simplicité et la vérité de Le Sueur ! Et il le faudra bien, si vous voulez être quelque chose»

Et maintenant au maître de grâces, à Marcel. Il lui donne, par un tour original, l'Antinous à marceliser :

Si Marcel rencontrait un homme placé cooune l'Antinous, lui portant une main sous le menton et l'autre sur les épaules: Allons donc, grand dadais, lui dirait^-il, estce qu'on se tient comme cela? Puis lui repoussant les genoux avec les siens, et le relevant par-dessous les bras, il ajouterait : On dirait que vous êtes de cire, et que vous allez fondre. Allons, nigaud, tendez-moi ce jarret; dé-

2i0 ÉTUDES SUR LE XYlll* SIÈCLE.

ployez-moi cette figure^ ce nez ub peu au vent. Et quand il en aurait fait le plu8 insipide petit-maitre, il commeneerait à lui sourire, et à s'applaudir de son ouvrage.

Il faut que la peinture connaisse son essence, et qu'elle n'aille pas se perdre dans la statuaire. La statuaire provoque l'admiration et ue reproduit que la beauté; la peinture provoque l'émotion et reproduit la vérité. Dans le choix d'un personnage isolé, tandis que la sculpture le prend pour la perfection de ses formes, et arrête l'expression où la beauté cesse, la peinture le prend pour l'impression qu'il doit produire, et sacrifie, au besoin, la beauté physique à cette impression. Dans un groupe de sculpture, la beauté des lignes dans chaque personnage et dans Tensemble est le principal : l'action la met en œuvre, l'introduit et s'y subordonne; dans les scènes que la peinture représente, chaque personnage est pour l'ensemble, concourt pour une part à l'impression générale, revêt la forme et l'expression nécessaire à l'elfet de tout; la laideur est-elle utile à cet objet, elle est admise parce qu'elle est la laideur.

Toutes les fois donc que dans une scène, dans une action représentée sur la toile, un personnage détourne l'attention sur la beauté de ses formes, il fait statue dans un tableau. Voyez le serment des Horaces : l'auteur n'ous invile à contempler une grande action, l'héroïsme qui sauva Rome; il nous expose trois beaux cor()s de jeunesse dans l'attitude où ils brillent : statuaire; nous nous attendions à être

DIDBROT. 241

éniDS; nous avons été trompés. Voici une scène dramatique : un général^ un empereur qui distribue les drapeaux à ses soldats : nous sommes prêts à partager l'enthousiasme universel; mais que fait donc sur le premier plan ce soldat aux formes magnifiques^ dans une attitude théâtrale? il se fait voir^ et il nous refroidit. Poussin eût froncé le sourcil, et l'eût durement renvoyé à son rang. Une statue colorée n'est pas de la peinture; un groupe porté sur la toile n'est pas un tableau. Que le peintre contemple les chefs* d'œuTre de la statuaire antique, qu'il les médite, qu'il s'en inspire, mais pour les transformer comme son art le veut. La Vénus pudique, entre ses mains, devient Suzanne effrayée par les vieillards, Diane irritée par Actéon; la Niobé, la mère du Christ expiré. L'objet du statuaire qui représente Niobé, est la beauté, du peintre qui représente la Vierge, la douleur; il la rend sur un beau visage pour la mieux faire paraître : sur ce front pur se dessine mieux le tourment de l'âme ; et la beauté flétrie raconte avec une suprême énergie le travail intérieur qui Ta dévorée.

Sans doute le peintre peut renoncer à une partie de sa puissance, et tenter de rendre simplement la beauté de la lumière ou de la couleur ou des lignes; mais alors il faut qu'il le dise franchement, que l'action soit frivole, sans intérêt, sans prétention à nous toucher. Et même alors la peinture procédera à sa manière, et se distinguera de la sculpture. Comme elle possède la couleur, la vie, ses personnages dc-

vroTii être plus vivants^ occupés à quelque action plus réelle. La Vénus nue et pudique do la statuaire est sur la toile un double non-sens : il faut, en peinture, un prétexte à la nudité et à la pudeur. Le Sueur a tenté de rendre et la beauté et le sentiment, et il a excellé dans l'un et dans l'autre ; mais il puisait à une double source, à la légende chrétienne et à la légende mythologique.

Musiqtie. — La vie intérieure c'est, sur la scène mobile de l'âme, la succession et le combat des sentiments divers, qui par là s'affaiblissent ou se fortifient et s'exaspèrent. Or, tous les sentiments de l'âme ont leur mode : ils sont mâles ou efféminés; ils ont leur ton : ils sont graves ou éclatants ; ils ont leur mouvement : lent ou pressé, saccadé ou uniforme. Et il y a un élément matériel, qui se meut de tous les mouvements, qui est éclatant ou grave, mâle ou efféminé, le son ; un art de le mettre en œuvre, la musique. Elle saisit le mode, le ton, le rhythme de chaque passion, et y appliquant le mode, le ton et le rhythme correspondant des sons, qu'elle fait se succéder, elle exprime, dans son langage matériel les choses immatérielles, amour, haine, plaisir, douleur, effroi, et le mélange de tous ces sentiments, la vie.

Voilà la puissance du son abstrait; mais le son réel sort d'un objet déterminé et en retient la nature. Différent dans différents corps, et dans le même corps qui change, il marque leur constitution interne, distingue l'or, l'argent, le cuivre, le bronze, le

DIDEROT. 2i3

bois^ etc., est sourd, rauque, clair, retentissant; et, dans les êtres animés, dans Thomme le plus parfait d'entre eux, il marque les âges de la \ie et les \arialions de l'organisme; il est le timbre de rhomme et de la femme, le timbre de Tenfance, de la jeunesse, de la maturité, de la vieillesse, le timbre de la maladie et de la santé ; puissant, délicat, frais, pur, plein, ferme, cassé, voilé, vibrant, avec les mille nuances de toutes ces qualités , il exprime et les états du corps et les sentiments de Tâme qui y correspondent. .

Lorsque l'âge est arrivé et qu'il nous a apporté les soins sévères de la vie et la vérité sur le monde, si par hasard, au milieu de quelque grave préoccupa» tion, nous entendons raisonner le timbre frais de l'aimable jeunesse, il nous frappe, nous remue jusqu'au fond de l'âme; il y réveille nos belles années, nos espérances, nos illusions, nos premières affec^tions, si ferventes; nous sommes suspendus au son insouciant qui s'envole, notre oreille le suit» tandis qu'il s'éloigne, et s'attache à ses derniers échos; mais il s'éteint et du même coup s'éteint dans notre coeur la flamme un instant ranimée.

Déjà le son exprime une foule de choses de l'âme, mais indirectement, par analogie, par allusion, pour ainsi dire ; voici que l'âme elle-même s'exprime directement : pressée par la passion, elle crie, et ce cri, c'est la passion même; l'art s'en saisit et il en fait Vaccenl. L'accent, ce sont les inflexions du cri, c'est le cri sauvage devenu humain, se tempérant pour

^44 ÉTUD£S Sin LE XVlll* SIÈCLE.

se varier, pour ménager sa puissance, s'imposant la mesure iK)ur convenir à un être doué de la raison, qui n'est que mesure. Oui, l'animal crie, l'homme a l'accent, parce que seul il est raisonnable. Rien de plus puissant que le cri : il fait tressaillir, il bouleverse, il déchire ; c'est lui qui, caché sous l'accent, nous remue avec une force irrésistible. Celui qui possède l'accent vrai de chaque passion et qui sait le rendre, celui-là tait de nous ce qu'il veut : il commande en maître à notre cœur, il le soulève, il l'apaise, il le tire en tous sens. Celui qui n'a pas ces dons-là peut avoir tons les autres au plus haut degré, et charmer par eux ; c'est un oiseau, ce n'est pas un homme; il manque chez lui le souverain élément , la passion , et Ton dit bien : il n'a pas d'âme.

Déjà la musique est assez puissante ; eh bien ! elle l'est encore davantage, par un autre secret qui en fait « le plus violent des beaux arts. » L'âme s'imprime dans le coqis et l'agite (1) de tous ses mouvements : abattue, elle l'abat, relevée, elle le relève; paralysée par la crainte, elle le paralyse, animée par Faudace, elle le pousse et le précipite ; le cœur s'épanouit ou se resserre, le sang court ou se glace dans les veines, la poitrine est oppressée ou se dilate. Le flux et le reflux de la mer ne sont pas plus constants, et nous connaissons tous, à tout âge, ces signes infaillibles des agitations de l'âme. Peu d'hommes li

(I) LeUre sur les aveugles, nouv. add.

sent dans leur conscience, ou ils ne Teulent pas s'aToucr ce qu'ils y lisent; mais le corps parle à tous clairement, et tel qui volontiers nierait qu'il a peur, est contraint par le tremblement de ses membres de convenir qu'il a peur.

Ces mouveir.euts sont contagieux, et contagieux aussi le sentiment qu'ils expriment. Nous ne pou vons voir un homme agité extérieurement, ses membres, son visage remués par une passion, sans partager son agitation extérieure et sans entrer dans sa passion. Combien plus, si, au lieu de ce trouble superficiel, nous saisissons le trouble des organes intérieurs de la \ie, si nous sentons le cœur d'une pauvre créature battre en désordre, ou sa respiration convulsive. Combien filus enfin, et quelle ne serait pas notre émotion s'il nous était donné de pénétrer dans ses entrailles, et de ressentir les profonds ébranlements (|ue les grandes secousses de l'âme leur impriment.

Or la musi(|ue fait cela. Elle a et elle donne tous les mouvements passionnés qui agitent le corps jusque dans son centre; aussi, si elle frappe juste, rien ne lui résiste : elle subjugue, elle irrite, elle apaise, eUe charme, elle tourmente, elle nous ouvre le ciel ou l'enfer, nous énerve ou nous souftle le courage, déchaîne dans notre sein les tempêtes ou les endort, et y verse l'harmonie. Elle exprime la gaieté et la tristesse avec toutes leurs nuances, depuis le rire de Hossini jusqu'aux marches funèbres de Ueethoven et de Chopin; elle exprime l'amour et la haine, et

combien de sortes d'amour? le pur et le terrestre, le mélancolique et l'impétueux; elle est guerrière s'il y a quelque chose de guerrier dans la Marseillaise , dans le Chant du Départ, dans la Conjuration de Guillaume Tell, dans ces chants qui font les révolutions et gagnent les batailles; elle est religieuse et variée comme les cultes : elle est le chant catholique, le choral de Luther, l'hymne anabaptiste; vaste comme la religion même, elle dit les angoisses, les terreurs, les prières, la confiance de Tâme devant Dieu dans les Sept Paroles de Haydn, dans le Stabat de Pergo* lèse, dans le Requiem de Mozart; elle triomphe dans le fameux psaume de Marcello; elle mêle le sentiment religieux aux guerres de secte et de liberté dans la Bénédiction des Poignards et le célèbre chœur de Judas Machabée ; infernale dans la fin de Bon Juan et des parties de Robert; spirituelle et moqueuse, autant que Beaumarchais, dans le Barbier de Séville; morale comme une page de Xénophon ou de saint Augustin, comme la fable d'Hercule entre la Vertu et la Volupté, ou la scène du Figuier des Confessions, dans la symphonie en ut mineur. Fontenelle disait bien à une sonate insipide : « Sonate» que me veuxtu? » Mais, que voulait aux auditeurs la symphonie de Beethoven, lorsque, à un instant, une salle entière, électrisée, se levait d'un même mouvement? Ce qu'elle leur voulait, la plupart n'auraient pu le dire, mais ils avaient senti passer quelque chose de grande ils saluaient ce qu'ils avaient salué tant de fois sur les thcâlres, dans les livres, dans le monde, et aussi

DIDEUOT. 217

dans eux-mêmes : après les longs et douloureux combats contre les forces rebelles de Tâme, le triomphe de la \ertu; ils se dressaient pour combattre et triompher avec elle.

Elle exprime aussi la nature^ soit qu'elle en imite les bruits^ soit qu'elle nous en rappelle les secrètes impressions. Elle est champêtre dans la Symphonie pastorale, elle nous fait entendre les mugissements de la tempête^ les .danses des bergers^ le coucou^ la caille^ le rossignol ; puis, par la mollesse de sa cadence, par la grâce naïve de ses mélodies^ par ses harmonies aimables elle nous promène dans les prairies et nous berce sur l'eau. Voici la poésie des forêts : les chasses qui les éveillent, la merveilleuse population, formidable ou gracieuse que leurs ombres renferment : Euryantbe, Freyschûlz, Oberou. Quoi plus! la mystérieuse et solennelle impression que suscite en nous la grande voix de la nature ou son vaste silence , ce vague, ce mélancolique sentiment de rinflni où, dans la stupeur des sens, la pensée se recueille, se perd et grandit ; ce que l'œil n'a Jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, un homme l'a su rendre par des sons matériels. Beethoven, le pareil de Rousseau par le sentiment, son maître par la simplicité sublime de la parole, Beethoven, c'est l'union de la nature et de l'esprit célébrée dans une grande âme.

Et Haydn ? Il est a part. Ce n'est pas un de ces esprits exclusifs et singuliers, qui, possédés d'une passion, rim|H)sent à tous les objets, et les tordent, pour

248 ÉTUDES SUR LB XVlll* SIÈCLE.

ainsi dire^ par une men^eilleiise vigueur^ de ceux qui ne rendent qu'un son, mais original et puissant; lui, il reçoit et rend inaltérées toutes les impressions; il est le retentissement naïf des choses, l'écho de la création^ Tévcil de Tâme aux premiers jours, la pure source qui réfléchit la pure lumière; il est naïf, sim* pie, facile^ primitif: il n'est pas telle ou telle nature, il est la nature.

Diderot n'a connu qu'un petit nombre des personnages et des œuvres dont nous avons parlé; mais il nous pardonnerait de l'avoir abandonné un instant : il s'entendait en musique, il a écrit le Neveu de Rameau.

Danse. — Art des jardins. — La danse et l'art des jardins ^ont des arts composés des autres arts. La danse a la ligne et le rhythme ; l'art des jardins la ligne. La condition générale de la danse est l'élégance du dessin et du mouvement; la danse de fantaisie la poursuit uniquement, et la danse de caractère la modifie selon les diverses passions.

Diderot n'a dit qu'un mot de l'art des jardins ; et on l'y reconnaît. Esprit vivant et libre, le spectacle de l'inflexible régularité, de la contrainte, le gêne. En fait d'éducation il a pour maxime : ne [»as trop élever; en fait de jardins : ne pas trop aligner, ne pas trop élaguer. Il veut reconnaître la main de la

nature. «Le sauvage (i) des lieux que la nature a plantés, est d'un sublime que la main des hommes

(1; LeUre à MUe Vdand, 23 août 17S8. —23 sept. 1762.

rend joli quand elle y touche. » U y a du vrai dans sa pensée ; mais enfin un jardin n'est pas une foret, pas plus qu'un temple n'est une caverne d'un rocher, c'est œuvre de la main des hommes; et il l'a compris parfaitement dans sa description de Marly. Sans doute le dessinateur de jardins doit se souvenir qu'il a affaire à quelque chose de vivant, et, tandis que l'arehitecte fait vivre les pierres, il serait curieux qu'il dût pétrifier les arbres. Il travaille de concert avec la nature : celle-ci apporte la liberté, lui, il a|)porte, au nom de l'art, l'harmonie. Une fois les parts laites ainsi justement, le reste est une chose ie convenance entre l'édifice et le jardin qui en dépend et le continue. Cette convenance est admirable dans le parc de Versailles et du Petit-Trianon. La, là droite et le cercle, les grandes lignes, les hautes et sombres voûtes, les lointaines perspectives, les lumières larges et crues, les vastes eaux dormantes ; ici la courbe seule avec tous ses caprices, les lignes gracieuses, les perspectives coupées, des échappées de vue, des accidents, des surprises, les petits lacs, les petits ruisseaux, qui coulent et murmurent mollement , des échappées de lumière pour colorer des paysages à la Watteau. Et les deux jardins, de caractère si opposé, sont des merveilles.

Eloquence. — C'est aussi un art. On lui refuse cuvent ce titre, parce qu'elle se propose, non de produire le beau, mais d'opérer la croyance. On aurait raison, si elle ne voulait que convaincre : elle serait alors quelque chose comme la dialec-

250 ÉTL'DES SLIt LE XViir SIÈCLE.

tique, mais elle veut persuader, et persuade par la beauté. Elle se sert de la parole pour agir sur Tâme^ pour lui donner une forte impression des choses^ pour y exciter de puissants mouvements. Après que le dialecticien a composé sa matière et ordonné ses preuves, Torateur vient : il anime ces pensées mortes et leur donne la voix et le geste qui commandent au dedans de nous; il fait naître dans notre cœur le courage, la ûerlé, la pitié, l'humilité, le mépris, la haine etc., soit qu'il s'y insinue ou y entre d'autorité, soit qu'il le remplisse d'une seule passion, ou qu'il le tourmente par des passions contraires. Les choses parlent, mais la plupart des hommes ne les entendent pas, ou confusément; réloquence entend leur langage et le rend dans son énergie. Devant le cercueil de Louis XIV, l'orateur chrétien dit ces mots : « Dieu seul est grand » ; c'est aussi ce que disaient le spectacle et le cercueil muet du roi, c'est le sentiment confus qui touchait les spectateurs; l'orateur n'a fait qu'interpréter les choses aux hommes et les hommes à eux-mêmes, pour les humilier. De là son impuissance, quand les choses parlent trop haut.

L'éloquence n'est pas la poésie. La poésie est désintéressée et se contente de l'admiration que le beau excite, Téloquence a toujours sa fin, qui est Faction. Virgile peint la Renommée, pour peindre; quand Homère peint les Prières, dans le discours de Phœnix à Achille, c'est pour désarmer Achille. L'é* loquence qui s'amuse aux charmes de la poésie,

DIDEBOT. 251

s'oublie et s'arrête en chemin^ Téloquence n'est pas un feu qui brille , c'est un feu qui brûle.

A dire Yrai^ elle n'est que l'art de persuader. Quand on ajoute de persuader le bien y et qu'on demande h Torateur lui-même d'être un homme de bien, on dit simplement les conditions auxquelles eHe reste ce qu'elle est. L'orateur doit toujours paraître homme de bien; s'il ne l'est pas, il est besoin qu'il le joue, et ici l'artiQce ne vaudra pas le naturel : il aura beau faire, à une oreille exercée le ton sera faux. Puis, quand on se propose de persuader le mal, on s'adresse aux basses parties de l'âme, qu'on irrite par le désir. L'orateur puise plus haut ses inspirations : l'ftme émue devant la vérité et la vertu qu'il aime, et qu'il voudrait faire aimer par toute la terre, il trouve des accents inconnus de cette langue mâle et touchante qui force les cœurs.

Poésie, — La poésie c'est, par excellence, l'idéal. Le poète observe les hommes : dans la confusion de leurs actes et de leurs paroles, quelques paroles, quelques actes saillants lui révèlent un sentiment caché; il saisit ces traits de la passion, en achève l'image, et retrouve dans son esprit la passion idéale, partout présente, partout défigurée, partout effacée dans la réalité : il en retrouve les vrais mouvements, les vrais accents, et la place ensuite dans une action où ces mouvements, ces actions prendront toute leur énergie. Cette action elle-même est idéale. Les diverses scènes de la vie font chacune

25S ÉTtDES SLR LE XVlir SIÈCLE.

quelque impression d'une certaine nature^ mais dans ces scènes il y a des événements indifférents on qni contrarient l'impression générale; le poète les relranchc, et conçoit une scène plus expressive que celle-là^ telle qu'une même émotion sorte de tous les accidents. Cette passion idéale dans une action idéale^ c'est la tragédie, la comédie; Tépopée n'est que Tidéal sur un grand théâtre^ un moment de la vie d'un peuple, de l'humanité; la fable, un I>etit drame; la poésie lyrique, une impression déalisée de l'âme, soit qu'emportée par Fentbousiasme ou recueillie dans un sentiment triste, elle devienne le dithyrambe ou l'élégie.

. L'homme ne comprend que ce qui est général, abstrait : il rapporte toutes choses particulières à des classes et à des lois; mais il ne sent que ce qui est individuel, réel; il comprend et il sent à la fois, il est complètement satisfait, quand il rencontre un être vivant dans lequel éclate avec énergie un sentiment général. Le poëte lui donne cette jouissancelà il personnifie les instincts. Le Gid est l'honneur, Phèdre l'amour dévorant. Tartuffe l'ypocrisie, Alceste la misanthropie ; ce sont, comme dit Voltaire, les passions parlantes; et, désormais, la passion ne fait qu'un avec ces personnages, le monde ne la connaît plus que sous ces traits, ne l'appelle plus que de ce nom. On ne dit pas, dans la force de l'impression, c'est un avare, c'est un hypocrite, mais c'est un Harpagon, c'est un Tartuffe.

Ces étrcs^ à |)art ont une langue à part; la nature

plus forte \eui de plus forts accents. Ce qui est sensible surtout dans la tragédie. Ces grands fantômes ne peuvent s'exprimer comme Tun de nous^ et Diderot a raison : en ce sens^ le vrai ne serait que le commun. Ils seraient ridicules dans le monde, et nous misérables sur la scène. Le comédien^ qui sent cette convenance^ sort de lui-même, se revêt de ce personnage fantastique, et exagérant son attitude^ son geste, sa physionomie, son cri, pour traduire la passion exagérée, se grandissant par son artifice, rend sensibles aux spectateurs les hautes proportions de ces êtres plus grands que nature. Mais laissons parler Diderot.

« Il y a (1) trois modèles, l'homme de la nature, rhomme du poète, Thomme de l'acteur. Celui de la nature est moins grand que celui du poète, et celui-ci moins grand encore que celui du grand comédien, le plus exagéré de tous. Le dernier monte sur les épaules du précédent, et se renferme dans un grand mannequin d'osier, dont il est l'âme; il meut ce mannequin d'une manière effrayante, même pour le poète qui ne se reconnaît plus, et il nous épouvante, ainsi que les enfants s'épouvantent les uns les autres, en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au-dessus de leur tête en s'agilant, et en imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d'un fantôme qu'ils contrefont. »

Comme on voit, le secret de la poésie n'est pas

(1) Paradoxe sur le comédien. Voir : Observations sur une brochure intitulée : Garrick, etc.

