MONTESQUIEU
Je me propose ici d'étadier Montesquieu. En entrant dans ce sujet, je le limite : je ue prétends pas saisir à la fois le politique, l'historien, le litlérotour, l'écrivaiD; je ne prends que le politique, ce qui est encore tout un monde, et dans ce monde je choisis : je ne m'attache qu'à l'idée générale de l'Ecrit des Mi , celle qui fit une impression générale aussi quand le livre parut. Je la mets à part pour m'en pénétrer et l'apprécier ensuite, s'il est possible. Je Tondrais, dans ceUe critique, entièrement disparaître, et qu'on n'y sentit que la morale humaine et l'esprit de notre temps.
Voici tes principes de cette morale humaine , appliqués à la politique, et, ce me semble, dans leur enchainement naturel.
S98 frrUDEg SUR LE XVlIt' SIÈCLE.
Société naturelle. — L'homme naît dans la famille. Le besoin physique, l'affection, l'habitude, conservent la fomille une fois formée. Par dessus fout, un puissant instinct , l'iQstînct de société , tient les hommes rapprochés de leurs semblables, parce que ce sont leurs semblables, des êtres intelligents, sensibles et libres comme eux , et crée la grande famille humaine.
La question n'est donc pas, quand on trouve les hommes réunis, comment Us ont passé de l'état d'i^lement à l'état de société ; mais quand on les trplive iscAés, comment ils oflt passé de l'état de société i l'état d'isalement. Or, à l'esceptjf^ d'accidents infiniment rares, Ils sont partout et tfoujours rénnis : ta société est le Ëiit o^rel, la fait huntain ; l'état sauTage est use curiosité.
Que de peines se donne J.-J. Rousaeau pour rapprocher tes hommes, comme s'ils étaient tombés du ciel .ou sortis de terre et (}u'il o'j eût point entr'eux une aUraction irréaistible et des nécessités éteradles. Vraiment, il n'y fallait point tant d'art : ta. nature travaille plus grossièrement et plus solidemest. Mais il est besoin de beaucoup d'esprit pour remplacer la nature. Tout simplement, l'homme est en société parce qu'il est sociable.
Ce qne la nature a commencé, la prudence le continue. Un homme est faible; associé à d'autres, il est fort. Un seul est incapable de remuer une pierre, que deux remueraient; il en appelle un second, qui, dans l'occasion, l'appellera à son tour; et ainsi du reste.
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Ce mécanisme est assez simple; il n'est pas nécessaire . d'être versé dans l'économie politique pour le comprendre, et nos premiers parents pouvaient bien avoir ce génie-là.
Enfln, la raison confirme la nature et la prudence. Créatures intelligentes et morales, nous devons développer autant que possible notre intelligeDce et notre moralité. Mais cela ne peut s« foire ou se Mt mal hors de la société. Au lieu de la science colledive et héréditaire, une science qui natt et meurt dans cbaque individu, toujours à recommencer, Puis, point de sympathie, de pitié, d'amitié, d'amour, d'affection entre pwents et enfonts, d'attachement à la patrie, k l'humanité : donc aussi ^us des vertus que ces passions en^ndrent. L'homme doit vivre dans la société, parce que dans la société seule il peut être tout ce qu'il doit être.
La société est donc fondée sur la nature, l'intérêt et la raison.
Droit naturel. — Comme homme, j'ai des devoirs, comme homme, j'ai des droits.
J'appartiens à la raison : il ne dépend pas de moi de croire vrai ce qu'elle me dit être foui, ni taux ce qu'elle me dit être vr^. Donc aussi nul ne peut me forcer de croùe ou de ne pas croire; nul ne peut, sans injustice, me forcer d'eiprimer par mes paroles ou par mes actes d'autres convictions que mes convictions. Premier droit essentiel : liberté de conscience.
Mon corps est à moi, c'est mon serviteur, auquel je
commande les actes que ma raisoD me commande. Liberté personnelle.
Je dois conserver ma vie pour faire mon œuvre morale ici-bas; j'ai donc le droit de la défendre contre quiconque la menace. Droit de légitime défense.
