Dcnifle et Châtelain, Op. cit., col
2. Bulœus, Historia Universitatis Parisiensis, tomus IV, p. 346. — Denifle et Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, tomus 111, ah anno MCCCL usque ad annum MCCCLXXXXIIII, pp. 56-5g, pièce n" îa'io. — Denifle et Châtelain, Auctarium Chartularii Universitatis Parisiensis ; Liber procuratorum Nalionis Anglican.e, tomus I, ab anno MCCCXXXUI aJ annum MCGGCVI, coll. a33-a35.
.ir.AN i iiiimiiw du; BÉTHINE) i.i LÉONARD DE VI!I< I I
Selon la tradition, il aurait Légué à II ni ver si té, où il avait si Longtemps enseigné, une maison «ju'il avajt achetée de ses deniers el que L'on montrait encore an temps <le Du Boulav ».
Cette tradition semble prouver que Jean Buridan est morl paisiblement en celle Université où il avait vécu réputé el honoré. Une tradition toute contraire le montre chassé de Paris parles Réalistes et se réfugiant à Vienne, où il fonde une Université.
Celte dernière tradition est mentionnée pour la première fois, en la première moitié du xvie siècle, par l'historien Jean Thurrimaier, plus connu sous le nom d'Aventin. Aventin donne à Buridan 2 un compagnon de fuite, MarcUius Balavus, c'est-à-dire Marsilc d'Inghcn3, qui alla fonder l'Université de Heildelberg; on montre encore à Vienne, ajoute Aventin, les commentaires de Buridan sur l'Almageste de Ptolémée.
Tout ce récit d'Aventin respire l'invraisemblance. Marsile d'Inghen était encore à Paris, où son succès était fort grand, en 1379; le même succès l'attendait à Heidelberg, dont il devint recteur en i386 et où il mourut en i3q6 ; rien ne prouve que des persécutions provoquées par ses doctrines occamistes eussent été cause de son départ ; la vogue extraordinaire dont l'enseignement de Marsile jouissait à Paris (les salles de cours étaient trop petites pour son auditoire), l'autorité dont Albert de Saxe et Thémon étaient, peu d'années auparavant, investis en cette même Université, tout prouve que les Nominalistes n'y étaient nullement persécutés et que Buridan put parvenir à une extrême vieillesse sans voir décroître autour de lui la faveur dont jouissaient les doctrines qu'il avait professées.
Plus d'un historien a constaté avec étonnement cette faveur constante où ont été tenus, à l'Université de Paris, les principaux maîtres nominalistes qui y ont enseigné, de Jean
1. Bulaeus, Historia Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 997.
2. Avcntini A nnalium ducum Boiarix libri septem, lib. VII, cap. XXI; éd. Rizler, Bd. Il, p. iqk.
3. Du Boulay (Bukeus, Historia Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 99G) pense que Batavus est mis par erreur pour Patavinus: mais Marsile de Padoue avait quitté Paris avant le 3o mai i3^9, époque où Jean XXII écrit à l'Université pour faire publier les pièces du procès dont Jean de Jandun et Marsile de Padoue avaient été les condamnés (Denille et Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t, II, sectio I, p. 3a6, pièce n° 891).
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Buridan à Marsile d'Inghen; cette faveur leur a paru contredire étrangement aux prohibitions répétées dont l'Occamisme avait été l'objet. Peut-être auraient-ils pu en conclure a priori que les doctrines enseignées par les maîtres parisiens différaient notablement des théories soutenues par le Venerabilis Inceptor. Nous avons montré déjà1 qu'en la question des Universaux, Buridan professait une opinion plus voisine de celle de Saint Thomas d'Aquin que de celle de Guillaume d'Ockam. En cette étude même, nous aurons occasion de noter d'autres divergences entre le Philosophe de Béthune et le chef de l'École nominaliste; on conçoit donc fort bien que le premier ait pu être traité avec honneur par ceux-là mêmes qui condamnaient les excès du second.
D'ailleurs, aucun document ne vient corroborer le récit d'Aventin; on n'en trouve point qui mentionne le nom du Philosophe de Béthune parmi ceux des fondateurs de l'Université de Vienne.