254 ÉTUDES SUR LE XVlll* SIÈCLE.

nouveau ; c'est le secret de la sculpture, de la peinture, de la musique : Tidéal découTert dans la création divine, rendu dans une création humaine. C'est là le fond de tous les arts.

La poésie a sa langue. Cette langue a d'abord la couleur, qui est l'image. Sans image il n'y a pas plus de langue poétique que de peinture sans couleurs. Dans la foule des caractères d'un objet, j'en saisis un dominant, j'oublie le reste ; ce caractère me rappelle l'objet de la nature où il est pour ainsi dire seul, où il se rencontre au plus haut degré, et je nomme la première chose du nom de celle-ci : je Tidéallse. L'homme courageux devient un lion, lliomme féroce un tigre , Torgueilleux un cèdre dans le pays des cèdres, un chêne dans le pays des chênes; Tinconsistance de la vie humaine, une ombre ou le rêve d'une ombre ; le temps un fleuve ; les générations humaines, les feuilles des arbres d'automne ; l'âge de l'homme, jeunesse, maturité, vieillesse, les saisons de la terre : printemps, été» automne, hiver ; par un emprunt, tantôt au monde matériel, tant&t au monde de Tàme, comme quand on appelle orgueil cet instrument qui lève la tête; toujours saisissant des analogies frappantes, toujours l'impression exagérée, l'objet le plus faible marqué du signe du plus fort et l'idéal montré.

Le monde des corps et des âmes, œuvre d'une même pensée, est un; les éléments du tout et de chaque partie, à l'infini, sont liés par des sympathies secrètes; les phénomènes divers innombrables qui

DIDBBOT. 355

composent sa ^ie obéissent à une méoie loi; une harmonie suprême régit la création^ une immense analogie la pénètre, insensible pour les esprits grossiers ou distraits, sensible pour les esprits attentifs et délicats, qui reçoivent la Tîve impression des choses 9 puis, étendant cette impression par les impressions analogues que cdle-li réTeiUe, se dilatent dans une jouissance délicieuse. Selon qu'ils ont le sens du vrai ou le sens du beau, ce sont les savants ou les poètes.

La langue a la couleur ; elle a aussi la ligne. L'idée travaille à se iedre un corps. Ce sont d'abord quelques faibles linéaments, quelques traits grossiers; puis, d'élMuiche en ébauche, elle prend une forme distincte, et ntteînt enfin la forme parfaite où ell^ parait dans sa pure et pleine énergie. C'est vraiment un corpa vivant, créé par un principe invisible. La ligne du style a le caractère de l'esprit , le grand caractère d'un grand esprit; elle est eonmie l'attitude, comme la démarche de l'&me : fière et impérieuse ou flexible et gracieuse, la ligne de ComeiUe DU de Racine,

Avec la couleoir et la ligne, la langue a l:'harmonie, l'haroaonîe des sons qui phdt à l'oreille et l'harmonie imitative, écho des bruits de la nature :

... L'essieu crie et se rompt...

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos lètesT

Elle possède une harmonie plus profonde : elle

256 ÉTUDES SUR LE XVllI* SIÈCLE.

frappe Toreille comme elle veut frapper l'esprit, avertit la raison par le sens; elle a le rhythme. Qu'est-ce donc que le rhythme ?

C'est (i) un choix particulier d'expressions; c'est une certaine distribution de syllabes longues ou brèves^ dures ou douces, sourdes ou aigres, légères ou pesantes, lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un enchaînement de petites onomatopées analogues aux idées qu'on a et dont on est fortement occupé; aux sensations qu'on ressent et qu'on veut exciter; aux phénomènes dont on cherche à rendre les accidents; aux passions qu'on éprouve et au en animal qu'elles arracheraient à la nature, au caractère, an mouvement des actions qu'on se propose de rendre; — c'est l'image même de l'àme rendue par les inflexions de . la voix, les nuances successives, les passages, les tons d'un discours accéléré, ralenti, éclatant, étoufTé, tempéré en cent manières diverses. — Sans la facilité de trouver ce chant, cette espèce de musique, on n'écrit ni en vers ni en prose; je doute même qu'on parle bien. Sans l'habitude de la saisir ou de la rendre, on ne sait pas lire, et qui est-ce qui sait lire? Partout où cette musique se fait entendre, elle est d'un charme si puissant, qu'elle entraine, et le musicien qui compose au sacrifice du terme propre, et l'homme sensible qui écoute a l'oubli de ee sacrifice. C'est elle qui prête aux écrits une grâce toujours nouvelle. Ce n'est pas à l'oreille seulement, c'est à l'âme, d'où elle est émanée, que la véritable harmonie s'adresse.

(0 Salon de 1707, LouUierbourg.

Ecoutez les poètes :

Soupire, étend les bras, ferme r<Bfl et s'endort.

Autant des immortels les coursiers intrépides

En franchissent d'un saut *

Nec brachia longo

Margine ierrarum porrexerat Amphitrite.

Cette distribution des syllabes longues et brè\es, des voyelles et des consonnes, des mots dans la phrase, constitue, selon Diderot, autant d'emblèmes déliés (1), d'iiiéroglypbes subtils, qui peignent la pensée : le poëte les trouve, l'homme de goût les sent. Dans le vers d'Ovide,

Quelle image! quels bras! quels prodigieia mouvements! quelle terrible étendue! quelle figure! Ce porrexei'at ne finit point. Tous s'écrient sur le vers de Boileau : Que cela est beau ! Mais celui qui s'assure du nombre des syllabes par ses doigts sentira-t-il combien il est heu reux pour un poëte qui a le soupir à peindre, d'avoir dans sa langue un mot dont la première syllabe est sourde» la seconde tenue et la dernière muette! On lit élend les bras y mais on ne soupçonne guère la longueur et la lassitude des bras d'être représentés dans ce monosyllabe pluriel; ces bras étendus retombent si doucement avec le premier hémistiche du vers, que personne ne s'en aperçoit, non

(1) Lettre sur les sourds et muets. — Salon de 1767, Renou.

i88 ftrUDBS 8IIB LB XTUr SiftCLB.

plu8 que du mouyement subit de la paufMère dans ferme Fceili et du passage imperoeptihle de la veille au sommeil dans la chute du second hémistidie ferme F mil et t'aidort.

Il faut lire dans Diderot l'analyse des vers où Virgile raconte la mort d'Euryale; du morceau de niiade où Jupiter confirme à Thétis la promesse qu'il lui a faite, et de cet autre passage où Homère décrit la Renommée; cela est exquis.

Si tout ce qu'on Tient de dire est vrai, la langue de la poésie possède à la fois, par privilège, lliarmonie , la couleur et la ligne , concentre en elle seule les ressources de tous les autres arts.

Etendue des divers arts. — Et c'est ici le lieu de comparer l'étendue de la poésie avec l'étendue des autres arts. L'architecture est solitaire et immobile ; la statuaire, solitaire encore, exprime déjà le mouvement; seulement c'est le mouvement immobilisé, un instant étemel de la vie. Avec la peinture, nous entrons plus avant dans la vie : ses personnages sont groupés; l'action et la réaction des uns sur les autres circule sur la toile, et le mouvement unique qu'elle exprime retrace, au gré du peintre, celui qui précède et annonce celui qui va suivre. La musique est plus vivante encore : elle se meut dans le temps, elle rend la succession des phénomènes de la nature et de l'âme. Enfin, la poésie est sans limites, dispose souverainement du temps et de l'espace, du réel et du poesible; dit ce qui était avant que fût le monde»

DIDSBOT. 2tS9

ce qui est au-dessus et ce qui sera par delà; évoque^ anime à volonté des personnages sans nombre; dans un seul personnage, montre toute une génération, €t dans une pensée, le poids du passé et de l'avenir; elle est la vie. Bien entendu que ces frontières entre les divers arts ne sont point, dans la réalité, aussi 43xactes. Comme les règnes de la nature, les règnes de l'art se rapprochent et se continuent par des intermédiaires : Tarchitecture s'approche de la sculpture par les constructions vivantes du style chrétien; la sculpture de la peinture, par le groupe et le bas-relief; la peinture de la musique, par les scènes dramatiques, où la succession des mouvements est fermement indiquée; la musique de la poésie par la symphonie, qui est un monde en action. Mais, pour distinguer les choses, il faut absolument les prendre dans la rigueur de leur définition, dans leur type le plus haut, le plus fort ot aussi le plus exclusif.

Les différents arts se distinguent encore \iBT la variété des impressions dont ils disposent en un même instant.

La vie est diverse, mêlée en un moment, de toutes ^rtes d'événements, de toutes sortes d'impressions, qtii se contrarient et s'affaiblissent. L'art, d'ordinaire, choisit les impressions de même sens, qui frappent 4iniformément llssprit, et néglige les autres. Mais parfois se rencontrent dans la vie des contrastes d'une force singulière, qui donnent à Tftme des coups contraires et la jettent hors d'elle-même; l'art

251) ÉTUDES SUR LE XVUr S1ÉCL£.

les saisit encore. Au défaut des événements et des hommes, la nature est là, qui partage ou heurte nos sentiments : elle est sensible comme nous, elle a de nouslagaité, le sourire, la sérénité, la mélancolie, Tagitation, l'orage; aussi nous voulons qu'elle partage nos affections, nous voulons qu'elle brille sur notre, bonheur, qu'elle se voile pour nos douleurs; et, conforme ou contraire à nos émotions, elle les comble ou les exaspère. Beaux jours du printemps, vous êtes la joie, le réveil de l'espérance au fond des âmes ; vous êtes la tristesse amère, le souvenir des morts bien-aimés, lorsque tout renaît dans la nature, et qu'eux seuls ne renaissent pas.

L'architecture ne connaît point ce contraste; la sculpture semble quelquefois s'y essayer dans le groupe , mais sa vue est ailleurs, son contraste est entre la dureté du marbre et la mollesse de la vie, entre la douleur et la beauté; la peinture en use plus largement : ce lui est même un écueil, recueil du procédé, qui est à la hauteur de tous les génies ; dans la musique, il est sublime ou intolérable, rare par conséquent. Le plus souvent elle donne une seule impression, et l'accompagnement prend la couleur du chant; parfois l'accompagnement contraste, et de cette opposition, maniée par un maître, naissent des effets merveilleux. Tandis qu'un refrain de danse sort du palais, Alceste pleure la vie ; sur un accompagnement sourdement agité, Oreste chante le calme qui rentre dans son cœur. « Il ment, il a tué sa mère, » disait Glucl& ; il ment, dit Taccompagnement

DIDEBOT. 261

moqueur^ lorsque don Juan chante, sous la fenêtre d'ElvirB; une romance amoureuse. Qui n'a pas reçu le choc de ces contrastes, qui n'a pas entendu cea deux scèues d'Alceste et d'iphigéniê m Tauride, ne connaît pas ce que peut la musique. Shakespeare a créé de ces contrastes frappants quand il lui a plu : dans Rcmio et Julieiiey à la scène où Juliette s'empoisonne» tandis que dans la salle voisine on se ré-' jouit, et à la fameuse scène du tombeau, où la mort et l'amour luttent si cruellement; dans Hamlet, à la scène des fossoyeurs, à la mort d'Opbëlia, partout avec une force souveraine. Quand il lui a plu aussi, il a enfoncé dans l'âme du spectateur une même impression, C(Hnme dans ce sombre drame de Macbeth, où jamais le jour ne se lève. Depuis que Shaliespeare est rentré chez nous en honneur, on a prétendu lui voler son secret> et notre jeunesse littéraire a joué au contraste. Cependant le grand art en est sobre, et se réjouit aux harmonies de l'âme et de l'univers ; c'est par elles que commence, par elles que finit notre merveilleux poète George Sand, depuis le roman orageux d'/ndîana qui s'ouvre par une triste soirée d'hiver, au bruit de la pluie glacée sur les vitres, jusqu'au Ckampi, où se rencontrent la nature engourdie d'automne, et l'âme engourdie aussi, à la vie sourde, lentement développée du paysan.

Hamumie. — L'artiste rencontre dans la nature une langue toute faite, et y observe une harmonie nécessaire;, il respecte cette harmonie et se sert de cette langue pour exprimer la vie, ses mouvements,

MS kTUDBS 8CR U XYIII* SIÈCLE.

les tnmble» de la scène intérieure, les combats des passions; oda est bien, mais il y a mieux encore : il peut rendre sensible la paix même des passions^ le calme profond de Fftme ; il bit dire à cette langue humaine et matérielle ces choses dirines^ insaisissables : la sagesse^ la béatitude^ la vertu.

Qui de nous n'a parfois échappé aux agitations de la Tie? Il est des moments où^ seuls devant la nature, par un jour serein, Tbarmonie, qui de toutes parts nous environne, entre insensiblement dans notre €œur, y apaise les orages, adoucit les regrets, élève les pemées et les désirs, nous réconcilie avec nous* mêmes dans le dessein d'une nouvelle existence. Qui a éprouvé ce charme bienfaisant, sait combten fl Fa regretté, combien ce spectacle décolore les spectacles du monde, avec teurs scènes cliangeantes et agitées. Il est aussi des moments où nous venons d'accomplir quelque grand sacrifice ; Teffort a cessé, un sentiment délicieux repose alors notre Ame : la mêle conscience tie notre force morale, et la douceur d'aimer% En paix avec nous-mêmes, avec toute la création, nous goè* tons une joie à faire pâlir toutes les antres joies. Qoi a connu ce moment, Ta voulu éterneL

Harmonie I beauté de Tunivers vivant des 4X>rps ^ des esprits, c'est toi qui es la vérité, le bonheur sn*^ prême. Hors de toi il n'y a que mensonge, ou plaisir passager, ou longue peine. Tu enchantes le savant qui fa entrevue, tu combles le ccBur de l'homme vertueux, dans l'âme qui aiffie tu «s TamMr, et cfest

BIDSROT. ^6n

loi qfQ'adoreal, loin de la foule^ les plus grands d'entre les grands artistes, nos maîtres éternels.

La sculpture, la statuaire antique se recueille dans l'idéal, pour y contempler les nobles attitudes de râmey empreintes sur la forme visible, Timmortelle beauté de l'homme ; ^dédaigneuse des émotions faciles, du consentement des sens et des surprises de la pitié, elle provoque l'admiration, elle s'adresse à l'esprit, à la raison même, et lui parle une langue trop forte pour les mollesses du cœur et que les sens n'entendent pas*

Rapfaaël sort de cette école : le intiment antique de l'harmonie se retrouve en lui, étendu par le christianisme; c'est Praxitèle touché par la grâce. Il choisit dans la nature l'être le plus excellent, l'homme, et dans l'homme le divin ; il laisse les autres peintres retracer la laideur morale ou quelque trait accidentel de quelque vertu particulière, efiTorl momentané, et fait voir ce que les yeux ne voient pas, la beauté même de Time, la beauté constante et universelle, la pureté morale, la chaste tendresse ; il exprime non pas la puissance humaine, non pas un travail de cette puissance, ni enfin le mouvement tumultueux de toutes ces puissances à la fois, mais kur inexprimable accord; parmi les agitations et les bruits de la vie, il médite, il contemple, dans le ravissement, la calme et silencieuse harmonie, il tente fièrement de nous toucher sans le drame des passions, de nous émouvoir par l'image même de la paix intérieure, ei il y réussit, il nous emporte avec lui dans son

*^^ ÉTUDES StR LB XVIir SIÈCLE.

monde céleste : il est le peintre du Parnasse, de VÉcote d'Athènes, de la Théologie, des Vierges et de la TransfigurcUion.

Parmi les musiciens il y a une place réservée pour Mozart, la place de Raphaël parmi les peintres. Gomme lui il adore l'harmonie^ il a de lui le mouvement idéal, d'exquise pureté, que Tesprit sent avec amour. Il déroute un peu l'oreille sensuelle des Italiens, il ne tente pas les rudes et dramatiques efforts de Gluck ; la muse qui Tinspire, trop flère pour faire appel à la volupté physique, trop réservée pour admettre les mouvements violents, relève et tempère toutes les émotions par Témotion sereine de la beauté; son nom est la Grâce.

Elle habitait Tâme de Sophocle, lorsqu'il créait son Antigone, de charme immortel ; elle visitait Rousseau, lorsqu'après les orages des premières années, Julie, devenue madame de Wolmar, répandait partout la paix autour d'elle et jusque dans le cœur de son ancien amant ; elle a retracé l'enfance de Paul et Virginie ; elle suivait Jeanne d'Arc dans les batailles, dans la prison, et elle est apparue à l'historien de l'aimable fille; effarouchée jpar la violence de Tart contemporain, elle vient de reparaître au milieu de nous, rappelée par une femme, par ce grand artiste qui, après tant d'autres créations énergiques, nous a donné ces fraîches créations : André, Consuelo, Jeanne, la Mare au diable, Fadette, François le Champi,

L'art, qui exprime, est beau; s'il exprime la beauté, •il est beau une seconde fois, et joint à sa force la

DIDEROT. îfiS

force de la beauté; et l'art suprême est celui qui exprime la beauté suprême^ Tineffable harmonie.

Poésie et prose. — L'art, sous diverses condilioms, est prose ou poésie. Ceux qui, pénétrés d'un sentimeot ou d'une idée, veulent uniquement les rendre dans leur force, dans leur vérité, et y parviennent, sont les maîtres de la prose. La prose est la forme exacte que se créent à elles-mêmes nos pensées. Elles trouvent la ligne, le rhythme et la couleur du sljle qui leur conviennent exactement. C'est le vêtement ample ou étroit, éclatant ou sombre, flottant ou relevé, que nous nous faisons, suivant nos liu* meurs, et qui marque les différents caractères des individus, des professions et des peuples. C'est la marche, lente ou rapide, uniforme ou capricieuse, où se montre, à notre insu, notre nature.

La poésie aussi cherche la ligne, le rhythme, la couleur propres aux choses qu'elle exprime : elle prend tous les caractères des pensées qu'elle rend ; mais, tandis que la prose poursuit uniquement cela, elle a une autre vue. Avant que l'homme invente cette harmonie intelligente, qui répond à ses sentiments, et n'en est, pour ainsi dire, que l'écho, il y a une autre harmonie, indétenninée, absolue, un certain accord de lignes, comme les lignes des chaînes de montagnes et des fleuves; de couleurs, comme les couleurs de l'aurore ou du couchant, du printemps ou de l'automne ; de sons, comme les murmures des eaux et les chants des oiseaux : un accord qui plaît à nos sens. Si l'un de nous a été touché de

166 ÈTtmiB sim ut xviir siicu.

ce charme, il ne peut plus l'oublier, et veut le n> trouver partout Si la vérité de Texpression ne le contente pas, lorsque ce premier attrait y manque ; s'il parle une langue qui plaise à la fois au sens et à Tesprit; si cette langue n'est que la vaste harmonie naturelle se façonnant à ta variété des objets, comme la lumière «e C(dore suivant les corps qu'elle touche, comme l'eau prend la forme du vase où elle tombe; celui-là est maître de poésie. Ici encore la pensée se feiit son vêtement, mais elle le taille dans une riche étoffe; on retrouve encore l'idlure de lliomme, mais au lieu de la marche, c'est la danse artistique, la marche pl^ à certaines règles de beauté.

tout dort, et rarmée, et les vents, et Neptune.

Et la rame inutile

Fatiguait vainement une mer immobile.

. . < ; . . Cet éclat emprunté.

Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage*

IH)ur r^[MLrer des ans l'irréparable outrage.

La poésie compose son charme de tous les charmes épars dans la nature : elle emprunte à l'arc-en-cid ses teintes, à la fleur son coloris, au ciel et aux eaux leur transparence, à l'oiseau là ligne de son vol, à la création mouvante ses harmonies ; comme le petit chien du pèlerin, que Diderot se rappdle, chaque fois qu'il secoue la patte, en fait tomber de: pertes, c'est la

grande magicienne^ la puissante enchanteresse, qai métamorphose tout ce qu'elle touche. La prose rompt l'enchantement et rend aux choses leur être. Tout ce qui Toile la ^>lendeur naturelle de la tonne, pour faire paraître la pensée, est prose ; tout ce qui voile cette pensée par les splendeurs de Tart est poésie. Poésie : la langue de Racine, de Rubens, de Rossini, Tarchilecture ionienne et corinthienne, et par excellence, la sculpture antique. Prose: les pyramides, une colonne brisée; l'architecture chrétienne, le Mfondu Pujet dont une reine disait : Le iiauvre homme, comme il souffre! la vie de saint Bruno de Le Soeur; les chants catholiques, le JXes irm, les dissonnances, qui maltraitent l'oreille, pour redresser l'esprit; bien des scènes de Gluck ; et, dans les cérémonies funèbres, ces cruelles pulsations de l'orgue, cri étouffé, vain et terrible effort d'une âme qui se débat dans sa prison; prose enfin la langue de Bossuet et de Pascal.

