LENFANCE DE JUPITER, PAR NICOLAS POUSSIN
( Galerie Jit Collège Je Diilwich. )
faux et de réagir ; quand la virtuosité du métier était la préoccupation exclusive, il a osé s'élever au nom des droits de l'esprit, créer un art d'exception, un art protestataire, et pour cela il a bien mérité de prendre rang, selon l'équitable constatation d'Eugène Delacroix, parmi les novateurs.
Si Poussin a pu vivre à Rome et se garder pur de tout italianisme, de même il lui a été donné de se former à l'école de l'antiquité et de s'imposer comme le plus moderne d'entre nos peintres. Librement, il s'est choisi pour éducateurs ceux dont ses mâles aspirations le rappro-
chaient et dans lesquels il reconnaissait des familiers de son rêve et des égaux. Jusqu'à Poussin, l'étude de l'antique aboutit à une copie servile; on le reproduit à la lettre sans en comprendre l'esprit; le premier, Poussin a pénétré le véritable sens de l'art grec et romain, et dans son œuvre il ajoute à la sérénité, toujours impassible, du génie païen le tourment de l'àme chrétienne. Telle fut aussi la règle suivie par les écrivains du dix-septième siècle qui sont l'honneur de nos lettres nationales. A l'entrée dans la vie, on considère ces grands esprits avec effroi, sinon avec irréflexion; les histoires qu'ils évoquent semblent si lointaines et la jeunesse vise tant à l'immédiat! Plus tard seulement la conviction s'acquiert qu'il n'est point d'âge pour les sujets, qu'un inventeur sait toujours les recréer, les renouveler; le nom de « classique », tenu d'abord en défiance, devient alors la qualification exceptionnelle, suprême, réservée à ceux-là seuls qui ont pu donner une forme personnelle et définitive à la pensée française.
La Mythologie, la Bible, l'Histoire, voilà les sources d'inspiration auxquelles Poussin a coutume de puiser ; mais il en va de ses ouvrages comme de ceux de Corneille : ils appartiennent à tous les temps. Sa conception, la plus simple et la plus logique qui se puisse imaginer, est à la fois très élevée et très humaine, très intellectuelle et très pittoresque : j'entends qu'il y a relation constante entre la signification morale et l'expression plastique, que l'arabesque des lignes et la valeur des tons s'accordent à préciser l'esprit de la composition. Le lien n'est pas moins absolu qui unit les personnages entre eux ou les figures avec le cadre. Rappelez-vous plutôt les vastes campagnes parmi lesquelles Poussin déroule souvent ses représentations animées : la nature s'associe au drame, elle prépare les événements, elle les accompagne; elle baigne la scène de tristesse ou de calme, elle désole ou rassérène. Longtemps avant Amiel, Poussin a professé que « tout paysage est un état d'âme ». Sa peinture est l'expression concrète, l'expression longuement raisonnée et mûrie de son moi. Le format restreint de ces admirables synthèses d'art et de pensée n'empêche pas que vous ne puissiez varier à votre gré l'échelle de chaque composition, la grandir à la taille de la "Procession des Panathénées ou du Jugement dernier, car chacune contient en elle la substance de ces décorations sublimes, orgueil et consolation de l'humanité.
Phidias, c'est la Grèce ; Michel-Ange, c'est l'Italie; Poussin, c'est le génie même de la France. On trouve résumées chez lui, dans leur
expression la plus haute, les qualités essentielles de l'esprit et du goût de notre race : la clarté et la mesure, l'élégance et la force, la précision de l'idée et la noblesse de la forme. Tout aboutit à Poussin et tout en découle. Les évolutions ont pu se succéder, les esthétiques se combattre, sa suprématie plane au-dessus des divergences d'école; il a mis d'accord