Être libre, qui m'appartiens à moi-même, je possède l^Himeraeal tout ce qui ne s'appartient pas; je le possède d'abord au moment ou je l'occupe ; puis, mon travail, qui le transforme, fait durer mon occupation el consacre ma possession. Droit de propriété.
Liberté de coascieoce, liberté personaelle, légitime défense, propriété, voilà mes droits, droits naturels, parce que Je les tiens de la nature. Je ne puis pas plus y renonce que renoncer à être un bomme.
Daas l'exercice du droit nabirel, je suis sacré pour mes semblables, et enx pour moi : ainsi tout homme a le droit de faire ce que le droit correspondant des autres hommes ne lui défend pas. La société est l'égalité du droit : en y entrant, je garde l'usage de ma liberté, et renonce à l'abus.
Société civile. — Par malheur, certains hommes prétendent garder l'usage ei l'abus : un plus fort asservit un plus faible; el voilà mon bien, ma liberté, ma vie menacés. Il me faut veiller, com- < battre sans cesse, et n'être sûr de rien. Dans cette société où je cherchais sécurité et assistance, l'aseislance est incertaine et mon droit périt. La vague société naturelle, le simple voisinage des io-
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dividus, sous la loi de lenr bon plaisir, ne suffit donc pas, et il font quelque chose de mieux.
C'est la société organisée, la société cÎTÎle, l*Ëtat. Puisque la yiolence menace la liberté, créons un pouvoir qui menace la violence; qu'il soit fort pour les fiaibles, qu'il range cbacnn au devoir, le force de respecter le droit de tous, le contraigne par autorité de faire ce que la justice l'oblige de faire : qu'il soit le droit armé.
Droit eivU. — Nous sommes maîtres de nos personnes et de DOS biens : mettons au service de l'Etat une portion de notre force pour composer sa force, une portion de notre fortune pour composer sa fortune. Ainsi puissant, par nous et pour nous, il défendra nos propriétés, notre vie, notre liberté physique et morale. Tout à l'heure, dans la société naturelle, nous renoncions à l'abus de notre liberté, pour sauver l'usage, sans y réussir; maintenant, dans la société civile, nous renonçons à l'usage légitime d'une portion de notre liberté, pour sauver le reste, et nous le sauvons.
Je cède une partie de mon bien par l'impôt; de ma liberté physique, jiar le service militaire; de ma liberté de conscience, en renonçant aux paroles et aux actes contraires à la morale publique; je remets à la société, impassible, équitable, le droit de me faire justice, sauf les cas d'urgence absolue. Et si je viole ce contrat, je consens à perdre une plus grande partie de mes droits, ou même à tout perdre : fortune, liberté, et la vie.
C'est le droit civil, qm n'est que le droit naturel se limilaot pour être plus fort.
A l'égalité naturelle succède l'égalilé ci\ite, qui est légitime : car les contractants sont des hoaimes, des élrea naturellement égaux, qui contractent d'égales oUigationg. L'Etat est constitué par tout le monde pour tout le monde.
Ed résumé, l'homme avec de» devoirs et des droits, une société organisée où ces devoirs et ces droits s'exercent en sécurité, un pouvoir qui maintient la société : ces choses sont inséparables; et, partout où il est, le pouvoir social, non dans ses formes, mais dans son essence, est fondé, en der- Rière raison, sur la justice naturelle.
Voilà le fond solide sur lequel l'Etat repose; voilà le vrai contrat social. Je ne le trouve point écrit dans un certain pays et dans un certain temps par quelques hommes, qui y ont mis ce qu'il leur a plu; il est mieux que cela ; il est le contrat tacite, inexprimé, sur la (oi duquel se forment et durent toutes les sociétés humaines , partout où il y a des hommes associés.
Fralernité. — La société civile ainsi constituée, mon droit est sauvé; cela ne me suffit pas : il serait aussi bien gardé dans la caverne d'un rocher ou dans une île déserte. En me rapprochant de mes semblables, j'espérais autre chose encore, j'espérais en tirer des secours pour la vie , et je les demande toujours. Ce n'esit pas moi qui puis tracer des routes, liercer des montagnes, jeter des ponts, canaliser des
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Seuves, fonder des hôpiUox; ce n'eel pas moi qui puis créer des bibliothèques, des inusé^,des tbÀâlres, des écoles, des obserratoires; ce n'est pas moi qui puis fonder un hôtel des Invalides, des places, des dietjnctioBS, de grandes récompenses nationales. Et pourtant tout cela est bon, est excellent, pour le corps , pour l'esprit et pour l'âme , multiplie le bienêtre physique, prOTOqne l'int^igence , excite la ■?çrtu.
