‹ Etudes sur le XVIIIe siecleChapitre 2 sur 10 · AUGUSTE DURAND, LIBRAIRE, RGE DES GRÈS, S · texte numérisé non relu

AUGUSTE DURAND, LIBRAIRE, RGE DES GRÈS, S

ÉTUDES

LE XVIir SIÈCLE.

Oo ne tenle pas ici, à propos de Voltaire, une de ces réhabilitations paradoxales pour lesquelles oa n'a aucun goût. Quelque cliose de lui a péri, et personne ne le ressuscitera; ce qui survit se gardera soi-même. Voltaire n'a pas besoin de nous; d'ailleurs, it y a quelqu'uo qui fait plus pour le remetbv en honneur que tout ce que dous pourrions faire : le fanatisme; en ce moment il y travaille assez bien. On n'ignore pas combien ce nom de Voltaire est désagréable à beaucoup d'oreilles; mais il serait digne des esprits honnêtes de lui rendre justice ma^ré leur ressentiment. Quant aux autres, on n'y doit pas prendre garde : ils ne font pas qu'on le loue ici, ils n'empécLent pas de le louer, il est des exigences qui, par trop de ménagements, deviennent intraitables, et qu'on modère quand on le veut bien.

BTUDBS SUR LB SVUI* BlACLB.

Les philosophes du dis^huitième siècle. Voltaire avec eux, préteudeut que toutes nos idées viennent <de l'expérience. Comme cette formule est celle de l'empirisme, on les prend volontiers pour empiristes, et comme l'empirisme nie l'âme, Uieu, La justice et la liberté, on leur impose la nécessité de nier l'&me, Dieu, la justice et la liberté. (^ ils ont justemeoi défendu la liberté politique et bl justice sociale; l'incoaséquence «et donc flagrante, et les hommes de ce siècle, disci^ee 4e ces philosophes, sont aussi iHconiéquents que leurs maîtres.

Qu'un philosophe démente ses maximes dans la pnitique, il n'j a là rien de bien étoanant ; mais toute lioe génération l Qu'on homme pense d'une façon et agisse de l'autre, cela se voit chaque jour; amis qu'ua paiple en fasse autant, qu'il 1 (•ense selon (certaine principes et agisse selon les j principes diamétralement contraires, qu'il soit ma- I térialiste, athée, éfoïsle, fataliste fervent, et qu'avec | celte mênae (wveur il se porte aux institutioni généreusËS qui eonjballenl de front le matéria^ lisme, l'athéisme, l'égoïsme et le fatalisme, cela ne se comprendra jamais.

i.GoogIc

TOLTAIBE- 1

La eontra^dion qu'on signale n'exisie pas. Il Jaut ailendre la formule citée : ^e a deux sigoilications. Voici la première : Les eestiB sont l'unique source de nés idées; il n'y a ^ns B«tre CBleadement qoe ce que les sens y ont apporté; notre esprit peut 0})érer sur les données de l'expérience, compos»*, décofD^osOT, comparer, généraliser, classer, induire et raisonner, mais il n'ajoute rien du siai, pas le moindre dément nMi\ean, il ne crée rien de nouveau que Twiire «ù il met ces éléments ; û e»t stérile.

Voici la seconde signification : Si l'expérieBce n'hissait pas, l'esprit n'agiraK pas non plus. Si nous ne connaissions d'abord par les sens et la conscience le monde extérieur et le monde intérieur, noufi n'arrivenoDS pas à eonnallre Dieu; si nous ne connaissions d'abord par les sens et la conscience des sentiments et des actions humaines, nous n'arriverions pas à conodire le bien et le mal.

LOr il y a entre ces deui iotM-prétetions de la même formule une ditT^eoce énorme, la différence de l'eri^tn- à la vérlté^ll est toés-faux que l'expérience eoil l'ori^ne de toutes nos idées,- il est Irès-Trai que l'expérience est à rorigine de toutes 1 nos idé^. 11 est très-foux qoe l'esprit soit stérile, qu'il ne produise rien de son fonds, et qu'il se borne à arranger les données de l'expérience; ams il est très-Trai que si l'expérience n'entrait pas d'abord en jeu, l'esprit n'entrerait pas en jeu

à son lour, et que, pour qu'il produise, il fout qu'il soit proToqué. Par mallieur, la formule célèbre < toutes nos idées vieuDent des sens » veut dire l'uoe et l'autre chose, et deux personnes qui la répètent ensemble peuvent fort bien ne pas s'entendre et même se combattre. Il reste donc à demander aus pLilosopbes du dii-buitiëme siècle de s'expliquer.

On les voit tous s'évertuer contre la doctrine des idées innées qu'ils attribuent à Descartes. Descaries, reconnaissant qu'il y a dans l'esprit humain des vérités nécessaires, étemelles et immuables, avait dit qu'elles ne nous viennent pas du dehors, qu'elles sortent du fond de notre nature, se forment au dedans de nous, dans notre raison, par une opération mystérieuse; pour marquer sa pensée par un mot énei^ique, il les nommait idée» innées. Le mot étouffa ta chose. Locke lui prête l'opinion bizarre que nous naissons avec des idées toutes faites, le relève là-dessus comme il convient, et lui fait la leçon, un peu longue, qu'on trouve dans ses Essais, n détruit de fond en comble la théorie des idées innées, réfutation bien précieuse, si jamais quelque philosophe s'avise de cette absurdité, r Nos philosophes français du dix- huitième siècle. Voltaire comme les autres, n'ont connu Descartes qu'à travers Locke J Voltaire lui emprunte donc sa lourde machine de guerre; mais en la recevant il l'allège, et en fait un trait perçant :

VOLTAIRB. 9

Le cartésien prit la parole (1) et dit : L'hme est ua esprit pur qui a reçu dans le ventre de aa mère toutes les idées métaphysiques, et qui, en sortant de là, est obligée d'aller à l'école, et d'aji^rendre tout de nouveau ce qu'elle

I a si bien su et qu'elle ne saura plus. Ce n'était donc pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton.

.... Un petit partisan de Locke était là tout auprès, et quand on lui eut enfin adressé la parole : Je ne sais pas, dit-il, commeat je pense, mais je sais que je n'ai jamais

( pensé qu'à l'occasion de mes sens.... L'animal de Sinus sourit : il ne trouva pas celui-là le moins sage, et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke sans l'extrême disproportion.

Voyons donc ce que Voltaire pense à l'occasion de ses sens. 11 règle toute sa philosophie sur deux maiimes, la croyance au sens commun et les nécessités de la pratique : » Je ramène (ï) toujours, autant que je peux, ma métaphysique à la morale. » Et conformément à ces règles, il admet Dieu, le devoir, la liberté, rinstioct, le désintéressement, même, en plus d'un endroit, la vie future.

n ne varie point sur l'existence de Dieu : il a

constauiment et en mille endroits soutenu avec

j énergie l'existence d'un Dieu qui a foit et gouverne

. le monde, il a combattu avec toute sa verve la

(J) Micromégas, th. vu. — (2) l^orr. avec Frédéric, n3T-n3S.

gétiération sponUnéc sur laquelle tes athées prélendftieat s'appuyer; il est revenu avec une insistance iofatigable sur le principe des causes finales, pour le prouver et l'appliquer, avec la conviction, la clarté, la force et la griee de Fénelon et de Socrate. On connaît 1« vers célèbre de l'épître à l'auteur athée des Troh imposteurs. Il avait le droit de le dire : « Il y a en [I) des gens qui m'ont appelé atbée, c'est appeler Quesnel molioiste. ■

Le voici d'abwd établissant la vérité d'une loi morale nécessaire, absolue, éternelle, universelle, contre les empiristee, contre Locke lui-mèine, (ju'jl appelle si souvent son maître :

Kou. — La secte (2) de Laokium dit qu'il n'y a ni jusl« ni injuste, ni vice ni vertu.

&>-S*j. — 1^ secte de Laoliium dit-elle qu'il n'y a uî santé ni maladie?

Plus j'ai vu (3) des hommes différente par le climat, les mœurs, le langage, les lois, le culte, et par la mesure de leur intelli^nce, et plue J'ai remarqué qu'ils ont tous le même fonde de morale.

la notion de quelque cbose de Juste me semble si naturelle, si nniversellement acquise par tous les hommes, qu'elle est indépendante de toute loi, de tout pacte, de tout« religion.

Je mets en Eait qu'il n'y a aucun peuple chez lequel il

(1) Utire à H, Coulant d'OnlIle, 1706. — (2) Cu-Su H Kou. — (3) Le l'hiloiophe ignorant.

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VQLTAini. 1 1

soit juste, beau, eonTenable, honnête, de refuser la noornture à son père et à sa mère quand on peut leur en donner; que nulle peuplade n'a jamais pu regarder h eslomnie comme une kiiine action, non pas même une compagnie de bigots fanatiques.

Les plus ^ods crimes qui affligent la société hnmaioe sont commis sous un taux prétexte de justice.

Les limitesdu juste etde l'injuste sont très- difficiles à poser; comme l'état mitoyen entre la santé et la maladie, entre ce qui est convenable et la disconvenance des choses, entre le faux et le vrai, est difficile à marquer. Ce sont des nuances qui se mêlent, mais les couleurs tranchantes ftappent tous les yeux. — U y a mille différences dans les interprétations de la loi morale, en mille circonstances; I mais le fond subsiste toujours le même, et ce fond est l'idée du juste et de l'injuste. •

Ainsi le disciple se sépare du maître ; il adresse à Hobbes ces fermes paroles :

C'est en vain que tu étonnes tes lecteurs en réussissant presque à leur prouver qu'il n'y a aucunes lois dans le monde, que des lois de convention; qu'il n'y a de juste et d'injuste que ce qu'on est convenu d'appeler tel dans un pays. Si tu t'étais trouvé seul avec Cromwe] dans une lie déserte, et que Cromwel eût voulu te tuer pour avoir pris le parti de ton roi dans l'Ile d'Angleterre, cet attentat ne t'aurait-il pas paru aussi injuste dans ta nouvelle Ile qu'il le l'aurait paru dans ta patrie? — Penses-tu que le ' pouvoir donne le droit, et qu'un fils robuste n'ait rien à

a ÉTIDES SDR LE XVflt* SIECLE.

se reprocher pour avoir aBsaBsiné sou père languissant et détxépit? Quiconque étudie la morale doit commencer à réfuter Ion livre dans son cœur.

Avec cette ferme notion du juste et de l'injuste, on est loin des empirisles, loin de Locke, qui recueille à plaisir les jugements divers des hommes sur ces objets.

Quant à la liberté, elle a embarrassé plus d'une fois notre philosophe; il se rappelle avec complaisance le mot de Locke avouant qu'il était là comme le diable de Milton, pataugeant dans le chaos; inaia même dans ses plus mauvais moments, loin de la nier, il devenait afûrmatif pour la défendre. Sa polémique contre Frédéric, est un chef-d'œuvre; sa discussion est juste, puissante, spirituelle, éloquente, touchante même

Après avoir discuté, il s'échappe :

Daignez, au nom (1) de l'humanité, penser que nousi avons quelque liberté; car si vous croyez que nous sommes de pures machines, que deviendra l'amitié dont vous faites vos délices? De quel prix seront les grandes actions que vous ferez? Quelle reconnaissance vous devra-t-on des soins que votre Altesse Royale prendra de rendre les hommes plus heureux et meilleurs? Comment, enfin, regarderez-vous l'atEachement qu'on a pour vous, les services

(I) Conesp. avec Fréd., nî7-n38-

VOLTAtHB. 13

qu'on voiisreQilra,leBaDgqii'oiiTerBerapourvousï Quoil le plus généreux, le pins tendre, )e plus sage des hommes Terrait tout ce qu'on fait çoui lui plaire du même œil dout on voit des roues de raoulin tourner sur te courant de l'eau, et se briser à force de serrîFl Non, monBeigoawf, votre Ame est trop noble pour se priver ainsi de son plw beau partage.

Sur l'instiDct, quoi de mieux que ceci?

Que ceux (1) qui n'ont pas eu le temps et la commodité d'observer la conduite des animaux, lisent l'excellent article Instinct, dans l'Encyclopédie, ils seront convaincus de l'existence de cette faculté, qui est la raison des bètes; raison aussi intérieure à la nôtre qu'un toume- ' broche l'est à l'horloge de Strasbourg; raison bornée, . mais réelle; intelligence grossière, mais intelligenceÛépendante des sens comme la nôtre) laibie et incorruptible ruisseau de cette intelligence immense et incompréliensi- - ble qui a présidé à tout en tout temps.

' Sur la doctrine de l'intérêt, il se prononce pour le bon parti, et reproche directement à Helvétius. d'avoir mis l'amitié parmi les vilaines passions. - 11 n'est pas très-ferme sur l'immortalité do l'âme; ' il mêlait trop l'esprit avec le corps, et, dans ta décom|>os)tion des organes , il avait peine à le retrouver; mais, sauf quelques propos assez légers sur celle matière, dans les discussions sérieuses

( I) l)Ulogue ï),ix ; Les AâoraUuu ou les Uiuaiiges de Dieu.

qui reviennent souvent, il ne permet point ,(|»'oa supprinae ce dogme : selon lui, alarmer est téméraire, nier l'est plus encore. Il a été téméraire, à son honneur : rapportant toutes ses croyances à la pratique, et sentant bien que la- crainte des châtiments fufars est nécessaire pour contenir le crime, que, sans les punitions de l'autre vie, la morale dans la vie présente n'a plus de sanction, il a plaidé Vimmortalilé de l'âme et a été élo- I quent. Que de doutes devront lui être pardonnes | pour cette noble protestation contre le fatalisme | du roi de Prusse! j

Vous (1) m'épouvantez; j'ai bieu peur pour le genre | humain et pour moi que vous n'ayez tristement nùson. Il serait aifreux pourtant qu'on ne pût pas se tirer de là. I Tâchez, sire, de n'avoir pas tant raison; car encore faut-il | bien, quand vous faites de Potsilam un paradis terrestre, que ce monde-ci ne soit pas absoluraeot un enfer. Un peu d'illusion, je vous en conjure. Daignez m'ai- I

der k me tromper honnêtement Je me doute bien que i

l'article des remords est un peu problématique; mais encore vaut-il mieujL dire avec Cicéron, Platon, Marc-Aurèle, ete., que la nature nous donne des remords, que de ] dire avec la Hettrie qu'il n'en faut point avoir.

Voilà les grandes vérités reconnues; reste à expliquer comment elles sont produites dans notre esprit. Kanl, Reid, et la philosophie française n'a-

(i) Corr. avec Frédéric, 115!.

