‹ Études sur Léonard de VinciChapitre 10 sur 127 · Ms. cit., fol. 2, col. b · texte numérisé non relu

Ms. cit., fol. 2, col. b

JEAN i BURIDAN (DE m'rniM) 11 LÉONARD i»i VINCI

Que la théorie du centre de gravité, enseignée par

ALBERT DE S AXE, N'EST AUCUNEMENT EMPR1 vil i; \ JEAN BURIDAN.

Albert de Saxe a soutenu, au sujet du centre de gravité, une doctrine qui prend, dans ses écrits, la plus grande importance1. Cette doctrine, nous l'avons vue naître du besoin de résoudre certains problèmes. Si nous voulons apprécier le rôle exact que Jean Buridan et Albert de Saxe ont pu jouer en la création de cette théorie, il nous faut marquer d'une manière précise où en était la solution de ces problèmes au moment même où ces deux maîtres ont commencé de s'en inquiéter.

Le premier de ces problèmes peut être formulé en ces termes : Le lieu naturel de l'élément terrestre est- il la surface concave de l'eau ou bien le centre du Monde? Sans rapporter ici tout ce qui a été répondu à cette question depuis le temps où Aristote l'a posée2, voyons ce qu'on en disait, à l'Université de Paris, immédiatement avant Buridan et Albert de Helmstedt; Walter Burley va nous renseigner à cet égard.

Selon Burley3, le lieu naturel de l'élément terrestre n'est pas la surface interne de l'élément de l'eau; « la terre n'est en son lieu naturel que si sa sphère a pour centre le centre du Monde. » « De même, l'eau n'est en son lieu naturel que si sa sphère a pour centre le centre du Monde, qui est le même

i. Albert de Saxe et Léonard de Vinci; II. Quelques points de la Physique d'Albert de Saxe (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, 1; première série, pp. 8-i5).

2. On trouvera un résumé de ces réponses en notre ouvrage : Les origines de la Statique, t. II, pp. io-i3.

3. Burleus Super octo libros physicorum, Colophon : Et in hoc finitur expositio excellentissimi philosophi Gualterii de Burley Anglici in libros octo de physico auditu Aristotelis Stagerite (sic) emendata diligentissime. Impressa arte et diligentia lioneti Locatelli Bergomensis, sumptibus vero et expensis nobilis viri Octaviani Scoti Modoetiensis... Venetiis, anno salutis 1^91, quarto nonas decembris. 93* fol. (non numéroté).

que celui de la terre. » On peut en dire autant des autres éléments : « Aucun élément n'est en son lieu naturel si son centre n'est au centre du Monde. » a Une portion de la terre, libre de tout obstacle, se meut vers le centre du Monde et non vers la surface interne de l'eau. » Une difficulté, il est vrai, se présente : « Lorsque la terre a pour centre le centre du Monde, chacune de ses parties se trouve violentée, car, libre de toute entrave, elle se mouvrait naturellement vers le centre. » « De même si la terre était percée, de part en part, d'un trou passant par le centre, une motte de terre, jetée dans ce trou, se mouvrait jusqu'à ce que son milieu vienne au milieu du Monde; une moitié de cette masse serait alors d'un côté du centre du Monde et l'autre moitié de l'autre côté ; mais cela ne peut se faire à moins qu'une partie de cette motte de terre ne s'éloigne du centre de l'Univers pour se rapprocher du Ciel; or, ce dernier mouvement est un mouvement vers le haut, donc un mouvement violent, ce qui est impossible. » A cela Burley répond « qu'une partie de la terre, détachée de son tout, est violentée lorsque son milieu n'est pas le centre du Monde, car, délivrée de tout obstacle, elle se mouvrait vers le centre du Monde; mais lorsqu'elle est unie au reste de la terre, elle peut, sans être violentée, reposer hors du centre du Monde, car elle est en repos, non par elle-même, mais en vertu du repos de l'ensemble. »

L'origine du second problème doit être cherchée dans les écrits de Roger Bacon.

Aristote n'avait rien conçu, en sa Physique, qui fût analogue à notre notion de masse; pour qu'un corps, soumis à une certaine puissance, pût se mouvoir avec une vitesse finie, il fallait qu'une certaine résistance le retînt ; en l'absence de toute résistance, il parviendrait instantanément au terme de son mouvement. Un grave, par exemple, soumis à sa seule pesanteur, atteindrait le sol au moment même qu'il serait libre de tomber; si sa chute dure un certain temps, c'est qu'une certaine résistance lutte contre la gravité dont il est doué. Cette résistance, Aristote l'attribue entièrement à l'air ambiant; cette doctrine lui fournit un de ses principaux

JBÀN i m iud\n (DE DÉTHUNE) ii LÉONARD DE HHCl

arguments contre la possibilité «lu vide; dans le \i<l<\ an grave n'éprouverait aucune résistance ; ^a chute Berait donc Instantanée.

A rencontre de cette théorie d'Aristote, Roger Bacon entreprend1 de prouver qu'en un grave qui tombe, il n'y a pas seulement une pesanteur naturelle qui joue le rôle de puis sauce, mais encore une violence interne qui résisterait à cette puissance lors même que le milieu ambiant serait supprimé.

« Les physiciens estiment, dit le célèbre Franciscain, que la descente des graves est entièrement naturelle et qu'il en est de même de l'ascension des corps légers, en sorte que ces deux mouvements ne comportent aucune violence. Mais une figure géométrique (fig. 1) suffît à nous montrer le contraire. Soient, en effet, D B C, une pierre ou un morceau de bois placé dans l'air, A le centre du Monde et G H un diamètre du Monde.