Ce qu'un seijl n« peut foire , tous le peuvent foire : où un eeul est trop foihle contre la nature extérieure, tous sont assee forts : l'industrie le prouve chaque jour, n fout seulement qu'ils veuillent s'unir : c'est le secret de l'Etat.
Daos l'Etat» il n'y a plus des individus, en foce les 008 des autres, il y a un corps et des. membres ; il n'y a plus des opinions et des veliéités particuUères , il y a une pensée du corps, une volonté du corps. Cette pencée, cette volonté vont au bien , non pas de tel ou tel membre , mais de tous les membres, au bien du corps, et entretiennent la santé du fout, par foquelle chaque élémentdu tout estsaifl. Elle crée ua énorme trésor de bien-être physique, intellectuel et moral, où chacun puise, quand il lui plait. Ces routes, ces canaus amènent à tous les citoyens , jt meilleur marché, les subsisfonces nécessaires et les agréments de la vie ; veuleat-ils eux-mêmes voyager, ils les portent, fontôl l'un, tantôt l'autre; et les hôpitaux fondés, non pour tel misérable , mais contre la misère , nous reçoivent tour à tour, moi aujourd'hui , vous de-
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main. Les établissements d'instruction , fouraissant les sciences d'où sort l'industrie, serrent déjà à (out le monde , et cbaqae famille y envoie à quelque moment quelqu'un des siens. Les récompenses proposées au mérite serrent à tous, en encourageant le mérite, qui sert à la communauté; et qui veut courageusement les obtient à son heure.
A vrai dire , la société civile est une personne morale, qui travaille à se perfectionner : c'est la personne humaine i^randie, fortifiée , pour mieux taire son devoir. Comme je dois combattre en moi un triple ennemi : la misère physique, intellectuelle et morale, elle doit combattre en elle ces mêmes ennemis. Comme je dois ne pas me reposer avant d'avoir achevé mA. tâche, elle doit ne pas se reposer avant d'avoir achevé sa tâche. Comme je suis fier quand j'ai bien travaillé et que j'ai réussi, comme je suis honteux quand j'ai été lâche et inutile, elle estflère ou honteuse du bien qu'elle a voulu et qu'elle afoit, du bien qu'elle n'a pas voulu et qu'elle n'a pas fait Je cache ma misère, si je suis misérable, mon ignorance, si je suis ignorant, mes vices, si je suis vicieux; elle cache à elle-même et aux autres, autant qu'elle le peut, ses misères, ses ignorances et ses vices; au contraire , elle montre avec orgueU à ses amis et à ses ennemis les populations vêtues, sainement logées et sainement nourries, les asiles pour l'enfance, la maladie et la vieillesse; le commerce et l'industrie encoun^és et florissants; les monuments d'ari , les théâtres , les grandes collections, les écoles
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de toute sorte assidûment fréquentée?, les caisses d'épargne , les péDitenciers , tout ce qui retève l'homme. La société a un corps qu'elle fortifie , une intelligence qu'elle cultive, une âme qu'elle élève; c'est SOD devoir, son œuvre; et elle le sait, car si quelqu'un des citoyens l'aide puissamment dans ce travail, s'il étend son commerce, crée ou perfectionne une branche d'industrie, supprime 'quelque misère ancienne, et procure quelque bien-être nouveau ; si, savant ou artiste , il illustre l'esprit de la nation ; si , par des vertus éclatantes, il rehausse la moralité de la nation, la nation reconnaissante le comble d'honneurs et de gloire, le propose à l'admiration , à l'imitation des citoyens, et après sa mort, le récompense encore dans ses arrière-neveux.