\aÛ!iit pas encore passé sur celle ((ueElioD' A leur défaut, D'est-ce pas une chose bien remarquable que la justesse et la précision arec lesquelles Vollaire caractérise l'opération de la raison humaine. Lui, l'ennemi des idées innées, il vient à rinnéilé de la raison.

A. — Qu'est-ce que (1) la loi naturelle^

B. — L'instinct qui nous fait sentir la justice. Comment l'Égyptien (i), qui élevait des pyramides et

des obélisques, et le Scythe errant qui ne connaissait pas même les cabanes, auraient-ils eu les mêmes notions fondamentales du juste et de l'injuste, si Dieu n'avait donné de tout tempsàl'unet à l'autre cetteraisonqui, en se développant, leur lait apercevoir les mêmes principes nécessaires, ainsi qu'il leur a donné des organes qui, lorsqu'ils ont atteint ie degré de leur énei^ie, perpétuent nécessaiiemeut et de la même façon la race du Scythe et la race de l'Égyptien.

Quand votre raison (3) vous apprend - elle qu'il y a vice et vertu? Quand elle nous apprend que deux et deux font quatre. Il n'y a point de connaissaore innée, par la raison qu'il n'y a point d'arbre qui porte des feuilles et des fruits en sortant de la terre. Rien n'est ce qu'on appelle mné, c'estrà-dire né développé; mais, répélons-la encore, Dieu nous fait naître avec des oignes qui, k mesure qu'Us croissent, nous font sentir tout ce que notre espèce doit sentir pour la conservation de cette espèce.

(I) Dicl. phll., loi natwtUe, dialogue. — (!) Le PhiIonij>lt« ■. rmil. — (3) Dict. phil., dit Juste et de l'Injuite.

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'"^ Singulier disciple de Locke! Il fait mieux ; il combat son maître en le nommant. Le pA((osopft«i(pwran(, qui ignore (anl de choses, ce philosophe si peu dogmaliigue, qui n'affirme qu'en parlant des bornes étroites de notre intelligence, des découvertes impossibles, du désespoir fondé, de la faiblesse des hommes, ce philosophe annonce, en tête de deus chapitres, qu'il va combattre Locbe. Ce maître si écouté a, par malheur, prétendu que la justice est arbitraire, et ridée que nous en avons une idée accidentelle; son disciple le corrige sévèrement, La loi morale peut être plus d'une fois mai ap|>liquée dans les détails mais elle-même est universelle et nécessaire :

Dieu nous a donne une raison qui se fortifie avec l'âge, et qui nous apprend à tous, qiiaud nous sommes at- ; tentiË, sans préjugés, qu'il y a un Dieu et qu'il faut être juste..,. En abandonnant Locke en ce point, je die, avec le grand Newton : Naiura est semper sièi consona, la Nature est toujours semblable à elle-mèoie. La loi de la gravitation qui agit sur un astre agit sur tous les astres, sur toute la matière; ainsi la loi fondamentale de la morale agit également sur toutes les nations bien connues. H y a mille différences dans les interprétations de cette loi en mille circonstances; mais le fond subsiste toujours le I même, et ce fond est l'idée du juste et de l'injuste. On commet prodigieusement d'injustices dans les fureurs de ses passions, comme on perd sa raison dans l'ivresse; mais quand l'ivresse est passée, la raison revient. La société n'est fondée que sur ces notions qu'on n'arrachera jamais

VOLTAIRR. i^

de notre cœur. Quel est l'flge où nous connaiesons le juste et l'injuste? l'âge oti nous connaissons que deux et deux font quatre.

Est-ce Voltaire, est-ce Descartes qui parle ainsi! Et ce n'est pas chez lui une saillie, il y revient partout avec une décision et une vigueur qui ne se démentent point. L'homme qui croit à Dieu, à la liberté, à la justice, n'est pas ua empiriste assurément. Vu véritable empiriste, c'est d'Holbach, et Voltaire écrivait en têle d'un esemplaire du Bon Sens de cet auteur : a II prend ()) quelquerois ses cinq sens pour du bon sens. »

H parait constant, comme on l'avait annoncé, que Vollaire a reconnu Dieu, la morale, la liberté, l'inslinct, le désintéressement, et la nécessité de l'immortalité de l'âme, et on vient de voir qu'il a expliqué avec une sagacité merveilleuse le jeu de la raison produisant ces vérités. En métaphysique, il est moins hardi et plus faible : il paye la rançon de ses qualités. Gomme il croit fermement au sens commun, aussi il ne croit volontiers qu'au sens commun; comme il i^nîène sa métaphysique à la morale, il ne prend guère pour vrai que .ce qui est at)solument utile à la morale, et se passe du reste, professant que si une vérité était nécessaire pour bien vivre. Dieu ne l'aurait pas cachée.

Qu'on soit juste, il «uffit; le reste est arbitraire^ (ij [>ettte A d'AI., 177S.

Ifi ÉTUDES sua LS XVIII' SIÈCLE.

CpBiBM «OQ iufitiact le poii« quelquefois au delà, s'il loi AnÎTe d'y céder, il se ménage discrèlemeut / une retraite :G Je tremble, car je vais dire quelque 1 chose qui ressemble à un système.

n a tort de regarder comme question de métaphysique la question de la nature de l'àme. C'est bien lui qui écrit : «Je suis en peine [i), monsieur.de toute âme etde la mienne.» Il prie (2) l'honnête homme qui feraMatière (dans l'Encyclopédie) de bien prouver que le Je ne sais quoi qu'on nomme matière peut aussi bien penser que le je ne sais quoi qu'on appelle esprit. Il soutient sans faiblir une fois, d'accord avec , IXHjke, que Dieu peut donner la pensée à la matière. Qu'est-ce, au jast«, que cette opinion? Voltaire et Locke font des difQcultés à plaisir. J'ai conscience de ma pensée et de moi-même qui pense; j'ai conscience, non de plusieurs êtres, mais d'un seul; je suis donc un, simple, un esprit. La connaissance de l'immatérialité de l'âme n'est pas plus cachée que cela. Puis nos deux philosophes vont cherchant s'ils <mt une âme, c'est-à-dire ils se cherchent eux-mêmes, et ne se rencontrent pas, ce qui est infaillible. Mais sont-ils ma-

Parlons franchement, cessons, comme disait Descartes, de nous battre dans des caves. On n'est pas matérialiste pour prétendre que la matière peut penser, ni spiritualiste pour prétendre qu'elle en est incapable; plusieurs docteurs de la primitive Eglise, qui font

(0 UUre i l'abbé Spallanzani, iT76. — (2) Leilre A d'Al., 1757.

l'âme corpordle, ne -sont f«s malérfaUstes aGsurénwnt, ti, quuad on reocontre àe certaines propositioDi .de d'flolbach et de la Mettrie, on ne croit pas «éeecicaire, iiour eavAH' ce qu'ils sont, de les iaterro- ^r «Br le camposé et le sknple.

Entre le «fùriliialisme et le nrtatérialisnie l'éteraelle question n'est pas, en dépit des apparences, de saToîr s'il n'y a qu'une seuk nature d'êtres ou s'il y en a deux, seulement de l'étendue, seulement de l'esprit, ou ensemble de l'esprit et de l'étendue, mais si dans l'homme il n'y a qu'une seule vie, qu'une seule destinée, la vie physique, la destinée pliysique. Admettez-vous qu'en nous tout tende vers un but unique, la perfection du corps, le bon élat et le bien-être de cette machine qui digère, respire, change de place; que nous devions n'avoir qu'une seule préoccupation : respirer à notre aise, digérer sans peine, nous mouvoir librement, donner à nos sens le plus possible de jouissances, en écarter avec le plus grand soin la douleur, nous établir dans ce monde en telles conditions de fortune, de puissance, qui nous rendent celte tâche facile; culti'ver notre esprit dans la mesure que réclame cet art du bien vivre; rapporter tout à ce centre, sans autre pensée, sans autre souci, vous êtes matérialiste. Si, au contraire, la destinée physique vous semble étroite, la pensée trop noble pour se mettre tout entière au service du corps; si le cœur bumain vous semble renfermer d'autres désirs que ceux qui ont le corps pour objet; si au-dessus de la perfection des oignes vous concevez une auti'e per-

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30 trVÙK 8DR LE xrilf SIÈCLE.

fecUon de tout autre nalure; si vous rêvez de science infinie, de dévouement, si tous tous sentez soulevé de terre vers un monde supérieur, peuplé de grandes pensées, de sentiments généreux; si tous comprenez qu'on doit sacrifier le bien-être et même la vie du corps pour vivre de cette autre vie, vous êtes spiritualiste. Cet être qui pense et cet être qui respire sont-ils de même nature? Dussé-je toujours l'igiiorer, ce que je sais de science certaine, c'est qu'il y a en moi un double mouvement, une double destinée : l'une de conserver, de perfectionner en moi l'animal qui est né il y a quelques jours, et dans quelques jours va mourir; l'autre, de conserver et perfectionner en moi l'être intelligent, sensible et mural, avec ses aspirations infinies; ce que je sais de science certaine, c'est que la première de ces destinées est subordonnée à la seconde, comme la raison l'atteste, comme la loi morale le veut; et ainsi je suis un être immortel, de passage dans un corps mortel.

Voltaire a tort de croire que la matière peut penser, que l'àme a la nature du corps; mais pour être matérialiste, il faut qu'il ajoute que l'àme dépend entièrement du corps. Ne le dit-il pas en effet? « La dis- . |>osition (1) des organes fait tout... La manière dont I on digère décide presque toujours de notre manière i de penser. «Voici encore un mot qui plairait à la Mettrie : aOn a (2). une flusion sur l'âme comme sur les dents. » Mais ce n'est pas son dernier mot : « C'est

(I) Lettre à M" du Demuid, mi.- (ÎJLeWwà d'Al., 1757.

VOLTAIRB. 31

uoe plaisante (i) cbose que ta pensée dépende absolument de l'esttHnac, et que malgré cela les meilleurs estomaes ne soient pas les meilleurs penseurs. » La Mettrie regarderait à deux fois avant de signer celte pensée^ et il ne signerait certes pas celle-ei : b On fail aller (2) son corps comme l'on veut. Lorsque l'âme dit : Marcbe, il obéit. > S'il est douteux sur la queslion de l'essence de l'esprit, il a horreur d'une doctrine qui ne voit dans l'homme que l'animal; il maintient inflexiblement l'&me supérieure au corps, en prix et en puissance, la vie intellectuelle et morale supérieure, dans chacun de nous, à la vie matérielle, et, dans le monde, la justice supérieure au plaîsir.Au fond, il rt^rde l'âme comme un atome, une particule matérielle sans doute, mais d'une extrême ténuité et indivisible. On trouvera souvent cette idée dans ses ouvrages philosophiques, et la lettre suivante au comte de Tressan exprime bien ses plus secrètes sympathies. aVous me paraissez tenir pour ce feu élémentaire que Newton se garda bien toujours d'appeler corporel. Ce principe peut mener loin ; el si Dieu, par hasard, avait accordé la pensée à quelques monades de ce feu élémentaire, les docteurs n'auraient rien à dire : on aurait seulement à leur dire que leur feu n'est pas bien lumineux, et que leur monade est un peu impertinente. ■ Un pas de plus, et ta monade de feu élémentaire se tournait en pur esprit; Voltaire ne l'a pas fait Mais il est entièrement des nôtres quand

(I) Leure k d'AI., 1710. - (2) Corr. avec Frtd,

U accorde à l'âtne la liberté, la comaiuaiice de ta' loi morale qu'elle doit accom^ir, et àe Bleu 8W qm ta Tertu s'appoie. Sou instinct est moins mtémliMe encore ^esa raisoiv. n H bui donner (1) à son âme tonles les forme» cessibles. C'«Bt an feu que Dieu aoDS a confié, nous dercHts le nourrir de tout ce que nmis trouTOQS de {dus précie». tl faut feire entrer dans notre être tous' le» modes imagiaabUes, owvm toute» les portes <Ie son aime à toutes tes sciences et à: tous les sentîmeatB; pourvu tjae (ont ads nfr eKtre pes pèle-méle,. tl y a plstM pour tout le montie. *

il fhudrailv ce me sentble, renonecr à; voir dans Vfdteire ie dlKiple de Locke- U sonflVe de l'woir trop TftOté. Ayfend, il n'a de commun avec lotqtre l'aversion de la jwétaphjsiqiie; «veraoo qui se- trouve également ebea Reosseati, et qni e&t motn» le fait des hommes que du stèeie; et aus» l^opinioa que la ma- i tière peut penser par un don de Eliea. Pour le reste, | quF a bien son importance, îi se meV très à l'aise avec ce maître si' resiieclé. L'homme qur reconnut, au-dessus de l'expérience et de laréflexiod) une raison', organe infaillible de vérités nécessaires, qni place la tiherfé dans la résoluttoa invisible, et ta son- ' met à mie règle morale invariable et miversefle, cet homme n'est pas sans doute un pur disciple de Locke. Il pense comme Kousseau, le Rousseau d^ la profemon de foi, qui força son admiration. Les mots diffèrent chea eux, le toaâ est identique. L'hB' appelle

(0 LeUre A QdeviUe, I7g«.

sentiment ce que l'autre appeUe raisc» uniTerMtte; I Uiu» deus reièvent 4a même n^tiv et prétbeirt les I mêmes enseigHemeniSi /

On voit quelles vérités philosophiques Voltaire reçoit; on voit eoDiBient il entend ba> science eU«>même, et quelle direction il lui a donnée.

En général, ffaonune peut, à l'égard de 1» vérité, prendre quatre partis différents :

I. (te creit simpkment , sans s'mterroger; c'est l'état où sont la pliparides honimeB, qsi admettent eo même tempe Die» et te nrende', le corps et l'âme, ete., et n'j voient aucune difficulté.

S. Les dilflcultéï se présentent, et, qBcI^e fortes qu'elles parussent, on n'a 4)^ le courage de sacrîâer use vérité. On ne sait comment accorder Die» et le monde, le corps et Vâme, la liberté et tef lois naturelles, La liberté et la prescience et la pnwidenee divine, le bien et le Toait, la mort et l'immortalité'; pourtant oa croit à toates ces choses, en dépit des oppositions.

IB. Chi se décide, oa ^end parti pour ub« vérité contre uoeaub'e'. La contradiction semMe insofiparlable, et ou aime encore mieux se faire vicdence en r^etant telle ou tsUe propoeitioB parlScalîère, qne de mitODlsnter altsi^nment la raison, qui ne se pa^e point de contradictions. Ensurte on choisit selon son inclinatioQ : les una le vjsitHe, ïes autres l'invisible; les une l'humain, l«si »iitres> le divin; on absorbe ta création dans le créateur ou' le créatear dtins la création ; ofl' confond' le corps avec l'âme ou l'&me avec

U ÉTUDES SOH LK IVIIl* SIECLE.

le corps ; on nie la liberté ou la chaîne des causes physiques, la liberté humaine ou la prescience el la providence de Dieu, le plan partit du monde ou ses imperfections, la sie présente ou ta ^ vie Future. Ainsi la science ramène l'unité dans nos croyances.