Lorsqu'en i365, Rodolphe IV, duc d'Autriche, créa cette Université, le rectorat en fut confié à un jeune maître de l'Université de Paris, à Albert de Ricmerstorpa, celui-là même que l'on a souvent confondu avec Albert de Helmstedt ou de Saxe.
A l'époque même où écrit Aventin, en i5i4, Georges Tannstatter, professeur ordinaire d'Astronomie à l'Université de Vienne, publie les Tables des éclipses de Georges de Peur bach et les Tables du premier mobile de Regiomontanus 3. Il fait précéder ces tables d'une précieuse introduction, où il rappelle les titres glorieux de ceux qui ont enseigné avant lui en la chaire qu'il occupe. Or celui qu'il célèbre comme l'initiateur astronomique de l'Université Autrichienne, ce n'est pas Jean Buridan, dont il ne fait aucune mention; c'est Henri
i. Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu; seconde série, p. 438.
2. Heinrich Dcnille, Die Entsehung dcr Univcrsitàten des Mittelalters bis iUOQ, Berlin, i885; p. 608.
3. Tabulœ eclypsium Magistri Georgii Purbachii. Tabula primi mobilis Joannis de Monteregio. Indices prœterea monumenlorum quae clarissimi viri Studii Viennensis alurnni in Astronomia et aliis Mathematicia disciplinis scripta reliquerunl... Vienna: Austria:, i5i4.
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Heinbuch de Messe. Voici, en effet, en quels termes il parle de ce fondateur de L'École astronomique viennoi
« Henri de Messe, allemand, était un homme extrêmement
docte en toute science; issu (le l'antique I niversilé de l 'a ris • ,
il l'ut le premier, dès le début de la fondation <le notre Université viennoise, à y introduire la Théologie, l'Astronomie, et les autres éludes les plus nobles. Il fut, avec Henri de Oyta, théologien très célèbre, le premier à enseigner la Théologie. Quant à la profondeur et à la subtilité de ses connaissances en Astronomie, elles sont clairement attestées par le premier li\re de ses Commentaires sur la Genèse. Il fut, d'ailleurs, le contemporain des plus savants astronomes de Paris, de l'allemand Jean des Linières 2 et de Jean de Saxe. Il a écrit des théories des planètes et quelques autres traités d'Astronomie. En Théologie, il a composé des œuvres nombreuses et célèbres qui sont conservées à Vienne, en la Bibliothèque du Collège Ducal. Il mourut en 1897, le troisième jour des ides de février. »
Ce qu'écrivait Georges Tannstatter en i5i4, était si bien de notoriété publique, à cette époque, que l'on surnommait Henri de Hesse : Le planteur de l'Université de Vienne, planlator Gymnasii Vienne/isis 3.
Où donc Aventin a-t-il pris ce qu'il a dit de la fuite de Buridan et de son rôle en la création de l'Université de Vienne? N'aurait-il pas confondu le Philosophe de Béthune avec Henri de Hesse qui fut, en effet, contemporain de Marsile d'Ingh^n, et qui quitta Paris à peu près en même temps que ce dernier?
Ce n'est pas la seule légende qu'Aventin conte au sujet de Buridan; il le mêle aux écarts de conduite, d'ailleurs douteux,
1. Henri Heinbuch de Hesse avait subi la déterminance à Paris en i363 (Denifle et Châtelain, Auctarium Chartularii Universitatis Parisiensis, t. I, col. 279). Maître actif et réputé, ii était encore à Paris le 5 janvier 1378, jour où l'Université le choisit pour aller haranguer en son nom l'empereur Charles IV qui, en compagnie de VVenceslas, séjournait à Paris du 4 au 11 janvier (Denifle et Châtelain, Ibid., col. 53o).
2. Jean des Linières n'était ni Allemand ni contemporain d'Henri de Hesse. Quant à Henri de Oyta et à Jean de Saxe, ils étaient encore à Paris le 11 janvier 1378 (Denifle et Châtelain, Auctarium Chartularii Universitatis Parisiensis, t. I, col. 53o). En revanche, au 22 avril de la même année, Henri de Oyta était professeur à Prague.