La société civile est donc une vaste assurance mutuelle, une puissante association contre le mal. L'âme de cette association est la fraternité , quand les hommes, conHÏdérant la masse des misères humaines, et la menace toujours suspendue sur toutes les têtes, se sentant unis par la communauté du sort , conspirent ensemble contre le mal, et consentent à souffrir chacun un peu, i>our que nul ne souffre beaucoup. La fraternité n'est point la charité. I^a charité est le don d'un à un, d'étranger à étranger, la fraternité le don de tous à tous, de membre à membre d'un corps; la charité le don capricieux , la fraternité le don organisé; la charité le don gratuit, la fraternité le don réversible au donateur. La fraternité étend , assure le bienfait de la charité : elle encourage , par l'es-
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poir du retour, celui qui donne, et relève celui qui reçoit.
Bien entendu que, m£me sous le régime de la fraleroité, la charité a, grâce à Dieu, sa place. L'Ëtat e^ à tout le monde, mats il est froid , et il attend qu'on t'appelle ; la charité, moins vaste, moias ^ale, plus passionnée , plus complaisante pour la personne, recherche la souffrance secrète et insiste. L'Ëtat est le médecin savant et rude qui- prescrit ; la charité le tendre ami qui soigne et console. Deux excellentes choses qu'il ne Tant point opposer, qu'il ne faut point détruire l'une par l'autre , qu'il fcut concilier pour notre bonheur et notre honneur : l'action régulière de la fraternité sociale, et les touchantes fantaisies de la charité.
Limites du pouvoir de l'État. — Voilà notre État, sa fonction, voici les limites de son pouvoir. Il ne peut rien contre la justice naturelle, contre le droit et le devoir naturel. S'il touche aux droits fondamentaux par lesquels et pour lesquels il existe, il s'éhranle et se détruit lui-même. Il est donc injuste s'il supprime la liberté de conscience, la liberté personnelle, la propriété; s'il prétend imposer aux citoyens une croyance, les réduire en esclavage et seul posséder tous les biens. Chaque homme sent en lui-même la nature humaiae et ces droits inhérents qu'on ne peut pas lui prendre, qu'il ne peut pas donner.
Tous les citoyens, avons-nous dit, sont égaux : l'égalité devant la loi et le droit de sufirage sont les
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priDcipes du droit civU. Ma» tes citoyens qui sentent en euï la nature et les droits de l'homme, ne sentent pas tous si bien en eus cette nature du citoyen, et les droits qu'elle confère : ils les laissent dormir par ignorance ou par indifférence. La mauvaise politique leur cache soigneusement ces droits, la politique juste et sage les prépare à les exercer, en les instruisant et les moralisant.
La limite du pouvoir social est donc la Jus tice o>- turelle : il doit respecter dans chacun de nous ce qu'il a'a pas foit, et qui l'a fait lui-même, à savoir: l'homme et le citoyen.
n ne peut violer cette loi sous aucun prétexte, même sous le beau prétexte de la fraternité. Sous prétexte de faire mon bonheur, il ne peut me dépouiller d'un droit primitif. 11 ne peut, non plus, me décharger d'an devoir. Or j'ai sans doute le devoir de me soutenir par mon activité, moi et les miens, et de ne me reposer de cette obligation sur personne. Une société qui me dispenserait de pourvoir aux besoins de ma famille et à mes propres besoins, serait donc mauvaise. Qu'elle m'aide à marcher, à me relever quand je tombe, c'est fort bien; mais qu'elle n'essaie pas de mé porter, quand j'ai des pieds pour me porter moi-même. Aide-toi, le Ciel t'aidera, dit le proverbe; et la justice dit: Aide-toi, la société t'aidera.