IV. Mais cette unité est fousse, achetée au prix de la vérité. Les croyances détruites revivent, et plus d'une fois inquiètent l'esprit : on ne pouvait les admettre, on ne peut non plus les r^eter. Que foire? Les forcer de vivre enaenible, en les accordant; montrer que la contradiction est seulement apparente, et qu'au fond toutes ces vérités bien entendues vont ensemble; qu'il en est de l'ordre de la raison comme de l'ordre des phénomènes célestes, où deux forces opposées, celle qui éloigne du centre el celle qui y ramène, produisent par leur combat ce beau système que nous voyons; enfin, que la vraie unité n'est pas confusion, mais harmonie. En conséquence, on concilie toutes les vérités. Voltaire essaie tour à tour chacun de ces partis, et flotte entre tous, sans pouvoir se tenir à aucun. Trop philosophe pour se contenter d'abord du pur sens commun , il voit la difficulté d'en accorder les principes , et dans une foule de passages il la montre à nu. Puis il cherche à s'en tirer, et alors il a ses bons et ses mauvais jours. Dans les mauvais jours, l'âme est une fonction du corps et meurt avec lui, comme le son avec l'inslmmenl, la liberté s'évanouit dans la série des causes naturelles, et le monde est la proie du mal.

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Dans les meilleurs Jours, ou bien m après avoir cassé son fil, B il en revient à la croyance des simples, « aux arguments de bonne femme, » ou, plus hardi, il concilie le libre arbitre avec l'ordre général, avec la prescience et la providence divine, il admet le mal condition du bien dan» l'univers, et la vie future complément nécessaire de la vie présente, pour effrayer les méchants. Et il faut avouer qu'il a été souvent hardi jusque-là. Pour ne citer que les plus grands de ses traités philosophiques, toute sa correspondance avec Frédéric sur la liberté, les sept Discoun en t>ers sur l'Homme, le Poëme sur fa Loi naturelle et VHistoire de Jenni, sont dans cet esprit.

Voilà quelle est la philosophie de Voltaire et quel est l'esprit qui l'a produite. C'est simplement le boa sens, qui, indépendant de tous les systèmes, repousse l'exagération et l'erreur, de quelque c6té qu'elles viennent, de l'idéalisme ou de l'empirisme.

Voltaire, en efi'et, n'est content ni de Descartes ni de Locke, et se borne à rétablir une à une les vérités du sens commun sur la foi de l'évidence naturelle, chacune portant avec elle sa lumière, se justifiant par elle-même, isolée et indépendante. Même il essaie de les montrer ensemble, Eormant un concert; mais là il faiblit, et, malgré d'heureuses reucontres et de beaus mouvements, il n'atteint pas Rousseau, la belle profession de foi du Vicaire savoyard.

Il n'en a pas moins une place distinguée dans l'histoire de la philosophie moderne : il l'arrête sur

26 ÈTCDES SIH Ul XVni* SitCLE.

la pente où l'idéalisme et l'enapirisine la pyétîipifent, et 1^ remet dans le bon cbemia ; il retient obstinément, avec l'opiniâtreté dn bon sens, foules les vérftés premières que la réflexion emportée prétend lui arracher, el il rédait les systèmes à enfermer, à lier, à développer ces Térités premières.

Gemment Voltaire envisage-t-il le monde? Croyait-il qne tout est mal, par une injure envers la Providence, ou ptmsait-il mieuxî U ne se cache pas la difficulté du problème. •> Des deux tonneaux (1) de Jupiter, le plus groe est celg^ du mal ; or, pourquoi Jupiter a-Ml ftiit ce tonneatf- aussi énornre que' celui de Cîteaux? ou comment ce tonneau S'est-il fait tout seul t n\Q n'est pas ennemi de l'optimisme, mais de l'optimisme de LeibnitzJ Lorsque Leibnilz prétend que ce monde est le meillcw des mondes possibles, Voltaire est d'accord aTec lui et avec tous eeuï qui croient que Dieu existe. Evidemment, si Dieu a conçu un monde plus parfait, s'il pouvait le créer et ne l'a point créé, il a choisi le mauvais parti-, il est iinparfoit, il n'est plus Dieu. C'est un raisonnement tout simple et tout géométrique, que Voltaire, en muât endroit, reconnaît excellent. Mais quand on a dit cela , tout' n'est paS

<t) IMim à H" du DBnind, n&S.

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àii «Bçpre; on est oidû»«M« fiOfmsM 1« prenikr v«eu et noo conuvœ f^eibuitz. Dane cette grasde reUgioD du genre huBnaio il y * des sectes, et veiei les questions d'où eU^ naiisseot. Ce monde, le meâleur parcomfMirftiaon avec ceux qui pouvaient être, qa'estil en lui-même? A-t-il ou non d^ défaute? S'il en a, sont-ils légers ou grades? Est-il bon pour l'enseoable des créatures, ou spéciaiemeot ftour t'humanilé, ou plus spécialemient encore, pour chaque homme î Est-il bon par l'heuraix arraDgemeot des événements particuliers, ou par la beauté des lois générales, ou par le dessein qui; ces lois exécutent? Parle-t-on enûn de la vie présente uniquement, ou de la vie future avec elle ? L'oi^imisme est aussi divers que les réponses à ces problèmes. Voici celui de Leibaitz : le moade, collectiço de toutes les existences passées, présentes et futures, enfermant la vie présente et la vie à venir, est, dans l'ensemble, le meilleur que Dieu pût créer. Les mondes possibles étaient en nombre infini, car les évépemente possibles et leurs combinaisons sont innombrables; pamii ces combinaisons, Dieu a cbwsi celle qui recelait le plus de bien. Elle adm^ le mal sa^e doute, mais comme condition inévitable (d'un bien qui le suidasse; tout confié, tout rabattu, c'est encore là qu'il s'en rencontre le moins. De là, en tonte circonstance, la nécessité pour Leibnitz d'atténuer le mal, d'exagérer le bien, parfois des efforts désespérés pour faire rendre au mal l& bien qu'il doit contenir ; et aussi, lorsqu'il rencontrera quelque dogme où la bonté de Dieu semble

36 ÉTUDES 5UB LE XVIU* Sl^LE.

compromise, il ne s'efl^yera pas, et se montrera facile à l'admettre , sauf à se rejeter sur les conséquences heureuses. Ne les voit -il pas, il est sûr qu'elles existent, et le voilà en repos. La faute heureuse d'Adam nous a valu le Rédempteur, felix cvÀpa; les châtiments éternels el le petit nombre des élus riaquièteui d'abord ; mais il se rassure en songeant que ces événements entrent, de toute nécessité, dans le plan du meilleur des mondes. Arrivé là, on est tout près de les trouver conformes à la raison et à la justice; aussi il découvre des principes philosophiques qui justifient l'éterntlé des peines.

Tel est le danger de l'optimisme : après avoir trouvé ce beau principe, l'esprit cesse d'agir, ou s'il agit encore. Il se met à l'aise, el perd ces scrupules qui sauvent la vérité; après ce brillant éclair, la raison s'endort, pour ne jeter plus qu'une lumière incertaine ou trompeuse. Ajoutez qu'une fois notre parti si bien pris de tout ce qui peut survenir, les misères de ce monde nous trouvent trèscalmes; les excès des partis, le renversement de la justice, au lieu de nous frapper douloureusement, de nous irriter, de nous armer, nous laissent le cœur froid, la volonté inerte, et n'ont de contre-coup que dans notre raison inaltérable. L'optimisme de Leibnite risque donc d'engourdir el l'intelligence et la sensibilité. 11 ne produit ces effets ni toujours ni partout entièrement; ils en sont une conséquence extrême, mais naturelle, et il est naturel aussi qu'on

VOLTAIRE. Xg

lente de les prévenir. Enfermé dans l'opUmisnie qui reocbante, Leibnilz n'entend pas les gémissements de l'humanité, ni celle plainte partie de l'Orient : B L'homme né de la femme vit peu de jours, tout pleins de misères; » ni ce soupir mélancolique de la riante Grèce : <t Le mieux pour l'homme est de ne pas naître, et quand il est né, c'est de mourir; » ni enfin, tout près de lui, Bossuet qui remercie Dieu d'avoir mêlé une goutte de joie à la vie humaine pour en tempérer l'amertume inânie. 11 oublie les maladies de l'intelligence et de la liberté, tant d'erreurs, tant de doutes, la volonté se débattant entre l'ivresse des passions et l'impuissance. El pourtant, c'est là l'homme éternellement.

Ce que Leibnilz n'entend pas et ne voit pas, Voltaire le voit et l'entend : de là Candide. Eu un sens, c'est un livre diabolique ; il semble voir l'Esprit du mal lui-même qui enveloppe les hommes dans un réseau inextricable de folies et de misères, et se rit de leur peine. La &n adoucit cette impression; après tant d'infortunes, les héros, ou si l'on veut, les victimes, trouvent un bonheur estimable dans la solitude et la médiocrité, cultivant en paix leur jardin.

C'est bien l'opinion constante de Voltaire sur la vie humaine (sa correspondance entière en tait foi), et l'impression qu'il a emportée de son long voyage dans le monde : « Après avoir bien réfléchi (i) à

(I] Uttre 1 H** du Ddbnd, I76i.

3{t ÉTtDES SUR 14 XVIII' SIÈCLE.

soijiante ans de sottises que j'ai vues et quç j'ai Eailes, j'ai cru m'apercevotr que le monde n'eat que le théâtre d'une petite guerre contionelle, ou cruelle, oij ridicule, et un ramas de vanité à foire mal au cfBur.... Les hommes sont tous Jean qui pleure et qui rit(ij; mais combien y en a-t-il malheureusement qui sont Jean qui mord, Jean qui vole, Jean qui calomnie, Jean qui tue!... 11 y a (2) des aspects bous lesquels la nature hamaiae est la nature infernale. On sécherait d'horreur si on la regardait toujours par ces côtés. » Il peint (3) d'abord le genre humain de profil dans la première édition de Vffistoire génireUe; daqs une autre, de trois-quarts ; Candide le peint de face et en racçoureiÛ^'eet l'Enfer de Dante rfiinonlé sur la lerre^Tarfanu Aie niAis eU. Son expérjçBce personnelle est là : Insulté ))ar un grand seigneur, puis battu par ses valets, et contraint de dévorer cet afTront ; emprisonné à la Bastille pour difs couplets qu'il n'avait pas foits; forcé d'abandonner la France; privé par la mort d'une ancienne et douce affection; éprouvant trots années auprès du roi de Prusse, et toute sa vie avec le duc de Richelieu et ses pareils l'amitié difficile des grands; dupé par des fourbes, trahi par de lâches amis, calomnié et poursuivi sans cesse, il ne trouve le repos que sur la fin de ses jours à la camp^ne, parmi ses bœufs (4),

(1) Lettre à M- du Deffend, mi. — (î] Uttre à M. Pliilo, nej. — (a) Lettre iid'AI., nU; - k Û'Arg., 1701. — (4) Lettre* d'Arg.,

VOLIAIBE. 31

qui lui fopt des mat». Disciple de Pythagore, dan&(l) la tempête, il adore l'écho. «Vive (S) la campagne, ma chère oiècej vivent les terres, et surtout les terres libres, où l'on est chez eoi maître absolu, et où l'on n'a point de vingtièmes à payer 1 C'est beaucoup d'être îQ^épendaut ; mais d'avoir trouvé le secrotde l'être en France, cela vaut mieux que d'avoir &it la Htnriadt. » ■ Le monde (3) est uu grand naufrage; la devise des hommes est : sowe gtit peul / * C'est bien là son dernier mot sur le monde, et le résumé de la sagesse humaine. Mais, une fois sauvé, que faire? Se réjouir, sans nul souci des malheureux que battent les'vents contraires, et laisser aller le monde comme il va, content d'échapper à la fortune î Voltaire le dira : « J'en reviens (4) toujours à Candide : il fout finir par culUver son jardin ; tout le reste, excepté l'amitié, est bien peu de chose ; et encore, cultiver son jardin n'est [tas grand'chose. » Ailleurs, c'est mieux encore : • Mon Dieu, que si j'ai [S) de bon foin celle aonée, je serai lieureux ! » Ne croyez pas ses paroles, et croyez sa vie. Quoi qu'il en digie, jil destinée de l'homme ii'est pas de culUx&c .SQP jardin : il n e l'a jamais cru. La liberté l'a visité (6) déjà vieux, mais non désarmé : Libertas qua sera tanten respexit, led no» inermetn. Pourquoi donc ces armes? Ce n'est déjà plus là Candide. Est-ce Candide

(1) Ultre Ù d'M., 17*4, — (î)LellteàM-* deFonlnlne, nei. - (3) Lallre au diev. de R...H, PCO, et paiiim. — (4) Lettre * d'Arg., ns3. — (S) I<ltre à d'Arg., noo. — (O) Lellie à Algsrutlt,

3Î ÉTUDES SUR LE XVIll' SIÈCLE.

encore qui envoie (1) du pied des Alpes à Paris des fusées volantes qui crèvent sur la tête des sots t A quelle époque de sa vie Voltaire a-t-il été plus actif, plus Budacieus, a-t-il remué plus fortement le monde qu'il avait déserté* Mais, pour le remuer, il ne faut pas proclamer qu'on le remue, et le doux Candide ne ' sera jamais soupçonné.

L'étrange roman dont il est le héros, est bien un portrait réduit de l'humanité, comme la voyait Voltaire ; mai» qu'on ne l'ouMie pas, c'est aussi un livre de polémique, armé en guerre contre l'optimisme de Leiboitz, de Pope, de Shattesbury et de Bolingbroke, principalement contre Leibnitz , le premier et le plus grand, avec qui Voltaire avait bien d'autres querelles. Dans plus d'un écrit, il combat l'optimisme par la raison, dans son poème sur le Désastre de Lisbonne, par le sentiment, ici par le ridicule. Il pensait que le ridicule (2) vient à bout de tout; que le ton (3) de la plaisanterie est, de toutes les clefs de la musique française, celle qui se chante le plus aisément; qu'on doit être sûr du succès quand on se moque gatment de son prochain. Sa prière à Dieu est originale : Dieu (4) des bons esprits ! Dieu des esprits justes, Uieu des esprits aimables, répands ta miséricorde sur tous nos ^res, continue à confondre les sots, les hypocrites et les fanatiques ! Plus

(1) Lettre A M" da Deffand, 1160. - {î) Uttre à d'AI., 1186.

