‹ Etudes sur le XVIIIe siecle (volume 2)Chapitre 8 sur 9 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LE XVIir SIÈCLE.,

Là riiMMi flaiim par avoir nitoo.

On ne tente pas ici, à propos de Voltaire, une de ces réhabilitations paradoxales pour lesquelles on n'a aucun goût. Quelque cbose de lui a péri, et personne ne le ressuscitera; ce qui survit se gardera soi-même. Voltaire n'a pas besoin de nous; d^ailleurs, il y a quelqu'un qui fait plus pour le remettre en honneur que tout ce que nous pourrions faire : le fanatisme ; en ce moment il y travaille assez bien. On n'ignore pas combien ce nom de Voltaire est désagréable à beaucoup d'oreilles; mais il serait digne des esprits honnêtes de lui rendre justice malgré leur ressentiment. Quant aux autres, on n'y doit pas prendre garde : ils ne- font pas qu'on le loue ici, ils n'empêchent pas de le louer. H est des exigences qui, par trop de ménagements, deviennent intraitables, et qu'on modère quand on le veut bien.

ÉTDDK8 SUR LB XVIIl* 8IÈCLB.

Les philosophes du dix-huitième siècle, Voltaire avec eux^ prétendent que toutes nos idées viennent de Texpérience. Comme cette formule est celle de Tempirisme^ on les prend volontiers pour empiristes^ et comme l'empirisme nie l'ime^ Dieu, la justice et la liberté^ on leur impose la nécessité de nier l'àme^ Dieu, la justice et la liberté. Or ils ont justement défendu la liberté politique et la justice sociale; l'inconséquence est donc flagrante, et les hommes de ce siècle, disciples de ces philosophes, sont aussi inconséquents que leurs maîtres.

Qu'un philosophe démente ses maximes dans la pratique, il n'y a là rien de bien étonnant; mais toute une génération! Qu'un homme pense d'une ùiçon et agisse de l'autre, cela se voit chaque jour; mais qu'un peuple en fasse autant, qu'il .pense sôlon certains principes et agisse selon les principes diamétralement contraires, qu'il soit matérialiste, athée, égoïste, fataliste fervent, et qu'avec celte même ferveur il se porte aux institutions généreuses qui combattent de front le matéria* lisme, l'athéisme, Tcgoïsme et le fatalisme, cela ne se comprendra jamais.

VOLTAifil. 7

La contradicUon qu'on sigoale n'existe pa$. Il faut entendre la formule citée : elle a deux significations. Voici la première : Les sens sont Tunique source de nos idées; il n'y a dans notre entendement que ce que les sens y ont apporté; notre esprit peut opérer sur les données de l'expérience^ composer^ décomposer^ comparer^ généraliser^ classer^ induire et raisonner^ mais il n'ajoute rien du sien, pas le moindre élément nouveau, il ne crée rien de nouveau que l'ordre où il met ces éléments; il est stérile.

Voici la seconde signification : Si l'expérience n'agissait pas, l'esprit n'agirait pas non plus^ Si nous ne connaissions d'abord par les sens et la conscience le monde extérieur et le monde intérieur, nous n'arriverions pas à conoattre Dieu; si nous ne connaissions d'abord par les sens et la conscience des sentiments et des actions humaines, nous n'arriverions pas à connaître le bien et le mal.

Or il y a entre ces deux interprétations de la même formule une difiérence énorme, la différence de Terreur à la vérité. U est très-faux que l'expérience soit l'origine de toutes nos idées, il est très-vrai que l'expérience est à Vorigine de toutes nos idées, n est très-faux que l'esprit soit stérile, qu'il ne produise rien de son fonds, et qu'il se borne à arranger les données de l'expérience ; mais il est très-vrai que si l'expérience n'entrait pas d'abord en jeu, l'esprit n'entrerait pas en jeu

8 ÉTUDES SUB LB XYIII' SIÈCLB.

à 8011 tour^ et que^ j^ur qu'il produise^ il faut qu'il soit provoqué. Par malheur^ la formule célèbre « toutes DOS idées viennent des sens » veut dire Tune et l'autre ehose^ et deux personnes qui la répètent ensemble peuvent fort bien ne pas s'entendre et même se combattre. Il reste donc à demander aux philosophes du dix-huitième siècle de s'expliquer.

On les voit tous s'évertuer contre la doctrine des idées innées qu'ils attribuent à Descartes. Descartes^ reconnaissant qu'il y a dans l'esprit humain des vérités nécessaires^ éternelles et immuables^ avait dit qu'elles ne nous viennent pas du dehors^ qu'elles sortent du fond de notre nature^ se forment au dedans de nous^ dans notre raison, par une opération mystérieuse; pour marquer sa pensée par un mot énergique, il les nommait idées innées. Le mot étouffa la chose. Locke lui prête l'opinion bizarre que nous naissons avec des idées toutes faites, le relève là-dessus comme il convient, et lui lait la leçon, un peu longue, qu'on trouve dans ses Essais. U détruit de fond en comble la théorie des idées innées, réfutation bien précieuse, si Jamais quelque philosophe s'avise de cette absurdité. Nos philosophes français du dix- huitième siècle. Voltaire comme les autres, n'ont connu Descartes qu'à travers Locke. Voltaire lui emprunte donc sa lourde machine de guerre; mais en la recevant il l'allège, et en fait un trait perçant :

VOLTAIRB. 9

Le cartésien prit la parole (i) et dit : L'àme est un esprit pur qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, et qui, en sortant de là, est obligée d'aller à l'école, et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su et qu'elle ne saura plus. Ce n'était donc pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton.

.... Un petit partisan de Locke était là tout auprès, et quand on lui eut enfin adressé la parole : Je ne sais pas, ditril, comment je pense, mais je sais que je n'ai jamais pensé qu'à l'occasion de mes sens.... L'animal de Sinus sourit : il ne trouva pas celui-là le moins sage, et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke sans l'extrême disproportion.

Voyons donc ce que Voltaire pense à roccasion de ses sens. Il règle toute sa philosophie sur deux maximes, la croyance au sens commun et les nécessités de la pratique : a Je ramène [i) toujours, autant que je peux, ma métaphysique à la morale. » Et conformément à ces règles, il admet Dieu, le

devoir, la liberté, l'instinct, le désintéressement,, même, en plus d'un endroit, la vie future.

n ne varie point sur l'existence de Dieu : il a constamment et en mille endroits soutoau avec énergie l'existence d'un Dieu qui a fait et gouverne le monde, il a combattu avec toute sa verve la

(J) Micromégas, rh. vu. — (2) Corr. avec Frédéric, I73T-I738.

génération spontanée sur laquelle les athées prétendaient s'appuyer; il est revenu a>ec une insistance infatigable sur le principe des causes finales, pour le prouver et l'appliquer, avec la conviction, la clarté, la force et la grâce de Fénelon et de Socrate. On connaît le vers célèbre de l'épître à l'auteur athée des lYois imposteurs. Il avait le droit de le dire : « Il y a eu (1) des gens qui m'ont appelé athée, c'est appeler Quesnel inoliniste. »

Le voici d'abord établissant la vérité d'une loi morale nécessaire, absolue, étemelle, universelle, contre les empiristes, contre Locke lui-même, qu'il appelle si souvent son mattre :

Kou. — La secte (2) de Laokium dit qu'il n'y a ni juste ni injuste, ni vice ni vertu.

Ci>-Si;. — La secte de Laokium dit-elle qu'il n'y a ni santé ni maladie?

Plus j'ai vu (3) des hommes différents par le dimat, les mœurs, le langage, les lois, le culte, et par la mesure de leur intelligence, et plus j'ai remarqué qu'ils ont tous le même fonds de morale.

La notion de quelque chose de juste me semble si naturelle, si universellement acquise par tous les hommes, qu'elle est indépendante de toute loi, de tout pacte, de toutoveUgion.

Je mets en fait qu'il n'y a aucun peuple chez lequel il

(I) Lettre h M. Contant d'Onllle, 1766. — (2) Cu-Su et JCoti.- X Le Philosophe ignorant.

VOLTAIRE. « Il

àoil juste^ beau^ eonveiuible, honnête^ de refuser la noin^ riture à son père et à sa mère quand on peut leur en donner; que nulle peuplade n'a jamais pu regarder la ca^ lomnie comme une bonne action^ non pas même une compagnie de bigots fanatiques.

Les plus grands crimes qui affligent la société humaine sont commis sous un faux prétexte de justice.

Les limites du juste et de l'injuste sont très^difftciles à poser; comme l'état mitoyen entre la santé et la maladie^ entre ce qui est convenable et la disconvenance des cho* ses^ entre le faux et le vrai^ est difficile à marquer. Ce sont des nuances qui se mêlent^ mais les couleurs tranchantes frappent tous les yeux. — Il y a mille diCTérences dans les interprétations de la loi morale, en mille circonstances; mais le fond subsiste toujours le même, et ce fond est l'idée du juste et de l'injuste. »

Ainsi le disciple se sépare du maître ; il adresse à Hobbes ces fermes paroles :

C'est en vain que tu étonnes tes lecteurs en réussissant presque à leur prouver qu'il n'y a aucunes lois dans le monde^ que des lois de convention; qu'il n'y a de juste et d'injuste que ce qu'on est convenu d'appeler tel dans un pays. Si tu t'étais trouvé seul avec Cromwel dans une lie déserte, et que Cromwel eût voulu te tuer pour avoir pris le parti de ton roi dans l'île d'Angleterre, cet attentat ne t'aurait-il pas paru aussi injuste dans ta nouvelle lie qu'il te l'aurait paru dans ta patrie? — Penses-tu que le jx>uvoir donne le droit, et qu'im fils robuste n'ait rien à

It ÂTUDB8 SUR LE XVIll" SIÈGLB.

se reprocher pour avoir assassiné son père languissant et décrépit? Quiconque étudie la morale doit commencer à réfuter ton livre dans son cœur.

Avec cette ferme notion du juste et de l'injuste^ on est loin des empiristes, loin de Locke ^ qui . recueille à plaisir les Jugements divers des hommes sur ces objets.

Quant à la liberté^ elle a embarrassé plus d'une fois notre philosophe; il se rappelle avec complaisance le mot de Locke avouant qu'il était là comme le diable de Milton^ pataugeant dans le chaos; mais même dans ses plus mauvais moments, loin de la nier^ il devenait affirmatif pour la défendre. Sa polémique contre Frédéric^ est un chef-d'œuvre; sa discussion est juste, puissante, spirituelle, éloquente, touchante même

Après avoir discuté, il s'échappe :

Daignez, au nom (I) de l'humanité, penser que nous avons quelque lit)erté; car si vous croyez que nous sommes de pures machines, que deviendra Pamitié dont vous faites vos délices? De quel prix seront les grandes actions que vous ferez? Quelle reconnaissance vous devra-t-on des soins que votre Altesse Royale prendra de rendre les hommes plus heureux et meilleurs? Comment, eniin, regarderez-vous l'attachement qu'on a pour vous, les services

(1) Gorresp. avec Fréd., nîT-lta».

VOLTAIRE. i 3

qu'on vous ren<lra> le sang qu'on versera pour vous? Quoi! le plus généreux, le plus tendre, le plus sage des hommes verrait tout ce qu'on fait pour lui plaire du même œil dont on voit des roues de moulin tourner sur le courant de l'eau, et se briser à force de servir! Non, monseigneur, votre âme est trop noble pour se priver ainsi de son plus beau partage.

Sur l'instinct, quoi de mieux que ceci?

Que ceux (1) qui n'ont pas eu le temps et la commodité d'observer la conduite des animaux, lisent l'excellent article Instinct, dans V Encyclopédie, ils seront convaincus de l'existence de cette faculté, qui est Ja raison des bêtes; raison aussi inférieure à la nôtre qu'un tournebroche Test à l'horloge de Strasbourg; raison bornée, mais réelle ; intelligence grossière, mais intelligence dépendante des sens comme la nôtre; iaible et incorruptible ruisseau de cette intelligence immense et incompréhensible qui a présidé à tout en tout temps.