A la rigueur, la prose sufBt pour se faire entendre ; mais elle ne suffit pas à ce sens délicat du beau qui fiiit l'art et les artistes. La poésie est le luxe de la nature, la fleur du monde : à côté de l'aigle, le paon , à côté de l'homme, la femme, parmi les épis de blé, le bluet et le pavot

Et la prose n'est ni plus ni moins que la poésie, f|uand elle est tout ce qu'elle peut et doit être ; elle est dle^mème, une langue à part pour des choses à part Voltaire a raison : « la poésie dit plus et mieux que la prose, » pourvu qu'il ^(mie : dans les sujets

qui admettent la poésie. Mais il y a des sujets qui ne l'admettent pas. Imaginez-yous les sennons^ les oraisons funèbres chrétiennes en Ters; imaginezvous Pascal tournant en vers ses pensées ? Il y a dans la vie des rencontres si séyères, qu'il serait honteux d'y mêler le moindre souvenir des plaisirs sensibles : une mère qui a perdu son enfant ne se pare point, et ne va point au spectacle; et nous tous, quand nous venons d'éprouver une perte de cette sorte^ nous écartons, dans la piété de notre douleur, les poètes, les artistes chéris, et nous cherchons quelqu'un de ces livres, simples^ sans ornement, sans art, qui nous entretiennent de nos chagrins, nous laissent tout entiers à notre deuil, et ne prétendent pas, par des amusements, nous disputer à la personne absente; ainsi l'esprit se repliant sur soi trouve de solennels aspects, des pensées sévères qui repoussent les agréments de l'art, et s'expriment elles-mêmes dans leur âpre beauté. Écoutez Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » U y a dans ces grands mots, dans le rhythme inexorable de ces syllabes longues^ dans le prolongement des sons, enfin dans le frémissement du mot qui termine, une énergie d'expression et une baauté incomparable. Toute poésie serait faible et petite auprès de cette prose.

L'art pour l'art. — L'art pour l'art : maxime équivoque dans sa concision sentencieuse. Que ditelle véritablement? Ceci peut-être : Tart n'est au service ni de la religion, ni de la morale; il est

moral ^t religieux parce qu'il est beau; le moyen d'être parfaitement moral et religieux c'est de n'être pas artiste à demi ; et, pour être artiste, il ne suffit pas d'arvoir le sens commun. La maxime a raison. — Veut-on dire que, dans un grand nombre d'œuvres d'art excellentes, l'objet principal est la beauté ; que la pensée sert seulement à l'introduire? La maxime a raison encore. — Veut-on dire enfin que, dans certains arts, la forme se soutient par elle-même, qu'il y a des successions purement agréables de sons, une aimable harmonie des couleurs, en tant que couleurs, de l'art dans la bouquetière habile et dans le peintre de fleurs, des mouvements gracieux de simples lignes, de l'art dans les arabesques et certains pas de la danse? Une fois encore la maxime a raison. — Mais si on entendait que toujours la forme est tout, que le fond lui nuit, qu'un artiste n'a pas besoin de penser et de sentir, qu'il a besoin de ne pas sentir et de ne pas penser, qu'il se paralyse quand il s'émeut, qu'il se gâte quand il s'entend; alors la maxime est étrange, et elle vaut seulement comme une protestation excessive contre cette école de docteurs et de cœurs sensibles qui, préchant et faisant couler les larmes, s'imaginent avoir satisfait à l'art.

L'art n'est point l'artifice, il est l'instinct de la nature, ou le relief de la vérité.

11 y a des âmes heureusement douées, naturellement éloquentes et poétiques, chez qui toutes pensées et tous sentiments se tournent en grâce : ins-

170 ftrVDBS 61}B LE XVlll* SIÂGLB.

truiDents délicals qui résonnent an plus l^r sonffle. L'aimabk murmure vous berce. On écouterait sans fin la voix merveilleuse, et on oublie ce qu'elle dit en l'écoutanL Gomme ils disent quelquefois, ils chantent, et on sent qu'ils sont pris eux*mémes à la douceur de leur chant. Leur maltresse est la beauté, l'impression dominante qu'ils nous laissent, l'impression de la beauté, qui couvre celle de la vérité. D'autres, esprits austères, convaincus, ne sacrifient qu'à la vérité; ils prétendent qu'elle se montre seule, mais aussi dans toute sa force : c'est là la rhétorique de saint Augustin et de Boesuet :

Il y a (I) ici im ordre à garder: la sagesse marche devant, comme la maîtresse; l'éloquenoe s'avance après* eoDune la suivante. Elle doit suivresans être appelée; il faut qu'elle vienne comme d'elle-même, attirée par la grandeur des choses, pour servir d'interprète à la sagesse qui parle. Dans le désir qu'il a de gagner les âmes, le prédicateur évangélique ne cherche que les choses et les sentiments. Ce n'est pas, dit saint Augustin, qu'il néglige quelques ornements de Télocution, quand il les rencontre en passant, et qu'il les voit comme fleurir devant lui par la force des bonnes pensées qui les poussent, mais aussi n'afTecte-t-il pas de s'ea trop parer; et tout appareil lui est bon, pourvu qu'il soit un miroir où Jésus-Christ paraisse en sa vérité, un canal d'où sortent en leur poielé

(l)Bo8Riet, aennoosorla parote de Mea. Saint AngMUn, df Dot-

DIDBBOT. tli

kB eaux Tives de son Évangile ; ou, s'il foui quelque chose de plus animé, un interprète fidèle qui n'altère, ni ne détourne^ ni ne mêle, ni n'affaiUisse sa sainte parole.

En tait d'éloquence, on peut croire saint Augustin et Bossnet; et tout leur art consiste à estimer comme il le faut la vérité. Démosthënes rentendait ainsi. Et c'est la poétique d'Eschyle et de Lucrèce qui les fait, en de certains moments, incomparables. Chez tous ces hommes, ce sont les choses mêmes et les sentiments qui parlent; et la fierté, l'autorité, la grandeur, la force de ce langage confondent les richesses du langage humain. Ici la vérité et la beauté font corps, paraissent égales, et, ftrappant d'un même coup notre ftme, nous procurent un contentement parfiait.

Nous avons maintenu que l'art est par hd-même moral; mais il ne s'en suit pas qu'il puisse indifféremment prendre des sujets immoraux; il n'est pas vrai que Raphaël, illustrant l'Arétin, comme le fit son disciple, eût valu le Raphaël des Vierges. On ne sert pas denx maîtres à la foi», et deux maîtres aussi contraires que le corps et l'esprit. Voyons, lequel voulez-vous contenter? L'esprit? C'est un maître difficile et jaloux : livrez-vous aux exercices qu'il aime, recueillez-vous, méditez l'ftme, ses puissances, ses beautés, puis tout plein de ce que vous avez vu , faites-le dire au marbre, à la toile, au son, à la parole. Serviteur de l'art, il vous récompensera comme seul il récompense, il donnera à vos ouvrages la gran-

272 ÉTUDES SVR LB XVIir SIÈCXE.

deur et la durée. Au contraire^ voulez-vous contenter le corps I U n'y but point tant de façons; parlez-lui crûment , vous aurez bien parlé. Et après, plus crûment encore; et enfin, conduisez-le à Torgie: Un jour même il s'y endormira; par une pente fatale on va de Boucher à Baudouin, de Baudouin à quelque malfaiteur subalterne qui cache sa main. Dans la littérature, c'est d'abord quelque œuvre provocante, délicate encore : l'art que le sujet repousse, se sauve dans les détails; puis il quitte ses scrupules^ s'énerve et meurt dans des débauches sans nom.

Diderot pensait ainsi : il recommande instamment, incessamment aux artistes de prendre (I) des sujets honnêtes ; il dit (2) quelque part : • Deux qualités essentielles à l'artiste, la morale et la peTS|)ective » ; il outre même : « Tout morceau (3) de sculpture ou de peinture doit être l'expression d'une grande maxime, une leçon pour le spectateur. » U se plaint de retrouver partout « ces objets séduisants qui contrarient l'émotion de l'âme par le trouble qu'ils jettent dans les sens » ; il a écrit ceci : • Je ne suis pas (4) un capucin; j'avoue cependant que je sacrifierais volontiers le plaisir de voir de belles nudités, si je pouvais hâter le moment où la peinture et la sculpture, plus décentes et plus morales^ songeraient à concourir avec les autres beaux-arts à inspirer la vertu et à épurer les mœurs. » U maltraite

(1) Ettat sur la peintare. - {l) Pensées détachées sur la peinture, clc. — (3; Ihid. - (4) ihid.

DIDBROT. ^13

radement Baudouin ; dans son enthousiasme de l'honnêteté^ il irait jusqu'à briser telle statue antique dangereuse pour les mœurs; il dit cette belle parole: «i Quelle compensation (i) y a-t-il entre un tableau, une statue^ si parfaite qu'on la suppose et la corruption d'un cœur innocent? » Il fait même sa confession naïTo^ et on peut Ten croire^ du bien conmie du mal; quand il parle de lui :

Pour moiy qui (2) suis au plus attentif sur mes pensées, mes paroles et mes actions^ qui aime avec .une précision, un scrupule , une pureté vraiment angéiiques , qui ne permettrais pas à un de mes soupirs^ à un de mes regards de s'égarer ; à qui Céladon a légué sa féalité et sa conscience^ legs que j'ai encore amélioré par des raffinements dont aucun mystique, soit en amour^ soit en re^gion^ ne s'est jamais avisé; jugez combien j'ai dédaigné la tendresse courante! Je suis un vrai janséniste^ et pis encore.

Pourquoi faut-il que^ trop souvent danjs ses livres, lui l'artiste délicat^ lui l'honnête homme^ il ait sacrifié aux dieux infâmes!

Sans doute il s'était dit, à l'occasion, qu'il était bon d'humilier la sainteté chrétienne et de relever la nature, qu'il fallait plaire pour être lu, plaire pour faire passer la vérité, qu'à un public licencieux il fallait l'écrivain libre, et qu'on ne risquait pas de l'effaroucher par certaines peintures

(1) Salon de 1767, aiudoûin. — <2) Lettre à Mlle Yoland, 24 sept.

t74 ÈTUDBS SUR LB XYIH' SlACLB.

de haut goût. Ainsi s'expliquent, un peu partout, dans ses ouvrages, des ctioses crues qui arriTent à rimproyiste, comme à peu près ciiez tous ses contemporains. Mais que pour écrire certaines pages odieuses, il ait raisonné de sang-lroid, je ne Tad* mettrai jamais. Je le connais bien : il n'est pas le maitre de son esprit, il sait d'où il part, il ne sait pas où il arrivera; ses idées le mènent; une fois lancée, son imagination puissante s'éctiauffant sans mesure, enfantera des monstres. Ce n'est plus loi qui écrit, c'est la fantaisie efBrénée; la sève aboi^ dante monte an cerveau et Fenivre. Qw cette ivresse donc, où la nature était complice, qute retour de la raison, les pensées meilleures soient son excuse et, s'il est possiMe, son pardon.

Puisque la maxime : l'art pour l'art, à été «gilée pour faire révolution en littérature, je dirai naivcment les merveilles qu'elle y produirait Je ne m'offense point si le principal objet de Rembrandt est la lumière; de Rubens, la couleur; de Sébastien Bacb, les modulations et les accords; souvent de Uichel-Ange, la ligne du corps humain, qu'il se platt à tourmenter, pour en montrer tous les accidents. Lignes, sons, couleurs, sont éléments inanimés, inintelligents, choses de la nature, éloignées de l'esprit, et qui n'expriment la pensée que par allusion. Mais, dans la langue qui s'écrit et qui se parie, poursuivre uniquement, à tout prix, la forme, c'est enlever au mot son rapport direct avec l'âme, le réduire au son, et dégrader la pa-

rôle. iJBi )iarole tient de trop près à l'esprit, et par cette alliance elle est trop lutute pour se prêter à de semblables tours.

J'admire Rabelais en ses fantaisies^ sa forme étin* celante : ce sont jeux d'imagination, jeux de plume, jeux d'enfant; la langue française, comme Gargantua au berceau, essayait sa ligueur par des exercices prodigieux. Mais Rabelais parle aussi en homme, et aujourd'hui la langue est laite ; il nous fout, à notre flge, d'autres exercices. Dieu merci! la grftce est éternelle : elle accompagne l'homme à tous les figes, toiqours aimable, quand die se montre, mais autre pour Tenfant, l'adolescent, l'homme mûr, le vieillard, autre pour la femme et pour l'homme, toujours discrète, Inenséante, en son lieu.

Nous proposons ces réflexions aux écrivains qui entendraient par la maxime : l'art pour Tart, le style pour lé style. Belle chose que l'haniMMiie, la ligne, la couleur du style dans Radne et dans Fénelon! Essayer de penser, de sentir comnoie eux, pour parler comme eux, louable entreprise; mais cette beauté est attachée à la pensée, fait corps avec elle, et il n'y a pas de procédé si délicat, de main si légère, qui pui^ détacher du fond la forme, pour l'appliquer ensuite où il lui plaira. Prétendre ne parler qu'en images, lorsque l'image n'est pas la splendeur des choses, lorsqu'au lieu d'illuminer la pensée, elle éblouit, c'est manquer de respect à la vérité, et trahir Tart.

276 ÉTUDES SUR LE XVlll* SIECLE.

Et c'est le trahir encore que de substituer à la grâce libre des mouvemeuts que le sentiment donne au style ^ les mouvements bizarres que le goût noTateur affectionne, ou les agréments flétris de la période académique.

Il n'est pas permis, quand on parle d^krt, de mentionner ces tristes personnages qui, décides à faire de l'effet, mais n'ayant pas reçv le don des images neuves et fortes, s'en vont ramassant les images usées, rebut des gens de goût, et drapent fièrement un sot dans des haillons de poupre.

Beauté. — En définitive, qu'estrce que la beauté? La puissance; la beauté infinie, la puissance infinie; la beauté limitée, la puissance limitée ; beauté physique, intelleetuelie et morale : puissance physique, intellectuelle et morale; beauté d'un orage, d*un incendie, d'un champ de moisson, puissance qui produit ou détruit ; beauté d'un système scientifique , d*une œuvre poétique, puissance de l'esprit qui retrouve l'unité de la créiition ou crée à son tour ; beauté de l'âme , puissance des grandes passions révoltées, ou force de l'âme humaine qui se possède et s'élève au-dessus d'elle-même, virtus, force, comme disaient les anciens. Quand la puissance parait dans son infinité, c'est le sublime; quand elle se limite, et dans cette limite, se meut librement, quand elle prend une forme , s'applique à une œuvre et qu'elle éclate sous cette forme, dans cette œuvre, c'est le beau. La mer, les montagnes, Tcruplion d'un volcan, une tempête , le qtt'il mourût du vieil Horace , le qui

ie Va dit d'Hermione^ le mot d'Auguste à Cînna, le cri d'Achille , sont sublimes : ce sont les forces de la nature et de Tâme mises à nu dans leur suprême énergie ; l'homme est beau ^ aussi le lion , l'aigle , la rose, le fleuve^ la prairie, belles tant de conceptionn de tant d'artistes^ la sagesse aussi et la vertu^ la pui»* sance réglée et féconde , en un mot, la vie.

Le sentiment de la forme n'est autre chose que le sentiment de la vie. La ligne, dans ses inflexions, en exprime tous les accidents : elle est rapide ou lente, dégagée pu embarrassée , régulière ou irrégulière , paisible ou tourmentée , ' simple ou capricieuse , humble ou fière ; les diverses lignes se nouent avec force ou avec grâce , finement ou grossièrement ; et dans cet artifice d'un beau corps on voit la vie à l'œuvre, on sent l'invisible puissance qui se ment librement dans la matière , une énergie qui se développe hardiment, et marche sans obstacle, une raison harmonieuse qui met tout en sa place, comme dans un corps difforme on sent une puissance empêchée , une énergie arrêtée que la matière surmonté , et comme une raison obscurcie. L'attitude, le geste, la physionomie mettent en jeu la perfection d'un corps , ils ne la font pas. Les mouvements du corps humain traduisent les mouvements de l'âme humaine ; mais, avant d'être passionnée, la forme a son excellence propre , «on essentielle beauté : la ligne traduit une autre âme , la force souveraine , la souveraine intolligence qui lui a donné l'existence, a commandé à la matière informe de se ranger dans

978 ÉTODBft SOft UC IVlir ftliCLE.

cette noble harmonie. Ce principe anime tous les êtres animés, vit dans tous les êtres vivants, ici obscur, là éclatant , offusqué par la matière ou rayonnant à travers ses ombres, partout présent et sensible dans la variété innombrable des formes. U se Joue un matin dans la véronique des champs ; il médite Touvrage de plusieurs siècles, un chêne ; il travaille avec un art infini le scarabée sous Therbe , l'oiseaumouche dans le feuillage; il ébauche Téléphant, la baleine gigantesque , et s'égare dans les formes Cu»tastiques qui peuplent le fond des mers. Frêles créatures qui partagez avec nous Tesâstence, et avec nous habites le monde , l'artiste ne vous méprise pas ; il vous ménage, humble fleur qui bordes le chemin , pauvre oiseau que lui envoie le froid ou la tempête; il respecte en vous la vie, la force secrète qui le soutient lui-même quelques instants, le puissant principe qui, tour à tour, appelle à la lumière et replonge dans la nuit les magiques légions des formes, et perpétue Tenchantement de l'univers. Diderot, dans un moment d'enthousiasme , ravi par la beauté de la nature, s'écrie : « Vous, mon ami, qui connaisses (l) si bien l'enthousiasme et son ivresse, dites -moi quelle est la main qui s'était placée sur m<m cœur? » Cette loain, il la sent, il l'adore; qu'il ose donc la nommer.

Gaùi. — On a vu plus haut que, pour Diderot, il y a un bon et un mauvais goût.

(1) Salon de 1767, Vernet.

DIDEBOT. 979

Qu'es^ce donc (i) que le goût? Une fiidlité acquise par des expériences réitérées, à saisir le vrai ou le bon avec la circoDstanoe qui le rend beau, et d'en être promptement et vivement touché. Tous disent que le goût est antérieur à toutes les règles, peu savent le pourquoi. Le goût, le bon goût, est aussi vieux que le monde, lliomme et fat vertu , les siècles ne l'ont que perfectionné.

L'école de goût où il enverrait le critique, est

celle où on apprendrait à voir le bien et à fermer les yeux sur le mal ; il adresse cette leçon au critique dédaigneux : t Tu remues (2) le sable d'uu fleuve qui roule des paillettes d'or, et tu reviens les mains pleines de sable, et tu laisses les pail* lettes; » enfin il le corrige par cette rude apostrophe : « La sotte occupation que celle de nous empêcher sans cesse de prendre du plaisir, ou de nous faire rougir de celui que nous avons pris ; c'est celle du critique. » Quant à lui, il est bon, il ne demande qu'à louer, il tâche de ne pas apercevoir les méchantes œuvres ; mais s'il les aperçoit, blessé au vif, il entend au dedans de lui son goût (3) brutal qui crie : hors du salon ! hors du salon ! Exaspéré par les mauvais peiatres » il invente pour leurs parents et pour leurs maîtres un nouveau supplice : « S'il y a (4) une autre vie, ils

(1) Pensées détachées sur la pelnUire, etc.» du goût. — (3) Jbtd. ; de la eriUqoe. — (S) Salon de 17SS ; Boacher. -- (4) Salon de 1767 ; MfUet Francisque.

â80 ÉTUDES SUR LE XVIir SIÈCLE.

y seront certainement ctiâtiés pour cela; ils y seront oondamnés à voir ces tableaux^ à les regarder sans cesse et à les trouver de plus en plus mauvais. » Le voici tout entier dans cette page :

Pour moi^ qui ne retiens (i) d'une composition musicale qu'un beau passage^ qu'un trait de cbant ou d'harmonie qui m'a fait frissonner; d'un ouvrage de littérature, qu'une belle idée, grande, noble, profonde^ tendre, fine, délicate ou forte et sublime, selon le genre et le sujet; d'un orateur, qu'un beau mouvement; d'un historien, qu'un fait que je ne réciterais pas sans que mes yeui s'humectent et que ma voix s'entrecoupe; et qui oublie tout le reste, parce que je cherche moins des exemples à éviter que des modèles à suivre; parce que je jouis plus d'une belle ligne que je ne suis dégoûté par deux mauvaises pages; que je ne lis que pour m'amuser ou m'iustruire; que je rapporte tout à la perfection de mon cœur et de mon esprit; et que, soit que je parle, réfléchisse, lise, écrive ou agisse, mou but unique est de devenir meilleur...

Et [i) dans un autre endroit :

J'aime à louer ; je suis heureux quand j'admire, je ne demandais pas mimix que d'être heureux et d'admirer

Voltaire et Diderot sont les deux critiques du siècle:

{I) Salon de 1T€7, le Prince. — [t] Grimm, 1750, n, 341.

ff

blDBROT. $81

Us se partagent le grand goùt^ mais ils ont chacun un cdté du goût. L'instinct de Voltaire est blessé de toute laideur, l'instinct de Diderot charmé de toute beauté; l'un est l'ironie, l'autre l'enthousiasme. U va sans dire que Diderot sait blfimer et Voltaire louer en maître; mais nature les fit pour une autre Œu\re, qu'ils font plus volontiers et en peTfection. Diderot avait le sentiment de cette différence^ quand il disait : < j'aime les fanatiques » , et qu'il appelait Voltaire t le grand renverseur de piédestaux. »

U ne faut trop se fier, pour le jugement particulier, ni à Tun ni à l'autre. Montesquieu, peu content de l'opinion de Voltaire sur l'Esprit des loiSy écrivait (1) à l'abbé de Guasco : « Quant à Voltaire, il a trop d'esprit pour m'entendre : tous les livres qu'il lit, il les fait, après quoi il approuve ou critique ce qu'il a fait. » Diderot (2) dit un jour, en louant beaucoup un manuscrit qu'on lui avait confié : « Que ce qu'il y avait surtout de beau dans cet ou- Trage était ce qui n'y était point, mais qu'il dirait à l'auteur d'y mettre la première fois qu'il le verrait »

S'il trouvait une chose belk, rien ne Tempéchait de la trouver belle; son goût dominait ses préventions. Lui, si peu chrétien, il osait, en plein dixhuitième siècle, approuver hautement le choix des sujets chrétiens, et réfutait avec hauteur la préten-

(I) 1"Î57. LcUre67. - :2;Grimm, xvi, 147.