(3) Lettre à H-* du Ddfond, IT6G; leltreà Helvétliu, 1763. -

(4) LeIUe à N. Siurln, 1761 ) lettre â Dami., 1767.

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voLTAine. 33

nos frères feront de bons ouvrages, en quelque genre que ce puisse être, plus la gloire de ton saint nom sera étendue. Pais toujours réussir les sages, fois siffler les impertinents. » oJene me (1) souviens plus, dit-il quelque part, quel était l'honnête homme qui priait Dieu tous les matins que ses ennemis fissent des sottises. » H le connBtsstùt pourtant bien.

n savait la puissance de cette arme du ridicule, il l'aTail assez essayée; il la mit au service de ce qui lui semblait être le vrai. U porta des coups terribles sans doute ; mais quand on se bat, il ne faut pas se battre mollement. La modération louable qui dans un duel entre hommes s'arrête au premier sang , n'est pas de mise dans un duel entre doctrines ennemies; des engagements qui se reprennent toujours, qui ne décident jamais rien, sont funestes à la vérité. Platon n'a pas craint de blesser la sophistîqne, ni Pascal le jésuitisme. Dans de telles luttes, l'ironie tempérée n'est qu'impuissance.

Comme on reconnaît bien dans Candide la main qui a fait la Diatr&e du docteur Akakia, celte raillerie cruelle qui esila le Franc de Pompignan dans sa province, empoisonna le reste des jours de Maupertuis, fit huer Fréron par le public de tout un théâtre, i et l'accable encore aujourd'hui. C'est le secret, formidable en France, d'attacher à un système, à un | personnage, un mot qui désormais fait corps avec ' lui. Parle-l-on devant quelqu'un des cantiques sacrés

(1) Lettre i â' Al., i:«&.

3i ÉTUDES SUR L* XVlll' SIÈCLE.

àç le Franc àe Pompignan : Ali ! oui, répond-U aussitôt:

Sacrés ils sont, car pertonne u*; toucbe.

Se présente-t-il à la cour, le Dauphin lui-même répèle le vers ;

Et i'asai Pompignav pensa ftre quelque chose.

Les laquais fredonnent le refrain :

Vive le Boi et Siinon le Franc, Son (avori.

!Si on n'a lu l'Akakia, on ne se fait pas une idée de ce que peut la malice humaine. C'est toujours, il est vrai, le même ridicule qui revient, toujours la malheureuse entreprise de disséquer des cervelles de Palagoos pour connaître la nature de l'àme; de creuser un trou jusqu'au centre de la terre pour connaître ce qui s'y passe; la pensée étrange que la mort n'est que la maturité des animaux, et que pour empêcher un homme de mûrir, il faut l'enduire de résine; mais cette même plaisanterie est toujours nouvelle par le lieu où elle est placée, par la fable qui t'introduit. Comme ces motifs de musique qui reviennent les mêmes par des chutes divei^es, elle s'empare de l'oreille et s'imprime dans l'esprit. Dans Can^dt aussi ce n'est qu'un mot, (jui reparaît à chaque page, à chaque infortune nouvelle : n tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. • Du roman il a passé dans le monde, dans la

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ccmversalioa , on Ta répété sans en connaître l'on> / fifiae, il eH devenu populaire; et l'optimisme, qui/ avait tenu contre des ai^Htenls énormes, a été tué{ par ce petit mot.

Est-ce à dire que Voltaire soit pessimiste? Non; il répétait après Leifanitz qae Dieu a choisi le meilleur motttte, c'est-à-dire le plus sage, mais il ne pensait pas ponr cela que nous ■vivons dans l'ordre et le bonhear. « la fin (1 ) de la vie est triste, le commencement imt être compté pour rien, et le milieu est presque toujours nn orage. >> La condition de l'homme ici-bas lui paraissait tout simplement passable. En butte h mille maux, la frivolité (2), la gaieté, le travail l'empêchent de se peodreÛ^ secret contre le suicide est d'avoir toujours quelque chose à faire^Creech, commentateur de (3) Lucrèce, mit sur son manuscrit : i • N. B. Qu'il femdra que je me pende quand j'aurai fini 1 mon comtnenAnre. » il se tint parole. S'il avait entrepris un commentaire sur Ovide, il aurait vécu plus j, longtemps. Grâce à ces remèdes peu héroïques, il est vrai, mais efficaces. Voltaire s'accommode de son sort. Malade toute sa vie, il ne se regarde pas comme la plus heureuse de toutes les créatures, mais (4} il n'y a point de malade' plus heureux que lui. 11 passe ^)'S0Q temps à faire des gambades sur le bord de SOS tombeau, et c'est, en vérité, ce que font tous

(1) Lettre k i'krg., nes. — (2) Lettre i M- du Deffcnd, iTW; feltre S d^Arg., 1767.— (3) Dictionn. pM. »rt. de Colon et du miode,— [*)Leilreft Frtd., 113S. — (5;Lettre iM" du Deflùnd, nll.

. \„t"'Po>^lr

36 ÉTL'BBS 8(JH LE XVIIl* SIÈCLE.

les hommes. Il Uiai [1 ] jouer avec la vie jusqu'au dernier moment C'est un enfont iju'il faut bercer

jusqu'à ce qu'il s'endorme.

Pauvre idée, usage médiocre de la vie, assurément; mais il y a dans Voltaire une conception plus haute et plus équitable de notre destinée. Q l'a dit : « Je ferais grâce (i) à cet optimisme, pourvu que ceux qui soutienoent ce système fùoutasseot qu'ils croient que Dieu, dans une autre vie^ nous donnera, selon sa miséricorde, le bien dont il nous prive en ce monde selon sa justice. C'est l'éternité à venir qui tait l'optimisme, et non le moment présent. » Ailleurs :

Un jour (3) fout sera bien, voilà Dolre espérance; i Tout est bien oujow^hui, voilà l'illusion.

Un calife autrefois, à son heure dernière.

Au Dieu qu*il adorait dit pour toute prière :

Je t'apporte, 6 seul roi ! seul être illimilâ t

Tout cfl que lu n'a pas dans ton immeDaité,

Lesdéfauls, les regrets, les maux et l'ignorance.

Mais il pouvai t encore ajouter l'espérance, i

Par-dessus toutes les fables que nous ont laissées les Grecs, il aimait la fable de Pandore. A cette doctrine consolante répondait une maxime de pratique

(I] Lettre à H" du DeOtod, 1161; lettre A M» du DemukI, ITSI. — (2) Lettre àH.Veme9,l7&S. — (3) Poème sur le dësulre de lii- 1 bonne, ou examen de wt ailome : • Tout e»t bien. ■

VOLTAIHE. 3-7

hardie et salutaire : que toat soil bi«n ou mal, tâchons que tout soit mieux.

Telle est l'opinion de Voltaire sur te moode. il croi» que cet univers est le meilleur qui pût être, mais, pour être le meilleur de tous, il ne le trouve pas irréprochable, et en exagère les débuts; il ne conçoit pas iwurquoi le mal existe, et pense volontiers que Dieu n'a pu mieux faire; il espère que tout sera hien un jour, et voit le progrès s'accomplir sous ses yeux, sans se pénétrer de la beauté de cet ordre qui tire le bien du m^; la vérité est dans sa main, il n'ose la saisir. Le sentiment des problèmes, à ce degré-là, n'est plus une qualité , c'est une maladie : a La sagesse doute où il fautdouter,et affirme où ilfautaffiniier.a

Il n'y a que deux grandes doctrines sur la perfection de ce monde, et il n'est pas si difficile de choisir. Suivant l'une. Dieu conçoit le plan magnifique de l'univers et l'exécute lui-même, il n'appelle l'homme que comme spectateur : vois et admire, garde-loi de critiquer. Ces ombres qui te déplaisent avivent le jour; ce personnage difforme qui té choque fait ressortir la beauté qai t'enchante; chaque couleur, chaque trait est pour l'ensemble; pris k part, il peut être blâmé, rapporté au tout, il est irréprochable. Pénétré de cette vérité, contemple ce chef-d'œuvre en silence, et prends garde d'y rien mettre du tien. Suivant l'autre doctrine. Dieu encore conçoit le plan du monde avec sa stresse inSnie; il achève lui-même l'univers physique, impose à la matière les lois d'où dériveront fatalement tous ses mouvements et leur harmonie;

a» ÉTIDES SLR LE SVIIl' SIFXLE-

quant au monde des esprits, il lui fixe sa destinée, ir ■veut qu'un jour la Térîté el la justice y résideotjCmais ri ne les y place pas lui-même et il donne à l'homme cette missioiiT/Que parle-l-on de Pronaéttiée qui, dérobant le feu du ciel , encourt la colère de Jujiiter et un cli&timenl terrible! Dieu, quand il a formé l'homme, 4 gravé dans noire raison l'idéal d'un monde parfait eu régnent sans ennemis la vérité et la justice; il nous a communiqué le plan conçu par sa souTeraine sagesse; il a Eait plus, il a nris dans notre cœur l'amour de cet idéal, l'enUiousiasme de cette perfection, ane portion de ce feu divin qui crée, qui anime le» formes mortes de l'intelligence. Cette ardeur secrète, sans cesse renaissante, qui nons dévore, est notre gloire, elle n'est point notre châtiment. Poursuivi par le rêve de l'idéal, l'homme s'agite et ne peut goâter le repos; les yeux fixés sur cet exemplaire immortel, il tente de le traduire; mécontent de ses ébauches, il efface, il corrige, souvent, dans ma impatience, remplaçant une erreur par une errenr, une injustice par une injustice, qui sera emportée à son tour, quelquefois par une vérité ulide, par une pratique équitable, qui ne périront point. Ainsi, à travers ces tentatiTes ' avortées el reprises, l'œuvre a'vance, la science s'accroît, les inttitutioDs s'aflaéliorent, la cité de Dieu se dessine dans la nuit. Quel spectacle ! et qu'il est vrai' ment divin! Dieu pouvait d'uncoup achever le monde, il De l'a pas voulu, ils'est adjoint l'homme ; et c'est une créature ignorante et vicieuse qui enfante la vérité et la justice. Noue ne sommes donc pas à Dieu des ri-

xaax maie des associée, car il est eiempt d'envie. Le père t]ui a lormà l'âme de son flls, lorsque ce fils hit une belle action, n'en est point jaloux, Qai pourrait à ce moment lire dans Bon cœur, y verrait le contentement sévère de la sagesse qui a porté ses fruits et la douceur de la tendresse paternelle avec ses ineffables complaisances. Or qu'est-ce que Dieu, simm un père, sans nos aveuglement* et nos lâcbetésT

Cette doctrine est-elle donc si abstraite, si compliquée, qu'elle doive efbroucber une raison amie de la clarté et de la simplicitél Non sans doute; mais encore fout-il oser croire ce que l'œil ne voit pas, ce que la nuin ne touche pw. Voltaire errât à Dieu, à ta liberté, à la vertu ; c'est fort lùeu, ce n'est pas asses. Oti tend ce travail ù dur de l'homme sur lai-mèrae? Pourquoi tant de btif^es. 4e privations, de sacriflcesT Si tout finit avec le corps, qu'importe que ja tomtte un peu plus eu un peu moins parfait dans le néant?Quoi! Dieu BOUS donne une partde sa raison et de sa liberté, il fait briller devant nous l'idéal éclatant de la vertu, il descend lui-même dans la conscience avec ses douceurs et ses terreurs ; et nous n'avons que quelques pas a faire entre deui abîmes! quelle contradiction I et quel danger encore pour la société, si les méchants ont l'impunité assuréel Voltaire leBentaitbien, il comprenaitqne la destinée humaine est incomplète ici-bas, et qu'elle se dénoue dans l'invisible ; mais pour la suivre jusque-là, il tal- Isdt consentir à perdre terre, et son esprit n'avait pas ce courage. 11 accable la Sorbonne qnl damne Trajan

M ÉTUDES eUH LB XVIll* SIÈCLE.

et Marc-Aurèle; mais lui, que fait-il de ces ftmes généreuses? il veut des peines pour les méchants, et sauverait l'enfer pour y loger Fréron, mais il n'ouvre pas le ciel aux héros; il ressent une profonde aversion pour le d(^i;me de la vie future, telle que le cattiolicisme l'entend: sa raison rejette ces récits intrépides d'un monde d'où personne n'est revenu, et sa coml>as8ioii s'émeut pour des misères innombrables et inQnies, devant un tel motide il goûte le néant; mais le néant à son tour le repousse, et il reste suspendu dans le vide, trop craintif pour se faire une doctrine suivant ses instincts, et garder la vie future en la consolant. Et pourtant, si on veut juger de l'excellence ou des défauts de la création, c'est de là, c'est de cette ré^on invisible qu'il faut l'observer. Attaché an globe, on est emporté par son mouvement, on ne voit que le commencement et le milieu des choses, sans la Qn qui les achève, et on s'agite tristement, conune Voltaire, dans un monde mutilé.

Ce que nous venons de voir, ce sont les opinions de Voltaire, ce n'est pas Voltaire lui-même. Son génie est la raison, sa passion, la passion de la raison. 11 n'avait pas de quoi se contenter : ni la société ni la philosophie de son temps ne pou-

VOLTAIttB. il

valent lui plaire. Nulle liberté politique, on de&l>otisnie faible et mesquin, - des tyrannies de seconde main sans nombre et intolérables; la liberté de conscience, la liberté sainte par eicellence, violée, passant tour à tour • de la griffe des renards à la dent des loups ; n la liberté de la presse nulle, les livres censurés, mutilés, arrêtés à la frontière ou brûlés; le secret des lettres méprisé; nulle sécurité personnelle sous le régime des lettres de cachet ; la justice aveugle ou fanatique et cruelle. Voilà le tableau que Voltaire avait sous les yeux. Q entendait aussi [>arler d'hérétiques brûlés la veille en Espagne, et sa mémoire frappée lui rappelait dans tous les siècles et dans tous les pays i de semblables désordres : partout des persécutions religieuses, les dragonnades, la Saint-Barthélémy, les Albigeois, les martyrs, Hypatbie et Socrate, partout la pensée humaine opprimée, partout des| guerres a^ec leur cortège d'injustices et de bar-j baries, partout les individus malheureux et mé-' chants. Sans doute, il ne voyait pas Thumanité en beau, il était eu France un mécontent; mais dis ans après sa mort éclatait la révolution française, et ceux qui la firent étaient aussi des mécontents. U en faul pour remettre sur pied la justice renversée; révolutions politiques, scientifiques, religieuses, qui font marcher le monde, naissent du mécontentement.