Sur la doctrine de l'intérêt, il se prononce pour le bon parii^ et reproche directement à Helvétius. d'avoir mis l'amitié parmi les vilaines passions.

Il n'est pas très-ferme sur l'immortalité de l'âme ; il mêlait trop l'esprit avec le corps, et, dans la décomposition des organes, il avait peine à le retrouver; mais, sauf quelques propos assez légers sur cette matière, dans les discussions sérieuses

(1) Dialogue \\\\ \ Us Adorateurs ou les lowinges de Dieu.

qui re\itinDent souvent, il ne permet point ^qu'on supprime ce dogme : selon lui, atfirmer est téméraire, nier Test plus encore. 11 a été téméraire, a son honneur : rapportant toutes ses croyances à la pratique, et sentant bien que la crainte des chfttiments futurs est nécessaire pour contenir le crime, que, sans les punitions de l'autre \ie, la morale dans la vie présente n'a plus de sanction, il a plaidé l'immortalité de l'âme et a été éloquent. Que de doutes devront lui être pardonnes pour cette noble protestation contre le fatalisme du roi de Prusse!

Vous (1) m'épouvantez; j'ai bien peur pour le genre humain et pour moi que vous n'ayez tristement raison. fl serait aiSreux pourtant qu'on ne pût pas se tirer de là. Tâchez, sire, de n'avoir pas tant raison; car encore faut-il bien, quand vous faites de Potsdam un paradis terrestre, que ce monde-ci ne soit pas absolument un enfer. Un peu d'illusion, je vous en conjure. Daignez m'ai-

der à me tromper honnêtement Je me doute bien que

l'article des remords est un peu problématique; mais encore vaut-il mieux dire avec Cicéron, Platon, MarcvAurèle, etc., que la nature nous donne des remords, que de dire avec la Mettrie qu'il n'en faut point avoir.

Voilà les grandes vérités reconnues; reste à expliquer comment elles sont produites dans notre esprit. Kant^ Reid, et la philosophie française n'a-

(I) rx)rr. avec Frédéric» J762.

VOLTAIRE. i 5

valent pas encore pas$é sur cette question. A leur défaut^ n'est-ce pas une chose bien remarquable que la justesse et la précision avec lesquelles Voltaire caractérise l'opération de la raison humaine. Lui, l'en- Demi des idées innées, il vient à l'innéité de la raison.

A. — Qu'estrce que (i) la loi naturelle?

B. — L'instinct qui nous fait sentir la justice. Comment l'Égyptien (2), qui élevait des pyramides et

des obélisques, et le Scythe errant qui ne connaissait pas même les cabanes, auraient-ils eu les mêmes notions fondamentales du juste et d» l'injuste, si Dieu n'avait donné de tout temps à l'un et à l'autre cette raison qui, en se développant, leur fait apercevoir les mêmes principes nécessaires, ainsi qu'il leur a donné des organes qui, lorsqu'ils ont atteint le degré de leur énergie, perpétuent nécessairement et de la même façon la race du Scythe et la race de l'Égyptien.

Quand votre raison (3) vous apprend - elle qu'il y a vice et vertu? Quand elle nous apprend que deux et deux font quatre. 11 n'y a point de connaissance innée, par la raison qu'il n'y a point d'arbre qui porte des feuilles et des fruits en sortant de la terre. Rien n'est ce qu'on appelle inné, c'est-à-dire né développé; mais, répétons-le encore, Dieu nous fait naître avec des organes qui, à mesure qu'ils croissent, nous font sentir tout ce que notre espèce doit sentir pour la conservation de cette espèce.

(I) Dlct. phll., Lot wiiurelle, dialogue. — (2) Le Philosophe ignorant. — (3) Dlct. phll., du Juste et de Vïnjuste,

Singulier disciple de Locke! 11 fait mieux : il combat son maître en le nommant. Le philosophe ignorant, qui ignore tant de choses^ ce philosophe si peu dogmatique, qui n'affirme qu'en parlant des bornes étroites de notre intelligence^ des découvertes impossibles^ du désespoir fondée de la faiblesse des hommes^ ce philosophe annonce^ en tète de deux chapitres^ qu'il va combattre Locke. Ce maître si écouté a^ par malheur^ prétendu que la justice est arbitraire^ et ndée que nous en avons une idée accidentelle ; son disciple le corrige sévèrement. La loi morale peut être plus d'une fois mal appliquée dans les détails mais elle-même est universelle et nécessaire :

Dieu nous a donné une raison qui se fortifie avec l'âge, et qui nous apprend à tous, quand nous sommes attentifs, sans préjugés, qu'il y a un Dieu et qu'il faut être juste.... En abandonnant Locke en ce point, je dis, avec le grand Newton : Natura est semper sibi consona^ la Nature est toujours semblable à elle-même. La loi de la gravitation qui agit sur un astre agit sur tous les astres, sur toute la matière; ainsi la loi fondamentale de la morale agit également sur toutes les nations bien connues. II y a mille différences dans les interprétations de cette loi en mille circonstances; mais ]e fond subsiste toigours le même, et ce fond est l'idée du juste et de l'injuste. On commet prodigieusement d'injustices dans les fureurs de ses passions, comme on perd sa raison dans l'ivresse; mais quand Tivresse est passée, la raison revient. La société n'est fondée que sur ces notions qu'on n'arrachera jamais

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de notre cœur. Quel est l'âge où nous connaissons le juste et l'injuste? l'âge où nous connaissons que deux et deux font quatre.

Est-ce Voltaire, est-ce Descaries qui parle ainsi 1 Et ce n'est pas chez lui une saillie, il y revient partout avec une décision et une vigueur qui ne se démentent point. L'homme qui croit à Dieu, à la liberté, à la justice, n'est pas un empiriste assurément. Un véritable empiriste, c'est d'Holbach, et Voltaire écrivait en têle d'un exemplaire du Bon Sens de cet auteur : a II prend (1) quelquefois ses cinq sens pour du bon sens. »

11 parait constant, comme on l'avait annoncé, que Voltaire a reconnu Dieu, la morale, la liberté, l'instinct, le désintéressement, et la nécessité de l'immortalité de l'âme, et on vient de voir qu'il a expliqué avec une sagacité merveilleuse le jeu de la raison produisant ces vérités. En métaphysique, il est moins hardi et plus faible : il paye la rançon de ses qualités. Comme il croit fermement au sens commun, aussi il ne croit volontiers qu'au sens commun; comme il ramène sa métaphysique à la morale, il ne prend guère pour vrai que ce qui est absolument utile à la morale, et se passe du reste, professant que si une vérité était nécessaire pour bien vivre, Dieu ne l'aurait pas cachée.

Qu'on soit juste, il suffit; le reste est arbitraire. (1) Lettre à d'AI., 1775.

iS ÉTUDES SLH LE XVlll* SIECLE.

Gomme son instinct le porte quelquefois au delà, s'il lui arrive d'y céder, il se ménage discrètement une retraite : « Je tremble, car je vais dire quelque chose qui ressemble à un système, n

n a tort de regarder comme question de métaphysique la question de la nature de l'âme. C'est bien lui qui écrit : «Je suis en peine [i), monsieur, de toute âme et de la mienne.» Il prie (2) l'honnête homme qui fera Matière (dans l'Encyclopédie) de bien prouver que le je ne sais quoi qu'on nomme matière peut aussi bien penser que le je ne sais quoi qu'on appelle e«prit. 11 soutient sans faiblir une fois, d'accord avec Locke, que Dieu peut donner la pensée à la matière. Qu'est-ce, au juste, que cette opinion? Voltaire et Locke font des difficultés à plaisir. J'ai conscience de ma pensée et de moi-même qui pense; j'ai conscience, non de plusieurs êtres, mais d'un seul; je suis donc un, simple, un esprit. La connaissance de l'immatérialité de l'âme n^est pas plus cachée que cela. Puis nos deux philosophes vont cherchant s'ils ont une âme, c'est-à-dire ils se cherchent eux-mêmes, et ne se rencontrent pas, ce qui est infaillible. Mais sont-ils matérialistes?

Parlons franchement, cessons, comme disait Descartes, de nous battre dans des ca\es. On n'est pas matérialiste {>our prétendre que la matière peut penser, ni spiritualiste pour prétendre qu'elle en est incapable; plusieurs docteurs de la primitive Eglise, qui font

(J) UUre à Tabbé Spallanzani, 1776. — (2) LeUre à d'Al., n&7.

VOLTÀIRB. i9

rame corporelle^ ne sont phs matériulistes assurémeni^ et^ quand on rencontre de certaines propositîMs de d'Holbach et de la Mettrie, on ne croit pas iiéce8$aire^ pour savoir ce qu'ils sont^ de les interroger sur le composé et le simple.

Entre le spiritualisme et le matérialisme l'étemelle question n'est pas^ en dépit des apparences^ de savoir sil n'y a qu'une seule nature d'êtres ou s'il y en a deux^ seulement de l'étendue^ seulement de l'esprit, ou ensemble de l'esprit et de l'étendue, mais si dans l'homme il n'y a qu'une seule vie, qu'une seule destinée, la vie physique, la destinée physique. Admettez-vous qu'en nous tout tende vers un but unique, la perfection du corps, le bon élal et le bien-être de cette machine qui digère, respire, change de place; que nous devions n'avoir qu'une seule préoccupation : respirer à notre aise, digérer sans peine, nous mouvoir librement, donner à nos sens le plus possible de jouissances, en écarter avec le plus grand soin la douleur, nous établir dans ce monde en telles conditions de fortune, de puissance, qui nous rendent cette tâche facile; cultiver notre esprit dans la mesure que réclame cet art du bien vivre ; rapporter tout à ce centre, sans autre pensée, sans autre souci, vous êtes matérialiste. Si, au contraire, la destinée physique vous semble étroite, la pensée trop noble pour se mettre tout entière au service du corps; si le cœur humain vous semble renfermer d'autres désirs que ceux qui ont le corps pour objet; si au-dessus de la perfection des organes vous concevez une autre per-

ÎO ÈTUDI8 SUR LB XTIII* SIÈCLE.

fecUon de tout autre nature; si vous rêvez de science infinie^ de déyouemenl, si vous tous sentez soulevé de terre vers un monde sup^rieur^ peuplé de grandes pensées^ de sentiments généreux; si vous comprenez qu'on doit sacrifier le bien-être et même la vie du corps pour vivre de cette autre vie, vous êtes spiritualiste. Cet être qui pense et cet être qui respire sont-ils de même nature? Dussé-je toujours l'ignorer^ ce que je sais de science certaine^ c'est qu'il y a en moi un double mouvement^ une double destinée : l'une de conserver, de perfectionner en moi l'animal qui est né il y a quelques jours, et dans quelques jours va mourir; l'autre, de conserver et perfectionner en moi l'être intelligent, sensible et moral, avec ses aspirations infinies; ce que je sais de science certaine, c'est que la première de ces destinées est subordonnée à la seconde, comme la raison l'atteste, comme la loi morale le veut; et ainsi je suis un être immortel, de passage dans un corps mortel.