3. Témoin ce titre de livre : Henricus de Hassia : plantator Gymnasii Viennensis in Austria : contra disceptationes et contrarias predicationes fratrum mendicantium super conceptionem Beatissime Marie Virginis et contra maculam sancto Bernhardo mendaciter impositam. Argcntorati, Reinhard Beck, ioiG.
l6 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel; Jeanne de Navarre étant morte en i3o5, cette allégation est de toute invraisemblance.
Villon fait, de notre philosophe, le complice des déportements auxquels Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe le Long, se livrait à la tour de Nesles, et la victime de la cruauté de cette reine débauchée :
L'histoire dit que Buridan Fut jeté en un sac en Seine.
De nos jours, Gaillardet et Alexandre Dumas ont accueilli cette fable et lui ont fait un sort, en un mélodrame longtemps populaire. Dès le xve siècle, cependant, l'historien Robert Gaguin révoquait en doute ! ces relations de Buridan avec une princesse qui, en i3i/i, était enfermée pour adultère.
Si le drame de la Tour de Nesle a autrefois popularisé le nom de Buridan auprès du public qui demande au théâtre de violentes émotions, ce nom est demeuré célèbre, parmi les étudiants en Philosophie, grâce à un curieux argument pour ou contre (on ne Ta jamais bien su) la liberté d'indifférence; mais les hésitations de l'âne affamé entre deux bottes de foin toutes pareilles semblent tout aussi légendaires que les amours du philosophe et de Jeanne de Bourgogne.
Nous avons vainement cherché l'argument de l'âne dans les divers écrits attribués à Buridan; là où il aurait pu trouver place, ce sont des exemples tout différents que nous avons rencontrés.
Lorsqu'il examine, par exemple, s'il existe plusieurs âmes distinctes en un même homme, Buridan écrit ceci 2 :
« La volonté combat parfois contre elle-même et semble entraînée par des affections contraires, parce que les actes volontaires se trouvent mêlés d'actes involontaires. Par exemple, un marin qui voit la tempête de la mer désire vivement, et d'une manière volontaire, le salut de son corps ;
i. Cite par BuIîrus, Historia Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 99G. 2. Joarînis Buridani Quœstioncs in librus de anima; in lib. Il qua3st. V; édit. cit., fol. vu, col. b.
JEAN i iti uihVN (DB ni iiii mi ii i i ' » \ \ tt i> DE VINCI 17
miiis, (mi même temps, il est fort con triste de la perte des objets qu'il lui faut jeter à ta mer pour être sauvé; il veut donc les jeter à la mer et, de fait, il finit par les v jeter; mais il s \ résout avec grande douleur et tristesse, et il met fort Longtemps
à s'y résoudre; la cause en est aux divers actes volontaires cj 11 i se combattent l'un l'autre; il veut échapper à la tempête et il veut aussi sauver son bien. »
En la question suivante, Buridan répèle1 que «la volonté combat parfois contre elle-même, comme il arrive en un mariage volontaire », puis il reprend l'exemple que nous venons de lui entendre développer; de l'âne sollicité par l'attrait de deux bottes de foin, il n'est nullement question.
Voici encore une circonstance ' où cet exemple célèbre eût pu être invoqué et où il ne l'a point été. Il s'agit de prouver que l'âme sensitive des animaux joue, en la sensation, un rôle actif, et non pas seulement un rôle passif : « Nous voyons, en effet, que le cheval ou le chien, à l'aide du sens, compose, divise et fait des raisonnements discursifs comme s'il usait du syllogisme. S'il voit son maître de l'autre côté d'une mare ou d'un fossé, il juge qu'il ne peut l'atteindre en suivant la ligne droite, mais seulement par un chemin courbe, et il contourne l'obstacle. Il n'est pas croyable que l'objet suffise à produire une telle opération discursive; l'objet n'a point d'autre vertu que d'imprimer sa species au sein du milieu; or ces actes outrepassent ce dont une telle impression est capable. » Ne serait-ce pas bien le cas de faire remarquer qu'un sens purement passif laisserait l'âne mourir de faim entre les impressions équivalentes de deux picotins parfaitement égaux?