Èii ETUDES SUB LB XVtU* 8liÛJ2«

tion de Webb^ que les si^ets (i) tirés des Uyres saintl ou du martyrologe ne peuvent jamais fournir un beau tableau. S'il ne comprenait pas lôute Tarchitectnre chrétienne, il la louait du moins d'étendre (t) l'espace au dedans par la hauteur de ses Toutes et la légèt*eté de ses colonnes. Enfln^ il écritait, dans sa candeur i

Ces absurdes rigoristes (3) né connaissent pas reflet des cérémonies extérieures sur le peuple; ils n'ont Jamais vu notre adoration sur la croix au vendredi-saint^ l'enthousiasme de la multitude à la procession de la Féte*l)ieu, enthousiasme qui me gagne moi-môme quelquefois. Je n'ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux^ ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues, et Jetant des fleurs devant le Saint^crement, cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le front prosterné contre la terre ; je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique donné par les prêtres et répondu aflectueusement par une infinité de voix d'hommes, de femmes^ déjeunes filles et d'enfants, sans que mesentrailles ne s'en soient émues, n'en aient tressailli et que les larmes ne m'en soient venues aux yeux. Il y a là-dedans Je ne sais quoi de grand, de sombre, de solennel, de mélancolique.

A tout prendre, il aime (4) mieux une chose

(1) Salon de 1 767, fin. — (2) Essai sur la pdatare, eh. ti. - (3) Salon de 1766. L'Epiclé. —(4) I76&, Bacbelier. — Doyen. — 17SS, Creuze.

DIDBBOT* fSS

hideuse qu^une petite chose^ rextmvagant que le plat; comme en morale^ devant la bassesse, il ne hait pas les grands crimes. La correction n'est pad tout Tart à ses yeux, t Maudit maître (1) à écrire, n'écriras-tu jamais une ligne qui réponde à la beauté de ton écriture? n Mais» quand il a frappé cet cer* Veaux vides, il se retourne contre les artistes in-* tempérants, et châtie, partout ou il le trouve, le faux goût. D'abord la manière : t Elle est plus insup* portable (2) à Thomme de goût que la laideur, car la laideur est naturelle, et n'annonce par elle-même aucune prétention, aucun ridicule, aucun travail d'esprit. Elle est d^s les beaux^arts ce que l'hypo* criftie est dans les mœurs. » Puis l'amour du strapassé, le mépris du simple et de la mesure, le goût des enfants qui aiment (3) tout ce qui brille, et préfèrent la Barbe-Bleue à Virgile> Richard sans Peur à T&cite. On quitte ses Salim$, enthousiaste de la simplicité dans l'art, il vous flaiit aimer, d'une nouvelle passion, la sculpture antique, Virgile, Poussin, Raphaël, n faut plaindre ceux qui n'auraient pas profité près de lui; ils méritent le jugement de notre critique sur ce peintre qui revenait d'Italie tel qu'il était parti de France, avec le goût de Boucher. « ifeuvais symptôme I il a (i) conversé avec les apôtres, et il ne s'est pas converti, v On disputera sur le goût, on ne dira pae plus ingénieusement que ceci :

(1) 1767, Lagrenée. — (3) 1767, de la manière. — (3) 1767, Robert. — (4) 1767, Taraval.

1H4 ÉTUDES SUR LB XVIir SI&CLE.

La nature (1) nous départit à tous une multitude de petits cartons sur lesquels elle a tracé le profil de la vérité. La découpure belle^ rigoureuse et juste, serait celle qui suivrait le trait délié dans tous ses points, et qui le diviserait en deux. La découpure de l'hooune d'un grand sens et d'un grand goût en approche le plus. Celle de l'enthousiaste, de l'homme sensible, de Vespvïi chaud, prompt, violent, mal intentionné, jaloux, blesse le trait.

L'artiste. — Diderot nous a bit connaître Tart, il va nous faire connatlre Tartiste. Point d'artiste sans enthousiasme de l'art : « Ne fit-on (2) que des épingles il faut être enthousiaste de son métier pour y exceller. » L'enthousiasme ne suffit pas : « Q est écrit m' faciès invita Minervà. On ne Tiole guère (3) d'autres femmes; mais Minerve point -r II faut la verve, l'idéal, le feu sacré, le tison de Prométhée, le démon, l'inspiration, ce qui vient de nature et que les maîtres, que l'étude ne donnent point — Et qu'est-ce donc que l'inspiralionî L'art de lever un pan du voile, et de montrer aux hommes un coin ignoré, ou plutôt oublié, du monde qu'ils habitent, x» Et le sentiment qui pousse l'artiste ? L'amour désintéressé de l'idéal, a Au moment (4] où l'artiste pense à l'argent, il perd le sentiment du beau. On verserait des sacs d'or aux pieds du fifénie, qu'on n'en obtiendrait rien, parce que l'or

(I) 1767, Lagrcnée. — (2) Grimm, 1771, vu. 353. - (3) l76&, Ba didicr. — Falconet. — 1-7 6.7,. le Prince. —(4) Pensées détacliées, etc.. de la beauté. — 1 765. feu Carie Vaiiloo.

DIDBROT. 285

ii'€st pas sa véritable récompense. Réduisez-le à dormir dans un grenier, sur un grabat, ne lui laissez que de l'eau à b4)ire et des croûtes à ronger; vous l'irriterez, mais ne l'éteindrez pas. Le génie travaille en enrageant et mourant de faim. » C'était un artiste à sa façon, ce serrurier qui avait femme et enfants, qui n'avait ni vêtement ni pain à leur donner, et qu'on pe put jamais résoudre, à quelque prix que ce fût, à faire une mauvaise gâche. Il ne faut pas non plus travailler pour obtenir l'approbation incertaine des hommes; « il faut (1) travailler pour soi; et tout homme qui ne se paie pas par ses mains, en recueillant dans son cabinet, par l'ivresse, par l'enthousiasme du métier, la meilleure partie de sa récompense, ferait fort bien de demeurer en repos. » Il a rai* son; le véritable artiste veut se contenter lui-même, ei se contente difficilement. Il l'a dépeint d'une manière charmante dans ces lignes auxquelles Poussin aurait souri :

Méfiez-vous (2) de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit, et qui le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon. Ils ne sont pas tristes, sombres, mélancoliques et muets. Ils ne sont jamais ni gauches, ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin, jasent et babillent tant que le Jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur tète sous

(1) Salon de 1765, Desportes neveu. — (S) Salon de 1765, feu Carie Vanloo.

â86 ÈTtJDfiS Sim LS ZVIU* SIACLB«

l'aile et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et rallume, et qw Toiseau solitaire, sauvage» inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage, et lompt mélodieusement le silence et les ténèbres de la nuit. »

Il nous a dit comment il s'y prenait pour juger :

Voici ma règle (I) : le m'arrête devant un morceau de peinture; si la première sensation que j'en reçois va toujours en s'affaiblissant, je le laisse ; si au contraire, plus je le regarde, plus il me captive, si je ne le quitte qu'à regret, s'il me rappelle quand je l'ai quitté, je le prends*

On le reconn^dtra, je l'espère, sans peine : ce qu'il y a de large, d'élevé, de profond, de délicat dans la critique artistique de notre temps, et, dans nos mœurs^ de sympathie pour ces rares natures d'art»tes> nous vient de Diderot. U ne nous a pas appris à mépriser : cela n'était point nécessaire ; il nous a ap* pris à admirer : avec lui on sort à la fois de l'admiration plate et des dédains impertinents. 11 est par exceUence de cette petite église invisible d'élus, dont il parle, il y attire les esprits curieux des belles choses, et ceux-ci en attirent d'autres à leor tour ; ainsi, de proche en proche, le culte de Fart s'é* tend.

DIDBROT. M7

Nous aTons cité de nombreux ouvrages de Diderot : Vlnterpriiation de la fMture, les Pensées philasophir ques, les Pensées sur la matière et le mouvement, VEntretien d'un philosophe avec la maréchale de Broglie, la Lettre sur les aveugles, la Correspondance avec mademoiselle Voland et avec Falconet, les admirables Salons, avec les autres ouvrages qui s'y rattachent^ Lettre sur les sourds et muets. Paradoxe sur fo comédien, qu'il faut lire et relire ; mais, on le sait, la fécond Diderot n'est pas là tout entier ; il a écrit sur toutes sortes d'objets ; dans l'Encyclopédie, des articles savants, sensés, ingénieux qu'il est bon de lire, en tenant un compte attentif du temps et du lieu où ils ont paru, se gardant bien de pr^dre l'auteur à la lettre dans les sujets épineux;VEntr9^md'un père (du père de Diderot) avec ses enfatUs, *sur la question s'il est permis de violer la loi : sage discussion morale^ où règne trop souvent l'ordre sourd; les Maximes de politique tirées de Sénèque et de Tacite j code du despotisme, à l'usage des peuples, avec la concision imitée des deux auteurs latins ; et, quand le libraire Berton se fut permis de corriger les derniers volumes de l'Encyclopédie, la lettre qu'il lui adressa, chef-d'œuvre de colère, sauvée de la tentation des gros mots.

Il a même composé une poétique pour le théâtre, où je recueille celte juste remarque, que chaque artisan de poétique la fait à son usage, conforme à son talent. A quoi notre philosophe n'a pas manqué : facilement pris d'attendrissement et d'enthousiasme, il a donné là une sorte d'introduction au drame larmoyant et déclamant. Par bonheur, il a fait mieux que ces pièces, fort goûtées du reste de son temps : l'artiste indiscipliné, mal à Taise dans le cadre régulier d'un drame, a écrit l'éblouissante fantaisie. Le Neveu de Rameau, L'histoire de madame de la Pommeraye, la touchante ayenture : Ceci n'est pas un conte^ ai te reste, qu'on saura bien retrouver.

C'était à lui qu'il convenait d'écrire sur les femmes> non à Thomas, qui avait des qualités pour d'autres sujets. Aussi, quand parut l'essai de Thomas, Diderot le jugea, et écrivit d'entrain quelques pages très-brillantes. Citons au moins quelques lignes :

Jamais un homme ne s'est assis, à Delphes, sur le sacré trépied; le rôle de pythie ne convient qu'à une femme. 11 n'y a qu'une tête de femme qui puisse s'exalter au point de pressentir sérieusement l'approche d'un dieu, de se tourmenter, de s'écheveler, d'écumer, de s'écrier : a Je le sens, je le sens, le voilà, le dieu ! » et d'en trouver le vrai discours. Un solitaire, brûlant dans ses idées ainsi que dans ses expressions, disait aux hérésiarques de son temps : « Adressez-vous aux femmes: elles reçoivent » promplenient , parce qu'elles sont ignorantes; elles » répandent avec facilité, parce qu'elles sont légères;

DIDBBOT. 289

» elles retiennent longtemps^ parce qu'elles sont têtues. » — Le quiétisme est Phypocrisie de llionune pervers et la vraie religion de la femme tendre. Il y eut cependant un homme d'une honnêteté de caractère et d'une simplicité de mœurs si rares, qu'une femme aimable put, sans conséquence, s'oublier à côté de lui, et s'épancher en dieu; maiscet homme fut le seul ; et il s'appelait Fénelon. C'est une femme qui se promenait dans les rues d'Alexandrie, les pieds nus, la tète échevelée, une torche dans une main, une aiguière dans l'autre, et qui disait: a Je veux brûler » le ciel avec cette torche et éteindre l'enfer avec cette » eau, afin que l'homme n'aime son Dieu que pour lui- » même. » Ce rôle ne va qu'à une femme.

L'exemple d'une seule en entraîne une multitude. 11 n*y a que la première qui soit criminelle; les autres sont malades. 0 femmes, vous êtes des en£mts bien extraordinaires!

Quand on écrit des femmes, il faut tremper sa plume dans rarc-en-ciel,et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon. Comme le petit chien du pèlerin, à chaque fois qu'on secoue sa patte, il faut qu'il en tombe des perles, et il n'en tombe point de celles de M. Thomas.

Faute de réflexion et de principes, rien ne pénètre jusqu'il une certaine profondeur de conviction dans l'entendement des femmes; les idées de justice, de vertu, de vice, de bonté, de méchanceté, nagent à la superficie de leur àme, elles ont conservé l'amour-propre et l'intérêt personnel avec toute l'énergie de nature ; plus civilisées que nous en dehors^ elles sont restées de vraies

sauvages en dedans, toutes machiavélistes du plus au moins; où il y a un mur d'airain pour nous^ il n'; a souvent qu'une toile d'araignée pour elles.

Tandis que nous lisons dans les livres, les femmes lisent dans le grand livre du monde; aussi leur ignorance les dispose-l-elle à reoevoir promptement la vérité quand on la leur montre. Aucune autorité ne les a subjuguées. Au lieu que la vérité trouve à l'entrée de nos cr&nes un Platon, un Aristote, un Épicure, un Zenon en sentinelles et armés de piques pour la repousser. Elles sont rarement systématiques, toujours à la dictée du moment.

Thomas ne dit pas un mot du commerce des femmes pour un bomme de lettres; et c'est un ingrat. L'àme des femmes n'étant pas plus honnête que la nôtre, mais la décence ne leur permettant pas de s'expliquer avec notre franchise , elles se sont fait un ramage délicat^ à l'aide duquel on dit honnêtement tout ce qu'on veut, quand on a été sifflé dans leur volière. — Elles nous accoutument encore à mettre de l'agrément et de la clarté dans les matières les plus sèches et les plus épineuses. On leur adresse sans cesse la parole, on vent en être écouté, on craint de les fatiguer ou de les ennujer, et Ton prend une lacihté particulière de s'exprimer qui passe de la conversation dans le style. Quand elles ont du génie, je leur en crois l'empreinte plus originale qu'en nous.

Le fond de sa nature était l'enthousiasme. Meister

DIDBKOT* 991

l'a bien connu. « Il semble que Tenthousianne fût deyenu la manière d^étre la plus naturelle de sa yoii^ de son ftme^ de tous (i) ses traits* U n'était vraiment Diderot, il n'était vraiment lui que lorsque sa pensée Tavait transporté hors de lui-même — Quand Je me rappelle le souvenir de M. Diderot, l'immense variété de ses idées, l'étonnante multiplicité de ses connaissances, l'élan rapide, la chaleur, le tumulte impétueux de son imagination, tout le charme et tout le désordre de ses entretiens, j'ose comparer son ftme à la nature, telle qu'il la voyait lui-même, riche, fertile, abondante en germes de toute espèce, douce et sauvage, simple et miyestueuse, bonne et sublime, mais sans aucun principe dominant, sans maître et sans Dieu. »

Il avait des vues sur tous les objets; on ne pouvait toucher cet esprit toujours fermentant, sans en faire jaillir une flamme; et ce n'étaient pas des saillies isolées, de simples vivacités, mais l'égalité d'une raison puissante qui se portait promptement au centre des choses, et de là les illuminait.

On reconnaissait sa main dans un grand nombre de pages les plus fortes du Système de la naiure, de l'Esprit et de V Histoire philosophique des DeuxJndes. Lors du soulèvement contre le Système de la naiwrt, il fut très-inquiet, il se tint à Langres, prêt à passer la frontière. Paraissait-il un livre hardi, comme le

(t) Mélanges. — Grimm, 178G, xiii, 203, etc.

ÎH ETUDES SUB LB XVIir SIÈCLE.

liyre De la Nature, par Robinet^ on affectait de le lui attribuer.

Son style est à part : il a essentiellement le feu, mais ce sont proprement autant de styles que de différentes émotions^ et jamais homme n'y a été plus ouvert ; c'est la naïve empreinte de Tâme. Ce ne sont pas tableaux mais esquisses de maître : il n'a fait que des esquisses^ sùivaDt un certain tour de tête qui vient une fois et ne vient plus après^ chaque fois crayonnant avec une verve incomparable. Pascal, l'auteur des Pensées, esquisse à sa façon : il marque rapidement le trait profond, ineffaçable, inflexible, qui commande le dessin futur; il saisit d'abord ce durable aspect des choses, qui se découvre à la réflexion opiniâtre ; le trait de Diderot est errant, mais plein de vie, c'est le premier jet abondant, la première main hardie, impétueuse, la première impression des choses sur un esprit admirablement fait. C'est un grand artiste qui n'a laissé que des cartons, mais des cartons immortels.

On ne saurait, en parlant de Diderot, trop parler de l'écrivain, mais il serait ii^uste d'oublier l'homme. 11 a dit vraiment de lui : t Si la nature (1) a fait une âme sensible , vous le savez , c'est la mienne. » Et ceci qui est honnête : t Quant à moi, qui n'ai pas la peau fort tendre, et qui serais plus honteux d'un défout que j'aurais, que de cent vices que je n'aurais pas, et qui me seraient ii^justement

(Ij V. Grimm, 1770, w, 102. — 1770, vi,473. — I770,Ti,S42.

DimROT. S93

reprochés... » 11 n'était pas tyran^ si on en croit le Code Denis :

Au frontispice de mon code

11 est écrit : Sois heureux à ta mode;

Car tel est notre bon plaisir.

J'ai déjà cité son mot sur les ingrats ; prodigue de ses idées, de sa fortune, de son influence, il fit toujours le bien, jamais le mal, il fut trompé, point corrigé : Texpérience fut quelquefois dure, mais Texpérience ne le découragea pas. Ce qui ne yeut pas dire qu'il donnât son affection à tout le monde. Il ne pouvait ni la donner ni la retirer sans peine : « Je fais bien (i) de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile ; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; c'est une plaie qui ne cautérise jamais bien. » Il l'ayait ouvert à Grimm, et lorsque celui-ci fut menacé de dcTenir aveugle, il écrivit ce mot. charmant, parce que ce n'est pas un mot : « C'est (9) d'une goutte-sereine que Grimm est menacé ; et d'avance je vous préviens que son bâton et son chien sont tout prêts. » Quand il avait de forts griefs contre d'anciens amis, sachant bien qu'il pourrait les ou-< blier, il en prenait note sur des tablettes exprès, qu'il ne consultait guère. Meister les vit ouvrir une fois que Diderot voulut lui raconter les torts de Jean- Jacques, n était bien le frère de la chère sœur qui ne

(I) Lettre à Mlle Voland, 30 déc. 1765. • (2) Knd., Il août 1762.

né ETUDES SUR LK XVIIt* SIÈCLE.

s'en laissait imposer (i) ni par les choses ni par les personnes, et du sensible abbé, qui se dépouillait pour les pauvres, et sanglotait et étouffait à Tidée d'être moins aimé que sa sœur. U était Thomme d'un petit nombre : une nouvelle connaissance lui était un gros souci : il balbutiait, il cherchait les phrases d'usage et ne se trouvait pas « un liard de cette monnaie ; » il c<mfle sa peine à son amie : « je sais dire (2) tout, excepté bonjour. » Mais, au milieu de sa société familière, son âme ardente rayonnait : il représentait l'enthousiasme dans un monde glacé. Voici ce qui n'est point un récit de fantaisie, mais une analyse saisissante :

Je ne saurais (3) vous dire ce que la dioitore et la vérité font sur moi. Si le spectacle de l'injusiiee me transporte quelquefois d'une telle indignation, que j'en perds le jugement, et que dans ce délire je tuerais, j'anéantirais, aussi celui de l'équité me remplit d'une douceur, m'enflamme d'une chaleur et d'un enthousiasme où la vie, s'il fallait la perdre, ne me tiendrait à rien; alors il me semble que mon cœur s'étend au dedans de moi, qu'il nage; je ne sais quelle sensation délicieuse et subite me parcourt partout ; j'ai peine à respirer, il s'excite à foute la surfaee de mon corps ccoune un fifémissement...

D'une mobilité extrême d'impression , mais ton-

' \i) Lettre à Mlle Voland, 31 JolUet H&S. - (2) Ibid., 2S oct. 1700. - la) /Wd., s oct. 1760.

jours tout entier en proie à Timpression présente ^ il se regardait comme un Langrois^ seulement un peu corrigé , et disait plaisamment de ses com|>atriotes : « La tète (1) d'un Langrois est sur les épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher. » Qu'avonsnous afibire de le peindre? II s'est peint lui-même. Mécontent de son portrait par Michel Vanloo, il le refait de Terve :

Mes enfants, je tous (^) préviens que oe n'est pas moi. J'avais en un jour cent physionomies diverses. Selon la chose dont j'étais affecté^ j'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; j'avais un grand front, des yeux très-vife, d'assez grands traits, la tète tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps. J'ai un masque qui trompe l'artiste; soit qu'il y ait trop de choses fondues ensemble, soit que les impressions de mon âme se succèdent très-rapidement et se peignent toutes sur mon visage, l'oeil du peintre ne me retrouvant pias le même d'un instant à l'autre, sa tâche devient beaucoup plus difficile qu'il ne la croyait.

J'insiste à dessein sur la candeur et l'exquise bonté de Diderot; car ce n'est pas un médiocre éloge. C'est un beau spectacle, au dix-^ptième siècle, que cette société des grands esprits, humains, polis, bienveil-

(I) Lettre à MJIe Voland, 10 août 17M). — (2) SoIod de 1707, Hichcl Vanloo.

296 ÉTGDES SUR LE XYIII' SIÈCLE.

lantS; qui, dans la discussion, oublient leur personne et la personne de leurs adversaires, et ne s'échauffent que pour les choses étemelles. On dirait qu'ils habitent déjà par delà notre monde , dans la paix des Champs-Elysées. C'est, au contraire, un triste spectacle, au dix-huitième siècle, que la société des beaux esprits avec ses tracasseries, ses propos, ses aigreurs le petit bruit des vanités qui se choquent, couvre la solennelle dispute de l'erreur et de la vérité ; on ne pouvait plus sûrement se décrier, se rapetisser devant l'avenir. Diderot vécut parmi eux, sans partager leurs misères , bien au-dessus des petitesses de l'a^ mour-propre et des coteries; par la sincérité, la naïveté , le désintéressement , il est du dix-septième siècle , pour son honneur ; il est du dix-huitième , par la bonté un peu intempérante : il fut un grand homme , et un excellent homme.

Je me propose ici d'étudier Montesquieu. En entrant dans ce sujets je le limite : je ne prétends pas saisir à la fois le politique^ rhislorien, le littérateur^ récrivain; je ne prends que le politique, ce qui est encore tout un monde, et dans ce monde je choisis : je ne m'attache qu'à l'idée générale de VEsprit du lais, celle qui fit une impression générale aussi quand le livre parut. Je la mets à part pour m'en pénétrer et l'apprécier ensuite, s'il est possible. Je voudrais, dans cette critique, entièrement disparaître, et qu'on n'y sentit que la morale humaine et l'esprit de notre temps.