Voltaire a tort de croire que la matière peut penser^ que l'âme a la nature du corps; mais pour être matérialiste, il faut qu'il ^oute que l'âme dépend entièrement du corps. Ne le dit-il pas en etTet? « La disposition (i) des organes fait tout... La manière dont on digère décide presque toiyours de notre manière de penser. ^ Voici encore un mot qui plairait à la Mettrie : «On a (2) une fluxion sur l'âme comme sur les dents. » Mais ce n'est pas son dernier mot : « C'est

(1) Lettre à M- du Deffand, 1772. - [2) UUre à d'Al., 17&7.

une plaisante (t ) chose que la pensée dépende absolument de l'estomac^ et que malgré cela les meilleurs estomacs ne soient pas les meilleurs penseurs. » La Mettrie regarderait à deux fois avant de signer cette pensée, et il ne signerait certes pas celle-ci : « On fait aller (2) son corps comme Ton veut. Lorsque l'âme dit : Marche, il obéit.» S'il est douteux sur la question de l'essence de l'esprit, il a horreur d'une doctrine qui ne voit dans l'homme que l'animal; il maintient inflexiblement l'âme supérieure au corps, en prix et en puissance, la vie intellectuelle et morale supérieure, dans chacun de nous, à la vie matérielle, et, dans le monde, la justice supérieure au plaisir.Âu fond, il regarde l'âme comme un atome, une particule matérielle sans doute, mais d'une extrême ténuité et indivisible. On trouvera souvent cette idée dans ses ouvrages philosophiques, et la lettre suivante au comte de Tressan exprime bien ses plus secrètes sympathies. «Vous me paraissez tenir pour ce feu élémentaire que Newton se garda bien toujours d'appeler corporel. Ce principe peut mener loin ; et si Diçu, par hasard, avait accordé la pensée à quelques monades de ce feu élémentaire^ les docteurs n'auraient rien à dire : on aurait seulement à leur dire que leur feu n'est pas bien lumineux, et que leur monade est un peu impertinente. » Un pas de plus, et la monade de feu élémentaire se tournait en pur esprit; Voltaire ne l'a pas fait. Mais il est entièrement des nôtres quand

(0 Lettre à d'AK, 1770. — (2^ Corr. avec Fi"écl.

2Î ÉTCDBS SUR LB X^iU* SIÈCLE.

il accorde à l'âme la liberté^ la connaissance de la loi morale qu'elle doit accomplir, et de Dieu sur qui la Terlu s'appuie. Son instinct est moins matérialiste encore que sa raison. « il faut donner (1) à son âme toutes les formes possibles. C'est un feu que Dieu nous a confié, nous devons le nourrir de tout ce que nous trouvons de plus précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de son âme à toutes les sciences et à tous les sentiments; pourvu que tout cela n'y entre pas péle-méle, il y a [ilace pour tout le monde. »

Il faudrait, ce me semble, renoncer à voir dans Voltaire le disciple de Locke. Q sonflEre de l'avoir trop vanté. Au fond, il n'a de commun avec lui que l'aver* sion de la métaphysique, aversion qui se trouve également chez Rousseau, et qui est moins le fait des hommes que du siècle; et aussi Topinion que la matière peut penser par un don de Dieu. Pour le reste, qui a bien son importance, il se met très à Taise avec ce maître si respecté. L'homme qui reconnaît, au-dessus de l'expérience et de la réflexion, une raison, organe infaillible de vérités nécessaires, qui place la liberté dans la résolution invisible, et la soumet à une règle morale invariable et universelle, cet homme n'est pas sans doute un pur disciple de Locke. Il pense comme Rousseau, le Rousseau de la profession de foi, qui força son admiration. Les mots diffèrent chez eux, le fond est identique. L'un appelle

(1) Lettre à Cideville, 1788.

sentiment-ce que Vautre appelle raison universelle; tcius deux relèvent du même mattre et prêchent les marnes enseignements.

On voit quelles vérités philosophiques Voltaire reçoit; on voit comment il entend la science ellemême^ et quelle direction il lui a donnée.

En général^ l'homme peut; à Tégard de la vérité^ prendre quatre partis différents :

I. On croit simplement^ sans sMnterroger; c'est l'état où sont la plupart des hommes, qui admettent en même temps Dieu et le monde ^ le corps et rftme, etc., et n'y voient aucune ditOculté.

II. Les ditBcultés se présentent, et, quelque fortes qu'elles paraissent, on n'a pas le courage de sacrifier une vérité. On ne sait comment accorder Dieu et le monde, le corps et l'fime, la liberté et les lois naturelles, la liberté et la prescience et la [irovidence divine, le bien et le mal, la mort et l'immortalité; pourtant on croit à toutes ces choses, en dépit des oppositions.

m. On se décide, on prend parti pour une vérité contre une autre. La contradiction semble insupportable, et on aime encore mieux se faire violence en rejetant telle ou telle proposition particulière, que de mëeonteiiter absolument la raison, qui ne se payé point de contradictions. Ensuite on choisit selon son inclination : les uns le visible, les autres l'invisible; les uns rhumain, les autres le divin ; on absorbe la création dans le créateur ou le créateur dans la création ; on confond le corps avec l'âme ou l'âme avec

Î4 ÉTUDES SUA LB IVIII* SIÈGLB.

le corps ; on nie la liberté ou la chaîne des causes physiques^ la liberté humaine ou la prescience et la providence de Dieu^ le plan parfait du monde ou ses imperfections, la vie présente ou la vie future. Ainsi la science ramène Tunité dans nos croyances.

rv. Mais cette unité est fausse, achetée au prix de la vérité. Les croyances détruites revivent^ et plus d'une fois inquiètent l'esprit : on ne pouvait les admettre, on ne peut non plus les rejeter. Que foire ? Les forcer de vivre ensemble, en les accordant; montrer que la contradiction est seulement apparente, et qu'au fond toutes ces vérités bien entendues vont ensemble; qu'il en est de l'ordre de la raison comme de l'ordre des phénomènes célestes, oiudeux forces opposées, celle qui éloigne du centre et celle qui y ramène, produisent par leur combat ce beau système que nous voyons; enfin, que la vraie unité n'est pas confusion, mais harmonie. En conséquence, on concilie toutes les vérités. Voltaire essaie tour à tour chacun de ces partis* et flotte entre tous, sans pouvoir se tenir à aucun. Trop philosophe pour se contenter d'abord du pur sens commun , il voit la difficulté d'en accorder les principes , et dans une foule de passages il la montre à nu. Puis il cherche à s'en tirer, et alors il a ses bons et ses mauvais jours. Dans les mauvais jours, l'âme est une fonction du corps et meurt avec lui, comme le son avec l'instrument, la liberté s'évanouit dans la série des causes naturelles, et le monde est la proie du mal.

Dans les meilleurs jours, ou bien « après avoir cassé son fil, » il en revient à la croyance des simples, « aux arguments de bonne femme, » ou, plus hardi, il concilie le libre arbitre avec l'ordre général, avec la prescience et la providence divine, il admet le mal condition du bien dans Tunivers, et la vie future complément nécessaire de la vie présente, pour effrayer les méchants. Et il faut avouer qu'il a été souvent hardi jusque-là. Pour ne citer que les plus grands de ses traités philosophiques^ toute sa correspondance avec Frédéric sur la liberté, les sept Discours en vers sur VHmime, le Poème sur la Loi fuUur relie et V Histoire de Jenni, sont dans cet esprit.

Voilà quelle est la philosophie de Voltaire ei quel est l'esprit qui l'a produite. C'est simplement le bon sens, qui, indépendant de tous les systèmes, repousse Teiagération et Terreur, de quelque c6té qu'eUes viennent, de l'idéalisme ou de l'empirisme.

Voltaire, en effet, n'est content ni de Descartes ni de Lock«, et se borne à rétablir une à une les vérités du sens commun sur la foi de l'évidence naturelle, chacune portant avec elle sa lumière, se justifiant par eUe-même, isolée et indépendante. Même il essaie de les montrer ensemble, formant un concert ; mais là il faiblit, et, malgré d'heureuses rencontres et de beaux mouvements, il n'atteint pas Rousseau, la belle profession de foi du Vicaire savoyard.

Il n'en a pas moins une place distinguée dans l'histoire de la philosophie moderne : il l'arrête sur

26 ÉTUDES SUR LB XVIll* SliCLE.

la pente où Tidéalisme et rempirisme la précipitent, et la remet dans le bon chemin ; il relient obstinément, avec Topiniàtreté du bon sens, toutes les vérités premières que la réflexion emportée prétend lui arracher, et il réduit les systèmes à enfermer, à lier, à développer ces vérités premières*

Comment Voltaire envisage-t*il le monde? Croyait-il que tout est mal, par une injure envers la Providence, on pensait-il mieux! Il ne se cache pas la difficulté du problème. « Des deux tonneaux (1) de Jupiter,- le plus gros est celui du mal ; or, pourquoi Jupiter a-t-il fait ce tonneau aussi énorme que celui de Cîteaux? ou comment ce tonneau s'est-il fait tout seul? » Il n'est pas ennemi de Toptimisme, mais de l'optimisme de Leibnitz. Lorsque Leibnilz prétend que ce monde est le meilleur des mondes possibles. Voltaire est d'accord avec lui et avec tous ceux qui croient que Dieu existe. Evidemment, si Dieu a conçu un monde plus parfait, s'il pouvait le créer et ne l'a point créé, il a choisi le mauvais parti, il est itnparfait, il n'est plus Dieu. C'est un raisonnement tout simple et tout géométrique, que Voltaire, en maint endroit, reconnaît excellent. Mais quand on a dit cela , tout n'est pas

(1) Lettre à M'Y* du Defflmd, 175».

VOLTAIBK. 17

dit encore ; on est optimiste comme le premier \enu et non 4»mme Leibnitz. Dans cette grande religion du genre liumàin il y a des sectes, et voici les questions d'où elles naissent. Ce monde, le meilleur par comparaison avec ceux qui pouvaient être, qu'estil en lui-même? A-t-il ou non des débuts? S'il en a, sont-ils légers ou graves? Est-il bon pour l'ensemble dés créatures, ou spécialement pour l'humanité, 014 plus spécialement encore, pour chaque homme ? £st-il bon par l'heureux arrangement des événements particuliers, ou par la beauté des lois générales, ou par le dessein que ces lois exécutent? Parle-t-on enfin de la vie présente uniquement , ou de la vie future avec elle ? L'optimisme est aussi divers que les réponses à ces problèmes. Voici celui de Leibnitz : le monde, collection de toutes les existences passées, présentes et futures, enfermant la vie présente et la vie à venir, est, dans l'ensemble, le meilleur que Dieu pût créer. Les mondes possibles étaient en nombre infini, car les événements possibles et leurs corn-* binaisons sont innombrables ; parmi ces combinaisons. Dieu a cboisi celle qui recevait le plus de bien. Elle admet le mal sans doute, mais comme condition inévitable d'un bien qui le surpasse; tout compté, tout rabattu, c'est encore là qu'il s'en rencontre le moins. De là, en toute circonstance, la nécessité pour Leibnitz d'atténuer le mal, d'exagérer le bien, parfois des efforts désespérés pour faire rendre au mal le bien qu'il doit contenir ; et aussi, lorsqu'il rencontrera quelque dogme où la bonté de Dieu semble

18 ÈTtDBS SUR LB XVIIl' SIÈCLE.

compromise, il ne s'ethttyera pas, et se montrera facile à radmeltre , sauf à se rejeter sur les conséquences heureuses. Ne les voit -il pas, il est sûr qu'elles existent, et le voilà en repos. La faute heureuse d'Adam nous a valu le Rédempteur, fetix culpa; les châtiments étemels et le petit nombre des élus rinquiètent d'abord ; mais il se rassure en songeant que ces événements entrent, de toute nécessité, dans le plan du meilleur des mondes. Arrivé là, on est tout près de les trouver conformes à la raison et à la justice; aussi il découvre des principes philosophiques qui justifient l'éternité des peines.