Aux Questions sur l'Éthique à Nicomaque, notre philosophe examine tout spécialement le problème du libre arbitre, qu'il formule en ces termes3 :
« La volonté étant placée entre deux partis opposés, et
1. Joannis Buridani Quœstiones in libros de anima; in lib. I quaest. VI ; édit. cit., fol. vnr, col. c.
2. Joannis Buridani Quœstiones in libros de anima, in lib. II quœst. XIII ; édit. cit., fol. xii, col. a.
3. Proemium Ioannis Buridani in questiones super X libros Aris. ad Nicomachum. Colophon : Hue usque producte sunt questiones Buridani morales : robustiori etati precipue perlegende quas Egidius delfus socius Sorbonicus : atque in sacris litteris
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toutes choses étant d'ailleurs parfaitement égales, peut-elle se déterminer tantôt vers l'un des partis et tantôt vers l'autre?»
L'auteur des Questions sur l'Éthique ne trouve pas, en la Philosophie, de raison péremptoire pour ou contre le libre arbitre; s'il adhère à l'opinion qui répond affirmativement à la question posée, c'est surtout, dit-il, pour se soumettre à l'autorité de l'enseignement chrétien, autorité confirmée tout particulièrement par l'une des condamnations prononcées à Paris en 1277.
Au cours de sa longue et intéressante discussion, il n'invoque aucunement l'argument de l'âne. « Je puis aller de Paris à Avignon soit par Lyon, soit par Dun-le-Roi » ; telle est l'alternative qui lui sert d'exemple concret.
Ailleurs, il examine ce problème1 : « Les actes qui se font par crainte, en ce sens qu'ils ne se feraient pas sans cette crainte, tel l'acte de jeter des marchandises à la mer pendant une tempête, sont-ils des actes involontaires? »
« Prenons, dit-il, exemple de cette action qui consiste à jeter des marchandises à la mer. On peut, en premier lieu, demander d'une manière générale si l'action de jeter des marchandises à la mer est un acte volontaire; dans ce cas, on doit purement et simplement répondre non... On peut demander, en second lieu, si l'on fait un acte volontaire en jetant des marchandises à la mer, pendant une tempête, pour son propre salut et pour celui des autres; on doit alors répondre oui. » Cet exemple, nous l'avions déjà rencontré, à deux reprises, en parcourant les Quœstiones in libros de anima.
A vrai dire, cette discussion ne prouve pas que Buridan n'ait pas, au xive siècle, invoqué le cas demeuré célèbre de cet âne dans l'embarras. Nous ne relevons aucune allusion à cet argument dans les Quœstiones in libros de anima; mais ces
baccalarius formatus emendatius imprimi curavit. Impressore vuolfgango hopyl. Anno incarnationis domini MCCCCLXXXIX décima quarta die Iulii. In lib. III quaest. I : Utrum sit possibile quod voluntas, caîteris omnibus eodemmodo se habentibus, determinetur aliquando ad unum oppositorum, aliquando ad aliud. Éd. cit., fol. XL vi, col, c.
1. Joannis Buridani Quœstiones in X libros Aristotelis ad Nichomachum ; lib. III, quaest. VIII : Utrum operationes qua? propter metum fiunt, scilicet quod alias non fièrent, sunt involuntariœ, ut in tempestatibus maris si mercedes ejiciantur. Édit. cit., fol. lviii, coll. a et b.