En l'absence de l'équité, la vérité a de quoi consoler une âme. Oui, mais Voltaire la cherchait en

li ÉTUDES SUR LB XVIII* SIÈCLE.

Tain autour de lui. La philoeophie dominante devait lui inspirer une médiocre estime. Descartes avait bien recommandé de ne croire qu'à l'éTÎdence; mais il avait déserté sa maxime; emporté par l'esprit de système, il avait entnûaé avec lui Malebranche, Spinosa, Leibnltz, pour ne citer que les plus grands d'entre ses disciples. Jamais école n'afficha tant de scrupules, et ne fournit tant d'hypotlièses. Voltaire assistait à sa décadence. Les systèmes du moyen ftge et de l'aniiquité, les religions non plus n'étaient pas faites pour le séduire. L'érudition qui les exposait n'était pas ass<;z forte, ni au service d'une critique philosophique assez {>rofonde et assez équitable : elle ne montrait que contradictions entre les doctrines, et dans chacune d'elles des extravagances. Ainsi, désordre réel ou apparent partout, dans les institutions et les idées. Que la raison vienne donc rétablir l'ordre. Mais quoil n'est-elle pas déjà venue? Bossuet n'a-t-il pas institué en France la royauté du bon sens? Et alors que reste-t-îl qu'à commenter sa pensée et la mettre en vigueur? Voilà donc le rôle de Voltaire tout tracé, s'il possède vraiment ce bon sens que lui accorde l'opinion universelle. C'est toute une question; mais il est inutile de l'examiner, si CD n'y doit pas apporter une entière bonne foi. Oui, le bon sens de Bossuet est exquis, mais celui de Voltaire n'est pas méprisable; et pourtant leurs pensées sont ennemies. Est-ce <lonc que le bon sens se combat lui-même? ou

u'esl-ce pas plutôt que le bon sens de Voltaire p'eai |»as cdui de Bosauel? Et en effet, l'un de CCS bommes est le tbéologien qui «H^çanise une \ docbine reçue, et met une raison admirable au I service d'un priaeipe qui la surpasse; l'autre est le | philosophe qui pousse droit aux principes, et ne reçoit rien que sur la foi de l'évidence. Ce sont 1 «n présence ta discipline et la lumière. Arrélonstious un momeat devant ce contraste. Aussi bien je ne crains pas d'associer ici les n(»ns de ces deux grands personnages qui, contraires par la vie, la doctrine et rinsUnet, mais pareils par le génie, ont régné chacun sur tout un siècle avec une égale puissance, et conduit l'esprit humain.

lyalxnxi Bossuet. Le bon sens, chei loi, est cette sagesse qui, (dacée au cœur «Tune doctrine, pénétrée de son essence, admet ce qu'elle appelle, re~ jette ce qu'elle repousse, en conserve l'unité; et à la fois pénétrée de ses intérêts, retient tous tes priocipet dans la mesure, les tempère les uns par tes autres, et les empêche de 3e dévwer; coitime la vie, recevant les âJérnents amis et excluant les éléments ennemis, animant chaque organe, et maintenant le tout en équiUbre, conserve la forme du corps, son organisation, sa santé et sa puissance. Croyez-le lui-même, il n'airae pas ces hommes plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire à leur unité naturelle.

44 ÉTUDBS sua LB IVUI' SIÈCLE.

Supprimez, dans le catholicisme, l'intermédiaire universel entre Dieu et l'homme, Jésus-Christ et sot> Eglise, et vous supprimez le catholicisme lui-même; or, le quiétisme tend là : il porte l'&me jusqu'en présence de Dieu par la seule Tertu de l'amour; Bos- Buet le voit : ■ 11 y va, dit il, du tout pour la religion; » et il accable Fénelon par ce mot d'une énei^ie sublime :« 11 marche comme àtâtons sur Jésus-Christ.D Sans les miracles, le catholicisme n'est plus ; il uait d'un miracle, et s'établit par des miracles, il suppose constamment l'action particulière de la Providence dam la nature et dans l'âme humaine; l'idée que la création est conduite par des lois générales, immuables, le ruine donc entièrement. Malebranche, dans son traité de la JVofure et â« la Grâce, établit fortein«nt cette constance des lois universelles, puis il tente d'expliquer la providence particulière par un tour forcé et ininlelligible. 11 faut voir comme Bossue! reprend ce système, avec quelle assurance il repousse (1) et le principe si dangereux des lois uniformes, et les explications naturelles des miracles, condamnant ainsi par avance dans un seul homme toute celte école de théologiens qui devait, un siècle plus tard, ûter aux miracles le miraculeux, et les ranger dans la physique. Il remonte plus haut : reconnaissant dans le disciple son maître Descartes, et dans le principe de l'école distinguant ce qu'il ren- ' fermait secrètement encore et que le temps devait

(1) Leitcfl à UD dteclple dii P. lUelinDcbe. Ultre ia>.

TOLTAIBB. 45

en faire sortir, il prophétise le grand combat i]ui se prépare contre l'Eglise. La perfection eéyère de la vie chrétienne s'acsommode mal des émotions du théâtre, de tous ces plaiurs qui excitent les passions, de fea ; aussi il condamne sans pitié les tendresses de Racine , les accents passionnés de Lulli, et lance contre Molière expirant la sentence terrible : malheur à cenx q&i rient ! Dans la poli- Uque, il croit au droit divin de César. Dans l'histoire, il ne voit que le peuple Juif dépositaire de la tradition. Enfin, pour sauver l'unité de la foi compromise par les dissidents, il « pousse (1) au plus loin la doctrine des contraintes. »

Que de génie dépensé pour soutenir ces maximes 1 Quelle merveilleuse pénétration, qui devine dans les effets l'action secrète des causes, et dans les causes elles-mêmes tes effets qu'elles retiennent encore I Quelle science de l'homme, science impitoyable, qui démêle au fond de notre esprit et de notre cœur tous les mouvements opposés à sa doctrine, les pensées, les instincts ennemis, inconnus à celui qui les porte, et les traîne au grand jour pour en (aire justice ! Et pourtant, qui de nous, à cette heure, oserait conseiller ou justifier la contrainte envers les dissidents? la génération qui a élevé un monument à Molière ne souscrira pas sans doute à l'anathème si cruel que Bossuet lance contre lui ; elle se met avec Racine auteur de Béré-

(1) Lettre à H. de BasTiUe. Lettre 337.

i$ ÉTUDES SUR LE Xnil* SIËCLE.

mM coatre Racine r^tentant; avec Lulli contre celui qui proscrit k musique passioDDée; elle ab> «ont tous les grancb artistes éa tous les temps, les applaudit «t les bouore; ^a sait qu'il est dange- !&}% d'agiter les paaskiDS, elle le détend à l'immoralité^ mais elle le permet à l'art, qui purifie ce qu'il touche, et u'éveille les passions que pour les éle- Ter. L'auteur de VHUtoin MMverwJIe n'a jamais trouvé plus d'admirateurs, moins de disciples. Le principe d'où procède la politique entière de Bossuet, le droit divin de la royauté, a été ruiné par toutes leâ révolutioDsTLa libertà de penser, qu'il contenait sévèrement, s'étend de nos Jours à tout; l'autorité suprême, dans ce siècle, eât l'évidence. Voilà «e que noue pensons à cette heure, et le géms de Voltaire est de l'Avmr pensé comme nous, cent ans avant nous.'l

r La raison de Bossuet «st l'interprète de la tnuiition catholique; au-dessus de cette raison, aussi haute qu'elle soit, est celle qui, ne s'arrêtant que devant ' l'évidence des axiomes, est l'interprète de la tradition

universelle du genre humain.

V Voltaire s'assoit au centre du sens commun, comme Bossuet au centre de l'JSglise ; de là l'on et l'autre foudroient renuemi. Ht» deux côtés pareille ardeur, pareille puissance, pareil scrupule à ne rien Admettre contre la tradition que l'on conserve, à ' n'avancer rien qu'elle n'appuie manifestement, mépris du sens particulier, amour du grand et du solide, dégoût des susceptibilités, peur des ténèbres.

I, irr. I.GoOgIc

Mais, tandis que l'une de ces tradilions est achevée, l'autre se développe sans fin, et donne aux plus hardis d'entre ses disciples la gloire d'inventeurs et de réformaleuFs. Ce fut la gloire de Voltaire.

liberté de «onscience, liberté d'écrire, liberté ' personuelle, impôt pesant sur tous, abolition du , droit d'aînesse, la vénalité des charges fléirie, et ; aussi la torture et la conSscation des biens, né- ' cessité d'un code uniforme et plus doux pour des mœnrs plus douces, des dépositions puMiques des témoios et d«8 arrête molivés, tout«s vérités fondées «ur l'immuable raison, trop longtemps méconnues, trouvent en lui leur protecteur. Du même fond de\ bon sens il défend ia. civilisation et les spectacles | «entre fbmsseau, Dieu contre d'Holbach, la morale / «entre Locke, l'immorlalité de l'âme contre la Met- > trie, te liberté contre Frédéric, le désintéressement j contre Helvétius, te pitié contre un optimisme inexorable, les vertus des «âges antiques contre te Sor- I bfMine, NewtMi contre Descaries, l'inocutetion contre/ te roDtine, le bon contre le mauvais goût. ''^

La sagesse a vaincu, et à cette heure nous vivons I sous le régime plus équitable qu'il nous a préparé , '. DOQS avims de te peine à comprendre te grandeur de son rUe, mois il y a de» temps malheureux où les vérités étemelles sont des nouveautés et le sens commun du génie.

11 est tout raison. U est amoureux, et si on le peut dire, fanatique d'évidence. L'obscur et le faux lui sont ennemis. Ce n'est plus ici te raison de Luther,

M ETUDES SCB LE lYlll' SIECLE.

• de Rabelais, de Montaigne, de Baylft, de Roasseau :

11a raison révoltée pour le chois des mystères, enveloppée de folie, capricieuse, sceptique, paradonale; c'est la raison. Elle n'est elle-même qu'ici , pure I de toute alliance compromettante, pure de ces comj plaisances pour les opinions singulières, d'où nai»- '; sent les hypothèses et les utopies; elle parle seule, ■• elle parle à tous, entendue de tous. La langue uni- I verselle est trouvée : rêve de fous et d'esprits su- ; blimes, qui ne devaient pas la rencontrer, pour l'a- '■ voir cherchée où elle n'est pas, duis une curabinaison artiacielle de signes convenus, et n'avoir pas compris que si nous avons chacun notre langue, à notre image, empreinte de notre raison particulière, la seule langue universelle est la langue de la raison uniTersrfle.j OuvreB cette encyclopédie en quatrevingts volumes, où toutes les questions sont remuées, voi|8 n'y trouverez pas une seule hypotlièsej Féuelon rêve une aristocratie sentimentale, Bossuet nn despotisme paternel, Pascal une humanité sans passions humaines, d'Holbach une société d'athées vertueux, Rousseau la perfection de l'homme sauvage, etc., etc.; Voltaire n'a point de ces enfonts infirmes et chéris, a Je m'en rapporte (l) toujours à la nature qui en sait plus que nous, et je me défie de tous les systèmes. Je ne vois que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu, qui veulent créer un monde avec la jtarole. Qu'ils disent donc (2) comme lui : Fiat lux. »

(I) LellreàM. de luSauvagère, mtl. — (î)LctUe4Ci«idorcet, ni'

i.GoogIc

VOLTAIBB 49

Les errenrs ne sont que ridicules, et Voltaire en j rit à son aise : mais quand il rencontre les injustices, il les ressent avec une énei^e singulière : ■ Malheur (1) aux cœurs durs ! s'écrie-t-il ; Dieu bénira les > flmes tendres. Il y a je ne sais quoi de réprouvé à être insensible; aussi sainte Thérèse déflnissait-«Ue le diable, le malheureux qui ne sait point aimer. ■ Et ce n'est pas chez lui une saillie. Profondément touché des maux gratuits qu'ajoutent à notre misère naturelle toutes les oppressions, il n'en prit jamais son parti. Cet homme qui soutenait sa vie par la galté [3)^t la regardait comme le remède universel^ cet homme à qui prenait un jour une envie de rire qui ne le quittait plus pendant six mois, quand il songeait à Calas, à Sirven et à la Barre, écrivait, dans l'amertume de son cœur : « Je crains {3} que Protagoras {d'Alembert) ne soit trop gai au milieu des horreurs qui nous euTironnent. Le r61e de Démocrite est fort bon quand il ne s'agit que des folies humaines; mais les barbaries font des Héra* dites. Je ne crois pas que je puisse rire de longtemps. » Et ce qu'il écrit à son vieil ami d'Argental, est-ce une déclamation ou l'explosion éloquente da sentiment ? « Et c'est là (4) ce peuple si doux, si léger et si gai 1 Arlequins anthropophages ! je ne veux plus entendre parler de vous ! Courez du bûcher au bal, et de la Grève à l'Opéra Comique ! ronez Calas, pen^ (lez Sirven, brûlez cinq pauvres jeunes gens qu'il

(0 Lettre à Frfd., 1739. - (I) Lettre à d'Arg., 176». - (3) UUre S Daoïi., ilGfl. — {!) Lettre Ù d'Arg., HM.

i.GoogIc

90 ÊTIJDES SDH LB XVIIl* SIÈCLE.

Fallait, comme disent mes Bng;es, mettre six mob à Saint-Lazare; je neveux pas resiùrer le même air que vous.... L'inquisitioa est fode ea comparaison de vos jaDBénislea de grand'chambre et de touroelle ! » Enfin, ce terrible lutteur, debout et en armes depuis cinquante années, fut abattu un moment : o J'avoue (1} que la tempête qui a fait périr ce jeune fou de chevalier de la Barre m'a fait pliw la tête. » Ce n'était pas le spectacle qui le louciiail, il pleurait le sang répandu deux siècles avaot lui, et la Saint-Barthélémy (1) lui faisait autant de peine que» elle était arrivée la veille. 11 déteste du plus pn> fond de son âme l'ialolérance ; il assure (3) que s'il Élisait wie religiiui, il la mettrait au rai^ des sept péchés mortels. < Puissent (4) tous vos confrères, B écrit-il à un raiaisbre protestfmt, « perpétuer cette heureuse paix^ cette humanité, cette tolérance qui console le genre humain de tous les maux auxquels il est condamné. Qu'ils détestent le meurtre abominable de Servet, et les mœurs atroces qui ont conduit à ce meurtre, comme le parlement de Paris doit détester l'assassinat infâme dont on St périr Anne Dubourg, et comme les Hollandais doivent {deurer sur la cendre des Bamevelt et de Witt. Chaque nation a des horreurs à expier, et la pénitence qu'on en doit foire est d'être humain et tolérant. • Voilà de belles paroles, maid qu^le

(I) lettre au duo de Richelieu, I16G. — (!) Lcltre à d'Arg., 1 767.- (3) Lettre Etu eomte de Schomberg, 1T6». — (t) LeUre I H. VerD«s,

LJnniPrh.GoOl^lc

VOLTAIU. 51

amertame dans celles-ci. Dans aoe lettre au marquis d'Argence, éralnaat le nombre des vietimea de la Saint-Bartbélemy à so.QOO, égorgées pour l'arnoor de IMeu, il ajoute: > U est bon {i) pourtant, mon cher ami, que de si grands exemples de charité D'airivent pas trop souvent. D est beau de venger la rdigion; mais, pour peu qu'on lui ûl de tels samfices deux ou trois foù cba<tue siècle, il ne resterait enûn personne sur la terre pour servir la messe. »

Un tel homme dans un tel temps ne pouvait être que ce qu'il fat, l'apfitre de la raison et de la tolérance.