Tel est le danger de Toptimisme : après avoir trouvé ce beau principe, l'esprit cesse d'agir, ou s'il agit encore, il se met à l'aise, et perd ces scrupules qui sauvent la vérité; après ce brillant éclair, la raison s'endort, pour ne jeter plus qu'une lumière incertaine ou trompeuse. Ajoutez qu'une fois nofare parti si bien pris de tout ce qui peut survenir, les misères de ce monde nous trouvent trèscalmes; les excès des partis, le renversement de la justice, au lieu de nous frapper douloureusement, de nous irriter, de nous armer, nous laissent le cœur froid, la volonté inerte, et n'ont de contre-coup que dans notre raison inaltérable. L'optimisme de Leibnitz risque donc d'engourdir et l'intelligence et la sensibilité. Il ne produit ces effets ni toujours ni partout entièrement; ils en sont une conséquence extrême, mais naturelle, et il est naturel aussi qu'on

VOLTAIBE. 29

(ente de les prévenir. Enfermé dans roplimisme qui Tenebante^ Leibnitz n'entend pas les gémissements de rhumanité^ ni cette plainte partie de TOrient : « L'bomme né de la femme ^il peu de jours^ tout pleins de misères; » ni ce soupir mélancolique de la riante Grèce : « Le mieux pour l'bomme est de ne pas naître, et quand il est né^ c'est de mourir; i» ni enfin, tout près de lui, Bossuet qui remercie Dieu d'aTOÎr mêlé une goutte de joie à la vie bumaine pour en tempérer l'amertume iafinie. Il oublie les maladies de l'intelligence et de la liberté, tant d'erreurs, tant de doutes, la volonté se débattant entre l'ivresse des passions et l'impuissance. Et pourtant, c'est là l'homme éternellement.

Ce que Leibnitz n'entend pas et ne voit pas, Voltaire le voit et Tentend : de là Candide. En un sens, c'est un livre diabolique ; il semble voir l'Esprit du mal lui-même qui enveloppe les hommes dans un réseau inextricable de folies et de misères, et se rit de leur peine. La fin adoucit cette impression; après tant d'infortunes, les héros, ou si l'on veut, les victimes, trouvent un bonheur estimable dans la solitude et la médiocrité, cultivant en paix leur jardin.

C'est bien l'opinion constante de Voltaire^ur la vie humaine (sa correspondance entière en fait foi), et l'impression qu'il a emportée de son long voyage dans le monde : « Après avoir bien réfléchi (i) à

(1) Lettre à M** du Deffand, ITGI.

3U BTUDES SDR LE XVlll' SIECLE.

soixante ans de sottises que j'ai vues et que j'ai faites, j ai cru m'aperceToir que le inonde n'est que le tliéàtre d'une petite guerre continuelle, ou cruelle, ou ridicule, et un ramas de vanité à faire mal au cœur.... Les hommes sont tous Jean qui pleure et qui rit(i); mais combien y en a*t-il malheureusement qui sont Jean qui mord, Jean qui vole, Jean qui calomnie, Jean qui tuel... 11 y a (2) des aspects sous lesquels la nature humaine est la nature infernale. On sécherait d'horreur si on la regardait toujours par ces côtés. » 11 peiut (3) d'abord le.genre humain . (le profil dans la première édition de VHisUrire gênéraie; dans une autre, de trois-quarts ; Candide le peint de face et en raccourci. C'est l'Enfer de Dante remonté sur la terre, Tartarus hic nobis est. Son expérience personnelle est là \ insulté \ïaT un grand seigneur, puis battu par ses valets, et contraint de dévorer cet affront; emprisonné à la Bastille pour des couplets qu'il n'avait pas hits; forcé d'abandonner la France ; pri\é par la mort d'une ancienne et douce affection ; éprouvant trois années auprès du roi de Prusse, et toute sa vie avec le duc de Richelieu et ses pareils l'amitié difficile des grands; dupé par des fourbes, trahi par de lâches amis, calomnié et poursuivi sans cesse, il ne trouve le repos que sur la fln de ses jours à la campagne, parmi ses bœufs (4),

(1) Lettre à M-* du Deffand, 1771. — (2) Lettre à M. Pinto, 1762. — (3) Lettre à d'Al., 1763; — h d'Arg., 1761. — (4) Lettre à d'Arg., i76l.

qui lui font des mines. Disciple de Pythagore^ dans (i) la tempête, il adore l'écho. «Vive (2) la campagne, ma chère nièce; vivent les terres, et surtout les terres libres, où Ton est chez soi maître absolu, et où l'on n'a point de vingtièmes à payer ! C'est beaucoup d'être indépendant ; mais d'avoir trouvé le secret de l'être en France, cela vaut mieux que d'avoir (ait la Henriade. » « Le monde (3) est un grand naufrage; la devise des hommes est : sauve qui peut I » C'est bien là son dernier mot sur le monde, et le résumé de la sagesse humaine. Mais, une fois sauvé, que faire? Se réjouir, sans nul souci des malheureux que battent les vents contraires, et laisser aller le monde comme il va, content d'échapper à la fortune ? Voltaire le dira : « J'en reviens (4) toujours à Candide : il faut finir par cultiver son jardin ; tout le reste, excepté l'amitié, est bien peu de chose ; et encore, cultiver son jardin n'est pas grand'chose. » Ailleurs, c'est mieux encore: «Mon Dieu, que si j'ai (5) de bon foin cette année, je serai heureux ! » Ne croyez pas ses paroles, et croyez sa vie. Quoi qu'il en dise, la destinée de l'homme n'est pas de cultiver son jardin : il ne Ta jamais cru. La liberté Ta visité (6) déjà vieux, mais non désarmé : lAbertas quœ sera tamen respexit, sed non inermem. Pourquoi donc ces armes? Ce n'est déjà .plus là Candide. Estrce Candide

(I) Lettre à d'>J., 1774. — (2) Lettre à M-» de Fontaine, 1761. — (3) Lettre au cbev. de R...x, 1760, et passim, — (4) Lettre à d'Arg., 1763. — (5) Unm k d'Arg.. 1760. — (6) Lettre à Algarotli,

32 ÊTIDES SUR LE XVIir SIÈCLE.

encore qui envoie (i ) du pied des Alpes à Paris des fusées volantes qui crèvent sur la tête des sots? A quelle époque de sa vie Voltaire a-t-il été plus actifs plus audacieux^ a-tril remué plus fortement le monde qu'il avait déserté? Mais^ pour le remuer^ il ne faut pas proclamer qu'on le remue, et le doux Candide ne sera jamais soupçonné.

L'étrange roman dont il est le héros, est bien un portrait réduit de l'humanité, comme la voyait Voltaire ; mais qu'on ne l'oublie pas, c'est aussi un livre de polémique, armé en guerre contre l'optimisme de Leibnitz, de Pope, de Shaftesbury et de Bolingbroke, principalement contre Leibnitz , le premier et le plus grand, avec qui Voltaire avait bien d'autres querelles. Dans plus d'un écrit, il combat l'optimisme par kl raison, dans son poëme sur le Démstre de Lisbanne, par le sentiment, ici par le ridicule. 11 pen* sait que le ridicule (2) vient à bout de tout; que le ton (3) de la plaisanterie est, de toutes les clefs de la musique française, celle qui se chante le plus aisément; qu'on doit être sûr du succès quand on se moque gatment de son prochain. Sa prière à Dieu est originale : 0 Dieu (4) des bons esprits ! Dieu des esprits justes. Dieu des esprits aimables, répands ta miséricorde sur tous nos frères, continue à confondre les sots, les hypocrites et les fanatiques ! Plus

(!) LeUre à M- du Deffand, 1760. - (2) Lettre à d'AL, 1766.

(3) Lettre à M- du Deflbnd, 1766 ; lettre à HeWétlus, 1763.

(4) Lettre à M. Saurin, 1761 ; lettre à Dami., 1767.

nos frères feront de bons ouTrages^ en quelque genre que ce puisse être, plus la gloire de ton saint nom sera étendue. Fais toujours réussir les sages, fais siffler les impertinents. » «Je ne me (4) souviens plus, dit-il quelque part, quel était Tlionnéte homme qui priait Dieu tous les matins que ses ennemis fissent des sottises. » Ule connaissait pourtant bien.

Il savait la puissance de cette arme du ridicule, il l'avait assez essayée ; il la mit au service de ce qui lui semblait être le vrai. U porta des coups terribles sans doute ; mais quand on se bat, il ne faut pas se battre mollement. La modération louable qui dans un duel entre hommes s'arrête au premier sang, n'est pas de mise dans un duel entre doctrines ennemies; des engagements qui se reprennent toujours, qui ne décident jamais rien, sont funestes à la vérité. Platon n'a pas craint de blesser la sophistique, ni Pascal le jésuitisme. Dans de telles luttes, l'ironie tempérée n'est qu'impuissance.

Comme on reconnaît bien dans Candide la main qui a fait la Diatribe du docteur Akakja, cette raillerie cruelle qui exila le Franc de Pompignan dans sa province, empoisonna le reste des jours de Maupertuis, fit huer Fréron par le public de tout un théâtre, et l'accable encore aujourd'hui. C'est le secret, formidable en France, d'attacher à un systeme, à un personnage, un mot qui désormais fait corps avec lui. Parle-t-on devant quelqu'un des cantiques sacrés

(t) LeUreàd'Al., 1766.

de le Franc de Pompignan : Ab ! oui^ répond-il aussitôt :

Sacrés ils sont, car persoDDe n'y touche.

Se présente-t-il à la cour, le Dauphin lui-même répèle Ip vers :

Et Tami Pompignan pense être quelque chose.

Les laquais fredonnent le refrain :

Vive le Boi et Simon le Fraoc, Son fatori.

Si on n'a lu VAkakia, on ne se fait pas une idée de ce que peut la malice humaine. C'est toujours, il est \rai, le même ridicule qui revient, toujours la malheureuse entreprise' de disséquer des cervelles de Patagons pour connaître la nature de l'âme; de creuser un trou jusqu'au centre de la terre pour connaître ce qui s'y passe; la pensée étrange que la mort n'est que la maturité des animaux, et que pour empêcher un homme de mûrir, il faut l'enduire de résine; mais cette même plaisanterie est toujours nouvelle par le lieu où elle est placée, par la fable qui l'introduit. Comme ces motifs de musique qui reviennent les mêmes par des chutes diverses, elle s'empare de l'oreille et s'imprime dans l'esprit. Dans Candide aussi ce n'est qu'un mot, qui reparaît à chaque page, à chaque infortune nouvelle : « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. » Du roman il a passé dans le monde, dans la

VOLTAIRB. 3S

conversation , on Ta répété sans en connaître l*origine, il est devenu populaire; et l'optimisnie, qui avait tenu contre des arguments énormes^ a été tué par ce petit mot.

Est-ee à dire que Voltaire soit pessimiste? Non; il répétait après Leibnitz que Dieu a choisi le meilleur monde^ c'est-à-dire le plus sage^ mais il ne pensait pas pour cela que nous vivons dans Tordre et le bonheur. « La fin (1 ) de la vie est triste^ le commencement doit être compté pour rien^ et le milieu est presque toujours un orage. » La condition de Thomme ici-bas lui paraissait tout simplement passable. En butte à mille maux, la frivolité (2), la gaieté, le travail Tempéchent de se pendre. Le secret contre le suicide est devoir toiyours quelque chose à faire. Creech^ commentateur de (3) Lucrèce, mit sur son manuscrit : « N. B. Qu'il faudra que je me pende quand j'aurai fini mon commentaire. » Il se tint parole. S'il avait entrepris un commentaire sur Ovide, il aurait vécu plus longtemps. Grftce à ces remèdes peu héroïques, il est vrai, mais efficaces. Voltaire s'accommode de son sort. Malade toute sa vie, il ne se regarde pas comme la plus heureuse de toutes les créatures, mais (4) it n'y a point de malade plus heureux que lui 11 passe (5) son temps à faire des gambades sur le bord de son tombeau, et c'est, en vérité, ce que font tous

(I) Lettre ft d'Arg., 1768. — (2) Lettre à M- du Deffand, ITGO; lettre à d'Arg., 1767. ^ (3) Dictionn. ptall. art. de Coton et du suicide. — (4) Lettre à Fréd., 1738. — (5) Lettre à M- du Deffond, |77 1 .

