DECOR DASSIETTE, PAR M. BRACQUEMOND
art national, jailli du sol, de la race, issu d'habitudes ignorées d'esprit de l'optique, qui tire de chaque transformation de la matière des occasions de songerie pour le cerveau et d'Infinies jouissances pour le regard? L'art japonais a séduit par ses points d'accord et par ses dissemblances, parles analogies d'humeur qu'il dévoile, et par le contraste de ses doc-
trines avec la tradition oecidentale : c'est dire qu'il s'est imposé par son charme ingénu et subtil, par sa richesse imaginative, par la qualité de l'observation fine, doucement sceptique et railleuse, comme par son individualisme nettement tranché; mais, surtout, nous l'avons aimé parce qu'il est l'expression d'un peuple suprasensible, vibrant à toute perception, d'un peuple d' « enfants artistes », parce qu'en lui tout est intuition, spontanéité, tact infaillible, délicatesse native, et que, par son essence même, cette délicatesse allie à la fraîcheur d'impression, à la naïveté pénétrante des primitifs, les abstractions des sociétés vieillies, affinées à la longue par la suite des siècles.
A mesure que chacun cédait à l'attirance, le Japon était érigé en modèle et accepté pour maître. On eût dit de lui la patrie d'une nouvelle «Ecole de Rome ». De 1867a 1889, les rapports d'expositions, en se succédant, constatent l'empire de cet ascendant et le prestige de ce rôle éducateur. Partout le souvenir du Nippon est présent, et ce serait folie de prétendre énumérer les signes par où il se manifeste; à peine quelques-uns trouveront-ils la place d'être brièvement rappelés. Demeurez assurés que l'amour des Japonais pour ce qui est le cadre de la vie extérieure ou intime n'a pas été sans favoriser grandement l'idée de respect du milieu et d'inséparabilité de l'entour. D'autre part, le sentiment de l'élégance, par instants hiératique, des attitudes féminines ; la propension à signifier le fait par le geste; certain mode de perspective où la nature paraît embrassée à vol d'oiseau, comme en une vue cavalière; enfin, l'ambition de rendre les groupes, l'amassement compact des foules, la houle humaine, avec l'invraisemblable grandeur des premiers plans (pourtant certifiée exacte par la photographie), n'est-ce pas chez les Japonais qu'il convient d'en chercher l'origine? Dites encore si leurs kakémonos, leurs estampes, leurs albums n'ont pas obligé à mieux priser la puissance expressive du trait, de la silhouette, la saveur des indications simplifiées, réduites à l'essentiel, s'ils n'ont pas avivé la conscience de tout ce que peut enfermer de vie, de réalité et de rêve, la cernée rapide d'un contour. Enfin comme ces dessinateurs de primesaut étaient tout ensemble des amants de la couleur, du soleil, il devait leur appartenir d'adresser aux peintres, aux xylographes d'Occident, un appel pressant et entendu en faveur de l'ambiance et des claires harmonies, d'ouvrir leurs yeux au jeu des phénomènes lumineux, de les inciter à la notation des plus fugitifs spectacles et de prendre rang, selon l'équitable constatation des Duret,
des Duranty, des Chesneau, des J.-K. Huysmans, parmi les promoteurs de l'impressionnisme.
Mais nulle part le profit ne fut égal à celui que les façonneurs de matière tirèrent des modèles du Nippon. C'est, d'abord, l'heureuse conséquence des emprunts à la flore et à la faune, et, plus généralement, un retour très marqué à la nature organique ou inorganique comme source d'inspiration. On voit la forme se régler sur la matière employée, tenir meilleur compte du but d'usage, s'éloigner pour les proportions des rapports mathématiques; en même temps que les profils affectent la turgescence etla massivité, le souci grandit d'atteindre à l'agrément de l'aspect par le mélange des matières, ou bien, lorsqu'une seule se trouve mise en œuvre, de l'obliger à fournir elle-même son ornementation par suite de traitements divers, en l'exposant au hasard des accidents, en s'ingéniant à des contrastes, des réserves, des altérations. Exprimé au moyen du dessin, le décor se renouvelle, et son caractère, sa date, se reconnaîtront à l'irrégularité, au jeté, à la fusée, à l'envol, au motif isolé ou incomplet, à l'évocation de l'ensemble parle fragm.ent, pour tout dire d'un mot, à l'abandon définitif des formules, au recouvrement de la fantaisie instinctive, à l'imprévu, à la liberté...
Recherchée ou inconsciente, directe ou transmise, bienfaisante ou haïssable, selon qu'elle aboutit à l'assimilation des principes émancipateurs d'une libre esthétique ou à l'adoption irraisonnée de conventions exotiques, l'influence de l'Extrême-Orient éclate avec l'évidence brutale, rigoureuse, du fait accompli. Ceux qui la voudraient désormais oublier se condamneraient à mal connaître les origines de l'évolution moderne, à négliger une valable explication des tendances de la peinture au xix' siècle, et à ne point discerner l'élément essentiel de ce qui constitue, à notre insu, le style d'aujourd'hui. Du même coup ils se trouveraient ignorer, dans l'histoire des variations de l'art, l'exemple d'une prépondérance décisive entre toutes, qui peut être mise en parallèle avec l'action exercée par l'antiquité au temps de la Renaissance.