Pour sauver la raison d'^ord, il n'y avait qu'an parti à prendre : la dégager des questions obscures et controversées, et ramasser toute sa vigoenr dans certaines vérités manifestes, comme on jardinier babile, quand un arbre se meurt, élague les branches, et le réduisant au tronc, y concentre la sève. Voltaire abattit de bonnes branches avec les mauvaises, tfi^i ce n'était pas le moment des scrupules ; à l'ettrême péril il fant des secours héroïques; f^cacte jusUce eât tout perdu. Autrefois, dans la Grèce, Socrate, trouvant la philosophie compromise par les philosophes, tente pareillement de la réduire : il Int interdit les hautes spéculations, et y ramène, avec les vérités étemelles du sens commun, la salutaire déSance qui les protège. Lui aussi, il combat toute sa vie pour ét^lir l'exis-

<l)Lellre BU marquis d'Argenté, 1768.

S2 ËTtIDES SUR LE SVIII' SIÈCLE.

teace de Dieu, de la Providence, de la beauté et de la justice. Plus timide encore, et de beaucoup, il 8'interdit toute explication, toute concitiation, il ne veut pas s'aventurer, et ne tente jamais quelqu'une de ces excursions dans la métaphysiqne, d'oii Voltaire a rapporté, quoiqu'il s'en défende, de bonnes vérités. Il fout condamner l'un avec l'autre, ou les absoudre tous les dçux. Voltaire, retrempant la philosophie dans le sens commun, et arrêlant l'esprit de système, est l'héritier non dégénéré de Socrate. Leur devise est la m£me; le philosophe grec répète qu'il ne sait rien, sinon cela même qu'il ne sait rien; le philosophe français écrit à madame du DefTand : « Si vous voulez (l) m'appreudre a i^orer, je suis votre homme. » lie avaient tort peut-être, mais dans le temps où ils vivaient, avoir tort ainsi, c'était avoir raison.

Avec la métaphysique, l'intolérance tombe; si on persécute ses semblables, ce n'est point pour les forcer d'admettre l'existeiice de Dieu ou de la Providence, ou de la liberté, ou de la morale, mais la Trinité, le péché originel ou la grâce, en un mot des dogmes métaphysiques. Si donc on parvenait à les douter de ces dogmes et de la métaphysique qui les enfante, les armes tomberaient de leurs mains, et on n'aurait plus à craindre le retour de pareilles fureurs : l'indifférence tue l'intolérance. Il s'agissait de mettre dans tout leur ridi-

;i) Lettre à M" du DeŒairf, mo.

cule les choses (i j pour lesquelles on ne se tolérait pas, et Voltaire se jeta tout entier dans cette œuvre. « Les opioions (2) ont causé plus de maux sur ce petit globe que la peste ou les tremblements de terre. Et vous ne voulez pas qu'on attaque, à forces

réuoies. ces opinions! J'espère (3) que dans

sept ou huit cents ans les hommes ne se persécuteront plus pour savoir : Vtrutn ehimœra bomhitUMi in vacuo pasùt cottuàere leeundas inlenliOMs. » Ailleurs il rapproche ce terme un peu éloigné :

<t Dans vingt ans, Dieu [i) aura beau jeu On

verra (S) bientôt en France, en Espagne, en Portugal, une génération d'hommes très- instruits, qui sentiront vivement combien il est a^eus de se tourmenter pour des subtilités métaph^igiques, et de Mre un enfer anticipé de ce monde, qui ne devrait être, pendant le peu d'instants que nous nous y arrêtons, que le séjour des plaisirs et de la vertu. > U vit, potu* sa récompense, cette gé. nération; il vit la liberté de conscience envahir le monde, et il put, avant sa mort, humilier la Sorbonne, sa vieille ennemie. « La Sorbonne (6) n'a raison que dans deux mille cinq cents pieds carrés qui composent la belle salle où elle donne ses beaux décrets. Certainement le genre humain l'emportera à la fin sur la Sorbonne. o

(I) Lettre à H. Allamand, 1170, Lettre à d'Arg., 1764. — (I) Lettre à M"", 1758. — (3) Lettre à M. de Pomaret, HT*. — (4) Lettre A d'AI., 1758.— (S) Lettre tl'Bbbé DaTemet, 1706.— (0) Lettre à U. de

S4 ÉTUDES SUR LB ITIir SIÈCLE.

Mais aussi quel combattant fut jamais mieux )>rcparé à un tel combat. 11 y apporte nne audace îo^ domptable. Elle croît avec l'âge; il trouve, lui (1) aussi, qu'il n'appartient qu'auK gens de quatre-vingts ans de conspirer, et vers la an de sa carrière, il écrit ces énergiques paroles : « Comme (2) je n'ai pas longtemps à ramper sur ce glotte, je me suis mis à être plus naïf que jamais : je n'ai écouté que mon cœur; et si on trouvait mauvais que je suivisse ses le^ns, j'irais mourir à Astracan, plutôt que de me gêner, dans mes derniers jours, cbez les Wetcbes. J'aime paFsionnémeat à dire des vérités que d'autres n'osent pas dire, et à remplir des devoirs que d'autres n'osent pas remplir. Mon âme s'est fortifiée à mesure que mon pauvre corps s'est aSaitili. » Il inspire sa hardiesse /d ses amis. « il faut (3) savoir oser; la philosophie mérite bien qu'on ait du courage : il serait honteux qu'un philosophe n'en eût point, quand les enfants de nos manoeuvres vont à la mort pour quatre sous par jour, s Et si Damitaville fiéchit, il le relève par ce beau mot : «Votre ami, monsieur, prétend (4) qu'il n'y a qu'à vouloir, cpie les hommes ne veulent pas assez, que les petites considérations sont le tombeau des grandes choses. »

L'audace n'est pas tout dans les affaires de ce monde. Avec elle saule on triomphe quelquefois en des temps extraordinaires; mais souvent on se perd, et avec soi la cause qu'on défend. Cette mâle vertu

(DUtlreié'Aiî., 1764.— (î) Lollw ao duc de Rtdi^ea, 1711.- (3) LettM i HelT., 1760. — (i) — Lcilre à Domi., 1706.

est aveuglt;, et a besoin d'une autre vertu qui la dirige, la modère et la couvre, je veux dire de la prudence. Le rigide d'Alembert ne consent pas à ployer UD moment devant un régime odieux, même pour le renTorser. Déplorant tant d'arbitraire, il se renferme avec dignité dans sa conscience; résolution honorable et stérile! Voici une aère profession de foi : <i Qnajit (1) à moi, qui par bonheur ou par malheur (comme il vous plaira] n'ai pas la plus petite obligation à aucun de ceux qui gouvernent aigourd'hni, et à qui ils n'ont fait proprement ni bien ni mal, j'ai pris pour devise, à leur égard, ce beau passage de Tacite : JUiM Galba, Olho, YiteUim, nec bénéficia nec

injuria cogniti sed mcorrupfam /idem professis nec

amore quisquam, et sine odto dicendus est. Je (S) n'aime les grands que quand ils le sont comme vous, c'est-àdire par eux-mêmes, et qu'on peut vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime; pour les autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois, et je les estime comme je peux. «Voltaire lui écrit à son tour : a Mon cher (3) philosophe, vous vous déclarez l'ennemi des grands et de leurs flatteurs, et TOUS avez raison; mais ces grands protègent dans l'occasion; ils peuvent faire du bien;... Us ne persécuteront jamais les philosophes, pour peu que les philosophes daignent s'humaniser avec eux. b Q &jt mieux que de le prêcher, il lui montre les fruits de sa politique. Les hardiesses de Vltigénu avaient été bien

(i) Lettre de d'Al. kValtalrt, 1162. - C) Uttre de d'Al., I7U. [») LetUe à d'Aï., 1T6I.

96 ÉTUDES SVK LE IVIIl* BIËCLB.

reçues; il rappeUe à d'Alembert aTCC complaisance le petit-tUs (l) de l'abbé Gordon, un Qd courtisan, qui a appris à ses semblables qu'avecun petit mot d'éloge on fait passer bien de la contrebande. C'est que, selon Voltaire, on peut (2) accoutumer les hommes à tout; il n'y a que manière de s'y prendre. Il ne disait point comme Fontenelle ; Si j'atais la main pleine de vérités, je ne l'ouvrirais pas; mais H ^fnsait qu'il ue fallfùt pas l'ouvrir tout d'un coup, que les vérités (3) sobI des fruits qui'ne doivent être cueillis que bien mûrs. C'était Socrate, mais décidé à ne pas boire la ciguë, trouvant, comme d'Alembert (4), que la crainte des fagots est très-rafralchissante, et, au lieu de se présenter comme novateur, aMehant cette maxime qui éloigne le soupçon : ■ Je tâcherai (S) de me conduire de façon que je ne sois point le martyr de ces vérités dont la plupart des hommes sont fort indignes. Ce serait vonloir attacher des ailes au dos des ânes, qui me donneraient des coups de pied pour récompense. i>

Tel était son plan,<]ue lui traçaient les circonstances et le sentiment de son génie : par ministres et gens puissants avoir quelque liberté; à la faveur de cette liberté faire pasier en France les hardiesses de la philosophie; par cette philosophie corrompre les juges, et se donner pour disciples les rois, que sa poésie I lui avait donnés pour admirateurs ;[a'appuyer enfin j sur les rois pour soulever le monde]] Le projet était

(1) Uttra id'AI., 1767. — (î) Lettre i Frfd., 17*9. — (3) Lettre à la eomt. BasfariU, net. — (4) Lettre âVûltslre, 116!.- (^ Lettre à FrM., mo.

gigantesque, mais non au-dessus de ses forces.

Tour gagner les puissants, il fallait d'abord la ri- ^ chesse, c'est à-dire l'indépendance, et un bel établissement dans ce monde, avec la clientèle {]Ue donne une lai^e hospitalité; il fallait saisir dans chaque peF^ sonnage la passion maStresse, et pénétrer par là dans son cœur, distribuer avec ari l'éloge à la fois intrépide et délicat, et relever sa faveur par le don de l'épigramme mortelle; savoir, dans l'occasion, ne point j voir, ne point entendre, savoir même oublier, ou du moins le paraître; il follaît une activité, une habileté, une audace prodigieuse, et des trésors d'esprit, en un mot, tout ce qu'avait Voltaire.

Quant à la France, elle sera à lui, car il la connaît. C'est m une (1) drôle de nation, quœ n^ cotMant in levittUt jva est. Elle ressemUe à l'Ëuripe, qui a plu^ sieurs flux et reflux, sans qu'on ait jamais pu en assigner là cause. — Les Parisiens (s) passent leur temps à élever des statues et à les briser; ils se diveriissent à siEQer et à battre des mains. — Nous (3) autres Français, nous valons mieux que les Turcs; nous disons prodigieusement de sottises, nous en faisons beaucoup, mais tout cela passe bien vite; on ne s'en souvient plus au bout de huit jours. La giùté de la nation semble inaltérable.Ton apprend à Paris le trem" ( blement de terre qui a bouleversé trente lieues de ( pays à Saintr-Domingue; on dit: C'est dommage; et ) on va à l'Opéra. >jQue ceci est toujours vrai chez f

(I) Lettre à H. â« Bellol, 1772. — (S) Uttre & d'Arg., 17&8. — [3] Lettre i Catherine de Rossie, 1770.

nous, et que c'est bien le train des choses! « Le public (1) s'amusera, disputera, s'échauffera; dans un mois tout finira, dans cinq semaines tout s'oubliera. • Auprès de ce peuple ne réussit pas qui veut : « U

Ifaut (9) plaire en France; dans le reste du monde, il tant instruire. — II est boa [3] de n'être pas toujours sur le ton sérieux, qui est fort ennuyeux à la longue dans notre chère nation. Il faut des intermèdes. Heureux les philosophes qui peuvent rire et même foire rire! —{pire (4) la Térité sans déplaire aux gens de mauvaise humeur, c'est la pierre philosophale. d^

De là cette tonne légère et charmante de la philosophie voltairienne, la perpétuelle clarté, la variété perpétuelle, la grâce provoquants, partois trop libre pour nous, mais au goût d'une société elle-même très-libre. L'art tont entier passe an service de la raison : romans, contes, poésie épique, poésie légère. ';. Ses tragédies, pour une bonne part, sont des thèses, quelques-unes même, de stm aveu (S), ne sont faites - que pour les notes. Dans le livret d'un opéra (6), il trouve le moyen de traiter de l'origine du mal. En outre, il est le chef d'un parti nombreux et actif qu'il

(Il Lettre i H. Tsbareau, MTI. — (î) Lettre à d'Arg,, ns*. - ;3) Lettre A M.GilUard, 1769. — (t) Lettre à d'Arg., ilO»,— (5)£om de Minus, OlgmpiV, etc. l.ettre 1 d'Al. HG!. — J'ot choisi ce lujet (Olynipic), moins pour faire une tragédie qne pour faire nu livre de luitea à la Qd de II {Mce, notes lur te> mjsiires, sur ft craformlté dei ei[dtlj(ms audenDW et des nUres, tua les derolrs des pritm, sur l'unilé de Dieu pi^chée dans tont les mystères.... Cela m'a pam roTlenietsuMeptlbled'nnebardieeBelwiinéte.— (G) Pandore, lettre A M. de Laborde, nea.

laut tour à tour contenir et exciter; le voilà donc cliangeant de tactique suivant les circonstances, entreprenant quand autour de lui on est timide, se repliant sur lui-même si la cause est compromise par quelque témérité, cachant et reniant (1) soo nom pour les coups les plus hardis, lançant une tragédie en même temps qu'un pamphlet, pour prouver son aiibi; couvrant des hardiesses (dus tempérées et aussi plu» irritantes par quelque pseudonyme transparent |tour tous les lecteurs, où Orner de Fleury seul n'a pas le drut de le reconnaître; enfin, signant en plein soleil ces manifestes qui représentent un parti sous ses traits les plus favorables, sans «es misères et ses excès, et en deviennent l'expression otûcielle, toujours taux et toujours opposés avec avantage au parti ennemi.