36 BTIDBS SUR LB XVIII' SISCUS.

les hommes. Il faut (i ) jouer avec la vie jusqu'au dernier moment C'est un enfant qu'il faut bercer

jusqu'à ce qu'il s'endorme.

Pauvre idée, usage médiocre de la vie, assurément; mais il y a dans Voltaire une conception plus hante et plus équitable de notre destinée. 11 l'a dit : « Je ferais grâce (2) à cet optimisme, pourvu que ceux qui soutiennent ce système ajoutassent qu'ils croient que Dieu, dans une autre vie, nous donnera, selon sa miséricorde, le bien dont il nous prive en ce monde selon sa justice. C'est l'éternité à venir qui fait l'optimisme, et non le moment présent. » Ailleurs :

Un jour [3] tout sera bien^ voilà notre espérance ; Tout est bien aujourd'hui, voilà rillu8ion.

Et plus loin :

Un calife autrefois, à son heure dernière» Au Dieu qu'il adorait dit pour toute prière: Je l'apporte, 6 seul roi ! seul être illimité ! Tout CH que tu n'a pas dans ton immensité. Les défauts, les regrets, les maux et Tignorance. Mais il pouvai t encore ajouter Vespérance,

Par-dessus toutes les fables que nous ont laissées les Grecs, il aimait la fable de Pandore. A cette doctrine consolante répondait une maxime de pratique

(1) Lettre à M** du Deffand, 1761; lettre à M»* du Deffand, 1761. — (2) Lettre à M. Vernes» 1758. — (3) Poème sur le désastre de U»bonne, ou examen de cet axiome : « Tout est bien. •

hardie et salutaire : que tout soit bien ou mal» tâchons que tout soit mieux.

Telle est l'opinion de Voltaire sur le monde. 11 croij que cet univers est le meilleur qui pût être, mais^ pour être le meiUeur de tous^ il ne le trouve pas irréprochable, et en exagère les défauts; il ne conçoit pas pourquoi le mal existe^ et pense volontiers que Dieu n'a pu mieux faire; il espère que tout sera bien un jour, et voit le progrès s'accomplir sous ses yeux, sans se pénétrer de la beauté de cet ordre qui tire le bien du mal; la vérité est dans sa main, il n'ose la saisir. Le sentiment des problèmes, à ce degré-là, n'est plus une qualité , c'est une maladie : « La sagesse doute où il faut douter, et affirme où il faut affirmer. »

Il n'y a que deux grandes doctrines sur la perfection de ce monde, et il n'est pas si difficile de choisir. Suivant l'une, Dieu conçoit le plan magnifique de l'univers et l'exécute lui*même, il n'appelle l'homme que comme spectateur : vois et admire, garde-toi de critiquer. Ces ombres qui te déplaisent avivent le jour; ce personnage difi'orme qui te choque fait ressortir la beauté qui t'enchante; chaque couleur, chaque trait est pour l'ensemble; pris à part, il peut être blâmé, rapporté au tout, il est irréprochable. Pénétré de cette vérité, contemple ce chef-d'œuvre en silence, et prends garde d'y rien mettre du tien. Suivant l'au-^ tre doctrine. Dieu encore conçoit le plan du monde avec sa sagesse infinie; il achève lui-même l'univers physique, impose à la matière les lois d'où dériveront

fatalement tous açs mouvements et leur harmonie;

38 * ÉTIDES sua LE XVIU' SIÈCLE.

quant au inonde des esprits^ il loi fixe sa destinée^ if Teul qu'un Jour la Térité el la justice y résident^ mais il nj3 les y place pas lui-môme et il donne à Thomme cette mission. Que parle-t-on de Proroétbée qui^ déro* bant le feu du ciel , encourt la colère de Jupiter et un ehfttiment terribk ! Dieu, quand il a fonné l'homme, a gravé dans notre raison l'idéal d'un monde parfait 9Ù régnent sans ennemis la vérité et la justice; il nous a communiqué le plan conçu par sa souveraine sagesse; il a fait plus, il a mis dans notre coeur l'anH>ur de cet idéal, l'enthousiasme de cette perfection, une portion de ce feu divin qui crée, qui anime les foitnes mortes de l'intelligence. Celte ardeur secrète, sans cesse renaissante, qui nous dévore, est notre gloire, elle n'e$'ijx>int notre cbftliment. Poursuivi par le rêve de l'idéal, l'homme s'agite et ne peut goûter le repos; les yeux fixés sur cet exemplaire immortel, il tente die le traduire ; mécontent de ses ébauches, il efface, il corrige, souvent, dans son impatience, remplaçant une erreur par une erreur, une injustice par une injustice, qui sera emportée à son tour, quelquefois par une vérité solide, par une pratique équitable, qui ne périront point. Ainsi, à travers ces tentatives avortées et reprises, l'œuvre avance, la science s'accroît, les institutions s'améliorent, la cité de Dieu se dessine dans la nuit. Quel spectacle! et qu'il est vraiment divin ! Dieu pouvait d'un coup achever le monde, il ne l'a pas voulu, il s'est a4îoint l'homme ; et c'est une créature ignorante et Vicieuse qui enfante la vérité et la justice. Nous ne sommes donc pas à Dieu des ri-

VOLTAIBB. 39

itaux mais des associé^ car il est exemfi d'enrie. Le père qui a formé rame de son fils^ lorsque ce flk (ait une belle aeUoD> n'en est point jaloux. Qui pourraM i oe monaent lire dans son cseitr^ y Temdt le contentement sévère de la sagesse qui a porté ses fruits et la douceur de la tendresse paternelle arec ses inefhibles comfdaisances. Or qu'^t^ce que Dieu, sinon vm pèse, sans nos aTeuglements et nos lâcbelés?

Cette doctrine esl-elle donc si abatraîte^ si compliquée, qu'elle d(Hve effuoaçber une raiaon anie de la churté et de la simplictlé? Non sans doute; mais encore faut-il oser croire ce que l'œil ne ^oit pas, ce que la main ne touche pas. Voltaire croit à Dieu, à k liberté, à la vertu ; c'est fort bien^ ee n'est pas asses. On tend ce traTail n dur de rbempie sur lai-^ménie? FBnrquoi tant de fatigues, de privationa, de sacrtfteesT Si tout finit avec le corps, qu'importe que je tombe un peu pins ou un peu nsoîns parfait dans 1» néant t Quoi ! Dieu nous doone une part de sa raison et de sa liberté, il fait briller devant nous l'idéal éclatant de la vertu, il descend lui-même dans la conscience avec ses douceurs et ses terreurs; et nous n'avons que quelques pas à faire entre deux abîmes! quelle contradiction 1 et quel danger encore pour la société, si les méchants ont l'impunité assurée ! Voltaire le sentait bien, il comprenait que la destinée humaine est incomplète ici-bas, et qu'elle se dénoue dans l'invisible ; mais pour la suivre jusque-là, il fallait consentir à perdre terre, et son esprit n'avait pas ce courage, n accable la Sorbonne qui damne Trajan

40 ÉTUDES SUR LB XVHl' SIËGUS.

et Marc-Aurële; mais lui^ que fiiit-il de ces ftmes généreuses? il veut des peines pour les méchants^ et sauverait Tenfer pour y loger Fréron, mais il n'ouvre pas le ciel aux héros; il ressent une profonde aTersion pour le dogme de la vie future, telle que le catholicisme l'entend: sa raison rejette ces récits intrépides d'un monde d'où personne n'est revenu^ et sa cornl>assion s'émeut pour des misères innombrables et infinies^ devant un tel monde il goûte le néant; mais le néant à son tour le repousse^ et il reste suspendu dans le vide, trop craintif pour se faire une doctrine suivant ses instincts, et garder la vie future en la consolant. Et pourtant, si on veut juger de l'excellence ou des défauts de la création, c'est de là, c'est de cette région invisible qu'il faut l'observer. Attaché au globe, on est emporté par son mouvement, on ne voit que le commencement et le milieu des choses, sans la an qui les achève, et on s'agite tristement, comme Voltaire, dans un monde mutilé.

Ce que nous venons de voir, ce sont les opinions de Voltaire, ce n'est pas Voltaire lui-même. Son génie est la raison, sa passion, la passion de la raison. U n'avait pas de quoi se contenter : ni la société ni la pliilosophie de son temps ne pou-

V0LTAIR8. 41

valent lui plaire. Nulle liberté politique^ un despotisme faible et mesquin, des tyrannies de se* conde main sans nombre et intolérables; la liberté de conscience^ la liberté sainte par excellence, violée, passant tour à tour « de la griffe des renards à la dent des loups ; » la liberté de la presse nulle, les livres censurés, mutilés, arrêtés à la frontière ou brûlés; le «ecret des lettres méprisé; nulle se* curité personnelle sous le régime des lettres de cachet ; la justice aveugle ou fanatique et cruelle. Voilà le tableau que Voltaire avait sous les yeux, n entendait aussi imrier d'hérétiques brûlés la veille en Espagne, et sa mémoire frappée lui rain pelait dans tous les siècles et dans tous les pays de semblables désordres : partout des persécutions religieuses, les dragonnades, la Saint-Barthélémy, les Albigeois, les martyrs, Hypathie et Socrate, partout la pensée humaine opprimée, partout des guerres a^ec leur cortège d'injustices et de barbaries, partout les individus malheureux et méchants. Sans doute, il ne voyait pas l'humanité en beau, il était en France un mécontent; mais dix ans après sa mort éclatait la révolution française, et ceux qui la flrent étaient aussi des mécontents. U en faut pour remettre sur pied la justice renversée; révohi lions politiques, scientiflques, religieuses, qui font marcher le monde, naissent du mécontentement.

En l'absence de Téquité, la vérité a de quoi consoler une âme. Oui, mais Voltaire la cherchait en

l il BTUDBS %Vn IM XTIir SliCLB.

vain autour de lui. La philOfiopbie dominante de-

vait lui impirer une médiocre estime. Descartes avait bien recommandé de ne croire qu'à l'évi^ dence ; mais il avait déserté sa maxime ; emporté par Tesprit de système^ il avait entraîné avec lui Malebranche, Spinosa, Leibnitz^ pour ne citer que les plus grands d'entre ses disciples. Jamais école n'afBcha tant de scrupules^ et ne fournit tant d'hypothèses. Voltaire assistait à sa décadence. Lé^ systèmes du moyen ftge et de Tantiquité^ les religions non plus n'étaient pas faites pour le séduire. L'érudition qui les exposait n'était pas assez forte^ ni au service d'une critique philosophique asset profonde et assez équitable : elle ne montrait que contradictions entre les doctrines^ et dans chacune d'elles des extravagances. Ainsi, désordre réel ou apparent partout, dans les institutions et les idées. Que la raison vienne donc rétablir l'ordre. Mais quoi! n'est-eUe pas déjà venue? Bossuet n'a-t-il pas institué en France la royauté du bon senst Et alors que reste-fr-il qa*k commenter sa pensée et la mettre en vigueur? Voilà donc le rôle de Voltaire tout tracé, s'il possède vraiment ce bon sens que lui accorde l'opinion universelle. C'est toute une question; mais il est inutile de l'examiner, si on n'y doit pas apporter une entière bonne foi. Oui, le bon sens de Bossuet est exquis, mais celui de Voltaire n'est pas méprisable; et pourtant leurs pensées sont ennemies. Est-ce donc que le bon sens se combat lui-même? ou

VOLTAIBK. 43

n'est-ce pas plutôt que le bon sens de Voltaire n'est pas celui de Bossuet? Et en cOét^ Tan de CCS bommes est le théologien qui organise une doctrine reçue, et met une laison admirable au service d'un principe qui la surpasse; l'autre est le pbilosopbe qui pousse droit aux principes, et ne reçoit rien que sur la foi de l'évidence. Ce sont en présence la discipline et la lumière* Arrêtons* nous un moment devant ce contraste. Aussi bien je ne crains pas d'associer ici les noms de ces deux grands personnages qui, contraires par la vie, la doctrine et l'instinct, mais pareils par le génie, ont régné chacun sur tout on siècle avec une égale puissance, et conduit l'esprit humain.