Voici les principes de cette morale humaine, appliqués à la politique, et, ce me semble, dans leur enchaînement naturel.

298 ftTUDES 80R LE lYlll* SliCLB.

Sœiiti naturelle. — L'homme natt dans la famille. Le besoin physique, raffécUoD, Thabitude, conseryent la tiamille une fois fonnée. Par dessus tout, un puissant instinct, l'instinct de société, tient les hommes rapprochés de leurs semblables, parce que ce sont leurs semblables, des êtres intelligents, sensibles et libres comme eux, et crée la grande famille humaine.

La question n'est donc pas, quand on trouve les hommes réunis, comment ils ont passé de l'état d'isolement à l'état de société ; mais qvmmd on les trouTe isolés, comment ils ont passé de l'état de so* ciété à l'état d'isolement Or, à TesLception d'accidents iniMaient rares, ik sont partout et toujours réusis : la sodété est le fait naturd, le fait humain ; l'état sauvage est une curiosité.

Que 4a peines se donne J.-J. Ronsseau pour rap» prêcher les hommes, comme s'ib étaient tombés dn ciel ou sortis de terre et qu'il n'y eût point enlr'eux une attraction irrésistible et des nécessités étemelles. Vratmeot, il n'y fallait point tant d'art : la nature travaille plus grossièrement et plus scrfidement. Mais il est besoin de beaucoup d'esprit pour remplacer la nature. Tout simplement, l'homme est en société parce qu'il est sociable.

Ce que la nature a commencé, la prudence le continue. Un homme est faible; associé à d'autres, il est fort. Un seul est incapable de remuer une pierre, que deux remueraient; il en appelle un second, qui, dans l'occasion, l'appellera à son tour; et ainsi du reste*

WONTESQUIEt. S99

Ce mécanisme est assez simple; il n'est pas nécessaire d'être \ersé dans l'économie politique pour le comprendre^ et nos premiers parents pouvaient bien avoir ce génie4à.

Enfin, la raison confirme la nature et la prudence. Créatures intelligentes et morales, nous devons développer autant que possible notre intelligence et notre moralité. Mais cela ne peut se feire ou se ftiit mal hors de la société* Au lieu de la science collective et héréditaire, une science qui naît et meurt dans chaque individu, toiijours à recommencer. Puis, point de sympathie, de pitié, d'amitié, d'amour, d'affection entre parents et enfants, d'attachement à la patrie, à rhumanité : donc aussi plus des vertus que ces passions engendrent. L'homme doit vivre dans la société, parce que dans la société seule il peut être tout ce qu'il doit être.

La société est donc fondée sur la nature, l'intérêt et la raison.

Droit natureL — Gomme homme, j'ai des devoirs , comme homme, j'ai des droits.

J'appartiens à la raison : il ne dépend pas de moi de croire vrai ce qu'elle me dit être (aux, ni faux ce qu'elle me dit être vrai. Donc aussi nul ne peut me forcer de croire ou de ne pas croire; nul ne peut, sans injustice, me forcer d'exprimer par mes paroles ou par mes actes d'autres convictions que mes convictions. Premier droit essentiel : liberté de conscience.

Mon corps est à moi, c'est mon suvileur, auquel je

300 ÉTUDES SUB LE XVIll* SIÈCLE.

commande les actes que ma raison me conunande. Liberté personnelle.

Je dois consenrer ma vie pour faire mon œuvre morale ici-bas; j'ai donc le droit de la défendre contre quiconque la menace. Droit de légitime défense.

Être libre, qui m'appartiens à moi-même, je possède légitimement tout ce qui ne s'appartient pas; je le possède d'abord au moment où je l'occupe ; puis, mon travail, qui le transforme, fait durer mon occupation et consacre ma possession. Droit de propriété.

Liberté de conscience, liberté personnelle, légi* time défense, propriété, voilà mes droits, droits naturels, parce que je les tiens de la nature. Je ne puis pas plus y renoncer que renoncer à être un homme.

Dans l'exercice du droit naturel, je suis sacré pour mes semblables, et eux pour moi : ainsi tout homme a le droit de faire ce que le droit correspondant des autres hommes ne lui défend pas. La société est l'égalité du droit : en y entrant, je garde l'usage de ma liberté, et renonce à l'abus.

Société civile. — Par malheur, certains hommes prétendent garder Tusage et l'abus : un plus fort asservit un plus faible; et voilà mon bien, ma liberté, ma vie menacés. 11 me faut veiller, combattre sans cesse, et n'être sûr de rien. Dans cette société où je cherchais sécurité et assistance, l'assistance est incertaine et mon droit périt. La vague société naturelle, le simple voisinage des in-

MORTESQUrBU. 301

diyidus^ sous la loi de leur bon plaisir^ ne suffit donc pas, et il faut quelque chose de mieux.

C'est la société organisée, la société civile, l'État. Puisque la violence menace la liberté, créons un pouvoir qui menace la violence; qu'il soit fort pour les faibles, qu'il range chacun au devoir, le force de respecter le droit de tous, le contraigne par autorité de faire ce que la justice l'oblige de faire : qu'il soit le droit armé.

Droit civU. — Nous sommes maîtres de nos personnes et de nos biens : mettons au service de l'Etat une portion de notre force pour composer sa force, une portion de notre fortune pour composer sa fortune. Ainsi puissant, par nous et pour nous, il défendra nos propriétés, notre vie, notre liberté physique et morale. Tout à l'heure, dans la société naturelle, nous renoncions à l'abus de notre liberté, pour sauver l'usage, sans y réussir; maintenant, dans la société civile, nous renonçons à l'usage légitime d^une portion de notre liberté, pour sauver le reste, et nous le sauvons.

Je cède une partie de mon bien par l'impôt; de ma liberté physique, par le service militaire; de ma liberté de conscience, en renonçant aux paroles et aux actes contraires à la morale publique; je remets à la société, impassible, équitable, le droit de me faire justice, sauf les cas d'urgence absolue. Et si je viole ce contrat, je consens à perdre une plus grande partie de mes droits, ou même à tout perdre : fortune, liberté, et la vie.

C'est le droit civil, qui n'est que le droit naturel se limitant pour être plus fort.

A régalité naturelle succède Tégalité civile, qui est légiUme : ear les contractants sont des hommes, des êtres naturellement égaux, qui contractent d'égales obligations. L'Etat est constitué par tout le monde pour tout le monde. -

En résumé, l'homme avec des devoirs et des droits, une société oi^anisée où ces devoirs et ces droits s'exercent en sécurité, un pouvoir qui maintient la société : ces choses sont inséparables; et, partout où il est, le pouvoir social, non dans ses formes, mais dans «on essence, est fondé, en dernière roiaon, sur la justice naturelle.

Voilà le fond solide sur lequel l'Etat repose; voilà le vrai oontsat social. Je ne le trouve point écrit dans un certain pays et dans un certain temps par quelques hommes, qui y ont mis ce qu'il leur a plu; il est mieux que cela : il est le contrat tacite, inexprimé, sur la foi duquel se forment et durent toutes les sociétés humaines , partout où il y a des honunes associés.

FraUmUé. — La société civile ainsi constituée, mon droit est sauvé ; cela ne me suCBt pas : il serait aussi bien garde dans la caverne d'un rocher ou dans une île déserte. En me rapprochant de mes semblables. J'espérais autre chose encore, j'espérais en tirer des secours pour la vie , et je les demande toujours^ Ce n'est pas moi qui puis tracer des routes , percer des montagnes, jeter des ponts, canaliser des

HOMTCSQUIBO. 3t3

fleui^es^ fonder deg hôpitaux; ce n'est pas moi qui puis créer des tûbUothèffues, des musées>des tliéàiras, des éoc^es^ des observatoires; ce n'est pas moi qui puis fonder un hôtel des Invalides^ des places ^ des distinctions^ de grandes récompenses uationaks. Et pourtant tout cela est bon^ est eicdlent, pour le corps , pour Tesprit et pour4'âme y multiplie le bienètipe phjsîque, provoque rintelligeflce ^ excite la vertu.

Ge qu'un seul ne peut foire , tous le peuvent fiure : Ott un seul est trop faible contre la nature extérieure^ tous sont asses forts ; Tindustrie le prouve chaque jour, n fiittt seulement qu'ils vetfillent s'unir : c'est le secret de l'Etat.

Dans l'Etat I il n'y a plus des îndividi», en fiice les uns des autres^ il y a un corps et des membres ; il n'y a plus des opinions et des velléités particulières 9 il y a une pensée du corps, une volonté du corps. Cette pensée, cette volonté vont au bien , non pas de td ou tel membre y mais de tous les membres ^ au bien du oorps^ et entretiennent la santé du tout, par laquelle chaque élément du tout est sain. Elle crée un énorme trésor de Uen-étre physique , rotellecluel et morale •ù chacun puise^ quand il lui platt. Ces routes, ces canaux amènent à tons les citoyens, à meilleur marché, les subsistances nécessaires et les agrémenis de la vie ; veulentrils eux-mêmes voyager, ils les portent, tantôt l'un , tantôt l'autre ; et les hôpitaux fondés , non pour tel miséiuUe , mais contre la misère , nous reçoivent tour à tour^ moi atyourd'hui , vous de-

304 ÊETUDBS SDB LB XVIII" SliCLB.

main. Les établissements d'instruction , fournissant les sciences d'où sort rindnstrie^ servent déjà à toat le monde , et chaque famille y envoie à quelque moment quelqu'un des siens. Les récompenses proposées au mérite servent à tous^ en encourageant le mérite, qui sert à la communauté; et qui veut courageusement les obtient à son heure.

A vrai dire , la société civile est une personne morale, qui travaille à se perfectionner : c'est la personne humaine agrandie, fortifiée , pour mieux foire son devoir. Comme je dois combattre en moi un triple ennemi : la misère physique, intellectuelle et morale, elle doit combattre en elle ces mêmes ennemis. Comme je dois ne pas me reposer avant d'avoir achevé ma tâche, elle doit ne pas se reposer avant d'avoir achevé sa tâche. Gomme je suis fier quand j'ai bien travaillé et que j'ai réussi^ comme je suis honteux quand j'ai été lâche et inutOe, elle estflëre ou honteuse du bien qu'elle a voulu et qu'elle a fait, du bien qu elle n'a pas voulu et qu'elle n'a pas tait Je cache ma misère, si je suis misérable, mon ignorance, si je suis ignorant, mes vices, si je suis vicieux; elle cache à elle-même et aux autres, autant qu'elle le peut , ses misères , ses ignorances et sea vices; au contraire , elle montre avec orgueil à ses amis et à ses ennemis les populations vêtues, sainement logées et sainement nourries, les asiles pour l'enfance , la maladie et la vieillesse; le commerce et l'industrie encouragés et florissants; les monuments d'art , les théâtres , les grandes collections, les écoles

M0NTE8QIJ1BU. 305

de toute sorle assidûment fréquentées^ les caisses d'épargne y les pénitenciers y tout ce qui relève rhomme. La société a un corps qu'elle fortifie y une intelligence qu'elle cultive, une âme qu'elle élève; c'est son devoir, son œuvre; et elle le sait, car si quelqu'un des citoyens l'aide puissamment dans ce travail , s'il étend son commerce , crée ou perfectiomie une branche d'industrie, supprime ^quelque misère ancienne, et procure quelque bien-être nouveau ; si, savant ou artiste , il illustre l'esprit de la nation ; si, par des vertus éclatantes , il rehausse la moralité de la nation , la nation reconnaissante le comble d'honneurs et de gloire, le propose à l'admiration, à l'imitation des citoyens , et après sa mort , le récompense encore dans ses arrière-neveux.

La société civile est donc une vaste assurance mutuelle, une puissante association contre le mal. L^âme de cette association est la fraternité , quand les hommes, considérant la masse des misères humaines, et la menace toujours suspendue sur toutes lès têtes, se sentant unis par la communauté du sort , conspirent ensemble contre le mal, et consentent à souffrir chacun un peu , pour que nul ne soufhre beaucoup. La fraternité n'est point la charité. La charité est le don d'un à un, d'étranger à étranger, la fraternité le don de tous à tous, de membre à membre d'un corps; la charité le don capricieux , la fraternité le don organisé; la charité le don gratuit, la fraternité le don réversible au donateur. La fraternité étend , assure le bienfait de la charité : elle encourage , par Tes-

306 ÉTUDES SUR LB XVlll* SIÈCLE.

poir du retour^ celui qui donne^ et relève celui qui reçoit.

Bien entendu que^ même sous le régime de la fraternité^ la charité a, grâce à Dieu, sa place. L'Élat est à tout le monde» mais il est froid ^ et il attend qu'on l'appelle ; la charité » moins vaste , moins égale , plus passionnée , plus complaisante pour la personne, recherche la souffrance secrète et insiste. L'État est le médecin savant et rude qui prescrit ; la charité le tendre ami qui soigne et console. Deui excellentes choses qu'il ne faut (>oint opposer, qu'il ne faut point détruire l'une par Taulre , qu'il faut concilier pour notre bonheur et notre honneur : l'action régulière de la fraternité sociale, et les touchantes fantaisies de la charité.

Limites du pouvoir de l'État. — Voilà notre État, sa fonction, voici les limites de son pouvoir. Il ne peut rien contre la justice naturelle, contre le droit et le devoir naturel. S'il touche aux droits fondamentaux par lesquels et pour lesquels il existe, il s'ébranle et se détruit lui-même. 11 est donc injuste s'il supprime la liberté de conscience, la liberté personnelle, la propriété; s'il prétend imposer aux citoyens une croyance, les réduire en esclav^e et seul posséder tous. les biens. Chaque homme sont en lui-même la nature humaine et ces droits inhérents qu'on ne peut pas lui prendre, qu'il ne peut pas donner.

Tous les citoyens, avons-nous dit, sont égaux : l'égalité devant la loi et le droit de suffrage sont les

MOIfTEBQUIEU. 307

principes du droit civil. Mais les citoyens qui sentent en eux la nature et les droits de l'homme^ ne sentent pas tous si bien en eux cette nature du citoyen, et les droits qu'elle confère : ils les laissent dormir par ignorance ou par indifTérence. La mauTaîse politique leur cache soigneusement ces droits^ la politique juste et sage les prépare à les exercer^ en les instruisant et les moralisant.

La limite du pouvoir social est donc la justice naturelle: il doit respecter dans chacun de nous ce qu'il n'a pas tait^ et qui Ta bit lui-même^ à savoir : l'homme et le citoyen.

Il ne peut violer cette loi sous aucun prétexte, même sous le beau prétexte de la fraternité. Sous prétexte de faire mon bonheur, il ne peut me dépouiller d'un droit primitif. 11 ne peut, non plus, me décharger d'un devoir. Or j'ai sans doute le devoir de me soutenir par mon activité, moi et les miens, et de ne me reposer de cette obligation sur personne. Une société qui me dispenserait de pourvoir aux besoins de ma famille et à mes propres besoins, serait donc mauvaise. Qu'elle m'aide à marcher, à me relever quand je tombe, c'est fort bien; mais qu'elle n'essaie pas de me porter, quand j'ai des pieds pour me porter moi-même. Aide-toi, le Ciel t'aidera, dit le proverbe; et la justice dit: Aide-toi, la société t'aidera.

D'où cette conséquence. J'ai le droit absolu à la justice; je n'ai pas le droit absolu au bien*étre. Je n'ai ici de droit que ce que la justice naturelle me permet

308 ÉTUDES SUB LB XVIU* SltCLB.

et que la volonté nationale me donne. En entrant dans la société, j'exige qu'elle respecte ma liberté, j'espère, par surcroit, qu'elle me procurera la plus grande somme possible de bien-être physique, intel* lectuel et moral; je l'espère, mais je ne saurais exiger que cela soit, n ne suffit pas à l'État de désirer, il fout qu'il puisse; et il ne peut que par les contributions des citoyens, par les sacrifices qu'ils s'imposent: il n'a que ce qu'on lui donne. Or, à qui appartienl-il de déterminer les sacrifices à s'imposer, et l'emploi des ressources créées par ces sacrifices? Sans doute i la nation, c'estrà-dire à la majorité des citoyens, non pas à un individu, non pas à vous, non pas à moi. En foit de bien-être de toute sorte, l'État ne doit que ce qu'il peut, et il ne peut que ce que la majorité des citoyens veut sans injustice. Par là.tombent toutes les théories qui créent un; droit individuel au bonheur contre le droit de tous, et celles qui créent un prétendu bonheur universel, en dépouillant chacun de sa propriété et de sa liberté, ou ne lui laissant qu'une propriété et une liberié exténuées.

Moralité de la société. — La société absolument immorale est celle qui supprime le droit et le devoir et crée le mal , affaiblissant les corps, éteignant les esprits et corrompant les âmes. La société absolument morale est celle qui assure le droit, protège le devoir et détruit le mal : misère, ignorance et Tice. Les sociétés existantes sont plus ou moins morales ou plus ou moins immorales, à mesure qu'elles se

rapprochent de Tune ou de Tautre de ces deux sociétés^ de la barbarie ou de la cliFUisalioD.

Au défaut du droit divin et du droit de conquête, qui donnent une nation à une famille ou à quelques familles, il n'y a qu'une souveraineté^ celle de la nation sur elle-même.

Cette souveraineté a sa limite : aussi haute qu'elle soit, il y a quelque chose au-dessus, la justice. La nation peut faire d'elle-même ce qu'elle veut, comme je puis faire de moi-même ce que je veux, sauf se donner ou se vendre et ses enfants avec soi, sauf opprimer le plus petit droit du plus petit des citoyens; pas plus que moi elle ne peut faire le juste et l'injuste; comme le simple individu, elle n'agit qu'à condition d'agir bien ou mal, selon la loi morale éternelle. U est bon de répéter au peuple souverain qu'il n'est pas maître de la nature des choses, de peur qu'il ne se prenne pour la Raison en personne, et ne vienne à déraisonner.

Légitimité.'-' Le gouvernement illégitime par excellence est celui qui ne reposerait que sur la volonté d'un seul, détesté du reste; le gouvernement légitime par excellence, celui qui reposerait sur la volonté unanime de la nation. Les gouvernements existants sont plus ou moins légitimes, selon qu'ils se rapprochent plus ou moins de l'un ou de l'autre de ces deux gouvernements.

Le difficile çsl de constater cet assentiment néces* saire. Le met-on à l'origine? On ne persuadera jamais à perbonne qu'une nation ait examiné philosophique-

310 ÉTUDES SUR LB XVni* SIECLE.

ment le meilleur gouvernement à prendre, abstraction faite des circonstances et des personnes; la question particulière décide la question générale iné* vitablement. Supposez mâme cette information (faite, et probablement en toute liberté, une nation M tM pas de vœux éternels; elle ne s'engage pas à trouver toujours ce gouvernement bon^ ni à trouver bon tout ce qu'il fera. La légitimité est donc un rapport mobile entre une nation et son gouvernement. Quelquefois il saute aux yeux ; d'autre fois il ne s'apprécie que par le tact le plus délicat.

Démoeraiie. — Dans la démocratie, le mérite ar* rive à tout.

itépi46/t9iie. — La forme rigoureuse de la démocratie est la république. L'aristocratie lui esi con* traire; la monarchie la menace, lorsque les citoyens, considérant la faveur du prince comme un mérite qui dispense de l'atitre, du vrai, à l'émulation de la vertu, à l'amour de la patrie succèdent l'émulation de complaisance pour un homme, l'attadiement à sa personne.

Quelle que soit l'excellence d'un gouvernement, il peut être illégitime, quand il n'est pas consenti par la nation. Le fond de la société est le droit, droit de l'homme et du citoyen ; personne, individu ou minorité, ne peut y toucher sans crime; un gouvernement n'est qu'une forme d'administration, pour préserver et mettre en vigueur ce droit. U y a des formes meilleures pour cet objet les unes que les autres, et la prudence conseille de choisir la meilleure ; mais, en

HONTBSQUIgU. 3fl

déflniUve, il n'est commandé a une nation que d'être juste, et, cela sauf, elle a le droit d'être imprudente.

La république est le gouTernement des hommes, alors qu'émancipés ils se conduisent eux-mêmes; elle est le gouvernement de la raison, alors que les citoyens, incrédules aux préjugés et aux fantftmes, ne croient plus qu*au droit. Les autres gouvernements sont bons à mesure qu'ils se rapprochent de celui-là. Absolument parlant, il n'y a de bon que le gouvernement républicain; mais relativement parlant, c'est autre chose. Un gouvernement est un corps que se fait l'âme d'un peuple; elle le fait selon ce qu'elle est, conforme à ses idées et à ses sentiments, ni plus ni moins parfait qu'elle-même , comme un instrument pour agir et se perfectionner. Sous cette condition , le meilleur gouvernement d'un peuple donné , à une époque donnée, est celui qui est le mieux proportionné à ce peuple.

La loi. — La société , comme tout ce qui existe, se gouverne par des lois. L'univers a sa loi , qui fait que chaque élément est à sa place, et que l'ensemble va en concert; et ainsi de chaque partie de l'univers à l'infini. Les êtres inaoimés ontleur loi, dontle monde céleste est la merveille; la vie a sa loi, dont le corps humain est le chef-d'œuvre ; l'âine a sa loi, la justice.

La loi est la force supérieure qui domine toute force particulière et la maintient en son lieu, pour le bien du tout. Elle 'est ce qui est propre à chaque être et le conserve, l'ordre, la convenance, l'harmonie, la

312 ÉTUDES SUR LE XVIIt* SIÈCLE.

beaaté, le bien. Ce qui sépare le monde du cbaos^ c'est la loi.

La société civile a sa loi, qui est, comme toujours, une force suprême, réglant les forces particulières en vue du bien commun.

