livre De la Nature, par Robiaet, on affectait de le lui
attribuer.
Son style est à part : il a essenUeUemeot le teu, mais ce sont proprement aulant de styles que de diffërentes émotions, et jamais homme n'y a été plus ouvert ; c'est la naïve empreinte de l'âme. Ce ne sont pas tableaux mais esquisses de maître : il n'a foit que des esquisses, suivant un certain tour de tête qui vient une lois et ne vient plus après, chaque Ibis crayonnant avec une verve incomparable. Pascal, l'auteur àe$ Ptatées^ esquisse à sa feçou : il marque rapidement le trait profond, ineffaçable, inflexible, qui commande le dessin futur ; il saisit d'abord ce durable aspect des choses, qui se découvre à la réflexion opiniâtre; le trait de Diderot est errant, mais plein de vie, c'est le premier jet abondant, la première main hardie, impétueuse, la première impression des choses sur un esprit admirablement fait. C'est un grand artiste qui n'a laissé que des cartons, mais des carions immortels.
On ne saurait, en parlant de Diderot, trop parler 'de l'écrivain , mais il serait injuste d'oublier rhonune. 11 a dit vraiment de lui : • Si la nature (1) i a foit une âme sensible , vous te savez, c'est la I mienne. » Et ceci qui est honnête : « Quant à moi, | qui n'ai pas la peau fort tendre, et qui serais plus honteux d'un début que j'aurais, que de cent vices que je n'aurais pas, et qui me seraient injustement
[i) V. Grinun, mo,»ii, 10!. — mo, vi, «s. — mo, ti, mî.
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reprodiés... » n'était pas tyran, si on en croît le Code Defàt:
Au frontiqiice de mon code
Il «8t écrit : Sois heureux à ta mode;
Car tel est notre bon plaisir.
J'ai déjà cité son mot sur tes ingrats ; prodigue de ses idées, de sa fortune, de son influence, il fit toujours le bien, jamais le mal, il (ul trompé, point corrigé : l'expérience fut quelquefois dure, mais t'expériencti ne le découragea pas. Ce qui ne veut pas dire qu'il donnât son affection à tout le monde. H ne pouvait ni la donner ni la retirer sans peine : • Je fais bien (1) de ne pas rendre l'accès de mon coeur facile ; quand ou y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; c'est une plaie qui ne cautérise jamais bien. » Il l'avait ouvert à Grimm, et lorsque celui-ci fut menacé de devenir aveugle, il écrivit ce mot channant, parce que ce n'est pas un mot : « C'est (X) d'une goutte-sereine que Grimm est menacé ; et d'avance je vous préviens que son b&lon et son chien sont tout prêts. > Quand il avait de forts griefs contre d'anciens amis, sachant bien qu'il pourrait lee ou* blier, il en prenait note sur des tablettes exprès, qu'il ne consultait guère. Meister les vit ouvrir une fois que Diderot voulut lui raconter les torts de Jean- Jacques, n était bien le frère de la chère sœur qui ne
(1) Lettre à HHa Voland, 10 déc. ITU. - (3] Ibid., Il août 1761.
s'en laissait imposer (1) ni par les choses ni par lee personnes, et du sensible abbé, qui se dépouillait pour les pauvres, et sanglotait et étouffait à l'idée d'être moins aimé que sa sœur. U était rfaomme d'un petit nombre : use nouvelle connaissance lui était un gros souci : il balbutiait, il cherchait les phrases d'usage et ne se trouvait pas i un liard de cette monnaie; » il cun&e sa peine à son amie : « je sais dire (2) tout, excepté boqjour. ■ Mais, au milieu de sa société familière, son âme ardente rayonnait : il représentait l'enthousiasme dans un monde glacé. Voici ce qui n'est point un récit de fimtaiste, nuis une analyse saisissante :
Je ne saurais {3) vous dire ce que la droiture et la vérité font sur moi. Si le spectacle de l'injustice me transporte quelquefois d'une (elle indignation, que j'en perds le jugement, et que dans ce délire je tuerais, j'anéantirais, aussi celui de l'équité me remplit d'une douceur, m'enflamme d'une chaleur et d'un enthousiasme où la vie, s'il fallait la perdre, ne me tiendrait à rien ; alors il me semble que mon cœur s'étend au dedans de moi, qu'il nage; je ne sais quelle sensation délicieuse et subite me parcourt partout ; j 'ai peine à respirer, il s'excite à toute ta surface de mon corps comme un frémissement...
D'une mobilité extrême dimpression, mais tou-
' (OUttreàyileVolaiMl, 31 juiUetn&». -~(3;iJ>i<l., 36oct. 1160.
- i3)/wd.,8oct. nso.
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jours tout entier en proie à l'impression présente, il se regardait comme un Langrois, seulement aa pou coFTigé , et disait plaisamment de ses compatriotes : « La tàte (l) d'un Langrois est sur les épaules corn me un coq d'église au haut d'un clocher. » Qu'avonsnous attire de le peindre T 11 s'est peint lui-même. Mécontent de son portrait par Michel Vanloo, il le refait de verve :
Mes enfonts, je vous (S) préviens que ce n'est pas moi. J'avais en un jour cent physionomies diverses. Selon la ' chose dont j'étais affecte, j'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste ; j'avais un grand front, des yeux très-vifs, d'assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps. J'ai un masque qui trompe l'artiste; soit qu'il y ait trop de choses fondues ensemble, soit que les impressions de mon âme se succèdent très-rapidement et se peignent toutes sur mon visage, l'œil du peintre ne me retrouvant pas le même d'un instant h. l'autre, sa tâche devient beaucoup plus difficile qu'il ne la croyait.
J'insiste à dessein sur la candeur et t'exquise bonté de Diderot; car ce n'est pas un médiocre éloge. C'est un beau spectacle, au dix-septième siècle, que cette société des grands esprits, humains, polis, bienvcil-
- (3) Salon de ITOT, Michel
lants, qui, dans la discussion, oublient teur personne el la personne de leurs adversaires, et ne s'échauffent que pour les choses éternelles. On dirait qu'ils habitent déjà par delà notre monde , dans la paix des Champs-Elysées. C'est, au contraire, un triste spectacle, au dis-huitième siècle, que la société des beaux esprits avec ses tracasseries, ses propos, ses aigreurs le petit bruit des Tanités qui se choquent, couvre la solennelle dispute de l'erreur et de la vérité ; on ne pouvait plus sûrement se décrier, se rapetisser devant l'avenir. Diderot vécut parmi eux, sans partager leurs misères , bien au-dessus des petitesses de l'amour-propre et des coteries; par la sincérité, ta naïveté, le désintéressement, il est du dis-septième siècle, poiu- son honneur; il est du dis-huitième, par la bonté un peu intempérante : il ,fut un grand homme , et un excellent homme.