D'abord Bossuet, Le bon sens, ches lui, est cette sagesse qui, placée au cœur d'une doctrine, pénétrée de son essence, admet ce qu'elle appelle, rejette ce qu'elle repousse, en conserve Tunité; et à la fois pénétrée de ses intérêts, retient tous les principes dans la mesure, les tempère les uns par les autres, et les empêche de se dévorer; comme la vie, recevant les éléments amis et excluant les éléments ennemis, animant chaque organe, et maintenant le tout en équilibre, conserve la forme du corps, son organisation, sa santé et sa puissance. Croyez-le lui-même, il n'aime pas ces hommes plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le raisonnement sur te penchant, et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire à leur unité naturelle.

Supprimez^ dans le catholicisme, Tintermédiaire universel entre Dieu et rhomme, Jésus-Christ et son Eglise, et vous supprimez le catholicisme lui-même; or, le quiétisme tend là : il porte l'âme jusqu'en présence de Dieu par la seule vertu de l'amour; Bossuet le voit : a II y va, dit il, du tout pour la religion ; » et il accable Fénelon par ce mot d'une énergie sublime : « Il marche comme à tâtons sur Jésus-€hrist.» Sans les miracles, le catholicisme n'est plus ; il nait d'un miracle, et s'établit par des miracles, il suppose constamment l'action particulière de la Providence dans la nature et dans Tâme humaine ; l'idée que la création est conduite par des lois générales, immuables, le ruine donc entièrement. Malebranche, dans son traité de la Nature et de la Grâce, établit fortement cette constance des lois universelles, puis il tente d'expliquer la providence particulière par un tour forcé et inintelligible. U faut voir comme Bossuet reprend ce système, avec quelle assurance il repousse (i) et le principe si dangereux des lois uniformes, et les explications naturelles des miracles, condamnant ainsi par avance dans un seul homme toute cette école de théologiens qui devait, un siècle plus tard, ôter aux miracles le miraculeux, et les ranger dans la physique. Il remonte plus haut : reconnaissant dans le disciple son maître Descartes, et dans le principe de l'école distinguant ce qu'il renfermait secrètement encore et que le temps devait

(I) UUre à ua disciple 4a P. Halebrancbe. IJ^ttre 139.

• rOLTAIBfi. 49

en faire sortir^ il prophéfise le grand combat qui 86 prépare contre TEglise. La perfection sétère de la \ie chrétienne s'accommode mal des émotions du théâtre, de tous ces plaisirs qui excitent les passions de feu ; aussi il condamne sans pitié les tendresses de Racine , les accents passionnés de Lulli, et lance contre Molière expirant la sentence terrible : malheur à ceux qui rient ! Dans la politique, il croit au droit divin de César. Dans l'histoire, il ne voit que le peuple juif dépositaire de la tradition. Enfin, pour sauver Tunité de la foi compromise par les dissidents, il « pousse (i) au

plus loin la doctrine des contraintes. »

Que de génie dépensé pour soutenir ces maximes! Quelle merveilleuse pénétration, qui devine dans les effets l'action secrète des causes, et dans les causes elles-mêmes les effets qu'elles retiennent encore! Quelle science de l'homme, science impitoyable, qui démêle au fond de notre esprit et de notre cœur tous les mouvements opposés à sa doctrine, les pensées, les instincts ennemis, inconnus à celui qui les porte, et les traîne au grand jour pour en faire justice ! Et pourtant, qui de nous, à cette heure, oserait conseiller ou justifier la contrainte envers les dissidents? La génération qui a élevé un monument à Molière ne souscrira pas sans doute à Tanathème si cruel que Bossuet lance contre lui ; elle se met avec Racine auteur de Biri-

(1) Lettre à M. de Bastille. Lettre 237.

46 ÉTUDES SUn US XVIIl* SIÀCLE.

Hioe contre Racine repentant; avec Lulli contre celui qui proscrit la musi<)ue pawionnée; elle at^ sout tous les grands artistes de tous les temps^ let applaudit et les honore; elle tut qu'il est dangereux d'agiter les passions^ elle le défend à Timmoralité, mais elle le permet à Tart, qui porifie ce qu'il touche, et n'éveille les passions que pour les élever. L'auteur de l'Histoire ufdvenelh n'a jamais trouvé plus d'admirateurs, moins de disciples. Le principe d'où procède la politique entière de Bossnet, le droit divin de la royauté, a été ruiné par toutes les révolutions. La liberté de penser, qu'il contenait sévèrement, s'étend de nos jours à tout ; l'autorité suprême, dans ce siècle, est l'évidence. Voilà ce que nous pensons à cette heure, et le génirs de Voltaire est de l'avoir pensé comme nous, cent ans avant nous.

La raison de Bossuet est l'interprète de la tradition catholique ; au-dessus- de cette raison, aussi haute qu'elle soit, est celle qui, ne s'arrétant que devant l'évidence des axiomes, est Tinterprète de la tradition universelle du genre humain.

Voltaire s'assoit au centre du sens commun, comme Bossuet au centre de l'EgUse ; de là l'un «t l'autre foudroient l'ennemi. Des deux côtés pareille ardeur, pareille puissance, pareil scrupule à ne rien admettre contre la tradition que l'on conserve, à n'avancer rien qu'elle n'appuie manifestement, mépris du sens particulier, amour du grand et du solide, dégoût des susceptibilités, peur des ténèbres^

VOLTAIBR, 47

Mais, tandis que Tune de ces traditions est achevée, Taulre se développe sans fin, et donne aux plus hardis d'entre ses disciples la gloire d'inventeurs et de réformat^ifs. Ce fut la gloire de Voltaire.

Uberté de conscience, liberté d'écrire, liberté personndle, impôt pesant sur tous, abolition du droit d'aînesse, la vénalité des charges flétrie, et aussi la torture et la confiscation des biens , né* cessité d'un code uniforme et plus doux pour des mœurs plus douces, des dépositions publiques des lémoios et des arrêts motivés, toutes vérités fondées sur l'immuable raison, trop longtemps méconnues, trouvent en lui leur protecteur. Du même fond de bon sens il défend la civilisation et les spectacles contre fiousseau. Dieu eontoe d'Holbach, la morale contre Locke, l'immortalité de l'ftme contre la Mettrie, la liberté centre Frédéric, le désintéressement contre Hdlvétius, la pitié contre un optimisme inexoraUe, les vertus des sages antiques contre la SortKMEme, Newton contre Descartes, l'inoculation contre la routine, le bon contre le mauvais goût.

la sa^sse a yaincu, et à cette heure nous vivons 80US le régime plus équitable qu'il nous a préparé , mms-Kfoos de la peine à comprendre la grandeur de son rMe, mais il y a des temps malheureux où les véiikés éternelles scmt des nou^^eautés et le sens cornnmn du génie.

11 est tout raison. 11 est amoureux, et si on le peut dire, fanatique d'évidence. L-obscur et le faux lui sont ennemis. Ce n'est plus ici la raison de Luther,

48 ÉTUDES Sim LE XVIII* SIÈCLE.

de Rabelais^ de Montaigne, de Bayle^ de Rousseau : la raison révoltée pour le choix des mystères, enveloppée de folie, capricieuse, sceptique, paradoxale; c'est la raison. Elle n'est elle-même qu'ici, pure de toute alliance compromettante, pure de ces complaisances pour les opinions singulières, d'où naissent les hypothèses et les utopies; elle parie seule, elle parle à tous, entendue de tous. La langue universelle est trouvée : rêve de fous et d'esprits sublimes, qui ne devaient pas la rencontrer, pour l'avoir cherchée où elle n'est pas, dans une combinaison artificielle de signes convenus, et n'avoir pas compris que si nous avons chacun notre langue, à notre image, empreinte de notre raison particulière, la seule langue universelle est la langue de la raison universelle. Ouvrez cette encyclopédie en quatrevingts volumes, où toutes les questions sont remuées, vous n\ trouverez pas une seule hypothèse. Fénelon rêve une aristocratie sentimentale, Bossuet un despotisme paternel, Pascal une humanité sans passions humaines, d'Holbach une société d'athées vertueux, Rousseau la perfection de l'homme sauvage, etc., etc.; Voltaire n'a point de ces enfants inûrmes et chéris. « Je m'en rapporte (i) toujours à la nature qui en sait plus que nous, et je me défie de tous les systèmes. Je ne vois que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu, qui veulent créer un monde avec la i^arole. Qu'ils disent donc (2) comme lui : Fiat luœ. n

;i; LtUre àM. de laSauvagère, 1716. — (2j LeUrcàOmdorcet, 1112*

Les erreurs ne sont que ridicules^ et Voltaire en rit à son aise : mais quand il rencontre les injustices, il les ressent avec une énergie singulière : « Malheur (i) aux cœurs durs ! s'écrie-t-il ; Dieu bénira les ftn^es tendres. Il y a je ne sais quoi de réprouvé à être insensible; aussi sainte Thérèse définissait-elle le diable, le malheureux qui ne sait point aimer. » Et ce n'est pas chez lui une saillie. Profondément touché des maux gratuits qu'ajoutent à notre misère naturelle toutes les oppressions, il n'en prit jamais son parti. Cet homme qui soutenait sa vie par la galté (2), et la regardait comme le remède universel; cet homme à qui prenait un jour une envie de rire qui ne le quittait plus pendant six mois, quand il sonj;eait à Calas, à Sirven et à la Barre, écrivait, dans l'amertume de son cœur : « Je crains (3) que Protagoras (d'Alembert) ne soit trop gai au milieu des horreurs qui nous environnent. Le rôle de Démocrite est fort bon quand il ne s'agit que des folies humaines; mais les barbaries font des Héradites. Je ne crois pas que je puisse rire de longtemps. » Et ce qu'il écrit à son vieil ami d'Argental, est-ce une déclamation ou l'explosion éloquente du sentiment ? « Et c'est là (4) ce peuple si doux, si léger et si gai! Arlequins anthropophages ! je ne veux plus entendre parler de vous ! Courez du bûcher au bal, et de la Grève à l'Opéra. Comique ! rouez Calas, pendez Sirven, brûlez cinq pauvres jeunes gens qu'il

(I) Lettre à Fréd., 1739, — (2) Lettre à d'Arg., 1760. - (3) Lettre a Oàmi., 1766. — (4) Lettre à d'Arg., 1766.

50 ÉTUDES SUR LB XV lU* SIÈCLE.

fallait^ comme disent mes anges, mettre six mois à SaintrLazare; je ne veux pas respirer le même air que vous.... L'inquisition est (àde en comparaison de ¥0S jansénistes de grand'cbambre et de lournelle ! » Enfin, ce terrible lutteur, debout et ra armes de» puis cinquante années, fut abattu un mcnnent : « J'a* voue (1) que la tempête qui a fait périr ce jeune fou de chevalier de la Barre m'a fait [dîer la tète. » Ce n'était pas le spectacle qui le touchait, il pieu* rait le sang répandu deux siècles avant lui, et la Saint-Barthélémy (%) lui faisait autant de peine que ai elle était arrivée la veille. Il déteste du plus profond de son fime l'intolérance ; il assure (3) que s'il faisait nne religion, il la mettrait au rang des sept péchés mortels. « Puissent (4) tous vos con* frères, » écrit-il à mi ministre protestant, • perpétuer cette heureuse paix, cette humanité, cette tolérance qui console le genre humain de tous les maux auxquels il est condamné. Qu'ils détestent le meurtre abominable de Bervct, et les mœurs atroces qui ont conduit à ce meurtre, comme le parlement de Paris doit détester l'assassinat infâme dont on fit périr Anne Dubourg, et comme les Hollandais doivent pleurer sur la cendre des Barnevelt et de Witt. Chaque nation a des horreurs à expier, et la pénitence qu'on en doit faire est d'être humain et tolérant. » Voilà de belles paroles, mais quelle

(f) liCttre au duc de Richelieu, 17S6. — [2) Lettre h d'Arg., i7C7.— (S) Lettre au ecunte de Schomberg, 1769. ^ (4) Lettre à M. Verne»,

V0LT4IRS. 51

amertome dans celles-ci. Dans nne lettre au marqim d'Argence, évaluant le nombre des victimes de la Saiot-Bartbéleniy à 90,000, égorgées pour Tamour de Dieu, il ajoute: « Il est bon (i) pouriant» mon cher ami, que de si grands exemples de charité n'arrivent pas trop souvent II est beau de venger la religion; mais, pour peu qu'on lui fit de tels sacrifices deux ou trois fois chaque siècle, il ne resterait enfin personne sur la terre pour servir la messe. B

Un tel homme dans un tel temps ne pouvait être que ce qu'il fut, Tapôtre de la raison et de la tolérance.