Vffllà de quelle puissance il se servit pour .convertir le monde à sa morale. Elle est en deux mots : tolérance et humanité. Ces deux mots renferment toute la morale humaine : s'abstenir et agir, ne pas violer la liberté, aider la liberté^ et reviennent a l'ancienne maxime qu'ils acltèrent : ne faites pas à autrui ce que voue ne voudriez pas qui vous fût lait. Seulement cette maxime est transportée de la vie privée dans la vie commune, et, par une grande entreprise, on ne se propose plus de réformer les membres dn corps social, mais le corps même.

lOLettre àDami., nG8.— ■ Bès qu'il parait uji ouvrage. Ils crient tous : Cat de lui, f'ett de lui I Ils derralent crier au contraire : Ce K'tH pat de lui, et n'ttt pa* dt btit • — Vnrn lettre de Fréddrle à

VolUir*, mo.

6U ÉTUDES SDR LE SVIll* SIÈCLE.

Voltaire eut l'honneur de -vouloir cela et de l'accomplir. Mais il combattit soixante ans nuit et jour, soutenant par l'énergie de son âme un corps mourant, le forçant de vivre et de se tenir debout. L'histoire ne rapporte pas une lutte plus longue, plus inexorable d'un homme pour une cause; et la cause était ici celle du genre humain. Dans quelque pays, dans quelque siècle que fût un droit opprimé, il le relevait; il vengeait de la même plume les victimes de la barbarie de tous les temps, les familles ionocentes réfugiées dans sa maison, et les protestants égoi^és, il y avait deux siècles, dans la nuit de la Saint-Barthélémy. 11 n'obtint pas toujours justice, mais il la demanda toujours et l'obtint souvent, n fit ce qu'eût fait tout homme généreux : il servit les Innocents de sa fortune et de soa influence; il fit ce que lui seul pouvait faire en leur faveur, il souleva l'Europe.

Rappelons les plus célèbres de ses clients :

D'abord le malheureux et innocent amiral Bing, sacrifié par la politi»]ue de Pitt.

Puis la famille Calas. Calas est un vieillanl de soixante-huit ans, négociant protestant de Toulouse. Un de ses fils se convertit, un autre se pend da^s la maison paternelle. L'opinion fanatisée accuse Jean Calas d'avoir tué son fils, pour empêcher son abjuration prochaîne, et de s'être fait aider par un troisième fils, Pierre. On voit même dans cet événement le prélude d'un massacre général des catholiques. Le capitoul David procède contre les

TOLTAIU. 61

acciués, qui soat mis aux fers. Les juges, à la majorité de huit voix cootre cinq, prononcent. Le parlement confirme le jugement. On bannit Pierre, on enlève les Mes à leur mère, et leur père, condamné à la roue, meurt en protestant de son innocence (1762). La mère vient à Parie, des avocats s'émeuvent en sa laveur; Voiture prend en main cette cause et passionne l'opinioi] publique. Le conseil d'Etat appelle à lui l'affaire ; deux ans après, casse l'arrêt de Toulouse [l T6S), revise le procès, réhabilite à l'unanimité la mémoire de Jean Calas, écrit en corps au roi, qui répare la mine de la Camille. Le capitoul David meurt fou. Voltaire a donné à cette affaire trois ans de sa vie, et il disait, au rapport de Condorcet : • Durant tout ce temps, il ne m'est pas échappé un sourire qne je ne me le sois reproché comme un crime.* Voilà unbel acte et un beau mot.

Les Sîrven. Une jeune servante protestante, de la même province, enlevée à ses parents, enfermée dans un couvent, s'écbappe et se jette dans un puits. Sirven, son père, accusé, condamné à mort par coutumace^ se réfute avec sa femme à Ferney. Sa femme meurt en route de fatigue et.de douleur; Voltaire le décide à comparaître à Toulouse, et, par . son éloquence, par son influence, le fait absoudre.

Une famille de pauvres gentilhommes dépouillée par les jésuites. Voltaire les fait rentrer dans leur bien.

Le comie de Lallj. 11 est condamné à Paris (1746) pour sa conduite dans l'Inde; l'arrêt de mort ne cite

6» ÈTLDES SUR U XVIll' SiÈCLR,

aucun crime déterminé, annonce un simple soupçon, et s'appuie sur le témoignage d'ennemis déclarés. Voltaire jdaide douze ans, el, pour sa récompense, il apprend, au moment de mourir, que l'arrêt ii^uste est cassé. Ou connaît les derniers mots que sa main ait écrits; ils sont adressés au fils de la vic< time : ■ Je meurs cuitent : je 'vois que le roi aime la justice. »

Le chevalier de la ^rre. E^ 17es, troi^ jeunes gens d'Abbeville, dont le plus &gé a dix-neuf ans, sont accusés d'avoir gardé la tête couverte quand, à vingt-cinq pas , une fM'ocesùofl passait; d'avoir chanté des chansons de corps de garde, moitié impies, moitié licencieuses, et, en «onséquence, viMmeHienuat loupçowiés d'avoir brisé un crucifix de place publique. L'évêque d'Amiens lance des monitoires; un lieutenant du tribunal de l'élection, Duval de Baucourt, conduit une enqoële, el les juges d'AbbeviUe condamnent le jeune de la Barre à la question ordinaire el extraordinaire, à être décapité et brûlé, le jeune d'Etallonde à avoir ta langue et le poing coupés, et être brûlé à petit feu (1766). Le parlement de Paris confirme la sentence. La Barre est exécuté; d'Etallonde s'enfuit près de Voltaire, puis, à sa recommandation près du roi de Pms!>e, qui le foK ofâcier dans son armée. Vtdtaire ne cessa d'écrire et de s'agiter pour rendre odieux le supplice delà Barre et obtenir la grâce de d'Etallonde. Son premier vœu fut accompli, le second ne devait pas l'être.

cnniPrh.GoO^le

Et Martin (1768J, et Montbaitli (1770), «écutés pour des crimes que les vrais coupables avouèrent plus tard; leurs biens confisqués, leur (amllle dispersée ! • 11 ne s'agit que d'une famille obscure et pauvre de Saint-Oiuer; mais le plus vil citoyen, massacré sans raison avec le glaive de la loi est précieux à la nation et au roi qui la gouverne. » {Méprise d'Àrroi.]

Eofin, les serfs du mont Jura. Les cbanoines de Saint-Claude, en Ftanche-Comté, avaient des serfs; douze mille habitants étaient esclaves de Tingl moioes, et soumis, dans toute son étendue, au droit sauvage de main-morte. Voltaire devait protester contre la servitude, quelque part qu'elle fàt; il le flt avec énergie, avec opiniâtreté. Il ne réussit pas pour le moment ; il eut seulement la joie de voir le roi abolir la servitude dans ses domaines; la révolution de 1789, pénétrée de son esprit, décréta la liberté de tous les serfe dans toute la France.

Pour mieux dire. Voltaire a'a jamais eu qu'un seul client, la raison. Pour le servir, il a été inbtigable. «Ou dit que je me répèle, écrivait-il; eh bien 1 je me répéterai jusqu'à ce qu'on se corrige. •>

' Au nom de la raison, il réclame avant tout la tolérance, c'est-à-dire la liberté de conscience, la

première des libertés, contre le fanatisme, qu'il appelait ■ la rago des âmes, > contre l'inquisition,

ministre de ce fàns^sme.

En politique, il voulait le gouvernement anglais.

v qui conserve tout ce que h monarchie a d'utile, el toul ce qu'une répuMique a de nécessaire; » des lois uniformes ; l'économie dans les finances ; la suppression de la vénalité des charges.

En Tait de justice, une réforme hardie sur cette maxime : a Puoissez, mais ne punissez pas aveuglément; punissez, mais utilement. Si on a peint la justice avec un bandeau sur les yeux, il ^ut que la raison soit son guide. ■ — Une législation scrupuleuse sur la nature et la force- des preuves ; a La loi est devenue un poignard à deux tranchants, qui égorge également l'innocent et le coupable. » — Un conseil, un avocat toujours [lermis à l'accusé. Le code criminel dirigé pour la sauvegarde des citoyens, comme en Angleterre, non pour leur perte, comme en France. — Point de procédures secrètes. «Est-ce à la justice à être secrète T il n'appartient qu'au crime de se cacher. » — Suppression de la torture, a invention excellente pour sauver le coupable robuste, et pour perdre l'innocent faible de corps et d'ea{>rit. » — Tous les arrêts motivés. — Prévenir les délits autant qu'il est possible, avant de penser à les punir; prévenir le vol en essayant de détruire la misère, qui y mène ; prévenir l'infanticide, par la création d'hospices pour les accouchements secrets. — Proportionner le» peines aux délits; ne point punir les petites fautes comone de grands crimes. — Supprimer des crimes qui ne doivent pas l'être aux yeux de la société : l'hérésie, le sacrilège, le suicide, les mariages des

VOLTAffiB. SS

âifisideots entre eux ou avec les caUioliques. Ne poÎDt puHir les dissensions d'école : « En tait de lÏTres, il ne faut s'adresser aux tribunaux et aux souverains de l'Etat que lorsque l'Etat est compromis. » — Supprimer des peines : la peine de mort « sauf dans le cas où il n'y aurait pas d'autre moyen de sauver la vie du i^us grand nombre, le cas oii l'on tue un clJea enragé. Dans toute autre occurrence, condamnes la criminel h vivre |K>ur être utile; qu'il travaille coutinuellement pour son pays, parée qu'il a nui à son pays. 11 fitut réparer le dommage; la mort n? répare rien. ^ — Supprimer les supplices recherchés : a Aucun supplice n'est permis au. delà de la simple mon; joindre la pitié à la justice. > — Supprimer la confiscation : les enfanta ne doivent pas mourir de taim pour les fautes de leur père. — En somme, diminuer le nombre des délits en rendant les cbâtimenls plus honteux et moins cruels. « L'amour de rbonoeur et la crainte de la honte sont de meilleurs moralistes que les bourreaux. — Enfin, selon Voltaire, la justice naturelle est au-dessus de la loi, et il faut désobéir à l'ordre injuste d'un pouvoir légiUme. « Un crime est toujours crime, soit qu'il ait été commandé par ua prince dans l'aveuglement de sa colère, soit qu'il ait été revêtu de patentes scellées de sang-froid avec toutes les fonnalités possibles [i).

(I) Voir Voyagea» la Raiionj—Prixde lajuttice ei de l'humanité i — Commmfaire «iir l'etprit dei lou, etc.

M ËTtDES SLR LE XVlll* SIÉCLK.

Voilà, avec beaucou)» d'aub-es réfonnes dérivées de ceUes4à, ce que Voltaire entendait par cJvUisation, et désirait pour son pays. D préparait ainsi la graude révoluiiou de 1789.

Il réussit, il changea la France et l'Europe. Voltaire a été le plus grand, le plus puissant des ancêtres de la révolution française. D'autres, à leur tète, Rousseau et Montesquieu, contribuèrent à fonder l'empire de la raison universelle, à donner aux Français la conviction de leurs droits; mais qu'importe, si chaque citoyen est en même temps convaincu de son isolement et de son impuissance I Là où une province ignore une autre province, et ne sent pas avec elle, il y a, si on veut, une adminisbtttion unique, il n'y a pas de nation ; la royauté peut tout oser impunément; on s'émeut dans les Cévennes des dragonnades des Cévennes; l'intendance du Limousin bénit son intendant, et trouve le royaume suffisamment heureux. Mais voici qu'il arrive qu'à l'extrémité de ce royaume uD innocent est condamné; une voix proteste, le bruit se répaud de province en province, et un jour, des Pyrénées et des Alpes jusqu'à l'Océan, tous les esprits sont soulevés ; ce jour il y a dans le monde une nation de plus, la France, son cœur commence de battre et sa conscience s'éveille : noble nation, dont la première pensée est une pensée de justice, le premier sentiment la blessure de l'iniquité. Or, qui suscita cette croisade contre l'arbitraire et la violence î Ce ne fut ni Montesquieu, ni Rousseau,

VOLTAIie. 67

ce fut Voltaire; j'ose le dire, c'est à son âme que la France s'anima.

Tel nous semble être Voltaire. Nous ue faisoos pas de lui un mystique, parce que d'autres en «it fait un athée, ni un Viacent de Paule, parce que d'autres lui ont refusé du cœur; nous reconnaissons en lui un esprit altéré de lumière, qui aOlrme, quand elle inonde les yeux, doute, dès qu'elle s'obscurcit, assuré sur trois on quatre points, flottant sur le reste; un esprit droit, qui a trouvé à peu près toutes les principales vérifés. et n'a failli qu'en ne leur donnant pas leur nom; un cbef de parti b^ile qui, pour rétablir la philosophie discréditée par les systèmes, a r^eté les systèmes et réintégré le sens commua ; un esprit sage qui a réglé ses croyances sur la nécessité de la morale; une âme éprise de la raison et de la justice, qui n'est que la raison appliquée, courageuse et infatigable pour les défendre, un apdtre de l'humauMé.

Et il a été certainement un grand coeur. Je sais que l'amour du juste n'est pas le cœur humain tout entier et surtout n'en est pas le fond. La passion de Voltaire est la raison émue, c'est toujours la raison, ce n'est que la raison; elle n'entend que les gémissements causés par l'injustice, et ne plaint que les maux qu'elle peut guérir : chaleur inaltérable et inépuisable que la lumière verse d'en tiaut, moins aimable toujours que la mobile cba- ' leur de la Tie, avec son foyer duis les entrailles.

I, irr. I.GoOgIc

r.8 ETUDES SUn LB £\lll'' SIÈCLE.