D'où cette conséquence. J'ai le droit absolu à la justice; je n'ai pas le droit absolu au bien-être. Je n'ai ici de droit que ce que la justice naturelle me permet
1 criipfhGoOgle
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et que la volonté nationale me donne. En entrant dans la société, j'exige qu'elle respecte ma liberté, j'espère, par surcroît, qu'elle me procurera la plus grande somme possible de bieO'étre physique, iotellectuet et moral; je l'espère, mais je ne saurais exiger que cela soit. Il ne suffit pas à l'État de désirer, il fout qu'il puisse; et il ne peut que par les contributions des citoyens, par les sacrifices qu'ils s'imposent : il n'a que ce qu'on lui donne. Or, à qui appartienl-ii de déterminer les sacrifices à s'imposer, et l'emploi des ressources créées par ces sacrifices? Sans doute à la nation, c'est-^-dîre à la majorité des citoyens, non pas à un individu, non pas à vous, non pas à moi. En fait
Cde bien-être de toute sorte, l'État ne doit que ce qu'il peut, et il ne peut que ce que la majorité des citoyens veut sans injustice. Par là.tombent toutes les Ihéories qui créent un^ droit individuel au bonheur contre le droit de tous, et celles qui créent on prétendu bonheur universel, en dépouillant chacun de sa propriété et de sa liberté, ou ne lui laissant qu'une propriété et une liberié exténuées. '
Moralité de la société. — La société absolument immorale est celle qui supprime le droit et le devoir el crée le mal, affaiblissant les corps, éteignant les esprits et corrompant les âmes. La société absolument morale est celle qui assure le droit, protège le devoir et détruit le mal : misère, ignorance et vice. Les sociétés existantes sont plus ou moins morales on plus ou moins immorales, à mesure qu'elles se
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rapprochent de l'une ou de l'aube de ces deux sociétés, de la barbarie ou de la civilisalioo.
Au défout du droit divin et du droit de conquête, qui donnent une nation à une famille ou à quelques bmilles, D n'y a qu'une souveraineté, celle de la nation sur elle-même.
Cette souveraineté a sa limite : aussi haute qu'elle soit, jl y a quelque chose au-dessus, la justice. La nation peut faire d'elle-même ce qu'elle veut, comme je puis foire de moi-même ce que je veux, sauf se donner ou se vendre et ses enfonts avec soi, sauf opprimer le plus petit droit du plus petit des citoyens; pas plus que moi elle ne peut faire le juste el l'injuste; comme le simple individu, elle n'i^;it qu'à condition d'agir bien ou mal, selon la loi morale étemelle. Il est boo de répéter au peuple souverain qu'il n'est pas mtdtre de la nature des choses, de peur qu'il ne se prenne pour la Raison en personne, et ne vienne à déraisonner.
Légitimité.— Le gouvernement illégitime par excellence est celui qui ne reposerait que surlavolontéd'un seul, délesté du reste; le gouvernement légitime par excellence, celui qui reposerait sur la volonté unanime de la nation. Les gouvernements existants sont plus ou moins légitimes, selon qu'ils se rapprochent plus ou moins de l'un ou de l'autre de ces deux gouvernements.
Le difficile est de constoter cet assentiment nécessaire. Le met-on à l'originel On ne persuadera jamais à perbonne qu'une nation ait examiné philosophique-
3fO ktvma MJB LB xviir siècle.
ment le meilleur gouvernement à prendre, abstraction faite <les circonstances et des personnes; la question particulière décide la question générale inévitablement. Supposez même cette information {faite, et probablement en toute liberté, une nation né fait pas de vœux étemels; elle ne s'engage pas à trouver toujours ce gmivernement bon, ni à trouver bon tout ce qu'il fera. La légitimité est donc un rapport mobile entre une nation et son gouvernement. Quelquefois il saute aux yeux; d'aulre fois il ne s'apprécie que par le tact le plus délicat.
Démocratie, — Dans la démocratie, le mérite arrive à tout.
Répal^ique. — La forme rigoureuse de la démocratie est la république. L'aristocratie lui est contraire; la monarchie la menace, lorsque les cilojens, considérant la faveur du prince comme un mérite qui dispense de l'autre, du vrai, à l'émulation de la vertu, à l'amour de la patrie succèdent l'émulation de complaisance pour un h(«nme, l'atlacbement à sa personne.