Pour sauver la raison d'abord, il n'y avait qu'un parti i prendre : la dégager des questions obscures et controversées, et ramasser loote sa vigueur dans certaines vérités manifeales, comme nn jardinier habile, quand un arbre se meurt, élague les branches, ei le réduisant an tronc, y concentre la aéve. Voltaire abattit de bonnes branches avec les mauvaises, mais ce n'était pas le moment des ficmpules ; à l'extrême péril il faut des secours (héroïques; VexssAe justice eât tout perdu. Autrefois, «dans la Grèce, Socrate, trouvant la philosophie -compromise par les philosophe^ tente pareillement de la réduire : il lui interdit les hautes spécula^ tîons, et y nmène, avec les vérités étemdles du sens commun, la salutaire défiance qui les protège. Lui aussi, il combat toute sa vie pour établir Texis-

fl) Lettre au marquis d'Argeocc, 1768.

h2 BTtDES SUR LE XVIII* SIÈCLE.

tence de Dieu^ de la Providence, de la beauté et de la Justice. Plus timide encore, et de beaucoup, il s'interdit toute explication, toute conciliation, il ne veut pas s'aventurer, et ne tente jamais quelqu'une de ces excursions dans la métaphysique, d'où Voltaire a rapporté, quoiqu'il s'en défende, de bonnes vérités. 11 fout condamner l'un avec l'autre, ou les absoudre tous les deux. Voltaire, retrempant la philosophie dans le sens commun, et arrêtant l'esprit de système, est l'héritier non dégénéré de Socrate. Leur devise est la même; le philosophe grec répète qu'il ne sait rien, sinon cela môme qu'il ne sait rien; le philosophe français écrit à madame du DetTand : « Si vous voulez (I) m'apprendre à ign(Mrer, je suis votre homme. » Ik avaient tort peut-être, mais dans le temps où ils vivaient, avoir tort ainsi, c'était avoir raison.

Avec la métaphysique, l'intolérance tombe; si on persécute ses semblables, ce n'est point pour les forcer d'admettre l'existence de Dieu ou de la Providence, ou de la liberté, ou de la morale, mais la Trinité, le péché originel ou la grftce, en un mot des dogmes métaphysiques. Bi donc çn parvenait à les dégoûter de ces dogmes et de la métaphysique qui les enfante, les armes tomberaient de leurs mains, et on n'aurait plus à craindre le retour de pareilles fureurs : l'indifférence tue l'intolérance. Il s'agissait de mettre dans tout leur ridl-

(1] LeUrc à M»' du Deffand, niO.

culeles choses (l) pour lesquelles on ne se tolérait pas, et Voltaire se jeta tout entier dans cette œuvre. « Les opinions (i) ont causé plus de maux sur ce petit globe que la peste ou les tremblements de terre. Et vous ne voulez pas qu'on attaque^ à forces

réunies, ces opinions ! J'espère (3) que dans

sept ou huit cents ans les hommes ne se persécuteront plus pour savoir : Utrum chimixra bambinan$ in vaeuo pomt comedere secundas intentiones. » Ailleurs il rapproche ce terme un peu éloigné :

« Dans vingt ans. Dieu (4) aura beau jeu On

verra (5) bientôt en France, en Espagne, en Portugal, une génération d'hommes très-instruits, qui sentiront vivement combien il est affreux de se tourmenter pour des subtilités métaphysiques, et de faire un enfer anticipé de ce monde, qui ne devrait être, pendant le peu d'instants que nous nous y arrêtons, que le séjour des plaisirs et de la vertu. » Il vit, pour sa récompense, cette gé. nération ; il vit la liberté de conscience envahir le monde, et il put, avant sa mort, humilier la Sorbonne, sa vieille ennemie. « La Sorbonne (6) n'a raison que dans deux mille cinq cents pieds carrés qui composent la belle salle où elle donne ses beaux décrets. Certainement le genre humain l'emportera à la fin sur la Sorbonne. »

(1) LetUe à H. Allamand, 1770, LeUre k d'Arg., 17C4. - (2) LeUre à M*", 1769. — (a) Ultre à M. de Poroaret, 1774. — (4) Lellre à d'Ai., 176S.— (5) LeUre à Tabbé Duvernet, 1765.-- (6) Lettre k M. de Ghabanon, 1768.

54 BTIDBS SUR LB XTIll* 5IÈCLE.

Mais aussi quel combattant fut jamais mieux préparé à un tel comtiat U y apporte une audace indomptable. Elle croit avec l'âge; il trou^e^ lui (i) aussi, qu'il n'appartient qu'aux gens de quatre-vingls ans de conspirer, et vers la fin de sa carrière, il écrit ces énergiques paroles : « Comme (2) je n'ai pas long* temps à ramper sur ce globe, je me suis mis à être plus naïf que jamais : je n'ai écouté que mon cœur; et si on trouvait mauvais que je suivisse ses leçons, j'irais mourir à Astracan^ plutôt que de me géner^ dans mes derniers jours, chez les Welches. J'aime passionnément à dire dos vérités que d'autres n'osent pas dire, et à remplir des devoirs que d'autres n'osent pas remplir. Mon âme s'est fortifiée à mesure que mon pauvre corps s'est affaibli. » Il inspire sa hardiesse à ses amis. « 11 faut (3) savoir oser; la philosophie mérite bien qu'on ait du coumge : il serait honteuK qu'un philosophe n'en eût point, quand les enfants de nos manœuvres vont à la mort pour quatre sons par jour. » Et si DamilaviUe fléchit^ il le relève par ce beau mot : aVotre ami, monsieur, prétend (à) qu'il n'y a qu'à vouloir^ que les hommes ne veulent pas assez, que les petites considérations sont la tombeau des grandes choses. »

L'audace n'est pas tout dans les affaires de ce monde. Avec elle seule on triomphe quelquefois en des temps extraordinaires; mais souvent on se perd, et avec soi la cause qu'on défend. Cette mâle vertu

(1) Lettre à é'Arg.» 1704.— (2) Lettre ao duc de RIctieliMi, 1771.- (3) Lettre à Hclv., 1760. — (4) — UUre à Dami., 1706.

YOLTAIRE. 55

est aveugle, et a besoin d'une autre vertu qui la dirige, la modère et la couvre, je veux dire de la prudence. Le rigide d'Alembert ne consent pas à ployer un moment devant un régime odieux, même pour le renverser. Déplorant tant d'arbitraire, il se renferme avec dignité dans sa conscience; résolution honorable et stérile! Voici une flère profession de foi : a Quant (1] à moi, qui par bonheur ou par malheur (eomme il vous plaira) n'ai pas la plus petite obligation à aucun de ceux qui gouvernent aiyourd'hui, et à qui ils n'ont fait proprement ni bien ni mal, j'ai pris pour devise, à leur égard, ce beau passage de Tacite : Mihi Galba, Olho, Yilellius, née beneficio nec

injuria cogniti ud ineorruptam fidemprofesM nec

amore quisquam, et sine odio dicendw est. Je (3) n'aime les grands que quand ils le sont comme vous, c'est-àdire par eux-mêmes, et qu'on peut vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime; pour les autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois, et je les estime comme je peux. » Voltaire lui écrit à son tour : a Mon cher (3) philosophe, vous vous déclarez l'ennemi des grands et de leurs flatteurs, et vous avez raison; mais ces grands protègent dans l'occasion; ils peuvent faire du bien;... ils ne persécuteront jamais les philosophes, pour peu que les philosophes daignent s'humaniser avec eux. » il fait mieux que de le prêcher, il lui montre les fruits de sa politique. Les hardiesses de VIngénu avaient été bien

(1) LeUre de d'Al. à Voltaire, 1762. - (2) LotUe de d'Al.» 1703. • (8) Lettre à d'Al., 1761.

!$6 ÉTUDES SUR LE XVtlt* 8I&CLB.

reçues ; il rappelle à d'Alembert arec complaisance le pelit-tUs (1) de l'abbé Gordon, un fin courtisan, qui a appris à ses semblables qu'ayec un petit mot d'éloge on fait passer bien de la contrebande. C'est que, selon Voltaire, on peut (2) accoutumer les hommes à tout; il n'y a que manière de s'y prendre. 11 ne disait point comme Fontenelle : Si j'avais la main pleine de \érilés, je ne l'ouvrirais pas; mais il pensait qu'il na fallait pas l'ouvrir tout d'un coup, que les vérités (3) sont des fruits qui ne doivent être cueillis que bien mûrs. C'était Socrate, mais décidé à ne pas boire la ciguë, trouvant, comme d'Alembert (4), que la crainte des fagots est très-rafraichissante, et, au lieu de se présenter comme novateur, affichant cette maxime qui éloigne le soupçon : a Je tâcherai (5) de me conduire de façon que je ne sois point le martyr de ces vérités dont la plupart des hommes sont fort indignes. Ce serait vouloir attacher des ailes au dos des ânes, qui me donneraient des coups de pied pour récompense. »

Tel était son plan, que lui traçaient les circonstances et le sentiment de son génie : par ministres et gens puissants avoir quelque liberté; à la faveur de cette liberté faire passer en France les hardiesses de la philosophie; par cette philosophie corrompre les juges, et se donner pour disciples les rois, que sa poésie lui avait donnés pour admirateurs; s'appuyer enfin sur les i^is pour soulever le monde. Le projet était

(I) ï^ettre à d'Al., 1767. — (2) Lettre à Frtd., 1749. — (8) Uttre à ta eomt.Ba68aritz, 1761. — (4) Lettre à Voltaire, 1762.- (5) Lettrée Fréd., 1740.

gigantesque^ mais non au-dessus de ses forces.

l'our gagner les puissants^ il fallait d'abord la richesse, c'est à-Hiire rindépeudance^ et un bel établissement dans ce monde, avec la clientèle que donne une large hospitalité; il fallait saisir dans chaque personnage la passion maîtresse, et pénétrer par là dans son cœur^ distribuer avec art Téloge à la fois intrépide et délicat, et relever sa faveur par le don de Tépigramme mortelle; savoir, dans l'occasion, ne point voir, ne point entendre, savoir même oublier, ou du moins le paraître; il fallait une activité, une habileté, une audace prodigieuse, et des trésors d'esprit, 'en un mot, tout ce qu'avait Voltaire.