Gomme les trois points D, B, C gardent toujours, au sein du tout, les mêmes distances mutuelles, ils faut qu'ils descendent vers le centre suivant des lignes parallèles ; D descendra donc par la ligne D E, B par la ligne B A et G par la ligne G 0. D tombera donc hors du centre du Monde, sur le diamètre H G, en un point plus rapproché du Ciel, savoir le point E; G tombera de même en 0. En cette descente, D s'éloignera du centre A et s'approchera du Ciel selon la distance A E, et G selon la distance A 0. Mais toutes les fois qu'un grave s'éloigne du centre pour se rapprocher du Ciel, il y a violence. D et C se meuvent donc de mouvement violent, et il en est de même de toutes les parties du corps DBG, sauf de la partie B qui va seule au centre. Il se produit donc ici une grande violence. »

Des deux questions dont Walter Burley, d'une part, et

Fis. i.

i. Fratris Rogeri Bacon, Ordinis Minorum, Opus majus ad Clementem quartum, Pontificem Bomanum. Edidit S. Jebb, Londini, typis Gulielmi Bowyer. MDCCXX.XI1I. Partis quartre dist. IV, cap. XIV: An motus gravium et levium excludat omnem violentiam? Et quomodo motus gignat calorem? Itemque de duplici modo sciendi. pp. io3-io^, numérotées par erreur 99-100.

Roger Bacon, d'autre part, nous ont donné les énoncés, nous avons vu1 sortir la théorie de la gravité qu'enseigne Albert de Saxe. Précisant ce qu'avaient à peine indiqué Aristote et Simplicius, cette théorie pose les principes suivants, qui résolvent les difficultés soulevées :

La terre est en son lieu naturel lorsque son centre de gravité coïncide avec le centre de l'Univers.

Lorsqu'un fragment terrestre est violemment séparé de l'ensemble de la terre, ce fragment et le reste de l'élément terrestre se meuvent naturellement de telle sorte que leur commun centre de gravité revienne se placer au centre du Monde.

Lorsqu'il professait cette doctrine, Albert de Saxe était-il simplement le disciple de Jean Buridan?

Jean Buridan a, lui aussi, examiné les deux problèmes en vue desquels cette doctrine a été créée. La solution qu'il a proposé d'en donner n'a aucun rapport avec celle qu'Albert a adoptée. Celle-ci, par l'intermédiaire de Burley et de Saint Thomas d'Aquin, se rattache à la tradition d'Aristote et de Simplicius; celle-là découle directement des principes nominalistes posés par Guillaume d'Ockam.

Guillaume d'Ockam affirmait avec persistance2 que dans les notions purement géométriques de point, de ligne, de surface, il n'y a rien de réel, rien de positif; seul, le volume, la grandeur à trois dimensions étendue en longueur, largeur et profondeur, peut être réalisé. La surface est une pure négation, la négation que le volume dun corps s'étende au delà d'un certain terme; de même, la ligne est la négation que l'étendue d'une surface franchisse une certaine frontière, le point, la négation qu'une ligne se prolonge au delà d'une certaine borne.

Écoutons le célèbre Nominaliste gourmander3 avec sa fougue habituelle les physiciens qui parlent des pôles immobiles du Ciel, du centre immobile du Monde, réalisant ainsi des

i. Albert de Saxe et Léonard de Vinci, II (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, I ; première série, pp. 8-19).

2. Gulielmi de Occam Tractatus de Sacramento Altaris, capp. I, II et IV. — Quodlibeta, Quodlib. I, quœst. IX. — Logica, cap. de Quantitate, etc.

3. Gulielmi de Occam Summulx in libros Physicorum, lib. IV, cap. XXII.

JEAN i BURIDAN ( DE mViniM) 1.1 LÉONARD DE VIHCI '7

|)oiiils, des indivisibles, qui sont de pures abstractions de

géomètre :

« Ce qu'on dit de L'immobilité des pôles el du centre procède d'une fausse imagination, à savoir qu'il existe, dans le Ciel, des pôles immobiles et, dans la terre, un centre; immo bile. Gela est impossible. Lorsque le sujet est animé de mouvement local, si l'attribut demeure numériquement un, il se meut de mouvement local. Mais le sujet de cet accident que sont les pôles, c'est-à-dire la substance du Ciel, se meut de mouvement local; ou bien donc les pôles seront incessamment remplacés par d'autres pôles numériquement distincts des premiers, ou bien ils seront en mouvement.

» Peut-être dira-t-on que le pôle, qui est un point indivisible, n'est pas une partie du Ciel, car le Ciel est un continu et les continus ne se composent pas d'indivisibles.

» Mais si le pôle existe, et s'il n'est pas une partie du Ciel, c'est donc quelque substance corporelle et incorporelle. Si elle est corporelle, elle est divisible et non pas indivisible. Si elle est incorporelle, elle est de nature intellectuelle, et l'on arrive à cette conclusion ridicule que le pôle du Ciel est une intelligence. »

L'esprit qui a guidé Ockam lorsqu'il a écrit ce passage est aussi celui qui a inspiré Buridan en la discussion des deux problèmes dont nous avons parlé; l'opinion du Philosophe de Béthune semble pouvoir se résumer en ces termes : Les deux questions dont il s'agit sont dénuées de tout sens, car elles attribuent la réalité et des propriétés physiques au centre du Monde, tout en traitant ce centre comme un point indivisible.

Voyons d'abord ce que le Philosophe de Béthune dit de la question posée au sujet du lieu naturel de la terre1.

Selon Buridan2, le lieu naturel de l'élément terrestre est, en partie, la surface interne de l'eau, en partie la surface interne de l'air.

1. Magistri Johannis Buridam Questiones quarti libri Phisicorum. Queritur quinto utrum terra sit in aqua sive in superficie aque tanquam in loco proprio et naturali (Bibl. nat., fonds lat., ms. 1A723, fol. C3, col. d).

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