Quelle que soit l'excellence d'un gouvernement, il peut être illégitime, quand il n'est pas consenti par la nation. Le fond de la société est le droit, droit de l'homme et du citoyen ; personne, individu ou minorité, ne peut y toucher sans crime; un gouvernement n'est qu'une forme d'administration, pour préserver et mettre en vigueur ce droit. Il y a des formes meilleures pour cet (rfjjet les unes que les autres, et la prudence -conseille de choisir la meilleure ; mais, en
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déQnitive, il n'est' commandé à une nation que d'être jnste, cl, cela sauf, elle a Le droit d'être imprudente. La république est le gouveniement des hommes, alors qu'émancipés ils se conduisent ens-mémes; elle est le gouvernement de la raison, alors que les citoyens, incrédules aux préjugés et aux (antômes, ne croient plus qu'an droit. Les antres gouvernements sont bons à mesure qu'ils se rapprochent de celui-là. Absolument {tarlant, il n'y a de bon que le gouTcrnement républicain; mais relativement parlant, c'est autre chose. Un gouvernement est un corps que se fait l'ftmc d'un peuple ; elle le foit selon ce qu'elle est, conforme à ses idées et à ses sentiments, ni plus ni moins parfait qu'elle-même, comme un instrument pour agir et se perfectionner. Sons cette condition , le meillenr gouvernement d'un peuple donné , à une époque donnée, est celui qui e^ le mieux proportionné à ce peuple.
La loi. — La société , comme tout ce qui existe, se gouverne par des lois. L'univers a sa loi , qui fait que chaque élément est à sa place , et que l'ensemble va en concert; et ainsi de chaque partie de l'univers à l'infini. Les ôtres inanimés ontleurtoi,dont le monde céleste est la merveille; la vie a sa loi, dont le corps humain est le chef-d'œuvre ; l' âme a sa loi, la justice.
La loi est la force supérieure qui domine toute force particulière et la maintient en son lieu, pour le bien du tout. Elle est ce qui est propre à chaque être et le conserve, l'ordre, la convenance, l'harmonie, la
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beauté, le bien. Ce qui sépare le monde du chaos, c'est la loi.
La société civile a sa loi, qui est, comme toujours, une force suprême, réglant les forces par- ' ticulières en vue du bien commun.
/'^'oi^ne de la loi est la volonté générale, et son objet, la justice : c'est « la raison (1) humaine ' eu tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre. » Si nous étions des natures parfaites, nous verrions clairement la parfaite justice, et il n'y aurait pour les sociétés qu'une loi éternelle ; mais comme les hommes sont des hommes, ils ne | voient qu'imparfaitement la vérité, et leurs lois ne sont que des expressions approchées de la justice, selon les temps. La loi excellente est celle qui est ' le plus conforme à la raison d'un peuple, quand la raison de ce peuple est le plus conforme à la , justice; et, au défaut de cette excellence, la meilleure loi est celle qui reçoit le plus possible de justice, dans la mesure de l'esprit du temps; la
-jneilleure législation, celle qui suit le mieux les
Vnrogrès de la raison publique.
' Citoyen, je dois donc respecter la loi : elle est ' l'ordre, sans lequel il n'y a plus de société, partant plus de liberté. Elle n'est pas mon enne-j mie : elle me gêne sans doute, mais pour m'affranchir. Je ne dois donc pas y voir obstinément le bien absent, mais le bien présent, y respecter,
II) Esprit des Li^ 1. i, cb. 3.
HONTBBQUIBU. 3t3
la justice, dans son expression humaîoe, l'effort vers le mieux; souffrant l'opinion» méoie, à mon sens, aveugle, en me réservant de l'éclairer, pour l'imposer à mon tour aux autres, (juand elle sera de mon parti.
En haut, respect de la justice et de l'opinion, en bas, respect de la loi, et courage pour transformer l'opinion même : voilà le véritable esprit civique, qui est la santé des Etats.
Reconnaissons bien les conditions de la loi. Elle ne peut être :
1° Immorale, c'est-à-dire anti-sociale et antihumaine.
2* Inique. Elle est pour tous, et ne saurait £tre pour les uns contre les autres.
3* Arbitraire. Elle est la volonté de tous sur chacun : en lui obéissant, chacun obéit à tout le monde, et par là s'honore lui-même. Elle ne peut donc livrer des citoyens à la fontaisie d'autres citoyens; sinon, elle déshonore l'obéissance et se trahit elle-même : car la loi est justement faite pour détruire l'arbitraire.