L'organe de la loi est la volonté générale, et son objet, la justice : c'est « la raison (i) humaine en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre. » Si nous étions des natures parfaites, nous Terrions clairement la parfaite justice, et il n'y aurait pour les sociétés qu'une loi étemelle; mais comme les hommes sont des hommes, ils ne voient qu'imparfaitement la vérité, et leurs lois ne sont que des expressions approchées de la justice, selon les temps. La loi excellente est celle qui est le plus conforme à la raison d'un peuple, quand la raison de ce peuple est le plus omforme à la justice; et, au défaut de cette excellence, la meilleure loi est celle qui reçoit le plus possible de justice, dans la mesure de l'esprit du temps; la meilleure législation, celle qui suit le mieux les progrès de la raison publique.

Citoyen, je dois donc respecter la loi : elle est l'ordre, sans lequel il n'y a plus de société, partant plus de liberté. Elle n'est pas mon ennemie : elle me gène sans doute, mais pour m'affranchir. Je ne dois donc pas y voir obstinément le bien absent, mais le bien présent, y respecter

(0 Esprit des Lois, 1. i, ch. 3.

la justice^ dans son expression humaine ^ Teffort vers le mieux; souffrant Topinion^ même, à mon sens, aveugle, en me réservant de Téclairer, pour rimposer à mon tour aux autres, quand elle ser^ de mon parti.

En haut, respect de la justice et de Topinion, en bas, respect de la loi, et courage pour transformer Topinion même : voilà le véritable esprit civique, qui est la santé des Etats.

Reconnaissons bien les conditions de la loi. Elle ne peut être :

V Immorale, c'est-à-dire anti<-8ociale et antihumaine.

2* Inique. Elle est pour tous, et ne saurait être pour les uns contre les autres.

3* Arbitraire. Elle est la volonté de tous sur chacun : en lui obéissant, chacun obéit à tout le monde, et par là s'honore lui-même. Elle ne peut donc livrer des citoyens à la fantaisie d'autres citoyens; sinon, elle déshonore l'obéissance et se trahit elle-même : car la loi est justement faite pour détruire l'arbitraire.

4<» Inopportune : contre l'opinion du moment.

S<». Immobile, quand l'opinion se meut.

Manque-t-elle à quelqu'une de ces conditions ou à toutes ces conditions réunies, alors surviennent les révolutions, qui sont une revanche de l'esprit public.

Une fois la loi faite selon ces règles, il faut qu'elle enchaîne tout le monde, gouvernés et gou-

314 ÉTUDES 8im US XVIIl* SIECLE.

\ernantS9 gouvernants d'abord^ qui, en la violant, donnent un exemple fatal. Car enfin, il est bon que cette vertu exquise, le respect de la loi, ne soit pas une vertu de niais.

La patrie. — La patrie est d'abord le sol commun dont nous possédons et travaillons une part : notre bien. Elle est aussi le droit que nous avons de nous gouverner nous-mêmes, d'être nos maîtres, à l'exclusion de l'étranger : notre indépendance.

Elle est mieux que cela : une grande famille à aimer et à servir. Entre les hommes d'un même pays, il y a une certaine conformité d'idées, de sentiments, de langage, conformité peu sensible, par l'habitude, bien sensible dès que nous émigrons; il y a comme une ftme comnmne partagée entre frères. Cette âme, nous ne nous la sommes pas donnée à nous-mêmes : nous la tenons de la patrie ; c'est là que nous avons reçu l'être; c'est elle qui a veillé sur notre vie, notre bien, notre liberté , notre esprit , notre cœur, comme la providence d'une mère. Et nous la regardons comme une mère en effet : nous sommes iieureux de son bonheur, malheureux de son malheur, glorieux de sa gloire, humiliés de ses humiliations ; nous l'aimons, nous nous dévouons, nous mourons pour elle.

MONTESQUIBL. 3! 5

11 reste à appliquer ces principes à l'élude de Montesquieu.

' Reconnaissons tout de suite la classe de politiques à laquelle il appartient.

Pour certains politiques tout gouvernement est bon là où il est , du moment qu'il est : il ne s'agit que de le faire durer; et ils ont des secrets pour cela. Us pénètrent le principe d'un gouvernement^ et selon ce ]>rincipe connu , ils lui prescrivent ce qu'il doit {iaire> ce dont il doit s'abstenir pour se conserver, un régime. Pour être un parfait politique de cette espèce, il faut être souverainement indifférent aux formes sociales , ne jamais les comparer, pour préférer celle-ci à celle-là, ne pas soupçonner même qu'on puisse préférer Tune à l'autre. On sera républicain aux États- Unis, ami du despotisme en Russie : là, on enseignera à tous comment on se garde d'un maître; ici on enseignera à un seul comment on reste maître une fois qu'on l'est devenu.

Montesquieu était, s'il le voulait, ce politique. L'a-t-il voulu ? Il est admirable dans l'art de démonter et de remonter une machine : il connaît le lieu et l'usage de tous les ressorts, la maitresse-pièce et les pièces secondaires ; il perfectionne ce qui va bien et

316 ÉTUDES StJR LE XVIII* SIÂCLB.

corrige ce qui va mal; il a une force de pénétration logique que rien n'étonne ; il n'y a que lui pour se reconnaître ainsi aisément dans ce monde si compliqué, apparemment si confus, des législations. L'écueil d'un tel esprit, qui comprend tout et explique tout, est de justifier tout, ou plutôt d'oublier qu'il faut justifier certaines choses, indifférent au bien et au mal , sans amour ni haine pour nul gouvernement, despotisme ou république; mettant tour à tour à nu le principe de chacun , et en développant les conséquences à la manière d'une puissance qui joue. Voilà l'écueil, et il semble que Montesquieu y ait donné. Passionnés comme nous sommes, abandonnés aux partis, jetés dans le combat, acteurs, non plus spectateurs, nous ne connaissons pas le parti contraire , nous le souffrons; et si quelque esprit curieux, plus maître de lui-même, observe , pour en rendre compte, les mouvements des deux parts , s'il s'élève au-dessus de la mêlée pour l'embrasser, c'est un neutre.

Montesquieu ne manque pas de nous sembler un neutre; d'ailleurs il l'avoue. « Je n'écris (i) point pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que ce soit. Chaque nation trouvera ici la raison de ses maximes. » ce Si dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre, il y en avait quelqu'une qui, contre mon attente , pût offenser, il n'y en a pas du moins qui ait été mise avec mauvaise intention. Je n'ai point naturellement l'esprit désapprobateur. » Et ceci :

(1) Esprit des Lois, Préface.

MONTBS^OIBU. 317

« Le gonyeroement (i) le plus conforme à la nature est celui dont la disposition particulière se rapporte mieux à la disposition du peuple pour lequel il es établi. » Après quMl a décrit la constitution anglaise, favorable à la liberté , il igoute aussitôt : « Je ne prétends point (2) par là ravaler les autres gouyernements,» Voilà une préface bien rassurante, pour ceux qui croient aux préfaces. Par malheur on se souvient de Descartes dédiant ses Miditations à la Sorbonne , qui en est morte, et faisant semblant de ne pas croire au mouvement de la terre , dans le moment même où il le démontre. Leibnitz appelait cela « les ruses philosophiques de M. Descartes. » Avec de la bonne volonté y ne trouveraiton pas aussi dans V Esprit des lois quelque ruse philosophique de M. de Montesquieu ? Oui assurément » et sur sa pensée véritable je crois quelque chose de mieux que sa parole , je crois son livre.

Il écrit en tête de ce livre :

Je me croirais (3) le plus heureux des mortels si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés.

11 croit à la justice naturelle :

Dire (4) qu'il n'y a rien de juste ni d'injusleque ce qu'or-

(I) Esprit des Lois, 1. i, ch. 3. - (2) Ibid., I. xi, ch. 6. - [Z) Ibid,, préfice. - (4) I9nd., I. h ch. 1 .

918 ÉTUDES SGR LB XVIIl* SIÈCLE.

donnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'a« vant qu'on eût tracé de cercle, tons les rayons n'étaient pas égaux. 11 faut donc avouer des rapports d'équité antérieurs à la loi positive qui les établit. — Avant toute» ces lois sont celles de la nature, ainsi nommées parce qu'elles dérivent uniquement de la constitution de notre être.

Il défend la liberté naturelle. On connaît son éloquente et spirituelle protestation (i) contre Tescla* vage.

U défend admirablement la liberté civile :

Les lois (2) ne se chargent de punir que les actions eitérieures. — Les paroles ne font point un corps de délit; elles ne restent que dans l'idée. La plupart du tempe, elle» ne signifient point par elles-mêmes, mais par le ton dont on les dit. Souvent, en redisant les mêmes paroles, on ne rend pas le même sens : ce sens dépend de la liaison qu'elles ont avec d'autres choses. Quelquefois le silence exprime plus que tous les discours. Il n'y a rien de si équivoque que tout cela. Gomment donc en faire un crime de lèse-majesté? Partout où cette loi est établie, non-seulement la liberté n'est plus, mais son ombre même. — La chose du monde la plus inutile au prince a souvent affaibli la lil)erté dans les monarchies : les commissaires nommés quelquefois pour juger un particulier. — Quand un homme est lidèle aux lois, il a satisfait à ce qu'il doit

U) E4»piit des Lois, 1. 3L\|ili. lu. — (2, Ibid., I. m.

MONTESQUIBU. 319

au prince. Il fout au moins qu*il ait 8a maiflon pour asile^ et le reste de sa conduite en sûreté. L'espionnage serait peut-être tolérable^ s'il pouvait être exercé par d'honnêtes gens ; mais l'infamie nécessaire de la personne peut faire juger de l'infamie de la chose. Un prince doit agir avec ses sujets avec candeur^ avec franchise, avec confianoe. Celui qui a tant d'inquiétudes^ de soupçons et de craintes^ est un acteur qui est embarrassé à jouer son rôle. -— Tout ce que je dis est puisé dans la nature, et est trè»-bvocable à la liberté du citoyen.

De là sa réclamation contre la loi du sacrilège :

Dans les choses (i) qui troublent la tranquillité ou la sûreté de l'État, les actions cachées sont du ressort de la justice humaine; mais dans celles qui blessent la divinité, là où il n'y a point d'action publique, il n'y a point de matière de crime; tout s'y passe entre l'homme et Dieu, qui sait la mesure et le temps de ses vengeances. Que si, confondant les choses, le magistrat recherche aussi le sacrilège caché, il porte une inquisition sur un genre d'action où elle n'est point nécessaire: il détruit la liberté des citoyens, en armant contre eux le zèle des consciences timides et celui des consciences hardies. Le mal est venu de cette idée qu'il faut venger la divinité. Mais il faut faire honorer la divinité, et ne la venger jamais.

[i] Esprit dti Luif, 1. xJi, ch. -i.

3iÛ ÈTUDBS SUR U XVIfl' SIÈCLE.

0 y a sans doute de rhumanité dans celte invective contre la torture :

Lorsque (f ) nous lisons dans les histoires les exemples de la justice atroce des sultans, nous sentons avec une espèce de douleur les maux de la nature humaine. — Suivons la nature^ qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau, et que la plus grande partie de la peine soit Tinfamie de la souffrir. — Tant d'habiles gens et tant de beaux génies ont écrit contre cette pratique (la torture), que je n'ose parler après eux. J'allais dire qu'elle pouvait convenir dans les gouvernements despotiques, où tout ce qui inspire la crainte entre plus dans les ressorts du gouvernement; j'allais dire que les esclaves, chez les Grecs et les Romains. .. Mais j'entends la voix de la nature qui crie contre moi.

Et dans ses efforts pour adoucir et limiter le droit de conquête, au chapitre qu'il termine ainsi :

Je définis (2) ainsi le droit de conquête : un droit nécessaire, légitime et malheureux, qui laisse toujours à paye^ une dette immense pour s'acquitter envers la nature humaine.

En fait de gouvernement, il a une haine implacable contre le despotisme. Il y revient toujours, et toujours l'accablant de toute sa force :

(i;Esprit des Lois, L v i, ch. 9, 12, it. — [t)lbid., I. x, ch. }.

HWrrBSQCIBU. 321

Un homme (1) à qui ses cinq sens disent sans cesse qu'il est tout, et que les autres ne sont rien, est naturellement paresseux, ignorant, voluptueux. — Dans le gouvernement despotique, le pouvoir (2) immense du prince passe tout entier à ceux à qui il le confie. Des gens eapa^J blés de s'estimer beaucoup eux-mêmes seraient en état d'y faire des révolutions. Il faut donc que la crainte y abatte tous les courages. L'homme (3) est une créature qui obéit à une créature qui veut. Le partage des hommes, comme des bètes, y est l'instinct, l'obéiesance, le châtiment, il ne sert de rien d'opposer les sentiments naturels, le respect pour un père, la tendresse pour ses enfants et ses femmes, les lois de l'honneur, l'état de sa santé: on a reçu l'ordre, et cela suffit. — L'éducation (4) ne cherche qu'à abaisser le cœur dans les États despotiques. 11 faut qu'elle y soit servile. L'extrême obéissance suppose de l'ignorance dans celui qui obéit. L'éducation se réduit à mettre la crainte dans le cœur, et à donner à l'esprit la connaissance de quelques principes de religion fort simples. Le savoir y sera dangereux, l'émulation funeste. — A des peuples (S timides, ignorants, abattus, il ne faut pas beaucoup de lois. Tout y doit rouler sur deux ou trois idées : il n'en faut donc pas de nouvelles. Quand vous instruisez une bête, vous vous donnez bien de garde de lui faire changer de maître, de leçons et d'allure; vous frappez son cerveau par deux ou trois mouvements, et pas davantage. — Les hommes (6) sont tous égaux dans le gouvernement repu-

(1) Esprit des Lois, I. ii,Gh. 6. — (2) Ibid., 1. m, ch. 9. — (3) Ibtd.' I. III, ch. 10. — (4)i6id., I. IV, ch. 3. — (5) /Wd., I. y, ch. 14. - (()) fbtd.,l.vi, ch. 2.

322 ÉTLDES SUR LE XVIir SIÈCLE.

te

blicain^ ils sont égaux dans le gouvernement despotique : dans le itremier^ c'est fiarce qu'ils sont tout; dans le se- Gond> c'est parce qu'ils ne sont rien. — Quand (1 ) les sauvages de la l^uisiane veulent avoir du fruits ils coupent l'arbre au pied^ et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique. — Rien (2) ne met plus près de la condition des bétes que de voir toujours des hmnmes libres et de ne l'être pas.

Par là Montesquieu a mérité ce bel éloge de Voltaire : « Le genre humain avait perdu ses titres; M. de Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. » Mais c'est compliment de philosophe à philosophe; depuis, il nous est né de grands esprits qui ont fait justice de ces pauvretés.

Voilà la tradition de la politique spiritualîste. Les hommes ne sont pas faits pour les gouvernements, mais les gouvernements pour les hommes ; un gouvernement ne mérite d'ôtre conservé que s'il rend service à la liberté naturelle, pour la défendre et pour l'élever; sinon, il est nn<B maladie, et on ne conserve pas une maladie , on s'en guérit. Voici un médecin qui connaît, de science certaine, la nature des divers tempéraments : sanguin, nerveux, bilieux, lymphatique, et le régime par lequel chacun d'eux reste ce qu'il est, ne se change point en un autre. C'est un habile homme qui ne sera pas mon médecin. Je ne tiens point à mon tempérament, je tiens à la

(1) Esprit des Lois, 1. v, ch. 13. — (2) Ibid., I. x\, ch. IS.

XONTESQUIBt. 323

santé. Le beau profit pour moi que mon tempérament se conserve, si j'en meurs !

Constitutions politiques différentes ne sont que des passages que la liberté traverse pour aller à mieux, comme l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, où l'homme s'élabore. Essayez de conserver l'enfance dans un être, comprimez ses membres de peur qu'ils ne croissent, vous n'y réussirez pas : il croîtra dans sa prison et la brisera, ou il mourra. Faites donc mieux; puisque vous ne pouvez rien'contre la nature, secondez-la ; puisque d'un enfant elle fera un homme, tachez par de convenables exercices, que ce soit un homme sain et fort Et puisque un peuple grandit aussi, puisqu'il grandira malgré vous, faites que ses institutions grandin^nt avec lui, et qu'à l'âge de la force, il soit intelligent, honnête et courageux. Un arbre, un animal, un homme ne sont pas la pierre immobile ; il y a un art de conserver les pierres, et un autre art de conserver les êtres vivants. La vie d'un peuple est une perpétuelle métamorphose. Devant des changements inévitables, tout l'art de la politique est d'en deviner l'instant. Qu'elle le permette ou qu'elle ne le permette pas, la grande machine marche ; il nous est seulement permis d'en adoucir les ressorts, de prévenir le choc et l'éclat.

Montesquieu a un gouvernement qu'il préfère. Il définit à sa façon la liberté politique : « elle est cette (1) tranquillité d'esprit qui provient de l'opinion

(1) Esprit des I>oifi, 1. xi.

32i ÉTUDES SUR LB XVIII* SIÈCLE.

que chacun a de sa sûreté, et, pour qu'on ait cette liberté, il faut que le gouTeroement soit tel qu'un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen, w — « Il y a une nation dans le monde qui a pour objet direct de sa constitution la liberté politique. Nous allons examiner les principes sur lesquels elle la fonde. S'ils sont bons, la liberté y paraîtra comme dans un miroir. » 11 examine en effet la constitution anglaise, et y trouvant « la meilleure espèce de gouvernement que les hommes aient pu imaginer, il se contente de l'analyser et de le comprendre.

Gomme dans un État (1) libre tout homme qui est censé avoir une âme libre doit être gouverné par lui-même, i) faudrait que le peuple en corps eût la puissance législative.

Le peuple (2) est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité. Il n'a à se déterminer que par des choses qu'il ne peut ignorer, et des faits qui tombent sous les sens. Il sait très-bien qu'un homme a été souvent à la guerre, qu'il y a eu tels ou td succès : il est donc très-capable d'élire un général. Il sait qu'un juge est assidu, que beaucoup de gens se retirent de son tribunal contents de lui, qu'on ne l'a pas convaincu de corruption : en voilà assez pour qu'il élise un préteur. 11 a été frappé de la magnificence ou des richesses d'un citoyen : cela suffit pour qu'il puisse choisir un édile. — Si l'on pouvait douter de la capacité naturelle du peuple

(1) Esprit des Lois, 1. %i, ch. S. — (3) ibid., 1. ui, ch. t, 3.

HONTESQIIEO. 3^ô

pour dificemer le méritey il n'y aurait qu'à jeter les yeux sur cette suite continuelle de choix étonnante que tirent les Athéniens et les Romains : ce qu'on n'attribuera pas sans doute au hasard.

Mais saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux^ les occasions^ les moments^ en profiter? Non^ il ne le saura pas. Il agit par sa fougue et non par ses desseins.

Comme la plupart des citoyens qui ont assez de suffisance pour élire> n'en ont pas assez pour être élus^ de même le peuple^ qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n'est pas propre à gérer par lui-même.

Il faut que les affaires aillent^ et qu'elles aillent un certain mouvement qui ne soit ni trop lent, ni trop vite. Mais le peuple a toujours trop d'action ou trop peu. Quelquefois avec cent mille bras il renverse tout; quelquefois avec cent mille pieds il ne va que comme les insectes.

11 faudrait que le peuple (1) en corps eût la puissance législative ; mais conune cela est impossible dans les grands États, et est sujet à beaucoup d'inconvénients dans les petits, il faut que le peuple fasse par ses représentants tout ce qu'il ne peut faire par lui-même.

Le grand avantage des représentants, c'est qu'ils sont capables de discuter les affaires. I^e peuple n'y est point du tout propre. ^

Sur ces considérations est fondée la nécessité du gouvernement représentatif. Voici comment ce gou-

({) Esprit des Ïjo\&, 1. xi, ch. 6.

326 ÉTUDES sua LB XVIll* 8l£CL£.

vernement se complique, comment la représenlation se double :

Il y a toujours dans un État des gens distingués par la naissance, les richesses ou les honneurs; mais s'ils étaient confondus parmi le peuple, et s'ils n'y avaient qu'une voix comme les autres, la liberté commune serait leur esclavage, et ils n'auraient aucun intérêt à la défendre, puisque la plupart des résolutions seraient contre eux. La part qu'ils ont à la législation doit donc être proportionnée aux autres avantages qu'ils ont dans l'État, ce qui arrivera s'ils forment un corps qui ait droit d'arrêter les entreprises du peuple, comme le peuple a droit d'arrêter les leurs.

Le corps des nobles doit être héréditaire. Il l'est premièrement par sa nature; et d'ailleurs il faut qu'il ait un très-grand intérêt à conserver ses prérogatives, odieuses par elles-mêmes, et qui, dans un État libre, doivent toujours être en danger.

Enfin, le gouvernement représentatif, avec sa double représentation, sera une monarchie :

La puissance exécutrice doit être entre les mains d'un monarque, parce que cette partie du gouvernement, qui a presque toujours besoin d'une action momentanée, est mieux administrée par un que par plusieurs.

Si le monarque prenait part à la législation par la faculté de statuer, il n'y aurait plus de liberté. Mais comme il faut pourtant qu'il ait part à la législation pour se défendre, il faut qu'il y prenne part par la foculté d'empêcher.

MONTBSQUIBU. .127

Les dfioses étant dans cet état^ il faut encore qu'elles se soutiennent^ et tout est perdu si le roi déconsidère la noblesse ou si elle se déconsidère ellemême:

Le principe (i) de la monarchie se corrompt lorsque les premières dignités sont les marques de la première servitude ; lorsqu'on ôte aux grands le respect du peuple et qu'on les rend de vils instruments du pouvoir arbitraire. Il se corrompt encore plus lorsque Thonneur a été mis en contradiction avec les honneurs> et que Ton peut être à la fois couvert d'infamie et de dignités.

Voici donc (S) la constitution fondamentale du gouver* nement dont nous parlons, fie corps législatif y étant composé de deux parties. Tune enchaînera Tautre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera ell^mème par la législative.

Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction. Mais, comme par le mouvement nécessaire des choses, elles sont contraintes d'aller, elles seront forcées d'aller de concert.

