Roger Bacon, loc. cit
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de Paris entendaient rompre les entraves que la Physique péripatéticienne prétendait imposer à la toute-puissance de Dieu ; ils entendaient, en particulier, dénier toute valeur aux raisonnements que l'on tirait de l'impossibilité du vide ; ce genre d'arguments n'était pas explicitement visé dans la proposition que nous venons de rapporter, mais il l'était en celle-ci : « Quod Deus non possit movere Caelam motu recto. Et ratio est quia tanc relinqueret vacuum. »
L'orthodoxie chrétienne exigeait donc, semble-t-il, que l'on renonçât à divers principes de la Physique péripatéticienne et, tout spécialement, à l'impossibilité du vide, à l'immobilité du Monde, à la nécessité, pour ce Monde, d'être unique. Affirmées par les condamnations qu'avaient portées les docteurs de Sorbonne, ces exigences furent acceptées non seulement à Paris, mais à Oxford; elles imprimèrent à la Science scolastique, aussi bien en France qu'en Angleterre, une orientation nouvelle qui l'obligea à s'écarter en bien des points, et non des moins essentiels, de la tradition Aristotélicienne. S'il nous fallait assigner une date à la naissance de la Science moderne, nous choisirions sans doute cette année 1277 où l'Évêque de Paris proclama solennellement qu'il pouvait exister plusieurs Mondes, et que l'ensemble des sphères célestes pouvait, sans contradiction, être animé d'un mouvement rectiligne.
L'un des premiers docteurs qui aient, en leur enseignement, invoqué les condamnations portées contre les Articuli parisienses, est Richard de Middleton. Ce Franciscain, mort entre i3oo et i3o8, a assurément composé ses volumineuses Questions sur les livres des Sentences de Pierre Lombard, alors que les décisions des théologiens de Paris étaient encore toutes récentes.
Richard se demande 1 « si Dieu peut mouvoir le ciel ultime d'un mouvement de translation ». A l'appui de la réponse affirmative, qu'il soutient, il a soin d'invoquer cette raison : «Le Seigneur Etienne, Évêque de Paris et Docteur en Théologie, a excommunié l'article suivant : Dieu ne peut donner au ciel un mouvement de translation. »
A ce propos, notre auteur montre que Dieu pourrait, sans contradiction, produire le vide; mais il ajoute cette remarque fort sensée : « Il y a un autre défaut dans l'argument » par lequel on prétendait établir l'article quia été condamné à Paris. «En effet, si Dieu communiquait au ciel un mouvement de translation, l'existence du vide n'en résulterait pas, car le ciel ultime n'est en aucun lieu. »
De même que Richard de Middleton a accordé à Etienne Tempicr, au risque de heurter de front les principes les plus fermes de la Physique péripatéticienne, que Dieu pourrait déplacer le ciel ultime et
1. Clarissimi theologi Magistri Ricardi de Media Villa seraphici ord. min. ronvrnt . super quatuor libros sententiarum Pétri Lombardi quœstiones subtilissimx, Brixiœ, MDXG1, tomus secundus, p. 186, lib. Il, dist. \1I11, art. III, quac>t. III.
NOTES l\lO
produire le vide, de même lui accorde-t-il i qu'il pourrait créer un autre Univers.
« J'appelle Univers, dit-il, un ensemble de créatures qu'une même surface enveloppe, y compris la surface enveloppante, et sous la condition que cet ensemble ne soit pas borné, d'autre part, par une autre surface qu'il entourerait. » Par cette précaution, Richard de Middleton évite la supposition de mondes emboîtés les uns dans les autres, supposition qui s'était présentée à l'esprit de Guillaume d'Auvergne et que tant d'autres devaient recueillir de celui-ci.
« Je dis alors, » poursuit notre Franciscain, « que Dieu a pu et peut encore maintenant créer un autre Univers. Il n'y a, en effet, aucune contradiction à attribuer cette puissance à Dieu.
» Une telle contradiction ne peut provenir de la chose dont cet Univers devrait être fait, puisque Dieu n'a pas fait le Monde de quelque chose.
» Elle ne provient pas du réceptacle de cet Univers, car le Monde, pris en sa totalité, n'est pas reçu en quelque espace. Le Philosophe dit, au premier livre Du Ciel et du Monde, qu'il n'y a, hors du Ciel, ni lieu, ni vide, ni temps, ce qu'il faut entendre du ciel suprême.
» Cette contradiction ne saurait être en raison de la puissance divine, car cette puissance de Dieu est infinie et, comme cet Univers-ci est fini, il est impossible qu'il égale la puissance divine.
» Enfin, cette contradiction ne saurait être tirée de la nature des êtres qui se trouveraient contenus en la surface de ce second Univers, lors même que Dieu les aurait fait de même espèce que les êtres de cet Univers-ci. De même que la terre de notre Univers repose naturellement au centre de ce dernier, de même la terre de ce second Univers demeurerait naturellement en repos au centre du Monde auquel elle appartient. Si la terre de cet autre Univers était placée au centre de notre Monde, elle y demeurerait naturellement immobile ; et si la terre de notre Univers était placée par Dieu au centre de l'autre, elle y trouverait son repos naturel. Si deux lieux, en effet, se comportent indifféremment l'un de l'autre à l'égard de l'opération naturelle de quelque créature, celle-ci demeurera en repos en celui de ces deux lieux où on l'aura d'abord placée ; elle ne tendra pas vers l'autre.
» En faveur de cette opinion, on peut invoquer la sentence du Seigneur Etienne, Évêque de Paris et docteur en sacrée Théologie; il a excommunié ceux qui enseignent que Dieu n'a pas pu créer plusieurs mondes. »
Richard de Middleton ne se contente donc pas d'admettre que la pluralité des mondes n'est pas chose contradictoire que la puissance
i. Ricardi de Media Villa Quaestiones super quatuor libros Sententiarum, lib. I, dist. XLIIIT, artic. I, quaest. IIII ; éd. cit., tomus primus, p. 392.
même de Dieu ne saurait réaliser; il va plus loin; il entreprend de ruiner la principale objection que la philosophie péripatéticienne élevait, contre la possibilité de plusieurs mondes ; la réponse qu'il adresse à cette objection renferme en germe celle que Guillaume d'Ockam formulera quelques années plus tard k
Quant à l'objection tirée de l'impossibilité du vide, Richard de Middleton ne s'y arrête pas ; il se contente d'indiquer, en passant, que le Monde n'est point dans l'espace, et de nous rappeler cet enseignement du Philosophe : Il n'y a, hors du ciel, ni lieu, ni vide,, ni temps. D'ailleurs, nous l'avons entendu affirmer, en une autre circonstance, que la production du vide n'était pas impossible à Dieu; en cela, il a été suivi par Walter Burley.