‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 3)Chapitre 1 sur 81 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Lorsque nous contemplons une grande découverte, nous éprouvons tout d'abord une admiration mêlée d'efProi; notre regard étonné mesure la hauteur à laquelle le génie s'est élevé; nous sentons à quel point cette hauteur surpasse toutes celles auxquelles notre humble esprit saurait atteindre, et une sorte de vertige s'empare de nous.

Puis, au fur et à mesure que la méditation nous rend plus familière la découverte qui nous avait ravis, notre admiration change de nature; non pas, certes, qu'elle perde de son intensité ; mais elle se dépouille peu à peu de tout ce que la surprise y mêlait d'instinctif et d'irréfléchi ; elle devient de plus en plus consciente et raisonnée. Si colossal que le génie nous apparaisse, nous comprenons qu'il n'est pas d'autre nature que notre modeste intelligence; qu'il procède par les mêmes voies qu'elle, encore qu'avec une sûreté et une promptitude incomparables ; nous voyons clairement qu'il ne s'est pas élevé d'un seul bond à la hauteur oii nous le contemplons; qu'il y est parvenu par une longue suite d'efforts tout semblables à ceux dont nous sommes capables ; alors naît en nous le désir de connaître chacun de ces efforts et l'ordre dans lequel ils se sont succédé; nous réclamons le récit détaillé de l'ascension qui a conduit l'inventeur à sa découverte.

Mais ce récit, combien il est difficile de l'obtenir exact et précis !

Bien souvent, celui qui est parvenu au sommet d'oii se découvre une ample vérité n'a souci que de décrire aux autres hommes le spectacle qui s'offre à lui ; quant aux peines qu'il a prises pour atteindre le pic d'où sa vue peut s'étendre au loin, il les a oubliées, il les juge misères sans importance,

indignes de nous être contées ; il nous livre son œuvre achevée, mais il jette au feu ses esquisses.

D'autres nous disent comment ils s'y sont pris pour inventer; mais il n'est pas toujours prudent de se fier à leurs confessions.

Du point culminant, on aperçoit tous les chemins propres à y conduire; on ne les soupçonnait pas tandis qu'on gravissait la pente. Parmi ces chemins, on en voit un, parfois, qui est tout simple et facile, par lequel on eût évité les longs détours et les mauvais pas. C'est cette route aisée que l'inventeur nous décrit, non le sentier pénible et dangereux qu'il a vraiment suivi. (( Ma découverte est achevée, fait-on dire à Gauss; il ne me reste plus qu'à trouver comment je l'aurais dû faire. »

Il est donc des inventeurs qui nous cachent avec une sorte de pudeur les longues et pénibles démarches de leur esprit en quête de vérité; ceux-là nous montrent seulement la route royale par laquelle il eût été facile d'atteindre la découverte qui leur a coûté tant d'efforts. II en est aussi qui tiennent à faire parade de leur vigueur et de leur habileté ; ceux-ci nous disent, ou nous laissent croire, qu'ils ont, seuls et par leurs propres forces, deviné les sentiers les plus cachés, franchi les passages les plus scabreux; ils se gardent bien de nommer le guide dont l'expérience les a empêchés de se fourvoyer, dont la main secourable les a préservés d'une chute; ils nous décrivent avec complaisance les lacets compliqués de leurs déductions et la profondeur de leurs méditations ; ils ne nous disent pas quelles lectures ont orienté ces déductions et soutenu ces méditations.

Il est donc bien malaisé de suivre le progrès de l'idée en l'esprit de l'inventeur et de développer la série des formes par lesquelles elle a passé pour atteindre sa perfection.

Pour que notre curiosité fût pleinement satisfaite, il faudrait que l'inventeur eût minutieusement jalonné son chemin au fur et à mesure qu'il l'accomplissait, qu'il eût marqué, pour ainsi dire, la trace de chacun de ses pas. Nous aimerions que chacune de ses pensées eût été saisie et fixée par l'écriture au moment même qu'elle prenait naissance en son esprit; les

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