Observons le rôle essentiel que joue ici la noblesse : « La maxime fondamentale (3) de la monarchie est a point de monarque, point de noblesse; » point de noblesse, point de monarque. » Juste

(1) Esprit des Lois, 1. iriii, ch. 7. — (2) Jhid,, 1. xi, ch. 6.— (3) Ibid,, 1. II, ch. 4.

maxime , car , pour supporter la noblesse ou la royauté; il faut supporter le raug, iodépeudamment du mérite, estimer daus les hommes une valeur de position, hors de la valeur personnelle. Les deux choses vivent du même préjugé, et elles se soutiennent l'une Tautre. » Le roi est la source de tout pouvoir, et les nobles « les canaux moyens , par où coule sa putsnnce ; m le roi est le chef des nobles : il donne la noblesse par sa volonté et la relève par sa faveur; de son côté, le corps des nobles, en escortant le roi, ajoute à sa majesté. Les choses se {tassent comme parmi ces grands corps qui se meuvent audessus de nos tètes : au centre, un astre, foyer de lumière, autour de lui d'autres astres qui réfléchissent, multiplient et étendent son éclat. C'est, à notre égard, un autre monde, un monde d'en haut, surnaturel^ le mystère de la société.

La noblesse sent bien cette solidarité. Dans le chapitre : Comdtm la mhhiH est portée à déftnàre le irôm, Montesquieu dit avec raison :

La noblesse anglaise (1) s'ensevelit avec Charles 1^ sous les débris du trône; et, avant cela, lorsque Philippe II fit 'entendre aux oreilles des Français le mot de liberté, la couronne fut toujours soutenue par cette noblesse qui tient à honneur d'obéir à un roi, mais qui regarde comme la souveraine infamie de partager la puissance avec le peuple.

(1) Esprit des Lois, 1. ▼m, ch. 9.

MONTBSOUIEU. 3t9

Qui Yeut la noblesse dans un État, la veat avec ses conditions naturelles : un rang privilégié appelle une justice et une loi de privilège. 11 lui faut :

L'hérédité (t).

Le droit d'atnesse.

Les substitutions qui conservent le bien dans les familles.

Le retrait lignager, pour rendre aux familles nobles les terres que la prodigalité d'un parent aura aliénées.

Des fiefs, des terres qui aient des privilèges comme les personnes.

Le droit d'être jugés par leurs pairs :

Les grands (2) sont toujours exposés à Tenvie; et s'ils étaientjugéspar le peuple, ils pourraient être en danger, et ne jouiraient pas du privilège qu'a le moindre citoyen dans un État libre, d'être jugé par ses pairs. Il faut doue que les nobles soient appelés, non pas devant les tribu^ naux ordinaires de la nation, mais devant cette partie du corps législatif qui est composée de nobles.

On comprend le gouvernement que Montesquieu propose. 11 y emploie des éléments vrais, un peuple qui est bien un peuple, une noblesse qui est bien une noblesse, un roi qui n'est que roi. H prend des forces dans leur énergie, et seulement il les civilise, les tempère réciproquement, les contraint de vivre ensemble , de ne pas se détruire Tune l'autre, et de travailler de concert au bien commun.

;i) Esprit des Lois, 1. v, ch. 9. — (2) /Md., I. xi,ch. 6.

330 ifcTUDES SUR US XTIU' SliCUS.

Ces éléments sont yrais ; dans l'Angleterre Us sont réels. Là il y a un peuple jaloux de ses droits; là aussi l'existence de la noblesse est un grand fait accepté : le peuple la tolère , et même il en est fier. Pendant sept cents ans^ elle Ta conduit au eombat contre la royauté^ et, une fois la royauté suffisamment diminuée y ils Font laissée prudemment entre eux deux , inutile à elle-même, utile au bien commun , comme dans des appareils électriques, ces minces cloisons de verre qui empêchent deux forces contraires de se précipiter Tune sur l'autre et de faire explosion. La monarchie représentative est, en Angleterre, un fruit du sol.

C'est le gouvernement qu'on a voulu importer en France à la Restauration. Disons-le d'abord, il n'y avait pas autre chose à faire que ce qu'on fit alors ; puis ces trente-trois années de r^me représentatif ont été trente-trois années d'un régime de discussion, que nous pouvons nous rappeler sans honte ; mais ce n'était point le gouvernement de Montesquieu. Ou avait un roi et un peuple, où on choisit quelques centaines de citoyens actifs, point de noblesse selon la définition entière de Montesquieu, avec le droit d'aînesse, les substitutions et la prépondérance politique. On avait devant soi des noms qui étaient des noms, des talents qui étaient des talents , des fortunes, morcelées dans le passé par la vente des biens nationaux, dans l'avenir par le Code civil qui prescrit le partage égal des successions ; on fit comme on put , on forma un corps très-distingué sans doute, mais auquel il manquait^

pour tenir la place que Montesquieu lui assigne ^ un intérêt personnel à défendre , « de ces prérogatives odieuses par elles-mêmes ^ qui dans un état libre, doivent toujours être en danger. » L'hérédité qui lui donnait de Tindépendance, disparut à la première révolution; d'ailleurs, avant et après, de peur qu'il n'eût un esprit propre, le pouvoir exécutif, par des introductions nouvelles , en changeait la minorité. 11 y avait bien dix ans qu'il existait des pairs quand un ministre s'amusait à dire : « J'en ferai tant qu'il sera également honteux de l'être et de ne l'être pas. Cet intermédiaire ainsi exténué , la royauté et la nation furent en présence et se combattirent ; on sait la fin. Je ne pense pas qu'elle fût inévitable ; mais il fallait, pour l'éviter, de grandes précautions de toutes parts. Le vrai gouvernement constitutionnel est assez fort pour ne pas se démonter dans les chocs ; le gouvernement artificiel que nous avons essayé était une machine bien délicate qui demandait des mains bien délicates aussi.

On ne fait point une noblesse, on ne la refait point. Pour qu'il y en eût une en France, il fallait deux conditions : qu'elle eût l'intelligence de son rôle et qu'elle fût consentie par la nation et la royauté. Ces deux conditions manquaient pareillement.

On ne voit pas qu'elle ait eu cette intelligence nécessaire. Après avoir, pendant la Fronde, agité le pays pour des prétentions personnelles, elle se vend à Mazarin et forme la cour de Louis xrv ; elle ne reparait ensuite que pour abdiquer dans la nuit du 4 août.

33i ETUDES SDR UB ITlIt* SIECLE.

La royauté ne l'avait jamais acceptée : depuis la première commune jusqu'à la fin du r^ne de Louis XIY; à travers Louis XI et Richelieu, toute l'histoire de France est la lutte des rois contre les nobles pour les anéantir.

Ella nation accepte-t-elle la noblesse ? Avons- nous en France le respect de la naissance? Estimons-nous autre chose que le mérite personnel, qui à nos yeux fait tout pâlir? Tolérons-nous les privilèges? Ne sommes-nous pas grands amateurs de l'égalité? C'est le vieux fond de la nature française. Si on voulait citer ceux de nos écrivains qui ont mis le mérite personnel au-dessus de la naissance, il faudrait citer presque tous nos Français ; bornons-nous donc à Montesquieu, à l'oracle du gouvernement constitutionnel. Dans ses Pensées diverses, où il est à l'aise, on lit ceci :

J'ai eu d'abord pour les grands une crainte puérile ; dès que j'ai eu fait connaissance, j'ai passé presque sans milieu jusqu'au mépris. Je disais à un homme : « Fi donc! vous avez les sentiments aussi bas qu'un homme de qualité. » Je hais Versailles parce que tout le monde y est petit; j'aime Paris parce que tout le monde y est grand.

Montesquieu est de son pays.

J'aime la noblesse : c'est une belle et bonne chose : par la fprce des traditions, par l'impression des exemples, elle est un engagement à bien faire ; elle a ce que les plus puissants individus ne se donnent |ias

HONTESQUIBU. 333

la durée; si la fortune s'y lyoute, elle forme ces grandes existences où la dignité, la politesse, la générosité fleurissent comme dans leur lieu naturel ; elle provoque, elle illustre le mérite, mais elle ne le remplace pas, et Voltaire répondait comme il faut à ce personnage qui lui reprochait sa naissance : « Je porte mon nom, et vous traînez le vôtre. »

Quoi qu'on fasse, il y a dans tous les pays une noblesse, c'est-à-dire des gens distingués au-dessus des autres; mais, quoi qu'on fasse aussi, le temps, qui transforme tout, la transforme, et en renouvelle les titres. Elle subsistera tant que les amis de l'égalité n'auront pas trouvé le moyen d'égaliser les intelligences et les courages ; mais il faut bien le reconnat* tre, maintenant, la puissance qui la confère, c'est la souveraine des souverains, l'opinion, sur le titre du mérite personnel. Comme elle sait qu'elle a de quoi récompenser les mérites les plus hauts et les plus difficiles, elle ne voit point avec plainr qu'on entre* prenne sur elle, et elle donne aux hommes éminents une noblesse personnelle, qu'elle n'envie pas aux enfants, qu'elle se plaît même à leur proposer, mais qu'elle ne leur accorde pas non plus, si elle n'y ren** contre le fonds qui la soutienne.

Tel a été le succès en France du gouvernement modéré. Montesciuieu ne se faisait pas illusion sur la difficulté de l'élablir; il a écrit: « Pour former (i) un gouvernement n)odéré, il faut combiner les puis-

(1) Esprit des Lois, I. v, ch. 11.

334 ÉTumas 8IJB us XTIII* SliCLB.

saoces^ les régler^ les tempérer^ les faire agir^ donner^ pour ainsi dire^ un lest à Tune pour la mettre en état de résister à une autre : c'est un chef-d'œuvre de légidation que le hasard fait rarement, et que rarement onjlaisse faire à la imidence. » U disait encore : « Les lois (I ) doivent être tellement propres au peuple pour lequd elles sont faites , que c'est un très-grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre. » Vraiment, cela est d'une prévision merveilleuse , et en quoi j'admire Montesquieu, à part de ses contemporains , c'est d'avoir peu espéré des hommes quand tout le monde espérait tout autour de lui.

La monarchie représentative a péri, le despotisme et la république ont péri. La France traverse successivement tous ces régimes et ne s'arrête dans aucun. Éprise de l'idéal, elle le veut tout de suite , le manque naturellement, et désespère. Il ne follait pas désespérer, il fallait attendre; mais cette nation ne connaît pas le temps. Elle ne marche pas, elle vole. C'est l'histoire éternelle de mes français : ils vont d'un élan pardessus les nues, puis ils tombent.

D'abord étourdie du coup , la France ne se connaît plus, ne se sent plus, elle est la moquerie des passants et la proie du premier venu ; mais elle se remet peu à peu , oublie et recommence pour avoir la même aventure. Il est a craindre qu'à ce régime elle ne se lasse un jour , qu'elle ne finisse par trouver qu'après tout, en bas on n'est pas si mal, et qu'on peut 5

(I) Esprit des LoU, 1. i.ch. S.

II0NTB8QUIBU. 335

vivre. Quand elle en sera là , il ne restera plus de la France que le nom.

Son iasUnct est droit : il 7 a , quoi qu'en disent les sages ^ quelque chose qui est la justice et la liberté , sinon , ce monde serait un enfer ; mais la justice et la liberté ne sont pas au plus impatient ; elles valent bien qu'on les mérite par quelque courage. 11 ne suffit pas de les prier une fois , il faut leur sacrifier chaque jour, se gêner pour elles , les servir dans son ftme. C'est de là , c'est de l'âme de tous les citoyens qu'elles doivent sortir pour entrer dans la société^ ou elles n'y entreront jamais.

L'idéal de Montesquieu est le maintien delà liberté civile qu'il appelle d'un autre nom, et définit : « cette tranquillité (i) d'esprit qui provient de l'opinion que chacun a de sa sûreté; pour qu'on ait cette liberté , il faut que le gouvernement soit tel qu'un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen. » C'est excellent, car si un gouvernement n'est pas bon à cela , je ne vois pas à quoi il est bon ; mais on trouvera sans doute qu'après avoir respecté la liberté du citoyen, il ne serait pas mal de l'aider. Cet idéal est négatif.

n entend aussi l'art politique à sa façon , un peu physiquement : « Dans les monarchies, la politique fait faire les grandes choses avec le moins de vertu qu'elle peut, comme, dans les plus belles machines, l'art emploie aussi peu de mouvements, de forces et de roues qu'il est possible. » C'est là un principe de

(I) Esprit des Loié, 1. m, ch. b.

336 ÉTLDES SUB LE XVIIl* SIÈCLE.

grand sens : un gouvernement qui ne subsisterait que par l'tiéroïsme des citoyens , qui exigerait que toutes les âmes fussent perpétuellement montées au ton sublime, et qui serait perdu si le dévouement uni* versel se relâchait un instant, ce gouvernement se soutiendrait à trop grands frais, et la politique qui l'aurait inventé serait peu habile, il est certain qu'il ne durerait pas longtemps. Pour Ttisags de la vie commune^ il n'est pas sage de demander aux hommes de ces qualités d'exception, du rare et de Texiraor* dinaire ; à la pratique de tous les joura il faut la vertu de tous les jours. Partout où il y a une société humaine, c'est ainsi qu'elle s'entretient. Chacun, inspiré par l'intérêt personnel, désire naturellement tout avoir et ne rien donner, s'exempter de toutes charges et les renvoyer aux autres : il désire , par exemple, en fait d'impôts, ne rien payer, et que tous ses concitoyens paient. Mettez tousces vœux ensemble, et calculez le résultat : chacun n'a pour soi que sa voix, et a contre soi toutes les voix; les prétentions personnelles se détruisent, et l'avis de tout le monde, en définitive, est que tout le monde paie. Ainûce résumé des volontés particulières égoïstes, la Tolonté générale , ne va qu'à l'intérêt général.

Une fois les parts faites égales entre citoyens qui donnent également , quelqu'un veut-il une plus forte part? il n'a qu'à donner davantage, à rendre à l'État quelque service de surcroit. Gomme il donne plus qu'il ne doit , il reçoit plus qu'il n'est dû , selon l'cquilé.

MONTESQL'lBU. 337

Sans s'adresser à autre chose qu'à l'intérêt^ il n^est pas difficile de lui faire entendre qu'il n'y a d'utile pour un seul^ que ce qui est utile pour tous^ et^ comme disaient les anciens ^ quHl n'y a de bon pour l'abeille que ce qui est bon pourTessaim.

Ainsi vont les choses : on sert la société en se servant soi*même , et on se sert soi-même en servant la société. Ainsi elle s'entretient , non point par un sacrifice perpétuel et universel , par un effort surhumain ^ constamment demandé à chacun de ses membres , mais par le travail naturel et infatigable de l'intérêt. Voilà par quel ressort simple et vulgaire elle se meut , par quel art elle transforme la rivalité en concorde. Elle nous prend tels que nous sommes : très-amoureux de nous-mêmes, vertueux et héroïques à notre corps défendant, et tire parti de nous , fait beaucoup avec peu. C'est son secret.

Vienne la vertu maintenant , elle sera bien reçue. Inspirez à ces citoyens la passion de Vintérêt général, l'amour de la patrie : où il y avait déjà une force , vous en ajoutez une nouvelle d'une admirable vigueur : vous éclairez et fortifiez la prudence par quelque chose de meilleur que la prudence, la vertu. Enseignez-leur enfin que, dans des circonstances désespérées , il faut sacrifier résolument à son pays, apporter son aident au trésor, courir à la frontière ou aux remparts : voilà de bons citoyens et un bon État. L'intérêt est relevé par la vertu, et la vertu portée au besoin jusqu'à l'héroïsme. Nulle force humaine n'est perdue pour le bien commun , nulle n'est employée

338 ÉTODES SUR LE XVIlt* SIÈCLE.

contre une autre^ toutes se secourent mutuellement : TËtat^ le citoyen et Tbomme profitent à la fois.

Mais si; pour ayancer dans l'État ^ il suffit de faire ses propres affaires ^ au détriment du reste; de s'enrichir, par exemple , aux dépens des particuliers ou du public ; de s'attacher à la personne du prince y de servir ses fantaisies, quand il a raison et quand il a tort, je l'avoue, l'héroïsme n'est ici jamais nécessaire, et la vertu est de trop ; en revanche l'intérêt personnel travaille contre l'intérêt général : il n'y a plus de citoyens, il n'y a plus que des individus et point de société ; ce pays est à l'étranger qui veut le prendre ; à l'intérieur, au plus offrant ou au plus tiardi. Et quel mal de tourner la société contre l'homme , de nous mettre, nous déjà si faibles, en tel lieu où Ton soit ensemble un malhonnête homme et un bon citoyen I

Or, sur la moralité du gouvernement monarchique, Montesquieu, qui le recommande si fort, inspire vraiment des scrupules :

Lhonneur^ c'estrà-dire le préjugé (i) de chaque personne et de chaque condition, prend la place de la vertu politique dont j'ai parlé, et la représente partout. U y peut inspirer les plus belles actions; il peut, joint à la force des lois, conduire au but du gouvernement, comme la vertu même. Ainsi, dans les monarchies bien réglées, tout le monde sera à peu près bon citoyen, et on trou- Ci) Esprit des Lois, I. m, ch. 6 el 7.

IIOMTBSQUIBII. 339

vera rarement quelqu'un qui soit homme de bien; car, pour être homme de bien, il faut avoir intention de Tétre, et aimer l'État moins pour soi que pour lui-même. — Philosophiquement parlant, c'est un honneur faux qui conduit toutes les parties de l'État; mais cet honneur faux est aussi utile au public que le vrai le serait aux particuliers qui pourraient l'avoir.

Je sais très-bien (i) qu'il n'est pas rare qu'il y ait des princes vertueux; mais je dis que dans une monarchie il est très-difficile que le peuple le soit.

Qu'on lise ce que les historiens de tous les temps ont dit sur la cour des monarques; qu'on se rappelle les conversations des hommes de tous les pays sur le misérable caractère des courtisans : ce ne sont point des choses de spéculation, mais d'une triste expérience.

L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans travail, l'aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espérance de ses faiblesses, et, plus que tout cela, le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, 'forment, je crois, le caractère du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or, il est trè&-malaisé que la plupart des principaux d'un État soient malhonnêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien; que ceux-là soient trompeurs, et que ceux-ci consentent à n'être que dupes.

Que si, dans le peuple, il se trouve quelque malheu-

(U Esprit des Lois, l iii.ch. 5.

reux hoiméte homme^ le cardinal de Richelieu, dans son Testament politique, insinue qu'un monarque doit se garder de s'en servir. Tant il est vrai que la vertu n'est pas le ressort de ce gouvernement. Certainement eUe n'en est point exclue, mais elle n'en est pas le ressort.

Puis il ajoute : « Je me hâte et je marche à grands pas, afin qu'on ne croie pas que je fasse une satire du gouvernement monarchique. i» U n'était que temps de se hâter.

Après cela, il faut avouer que Montesquieu pèche par la moralité : il voit les dangers du gouvernement monarchique pour l'honnêteté, et cette vue ne l'en détourne nullement ; mais c'est moins sou défaut que le défaut de sa science. La philosophie prend l'homme tout entier, nature, origine, destinée, vie extérieure, rie intérieure, vie présente et future; la politique ne prend de l'homme que cet être qui existe en société, ne considère en lui que le droit, la liberté naturelle, pour l'organiser. Cest là son terrain,^ humble et étroit mais solide, où Montesquieu se reconnaît admirablement. Pour lui, il s'agit de donner au droit la sécurité, il n'y a de sécurité possible que dans les gouvernements modérés, et le gouvernement modéré par excellence est la monarchie, la, monarchie représentative. Elle est donc le meilleur gouvernement aux yeux du politique dont elle accomplit le dessein. Gomme en même temps elle accomplit ce dessein par les moyens les plus faciles, même qu'elle épargne cette chose si chère, la vertu,

MONTBSQUIBU. 341

elle est une machine parfaite qui contente pleinement l'ouTrier. Si elle fait d'ailleurs quelque mal, à la faveur de ce service principal^ il passe.

Tandis que dans les livres^ la philosophie et la politique vont chacune de leur c6té^ l'homme les réunit. Il ne lui suffit pas d'apprendre du philosophe qu'il a des devoirs et des droits et qu'il est sociable, il demande au politique de constituer une société où ses droits soient assurés; mais il ne lui suffit pas non plus que ses droits soient assurés, il se souvient qu'il existe une morale et ordonne qu'on lui fasse sa place dans les constitutions ; il admire les grands politiques, mais il lui plaît par-dessus tout qu'on soit humain. Or la politique humaine est celle qui fait des hommes.

Quelle singulière page encore que celle-ci :

Convient-il que les charges (i) soient vénales? Cette vénalité est bonne dans les États monarchiques, par ce qu'elle fait faire comme un métier de iamille ce qu'on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu; qu'elle destine chacun à son devoir^ et rend les ordres de l'État plus permanents.— Platon ne peut la souffrir: «C'est, dit^il, comme si, dans un navire, on flÛBait quelqu'un pilote ou matelot pour son argent. Seraitril possible que la règle fût mauvaise dans quelque autre emploi que ce fût de la vie, et bonne seulement pour conduire une république? » Mais Platon parle d'une république fondée sur la vertu,

(I) Esprit des Ix>iB, 1. v, cb. 19.

34S ÉTUDES 8Ua LE ITlir SIÈCLE.

et nous parlons d'une monarchie. Or^ dans une monarchie où, quand les charges ne se vendraient pas par un règlement public, l'indigence et Tayidité des courtisans les vendcaient tout de méme^ le hasard donnera de meilleurs sujets que le choix du prince. Enfin, la manière de s'avancer par les richesses inspire et entretient l'indus* trie, chose dont cette espèce de gouvernement a grand besoin.