La charité n'est pas si étroite et si logique : elle souffre de toutes les souffrancesj ce qui la touche dans la douleur, c'est la douleur séparée de sa cause, méritée ou imméritée, guérissable ou sans espoir; elle pleure de voir pleurer, et console; elle recueille l'enfant abandonné et le vieillard redevenu entent, l'idiot et le fou, et cherche à exciter en eux l'intelligence affaiblie ou absente, relève les créatures tombées, aide l'ouvrier, veille les malades; elle dit avec Térence : Je ium Aonime et rien d'humain ne m'est étranger ; elle n'est pas la démonstration des écoles, mais ce cri de l'àme poussé par le christianisme, ce cri qui troublera toujours le bonheur égoïste cl nous réveille dans les nuits d'hiver, ce cri que Gerson a entendu, qui a percé le cœur de Vincent de Paule, et met à celte heure sur pied toute une armée d'hommes et de femmes pour panser les blessés de la vie. Cela est heau. Il est des âmes moins tendres aux ' douleurs individuelles, passionnées pour la raison, sensibles à ses maux, blessées de ses blessures : ' elles ne sont émues que par ces grands intérêts, l'ordre, la justice, la dignité de l'espèce humaine, par une sensibilité plus haute, plus vaste et plus mâle. L'esprit humain plongé dans l'ignorance ou se débattant dans l'erreur, la liberté de conscience étouffée, la liberté peraonnellc enchaînée, des populations frémissant ou végétant sous le despotisme, la justice muette ou instrument d'iniquité, les consciences perverties, l'honnêteté opprimée, \f

VOLTAIM. 69

droit terrassé |>ar la force : voilà les misères qui les touchent; est-ce donc que ce ne -sont pas des misères aussi» Voltaire les voit et les sent avec uae éaenïie incomparabte , et avec une éoergie incomparable aussi il les combat. C'est son honnenr immortel -et l'honnear de te France de représenter la réclamation étemelle et universelle de l'esprit indigné, de l'âme émœ contre l'odieux et l'absurde de ce monde. Notre génération affaiblie ne comprend plus cette faumanité-là ; mats elle est belle ; personne ne soultaitera à Voltaire une autre vertu devant les criantes ii^ustices dont eUe a triomphé; et, tant qu'il y aura de l'oppression ici-bas, on devra écouter avec recueillement cette énei^que protestation de la conscience indignée conb'e lo mal.

Pourtant m^ré cet Hog» si volontiers donné à V-ollaire, s'il revenait tel qu'il a été autrefois, nous ne serions pas en tout des siens; sa raison, sûre et excellente, est trop timide : iostrumeat merveilleux qui ploie dès qu'il enfonce. U faut le garder et le retremper. Voltaire est théiste parce que l'athéisme est absurde; Dieu est plutôt pour lui une vérité qu'un être; il «n comprend la. nécessité, il ne semble pas en sentir la présence; on ne trouve pas cfaez lui ces élans religieux si touchants dans Rousseau, sou rival, ici son maître. — Il est spiritualisie, assez pour n'être pas matérialiste. Mais on n'est pas spiritualisie à demi. C'est une doctrine jalouse qui ne souffre rien d'ennemi, rien d'étranger; c'est mieux

I, irr. I.GoOgIc

70 ÉÎCDKS StH LE XVIil* SIÈCLE.

qu'une doctrine, car les doctrines sont multiples, c'est l'esprit unique qui réside dans toutes, les pénètre et les crée : le respect de l'âme habitante et mattresse du corps, la passion de l'invisible, l'aspiration bardie vers l'idéal, l'enthousiasme de la vérité, de la beauté, de la liberté et de la vertu, essence éternelle de Dieu et avenir de l'homme. — Le temps de la polémique passionnée contre les religions est passé. La philosophie, plus sâre d'elle-même, n'a plus ces tîolentes haines; dégagée des préveations de parti, les oppositions la choquent moins, et elle sait reconnaître et respecter dans des doctrines étrangères les dogmes généreux qui seuls et partout soumelteat les esprits. Voltaire est injuste pour le chriatiantsme. Jaloux des droits de la raison, il suspecte œ qui la dépasse et combat ce qui la choque; mais il n'a pas aperçu ce qui est te fond du christianisme éternel : Dieu au-dessus du monde, l'ftme au-dessus du corps, le devoir au-dessus du plaisir, l'humilité devant Dieu, la sévérité pour sw, la douceur pour les autres, l'effort BU dedans et au dehors contre le mal, pour préparer le règne de Dieu, c'est-à-dire le règne du bien sur terre. A quoi donc travaillait-il lui-mêmel — Par haine du christianisme, nous ne nous croyons plus obl^és de détester les Juifs, de vanter Julien, de diviniser Confucius, et d'admirer l'Ezour-Vedam, cet antique monument de la sagesse indienne, fabriqué par des jésuites. — La tradition de la philosophie, calomniée dans un temps de révolution, de nos jours scrupuleusement étudiée, consacre les grandes

VU.TAIBE. 71

croyances da ratitmatiame nouveau. — L'histoire ne nous parait p]us, comme à Voltaire, le récit des folies et des atrocités du geure tiumain ; confiants dans uae science plus vraie, plus équilable, et dans la providence directrice du monde, nous croyons au pn^rès accompli à travers les désordres, et à la perfection, étoile de l'humanité. — 1a lactitiue de Voltaire, admirable dans aoo temps, n'est plus à notre usage. La ruse a élé bonne pour conquérir la liberté : une fois conquise, elle se garde par d'autres secours. Nous ne sommes ni des esclaves ni dea affranchis à qui on foit grâce de la servitude, nous sommes des hommes libres par droit de nalure et rentrés dans leur droit; E^ssoos donc en hommes libres. Préchez-vous l'audaceï contre quiî N'êtes-vous pas à vous? L'aatuceî quelle surprise méditez-vous donc? S'agit-il d'une iolrigue de palaisl La vérité est reine des esprits; qu'elle se présente en reine, on la reconnaîtra. Maintenant tout se passe en plein jour, les partis se connaissent, ils se sont éprouvés mille fois, toutes les mines sont éventées, la vieille diplomatie s'atTaisse, la puissance qui foit vaincre, c'est la raison.

Notre prc^ession de foi est très-simple. Si on aplatie voltairien un homme éprïs de la raison et de la justice, nous sommes voltairien, et à peine osons- □oos nous vanter de l'être; si on entend par là un spiritoaliste plus que modéré, un théiste moins le sentiment religieux, un ennemi du cbrisUanisme, nous ne sommes pas voltairien assurément; et c'est chez nous une conviction profonde que, pour faire

72 ÉTUDES SUR LE XTni' SIÈCLE.

aujourd'hui l'œuvre de Voltaire, avant toutes choses, il De faut point être Toltairien.

Il 5 a d'autres causes qui empêchent ou qu'on ne le lise, ou qu'il n'ait toute l'inftuenve qu'il pourrait avoir.

D'abord une assez grande liberté de jM^pos. Otr discute si la société présente est plus sévère dans ses moeurs que la société du xvii* et dn xviii' siècles, certainement elle est plus réservée dans son langage. U est des ouvrîmes de talent, même de génie, dont nous n'avouons pius la lecture, disons mieux, que nous ne lisons ]dus; l'imagination à qui il est tant pardonné, cette fois ne trouve point de pardon : Voltaire l'a éprouvé. Cette pointe de verve trop libre est un défaut friinçaie, et on se prend tous les jours à regretter que ces trésors de bon sens, d'esprit, de toutes sortes d'excellentes choses, contenus dans nos anciens auteurs, dans Rabelais, dans Montaigne, dans Vidtaire, etc., soient ainsi fermés aux Temmes et à la jeunesse. Les temps sont changés : autrefois les idées sérieuses avaient, en France, besoin de ce voile ou de cet assaisonnement; aujourd'hui elles peuvent se présenter sans crainte et se soutenir par leur poids, ou, si les grâces les accompagnent, nous les voulons décentes, gratiœ décentes. Voltaire écrivant à cette heure, avec son tact exquis, sa profonde connaissance du public, se ferait autre pour d'autres lecteurs.

J'avoue encore que la variété des opinions de Voltaire déconcerte ; mais aussi il faut savoir lire. A parcourir les quatre-vingts volumes de ses

VbLTAIRr. 75

%es œuvres, rien de p\u& mobile que l'apparence, mais une lecture assidue familiarige avec l'auteur et donne le mut de bien des contradictions.

D'abord il faut ftiire la part de la tactique dans le chef de parti, deviner les notes diplomatiques sous l'apparente candeur d'une dissertation, reconnaître ponr ainsi dire l'état du ciel à l'heure de sa nussance.

Puis, parmi les variations de cËtl« pértsée, il en est de fl^ves que ta politique n'explique pas. C'est ici un esprit altéré de (umière, qui dans chaque question voit les difficultés par une sorte de délicatesse maladive, inébranMile sur tous ces quatre points, errant dans les autres recherches, et après ces aventures, revenant bonnement au sens commun, aux simples crovancea où la pensée et l'action trouvent le repos et la rè^e (i). Ces erreurs mêmes et ces retours donnent aux ouvrages de Voltaire l'intérêt d'une confes^ sion : c'est la pensée humaine avec ses alternatives de vigueur et de défaillancCi sa sécurité aisément troublée, ses scrupules qui, d'un moment a l'autre, l'eSfrayent et lui font pitié, l'heureux instinct qui, après un xci. superbe, la ramène. Quand on est sûr de revenir avec lui, on peut tenter fortune en voyage; le sentiment des problèmes n'est pas une médiocre pari de l'esprit philosophique.

EnQn Voltaire était poète en même temps que

(I) Nous nvQns recueilli d«ig noire Philoiophte de Veltaire ce qu'il a écrit lie meilleur sur Dieu, lu liberté et la moialei

74 ÉTLlmS SUR LE XVm* SrÈCLE.

(ihilosophe, esprit irritable tout ouvert aux impressions du dehors. Il entre tant d'humeur dans cette raison qu'on est perpétuellement désorienté; il glisse entre les mains, et on renoncerait sérieusement à le poursuivre, s'il ne vous fascinait toujours (»ar tjuelque preftige nouveau. Asez-vous entendu un homme d'esprit et d'imagination causer tour à tour sur le même sujet avec des personnes différentes? il semble cbanger aussi souvent d'opinion que d'auditeur : si son avis n'est pas partagé, Is froidenr de son adversaire tanWt le gagne, tantôt l'anime par réaction; tantôt, gardant sa convictioD à rinlérienr, il foit, pour la forme, une retraite polie et se raille loi-méme. Son opinion est-elle admise par un homme considéraUe, cette approbation l'enflamme, un sot la lui prend, il s'en dé* goûte, un indiscret l'eiagère, il la combat. Comment donc saisir dans ces fluctuations la véritable pensée T Cet art ne s'enseigne point; mais, pour qui a vécu avec cet homme et l'a longtemps pratiqué, il y a du sérieui dans le rire et du rire dans le sérieux, de ta froideur dans l'enthousiasme, et quelque chose d'ardent sous la froideur du dehors, où il ne se trompe pas.

Voltaire vaut bien la peine qu'on le fréquente un peu avant de le juger; et proposer cela à quelqu'un, lui proposer de taire connaissance avec notre philosophe, dans les mille ouvrages qui sont sortis de sa main et dans son inimitable correspondance, c'est l'inviter à un des pins sensibles

plaisirs qui se puissent goûter. Longtemps encore l'esprit et la raison en France s'appelleront de soD nom. Oui, je l'avoue, j'admire Voltaire, J'admire ce qu'il a, à ohaqne pi^e, d'esprit natarel, obarmant, inépuisable, cette raison liKJde, cette passion toute française de ta clarté, cette foi ardente en la justice, cq grand combat de la toléraoce, soutenu jour et nuit durant smxante années, eafitt cette vigueur de l'àma qui pousse un corps toi^ours mourant et le I&rce dt vivra,

Uais quoi I l'homme qu'on loue ici n'esl-il pas celui qui a toute sa vie combattu les religions ï Assurément il a attaqué la révélation, ce que nombre d'hommes considèrent coimne une source de vérité; mais qu'en veuVon conclure ? Qu'il faut désonnais taire son nom, ou ne Je citer que pour le flétrirl Mais il est une antre source de vérité, respeclable sans doute, et respectée d'une bonne partie du genre humain, ta raison. Assez de Pères de l'Église l'oal attaquée ; l'auteur des Pentéei a engagé sa vie dans cette latte; on a alimenté contre elle, on l'a r&lîlée, comme saint Htbme argumente, comme Pascal raille; eh bien! ches nous, serviteurs de la raison, ne parUhl-on de cet terribles ennemis qu'à voix basse, ou ne les nomme-t-on qu'avec colère 1 Qu'on nous dise où ils sont plus honorés. Le beau jour pour le genre humain, celui ou, parti»ma de la ruson et partisaos de la révélation réunis pour une paix dnraUe, conviendraient de supprimer ime bonne fois tout ce qui a jamais entretenu la gueire,

7S trVDU %m LB tVlll' S\f.cL£

et se livreraient des échanges l On donnerait Bo6suet contre Spinosa, Pascal contre Voltaire, Strauss contre Joseph de Maistre; une page de Bajie rachèterait la page foisine, VEupUoe d'une philotopMe, VEaai sur Vinâiffirence. Et alors nous jouirions des douceurs de la pais.

Partons sérieusement de choses sérieuses. Noua ne recueillons pas tout l'héritage de Voltaire, nousluiem' pruntons ce qu'il a de solide philosophie ; mais nous voulons la philosophie plus spiritualiste et plus hardie. Locke n'a jamais sutB à la France. 11 a pu être bon à un moment de resserrer la science; mais c'était un moment de combat ; il est bon mainte* xiaot qu'elle revienne à elle-même. Un grand nombre d'inteU^nces vont vers eUe et lui demandent la 8oluti(Mi de certains problèmes d'un étemel intérêt Si elle se taitj par peur des interprétations perfides, si elle ne bouge pas, crainte des méchants bruits, et se dilate dans le lieu commun, alors elle bit début à l'humanité et se trahit elle-même : ces goûts simples et paisibles ne sont point des vertus de gouvernement. Elle est autre chose, ou Platon, Aristote, Descaries, Malebranche, Leibnits sont des aventuriers. On cherche la philosophie sur les chemins de la vérité, on la voit dévorée d'ambition, ridant d'héroïques combats pour des conquête lointaines. Avec une destinée si haute et une telle Tertu, on n'çst point pour demeurer chez soi, et surveiller l'ordre public dans la républii|ue des lettres. 11 n'y a que deux moyens de passer dans

VOiTAtRE. 77

ce monde, se foire petit ou se faire grand. Vous pouvez TOUS faire petit, mais si par hasard on vous écrase, personne ne le saura, personne ne s'émouvra. Ëtes-vous (^rand, on tous suit, et le jour où un ennemi porte la main sur tous, il s'élève entre TOUS et lui tout un peuple. Que la philosophie Boil donc grande, qu'elle se présente hardiment aTec ton autorité antique, son cortège de Térités certaines, son ardeur et ses espérances pour de nouTelles vérités; en un mot, si elle Teut être quelque chose dans le monde, qu'elle ose être ce qu'elle est.

i.GooyIe

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