Quant à la France, elle sera à lui, car il la connaît. C'est « une (1) drôle de nation, quœ sola cansUins in /eviUUe sua est. Elle ressemble à TEuripe, qui a plusieurs flux et reflux, sans qu'on ail jamais pu en assigner la cause. — Les Parisiens (t) passent leur temps a élever des statues et à les briser; ils se divertissent à siffler et à battre des mains. — Nous (3) autres Français, nous valons mieux que les Turcs; nous disons prodigieusement de sottises, nous en faisons beaucoup, mais tout cela passe bien vite; on ne s'en souvient plus au bout de huit jours. La gaité de la nation semble inaltérable. On apprend à Paris le tremblement de terre qui a bouleversé trente lieues de pays à Saint-Domingue; on dit: C'est dommage; et on Ta à l'Opéra.» Que ceci est toujours vrai chez

(1) Lettre à M. de Belloi, 1772. — (2) Lettre à A'Arg., 1758. ^ (S) Lettre à Catherine de Russie, 1770.

î^ ÉTUDES SUR LB XVIir SIÈCLE.

noHs^ et que c'est bien le train des choses! « Le public (i) s'amusera^ disputera^ s'échauffera; dans un mois tout finira^ dans cinq semaines tout s'oubliera. » Auprès de ce peuple ne réussit pas qui veut : «Il faut (2) plaire en France; dans le reste du monde^ il faut instruire. — 11 est bon (3) de n'être pas to^jour8 sur le ton sérieux^ qui est fort ennuyeux à la longue dans notre chère nation. II faut des intermèdes. Heu* reux les philosophes qui peuvent rire et même faire rire ! •*- Dire (i) la vérité sans déplaire aux ^s de mauvaise humeur, c'est la pierre philosophale. »

De là cette (6nne légère et charmante de la philo* Sophie Toltairienne, la perpétuelle clarté, la variété perpétudle, la grftce provoquante, parfois trop libre pour nous, mais au goût d*une société elle^-roème très-libre. L'art tout entier passe au service de la raison : romans, omtes, poésie épique, poésie légère. Ses tragédies, pour une bonne part, sont des thèses, quelques-unes même, de son aveu (5), ne sont faites que pour les notes. Dans le livret d'un opéra (6), il trouve le moyen de traiter de Torigine du mal. En outre, il est le chef d'un parti nombreux et actif qu'il

(1) Lettre à H. Tabereau, f771. — (2) Lettre à d'Arg., 1754. — (a) Lattre à M. Gaillard, 1760. — (4) Lattre à à'Aig., l769.-*(6) loù 4ê Minos, Olympie, etc. Lettre à d'Al. 1762. ~ J'ai choisi ce sojft (Olympie], moins pour faire une tragédie que pour faire un livre de notes à la fin de hi pièee, notes sur les mystères, sur la conformité des eipiattoDs anciennes et des nôtres, sur les devoirs das fcétrea» sur l'unité de Dieu précliée dans tous les mystères.... Cala m'a paru cmieui et susceptible d'une hardiesse honnête. -^ (6) Panditref lettre à M. de Laborde, 1765.

faut tour à tour contenir et exciter; le voilà donc changeant de tactique suivant les circonstances^ entreprenant quand autour de lui on est timide, se repliant sur lui-même si la cause est compromise par quelque témérité, cachant et reniant (i) son nom pour les coups les plus hardis, lançant une tragédie en même temps qu'un pam(dilet, pour prouver w>n alibi; couvrant des hardiesses plus tempérées et aussi plus irritantes par quelque pseudonyme transparent pour tous les lecteurs, où Omer de Fleury seul n'a pas le droit de le reconnaître; enfin, signant en plein soleil ces manifestes qui représentant un parti sous ses traits les plus tavorables, sans ses misères et ses excès, et en deviennent Texpression officielle, toi^ours faux et toiûours opposés avec avantage au parti ennemi.

Voilà de quelle puissance il se servit pour convertir le monde à sa morale. Elle est en deux mots : tolérance et humanité. Ces deux mots renferment toute la morale humaine : s'abstenir et: agir, ne pas violer la liberté, aider la liberté; et reviennent à l'ancienne maxime qu'ils achèvent : ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait. Seulement cette maxime est transportée de la vie privée dans la vie commune, et, par une grande entreprise, on ne se propose plus de réformer les membres du corps social, mais le corps même*

(1) Lettre à Dami., 1708.— « Dès qu'il paraît un ouvrage, ils crient tous : C'est de lui, c'est de lui ! lis devraient crier au contraire : Ce n*êst pas de lui, ce n'est pas de Mi 9— Voyei lettre de Frédéric à Voltaire, i770.

60 ÉTUDES SUR LB XVIll' SIÈCLE.

Voltaire eut l'honneur de vouloir cela et de Taccomplir. Mais il combattit soixante ans nuit et jour, soutenant par l'énergie de son âme uu corps mourant, le forçant de vivre et de se tenir debout. L'histoire ne rapporte pas une lutte plus longue, plus inexorable d'un homme |)our une cause; et la cause était ici celle du genre humain. Dans quelque pays, dans quelque siècle que fût un droit opprimé, il le relevait; il vengeait de la même plume les victimes de la barbarie de tous les temps, les familles innocentés réfugiées dans sa maison, et les protestants égorgés, il y avait deux siècles, dans la nuit de la Saint-Barthélémy. Il n'obtint pas toujours justice, mais il la demanda toujours et l'obtint souvent. Il fit ce qu'eût fait tout homme généreux : il servit les innocents de sa fortune et de son influence; il fit ce que lui seul pouvait faire en leur faveur, il souleva l'Europe.

Rappelons les plus célèbres de ses clients :

D'abord le malheureux et innocent amiral Bing, sacrifié par la politique de Pitt.

Puis la famille Calas. Galas est un vieillard de soixante-huit ans, négociant protestant de Toulouse. Un de ses fils se convertit, un autre se pend dans la maison paternelle. L'opinion fanatisée accuse Jean Calas d'avoir tué son flls, pour empêcher son abjuration prochaine, et de s'être fait aider par un troisième fils, Pierre. On voit même dans cet événement le prélude d'un massacre général des catholiques. Le capitoul David procède contre les

VOLTAIRE. 6f

accusés, qui sont mis aux fers. Les juges, à la msûorité de huit voix contre cinq, prononcent. Le parlement confirme le jugement. On bannit Pierre, on enlève les filles à leur mère, et leur père, condamné à la roue, meurt en protestant de son innocence (1762). La mère vient à Paris, des avocats s'émeuvent en sa faveur; Voltaire prend en main cette cause et passionne l'opinion publique. Le conseil d'Etat appelle à lui l'atTaire ; deux ans après, casse l'arrêt de Toulouse (i 765), revise le procès, réhabilite à l'unanimité la mémoire de Jean Calas, écrit en corps au roi, qui répare la ruine de la famille. Le capitoul David meurt fou. Voltaire a donné à cette affaire trois ans de sa vie, et il disait, au rapport de Condorcet : a Durant tout ce temps, il ne m'est pas échappé un sourire que je ne me le sois reproché comme un crime. » Voilà un bel acte et un beau mot.

Les Sirven. Une jeune servante protestante, de la même province, enlevée à ses parents, enfermée dans un couvent, s'échappe et se jette dans un puits. Sirven, son père, accusé, condamné à mort par contumace, se réfugie avec sa femme à Ferney. Sa femme meurt en route de fatigue et de douleur; Voltaire le décide à comparaître à Toulouse, et, parson éloquence, par son influence, le fait absoudre.

Une famille de pauvres gentilhommes dépouillée par les jésuites. Voltaire le& fait rentrer dans leur bien. .V

Le comie de Lally. 11 est condamné à Paris (1766) pour sa conduite dans l'Inde; l'arrêt de mort ne cite

aucun criaie déterinîné^ annonce un simple soupçon^ et s'appuie sur le témoignage d'ennemis déclarés. Voltaire plaide douze ans^ et^ pour sa récompense^ il apprend; au moment de mourir^ que l'arrêt injuste est cassé. On connaît les derniers mots que sa main ait écrits ; ils sont adressés au fils de la Tictiroe : « Je meurs content : je vois que le roi aime la justice. »

Le chevalier de lafiarre. En I7S5; trois jeunes gens d'Al^beyiHe, dont le plus âgé a dix-neuf ans, sont accnsés d'avoir gardé la tête couverte quand^ à vingt-cinq pas, une procession passait; d'avoir chanté des chansons de corps de garde, moitié impies, moitié licencieuses, et, en conséquence, véhémêntemeni soupçonnés d'avoir brisé un crucifix de place publique. L'évêque d'Amiens lance des monitoires; un lieutenant du tribunal de V&ecHony Du val de Saucourt, conduit une enquête, et les juges d'Abbeville condamnent le jeune de la Barn> à la question ordinaire et extraordinaire, à être décapité et brûlé, le jeune d'Etallonde à avoir la langue et le poing coupés, et être brûlé à petit feu (1760). Le parlement de Paris confirme la sentence. La Barre est exécuté; d'Etallonde s'enfuit près de Voltaire, puis, à sa recommandation près du roi de Prusse, qui le fait officier dans son armée. Voltaire ne cessa d'écrire et de s'agiter pour rendre odieux le supplice de la Barre et obtenir la grâce de d'Etallonde. Son premier vœu fut accompli, le second ne devait pas Têtre.

Et Martin (1798), et Montbailli (1770], exécutés pour des crimes que les yrais coupables avouèrent plus tard; leurs biens confisqués, leur famille dispersée ! « U ne s'agit que d'une famille obscure et pauyre de Saint-Omer; mais le plus vil citoyen, massacré sans raison avec le glaive de la loi est précieux à la nation et au roi qui la gouverne. » [Méprise d'Arras.)

Enfin, les serfs du mont Jura. Les chanoines de Saint-Claude, en Franche-Comté> avaient des serfs; douze mille habitants étaient esclaves de vingt moines, et soumis, dans toute son étendue, au droit sauvage de main-morte. Voltaire devait protester contre la servitude, quelque part qu'elle fût; il le fit avec énergie, avec opiniâtreté. U ne réussit pas pour le moment : il eut seulement la joie de voir le roi abolir la servitude dans ses domaines; la révolution de 1789, pénétrée de son esprit, décréta la liberté de tous les s^s dans toute la France.

Pour mieux dire, Voltaire n'a jamais eu qu'un seul client, la raison. Pour le servir, il a été infatigable. « On dit que je me répëte> écrivait-il ; eh bien I je me répéterai jusqu'à ce qu'on se corrige. «»

Au nom de la raison, il réclame avant tout la tolérance, c'est-à-dire la liberté de conscience, la première des libertés, contre le fanatisme» qu'il appelait « la rage des âmes, » contre l'inquisition, ministre de ce fanatisme.

En politique, il voulait le gouvernement anglais.

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« qui conserve tout ce que la monarchie a d'utile^ et tout ce qu'une république a de nécessaire; n des lois uniformes ; l'économie dans les finances ; la suppression de la vénalité des charges.

En fait de justice, une réforme hardie sur cette maxime : a Punissez^ mais ne punissez pas aveuglément; punissez^ mais utilement. Si on a peint la justice avec un bandeau sur les yeux^ il faut que la raison soit son guide. » — Une législation scrupuleuse sur la nature et la force des preuves : « La loi est devenue un poignard à deux tranchants, qui égorge également Tinnocent et le coupable. » — Un conseil^ un avocat toujours [»ermis à l'accusé. Le code criminel dirigé pour la sauvegarde des citoyens, comme en Angleterre, non pour leur perte, comme en France. — Point de procédures secrètes. A Est-ce à la justice à être secrète T il n'appartient qu'au crime de se cacher. » — Suppression de la torture, « invention excellente pour sauver le coupable robuste, et pour perdre l'innocent faible de corps et d'esprit. » — Tous les arrête motivés. — Prévenir les délits aulant qu'il est possible, avant de penser à les punir; prévenir le vol en essayant de détruire la misère, qui y mène ; prévenir l'infanticide, par la création d'hospices pour les accouchements secrète. — Proportionner les peines aux délits; ne point punir les petites fautes comme de grands crimes. — Supprimer des crimes qui ne doivent pas l'être aux yeux de la société : l'hérésie, le sacrilège, le suicide, les mariages des

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