C'est à croire qu'il se moque, et qu'il est au fond républicain ; il produit souvent cet effet. C'est tout simplement le propre de cet esprit qu'on appelle pratique, positif, de ne pouvoir se montrer sans se décrier. Les hommes pratiques diront ce qu'il leur plaira, Platon a raison, et s'il a raison contre la monarchie, cela est fâcheux pour la monarchie. Voltaire n'avait point la sorte de génie nécessaire pour com- |)0ser l'Esprit des loiSy le génie perçant, logique et patient qui y éclate; il n'est pas d'humeur à tout comprendre et à tout expliquer; il n'entend guère que ce qu'il approuve ; aussi le Commentaire sur l'esr prit des lois est loin de valoir le texte ; mais où il passe le maître, c'est lorsque le maître s'oublie, comme ici : « La fonction divine de rendre justice, de disposer de la fortune et de la vie des hommes, un métier de famille !» On a plaisir, après tant d'habileté, à retrouver le simple et ferme bon sens humain, la raison intraitable. Ce mot fait du bien.

Je ne régente pas Montesquieu : en lui reprochant de ne pas se préoccuper assez de moralité, je rappelle

■OlfTBBQCniJ. M3

simplement le reproche qne notre temps plus scrupuleux lui adresse. 11 y a toujours des bommcs d'État que ce point ne tourmente guère, qui goûtent peu les honnêtes gens, espèce raide, difficile à manier, ingouvernable» et vont de préférence \ers les consciences acconmiodanles; ils conduisent les hommes par leurs vices, et créent les vices pour mieux conduire les hommes; démoralisant une nation, ils se croient moraux eux-mêmes, comme si ce qui corrompt était sain; ils croient qu'un peuple a tout sauvé quand il a sau?é de certaines institutions ; et qu'il n'a rien à regretter, [las même la bonne conscience perdue, quand il a le bonheur d'être gouverné par eux. Nous devons à ces habiles la pitié, et la fortune leur doit des leçons, qu'ils ne comprendront pas« Vraiment le genre humain se gâte : il prétend qu'on l'estime en le gouvernant.

Montesquieu ne cherche pas le fondement métaphysique de la souveraineté, il la partage. Tôt ou tard, la question devait être posée. On voit par les Mémoires de Retz, qu'elle naissait dans les esprits au commencement du xvn* siècle, qu'alors on s'inquiéta du droit des peuples et de celui des rois, « qui ne s'accordent jamais si bien que dans le silence. » Rousseau rompit ce silence et attribua la souveraineté à la nation en corps. Depuis, ce dogme a fait son chemin, et il est devenu le principe des sociétés modernes civilisées. Tous les souverains font des fautes : le souverain nouveau n'y a pas manqué. 11 faut, dans ce monde, beaucoup de courage pour ne pas se dégoû-

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ter des plus beaux principes^ quand on voit comme ils sont appliqués par les hommes. Le dernier mot de la sagesse sur ces grands ressorts qui font aller les choses d'ici-bas me semble être toujours le mot du poète à son infidèle amie^ le mot de Tftme à son compagnon le corps; « on ne peut vivre avec toi ni sans toi. »

Quel que soit le souverain, il y a quelque choae qu'il faut sauver de ses mains, le devoir naturel^ le droit naturel. Or Montesquieu en parle-t-il dignement quand il écrit :

ÏA loi naturelle (I) ordonne aux pères de nourrir leurs en&nts; mais elle n'oblige pas de les faire If entiers. Le partage des biens ne peut avoir été réglé que pér la 80€iété> et^ par conséquent, par des lois politiques et civiles.

Et lui, le grand défenseur de la liberté de conscience^ il écrit :

Ce sera une très-bonne loi civile lorsque TÉtat est satisfait de la religion déjà établie, de ne point souiSrir l'établissement d'une autre. Voici le principe fondan^iental des lois politiques en fait de religion. Quand on est maître de recevoir dans un État une nouvelle religion ou de ne pas la recevoir, il ne faut pas l'y établir; quand elle y est établie, il faut la tolérer.

Montes<]uieu aurait pu aussi déterminer avec plus

(I) Esprit des Loi*, I. xxvi, ch. 6. — Ibid. I. ixr, ch. 1(1.

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de prccisioik la valeur absolue des gouvernements. Le gouvememenl représentatif lui parait la plus ingénieuse machine que les politiques aient construite, cela est bien; ce gouvernement, en même temps qu'il est admiraUe comme art, protège la liberté civile, c'est bien encore; mais ce n'est pas assez : en plaçant plus haut le but des sodétés et des formes de sociétés, il aurait trouvé et il aurait dit que le meilleur gouvernement est celui qui change les bêtes en hommes, et le pire celui qui change les hommes en bêtes.

Quand il blâme des institutions absurdes, avec la vigueur que nous connaissons, Montesquieu est ftrançais, ailleurs il est anglais. Je m'explique. Le génie de la France est le génie de la raison et de la justice, qui n'est que la raison appliquée. En politique, nous partons de la raison, de la justice que nous croyons ; la liberté vient ensuite, et s'arrange comme elle peut L'autorité intervient en tout, surveille tous nos mouvements, les gêne ou les arrête. On ne fabrique guère de lois que des lois restrictives; on sent partout un gouvernement qui se défend contre la liberté individuelle et ne se croit en sûreté que s'il a lié cette liberté. Les citoyens, de leur côté, se prêtent à cette fantaisie : ils n'ont point de foi dans leur force personnelle, et, qu'il s'agisse de vivre ou de se défendre, ils ont les yeux perpétueUement levés vers l'État, comme vers la Providence. Les jansénistes n'étaient pas plus défiants de leur volonté et plus dévots à la grâce. 11 y a près de cent ans, un magistrat écrivait :

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« Notre défaut; en France^ est de trop goorenier* » Il l'écrirait aujourd'hui. Tandis que la centralisation nous enveloppe de toutes parts^ tandis que les lois de police circonviennent toutes nos actions^ notre innocence ne nous garantit pas : notre maison^ notre liberté; nos droits sont conununément envahis : les visites domiciliaires^ les détentions préventives, Tétat de siège nous sont familiers. Ainsi, nous avons en politique un idéal relevé, la justice, et par elle, la dignité, la moralité de l'espèce humaine; mais nous faisons bon marché de la liberté individuelle, et du bonheur qu'elle ressent à se mouvoir.

L'Angleterre est un autre monde : son génie est la volonté. Conscient de cette force, fier de la posséder, impatient de la mettre en œuvre, n'ayant besoin que de lui-même, l'anglais demande seulement qu'on le laisse agir; il consent à ne pas heurter, pourra qu'on ne le heurte pas ; et l'autorité est simplement dans ce pays l'espace que laissent entre elles les volontés voisines, pour éviter ks chocs. Cet espace perdu est naturellement le moins grand possible, et l'État n'a à faire qu'à le garder. Quelqu'un met-il le pied sur ce terrain neutre, l'autorité l'avertit, autorité obéie parce qu'elle est rare, et ne parle point pour elle, mais pour tous. La maison est fermée; pour saisir un citoyen dans sa maison, il ne faut pas moins qu'un bill du parlement, et la suspension de la liberté d'un individu est un coup d'État En Angleterre on gouverne le moins possible.

En revanche, on ne se propose point de haut idéal.

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comme en France^ par exemple^ la plus parfaite justice^ le plus parfait état de la nature humaine; on se propose le plus facile usage de la vie présente^ les commodités du \oyage sur cette terre; et l'État ne fait qu'oui^rir le champ à Tactivité individuelle.

Le gouvernement de TAngleterre est anglais^ ses révolutions sont anglaises^ tandis que nos révolutions sont universelles, et que nous cherchons un gouvernement universel. Dans la distribution de la justice, nul besoin d'un codi^ uniforme et rationnel comme notre code civil; l'oracle c'est Tusage, autorité diverse comme les volontés, mais consentie et douce, parce qu'elle est l'habitude même et la transaction amiable de ces volontés. Il nous faut une politique raisonnable, aux anglais une politique confortable; et lors même que nous semblons nous accorder pour blâmer certaines choses ^ certaines pratiques odieuses, nous ne nous entendons pas. Ce qui blesse le français, c'est ce qui blesse la raison; ce qui blesse l'anglais, c'est ce qui le gêne; et ce qui ne le gêne point ne le blesse point. Us mêlent sans scrupule le spirituel et le temporel, et permettent au gouvernement de commander dans la religion, sachant bien qu'ils commandent au gouvernement; ils ne délestent dans le pape que là domination étrangère ; la majorité anglicane maintient une religion d'État et opprime sans remords les catholiques, et exclut sans rougir les Israélites du parlement; ils bombardent en pleine paix Copenhague, on s'en souvient, au scandale de l'Europe; dernièrement ils bloquaient

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Athènes par fantaisie^ et faisaient la guerre à un malheureux peuple pour le forcer d'acheter Topium qui l'empoisonne. Assurés de Tavenir de la démocratie, ils s'allient partout avec la démocratie, et aspirent à être les tuteurs des peuples, pour gérer leur fortune. Ils portent la liberté dans le monde, mais ils en trafiquent ; nous, nous en sommes les chevaliers.

Donc, si je ne me trompe, l'Angleterre représente ici-bas la volonté, la France la raison; en Angleterre, c'est la liberté individuelle qui fait la part à l'autorité; en Franco, l'autorité qui fait la part à la liberté individuelle; enfin, l'Angleterre est le pays de la pratique ; la France, de l'idéal. Je ne compare pas pour préférer: j'étudie; et, content d'être né où je èuis né, je sens ce qui manque à mon pays et désire qu'il l'acquière. L'autorité est une belle chose ; mais la liberté personnelle a son prix; la justice est estimable par-dessus tous les biens, mais le bonheur de ce monde est un bien pourtant.

Ces deux esprits contraires des nations se combattent en France même sous les noms de Montesquieu et de Rousseau. Rousseau est le maître des principes, mais aussi de la logique terrible qui marche droit à travers les hommes sans rien voir que les principes, et, en les appliquant, les perd. A son aise parmi les idées profondes, grandes et honnêtes, maladroit à manier les hommes; créant une société de toutes pièces, où la liberté se place bien ou mal; préoccupé de la civilisation du genre humain plus que du bien-être des individus auxquels il donne des

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lois^ il est bien de noire pays. Montesquieu nous fait souvent l'effet d'un étranger : il est le plus anglais des français. 11 a^ par excellence, l'esprit politique. En fait de principes^ il se contente plus aisément que Rousseau, ii ne va ni si haut ni si profond ; mais, une fois ces principes admis, il coùnatt ce qu'il leur faut pour vivre; il connaît le sol où il les plante, ce sol formé de nos idées et de nos passions infiniment diverses; quel air, quel régime i (|uel climat leur convient; ce n'est pas la logique de la raison, c'est la logique de la nature.

Montesquieu est dans la grande tradition des modérés. Au seizième siècle les modérés se nomment politiques, et Montaigne est un politique. Entre les partis en armes, ils tiennent pour la tolérance, ils forment le tiers-parti. Au dix-huitième siècle, sous Louis XV, sous le régime arbitraire, les modérés désirent le gouvernement représentatif anglais, qui, applicable ou non à tel [»ays, en tel moment, est toujours par excellence le gouvernement tempéré. Montesquieu a été mieux qu'un membre ou un organe de ce parti : il en a été le chef. A la Convention, où la modération est relative, elle s'appelle la Gironde^ et le nom lui est resté. La modération est un fruit naturel de la Gironde. Si elle s'était rencontrée une fois ou même deux fois dans cette contrée, on pourrait y voir un accident; maisc'estun fait persistant, plus qu'un hasard. Si deux compatriotes, Montaigne et Montesquieu, à deux siècles de distance, s'étaient montrés semblables, ce serait deux hommes qui se ressembleraient, et

au plus la matière d'un rapprochement curieux; mais c'est la contrée tout entière^ qui^ à une époque critique, se déclare avec éclat pour la modération. Gela devient sérieux et demande explication.

Les honunes ne sont pas comme les arbres^ les productions d'un pays: car les arbres ne sont pas libres : ils ne se ploient pas, ne se redressent pas, ne s'émondent pas, ne se cultivent pas eux-mêmes ; mais qui doute que cette nature des arbres et des honmies, sur laquelle la culture agit, ne tienne beaucoup du climat où ils naissent ? Qui oserait soutenir que notre tempérament physique, la disposition générale de notre es^ prit, de nos sentiments, notre caractère, notre hu^ meur, ne tiennent en rien au ciel, à l'air, à la tempe* ratui^e, au régime, aux spectacles ! que ce monde des éléments et des choses extérieures où nous sommes plongés, que ce petit monde de notre corps, source de plaisirs, de douleurs, d*impressions incessantes pour l'âme, que tout cela, dis-je, est indifférent, ne contri* bue absolument pas à nous faire ce que nous sommes, n'entre pour aucune part dans ce tempérament de l'esprit, dans la constitution de ce sol moral sur lequel la libre volonté travaille ?

Or, qui a vu la Gironde comprend mieux Montaigne, Montesquieu et les Girondins de la Révolution. Elle n'est pas, on le sait, le nord de la France, mais on sait moins qu'elle n'en est pas davantage le midi. C'est une région vraiment tempérée : ni froids rigoureux, ni séries de chaleurs accablantes, point surtout des vents irritants d'Avignon ou de Marseille; pas de

montagnes : des coteaux, terrain accidenté, non tourmenté; un beau fleuve mouvant et calme; un soi composé de diverses natures de sol, la grasse terre et le sable des landes ; des productions étrangères associées : la vigne, le blé et les pins; un travail moins de peine que d'intelligence.

Les hommes sont selon le pays. Ils n'ont de fanatisme d'aucune sorte : on n'est pas bordelais à Bordeaux comme on est toulousain à Toulouse ou marseillais à Marseille; on n'y est point français comme à la frontière, point dévot comme dans l'Ouest, point absorbé dans la réflexion comme dans le Nord, point emporté par les passions comme dans le Midi. Ils aiment en tout quelque chose de plus tempéré : dans l'intelligence l'esprit, dans la vie l'élégance ; mais aussi ils sont très-sensibles à cela. Il y a peu de monuments dans Bordeaux, mais on ne peut s'y promener sans y respirer l'élégance : l'ordonnance de la ville, les constructions privées, le type humain, la mise, donnent une même impression. Et, dans toutes les classes, sensiblement dans celles qui ont reçu moins d'instruction, c'est une façon piquante et railleuse de dire toutes choses qui réjouit. Le mensonge gascon n'est pas l'illusion d'une imagination méridionale qui s'exagère les objets; c'est un jeu d'esprit. Il serait dur, on le sent, de demander à ces aimables gens des convictions intraitables et des jugements moraux inflexibles. Qui a plus d'esprit que Montaigne? Montesquieu en a trop; et tous les doux surent très-bien trouver dans la sagesse un coin plaisant pour y arranger leur

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vie. Ils sont coulants en morale; quant à leurs eonyictions^ c'est un problème : on cherche les croyances de Montesquieu et de Montaigne^ et^ quand on les a trouvées^ on n'est jamais sûr de ne s'être pas trompé. A ses derniers moments, les jésuites l'obsèdent et n'obtiennent que cet aveu : « J'ai toujours respecté la religion; la morale de l'ÉTangile est le plus beau présent que Dieu ait pu faire aux hommes, v Pressé de leur remettre des corrections aux passages irréligieux des Lettres persanes, il ne remet le manuscrit qu'a M"^ d'Aiguillon et à M"^ Dupré de Saint-Maur; et lorsque le curé lui donne le viatique, en lui disant : « Vous comprenez combien Dieu est grand. » Oui. répond le mourant, et combien les hommes sont petits.

Que sont les Girondins? Des gens d'esprit et de tenue. Séduits par le mouvement d'idées de la Révo* lulion, mais dégoûtés par le cynisme de ses détenseurs exaltés, ils s'asseoient entre les partis extrêmes, qui s'injurient et les iigurient, baîs des royalistes, qui regardent ces républicains intelligents comme des transfuges, haïs des montagnards, pour qui l'esprit et la décence sont de Faristocratie. Ils moururent élégamment.

Ces grands modérés, Montaigne et Montesquieu, se connaissent bien eux-mêmes. Écoutez Montaigne :

Si je fusse (1) nay d'une complexion plus desréglée, je ;i) Essais, 1.11, ch. n. ^

MONTBSQUIBV. 353

crains qu'il fut aUé {Mteusement de mon faict : car je n'ay essayé guère de fermeté en mon ame, pour soustenir des passions si elles eussent esté tant soit peu véhémentes.

Et à la suite, il raconte de la modération de son tempérament des merveilles qu'il est impossible de transcrire.

Et voici Montesquieu :

Ma machine (i) est si heureusement consiruite, que je suis frappé de tous les objets assez vivement pour qu'ils puissent me donner du plaisir, pas assez pour qu'ils puissent me donner de la peine. ^- Je m'éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement, et tout le reste du jour je suis content. — Je suis amoureux de l'amitié. — Je suis un bon citoyen; mais, dans quelque pays que je fusse né^ je l'aurais été tout de même. Je suis un bon citoyen parce que j'ai toujours été content de l'état où je suis ; et je rends grâces au ciel de ce qu'ayant mis en moi de la médiocrité en tout, il a bien voulu mettre un peu de modération dans mon âme.

C'est bien le même qui, proposant une forme de gouvernement, a dit : « Je crois (2) que les hommes s'accommodent presque toi^ours mieux des milieux que des extrémités. »

(I) Pensées lUverses. — (2) Ei^prit des LoU, l. xi, ch. Ç.

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11 allait donc de lui-même au gouTernement tempéré; mais cette disposition était fortifiée encore par le monde où il vivait. Premier président de parlement^ il vivait à Bordeaux^ dans une Tille de haut commerce. Or^ soucieux de la liberté indiTiduelle^ facile sur les principes^ il avait la couleur d'un lieu où le grand objet est la fortune^ l'instrument : le génie et la volonté de la personne. Sa politique est anglaise; mais le haut commerce^ de son côté, ennemi du despotisme, qui menace tous les intérêts, suspectant la République, où les questions politiques dominent aisément les questions d'affaires, plus touché de la sécurité que du reste, le haut commerce, dis-je, quelque part qu^il soit, est un peu anglais.

Certainement aussi il a rencontré autour de lui an monde trop prévenu en faveur de Tesprit, et qui ne l'a pas averti assez. Combien de chapitres, combien d'alinéas finissent en pointe ! Or, ces feux follets qui charment dans les Lettres persanes contrastent dans un aussi grand monument que VEsprit des lois, et. Dieu merci, disparaissent dans l'admirable Défense et dans la Grandeur et décadence des Romains. Pour être vif et fin, sans être coupé et épigrammatîque, il était besoin qu'il prit sur lui, et il cède trop souvent à sa pente dans le livre que nous venons d'étudier. Aussi M"^ du Deffand, bon juge pourtant, s'y laissa tromper, et Voltaire après eUe : elle dit de VEsprit des lois que c'était de l'esprit sur les lois; mais l'illusion était naturelle, et il faut qu'il y ait bien du génie dans ce livre pour faire oublier tant d'esprit.

J'ignore quel sera le dernier avenir de la France; mais je sais certainement que ce qui vaincra^ en définitive^ dans le monde^ ce sera la vérité. Laissons-la faire ; elle est le meilleur des alliés^ un allié puissant qui ne trahit pas ; elle travaille pour nous mieux que nous: elle pénètre partout^ partout aimable comme le jour; elle est l'avocat le plus habile ^ le politique le plus prudent^ elle désarme ses adversaires^ elle fait mieux^ elle les séduit et les tourne en défenseurs de sa cause; elle dompte les esprits farouches^ elle prie les esprits candides, elle a toutes sortes d'accents. Pourquoi craindre pour elle? Depuis qu'il y a des hommes, qu'on me montre une vérité qui ait péri. Galilée a été persécuté pour avoir admis le mouvement de la terre , et à cette heure , dans les pays civilisés, on trouverait difficilement un homme qui crût la terre immobile. La liberté de conscience, ce premier droit, a été partout opprimée et triomphe partout.' L'égalité devant la loi a été assez combattue; voyez quel chemin elle a fait ; de ce pas où n'ira-trelle point? Rien ne peut empêcher la vérité de naître, et, quand elle est née, rien ne peut l'empêcher de vivre et de grandir ; elle est, comme la lumière, envahis^ santé : elle marchera jusqu'à ce qu'elle ait embrassé

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le monde. Il ne convient donc pas à ceux qui la professent de s'agiter en désordre ^ comme s'ils tremblaient pour elle. Certainement^ son jour Tiendra : nous ne pouvons rien^ par tous nos efforts ^ que l'avancer ou la retarder un peu ; et certainement nous ne l'ayancerons pas par la violence y qui blesse les cœurs et effarouche les esprits. La violence est une injure à la nature : on s'irrite de ce qu'elle résiste et on veut la contraindre ; mais elle ne se laisse pas forcer : comme on s'opinifttre y aussi elle s'opiniâtre, et vous fatigue à la fin. Au contraire^ la vérité est douce : elle sait que la nature conspire pour elle; la vérité est patiente : elle sait que les hommes lui appartiennent^ elle les invite et les attend.

J'ai écrit devant elle cette Étude^ je l'ai écrite avec conscience et désintéressement; si elle était ce que j'ai voulU; elle ne serait ni un traité ni un pamphlet, mais une méditation. Je ne puis dire que ce que je crois; mais, en le disant, aurai-je réussi à ne pas blesser quelque convie tion honnête t j'ose à peine l'espérer. J'aime la vérité : ceux qui me connaissent le savent; ils ne savent pas combien de fois, après avoir, dans le secret, argumenté contre quelque doctrine ennemie , l'avoir pressée de toute ma vigueur, et couvert le papier de lignes passionnées, venant ensuite à mettre sous ces doctrines les noms d'hommes pour qui elles étaient sacrées, et songeant que les traits dirigés contre les idées allaient frapper des personnes respectées ou chéries, j'ai corrigé les pages qui m'avaient plu , pour affaiblir la force et éteindre

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la flamme. Vainement ! Chaque livre qu'on écrit dans sa sincérité tous ôle un ami , et il n'ôte pas de l'âme le besoin d'aimer. Il faudrait aller droit devant soi , sans regarder autour de soi, percer résolument tout ce qui présente, sans remords, sans retour. Bienheureux les purs esprits !

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