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Quœstiones sont elles du Philosophe de BéthuneP Elles Bem blent intimement liées aux Quœstiones in parva naturalia que Georges Lokert a publiées en même temps; un seul et même auteur paraît bien avoir rédigé ces questions ci et celle- Là. Or, en une prochaine élude, nous reporterons ;m début du xv* siècle la composition des Quœstiones in parva naturalia. Ne devonsnous pas agir de même au sujet des questions sur le De anima? C'est, en effet, la conclusion à laquelle nous serons amené. Nous serons amené, également, à penser que les Questions sur l'Éthique à Nicomaque sont de l'auteur qui a rédigé les Quxslionrs in libros de a/iitna et les Quœstiones in parva naturalia. Ce (pic nous venons de dire semble bien prouver que cet auteur n'a pas imaginé l'argument de l'âne ; mais nous n'en saurions conclure que le Philosophe de Béthune n'ait pas proposé cette comparaison célèbre. Venons donc à l'examen d'un ouvrage qui soit indubitablement de ce philosophe ; nous voulons parler des Questions sur la Métaphysique d'Arislote.
En cet ouvrage Buridan examine la question que voici l : « Assigne-ton bien la différence entre les puissances rationnelles et les puissances irrationnelles, lorsque l'on dit : La puissance rationnelle est également capable de deux actes opposés ; il n'en est pas de même de la puissance irrationnelle; elle ne peut produire qu'un seul acte. »
Quelle alternative Buridan propose -t- il à cette puissance rationnelle qu'est notre volonté?
« Pour que la volonté, dit-il, produise l'acte de volition, il faut que la raison ait auparavant jugé du bien et du mal. Imaginons donc que l'intellect voie une somme d'argent; il juge que cet argent serait utile, profitable, nécessaire, et qu'il serait bon de prendre cette somme ; d'autre part, il juge que cet argent ne lui appartient pas, qu'il serait malhonnête et
1. In Metaphysicen Aristotelis Quœstiones argutissimœ Magistri ïoannis Buridani in ultima prœlectione ab ipso recognitœ et emissœ : ac ad archetypon diligenter repositse : cum duplici indicio : materiarum videlicet in fronte : et quœstionum in operis calce. Vœnundantur Badio. Colophon : Hic terminantur Metaphysicales quaestiones brèves et utiles super libros Metaphysice Aristotelis quae ab excellentissimo magistro Ioanne Buridano diligentissima cura et correctione ac emendatione in formam redactœ fuerunt in ultima prœlectione ipsius Recognitœ rursus accuratione et impensis lodoci Badii Ascensii ad quartum idus Octobris MDXVI1I. Deo gratias.
injuste de s'en emparer. Ces jugements étant posés, et toutes les autres choses du monde se comportant d'une manière semblable à l'égard de l'un et de l'autre parti, en l'absence de toute autre cause déterminante, la volonté peut se décider à prendre ce qu'elle juge utile; elle peut aussi se décider à ne pas le prendre, parce qu'elle a jugé qu'il serait injuste et malhonnête de le faire; elle peut encore demeurer en suspens, sans produire ni l'acte de vouloir ni l'acte de ne pas vouloir; elle peut différer sa décision jusqu'au moment où l'intellect aura plus longuement considéré les deux partis et en aura plus complètement délibéré. L'intellect ne suffît donc pas à déterminer la volonté; la volonté tient sa détermination de sa propre liberté.
« Considérons, au contraire, l'appétit sensitif ou toute autre puissance non libre; si cette puissance est indifférente à deux actes opposés l'un à l'autre, par exemple à l'acceptation ou au refus, jamais elle ne se résoudra ni à l'un ni à l'autre de ces deux effets, à moins que quelque autre cause ne l'y détermine. L'appétit sensitif du cheval ou du chien est donc déterminé à l'acte par le seul jugement du sens. Aussitôt que le cheval ou le chien juge, par le sens dont il est doué, qu'une chose est bonne, qu'elle lui convient, l'appétit l'incline vers cette chose. A la vérité, on voit parfois concourir ici comme des jugements contradictoires du sens. Un chien, par exemple, est à jeun ; il est affamé; il voit de la nourriture et désire ardemment s'en emparer ; mais aussi il voit son maître qui tient un bâton ; il juge donc qu'il serait mauvais de s'emparer de cette viande, et il craint de le faire. Mais celui de ces deux jugements : il faut prendre cette nourriture, il ne faut pas la prendre, qui sera le plus fort, déterminera l'acte le plus puissant de l'appétit, que suivra à son tour l'acte extérieur. »
Cette opposition entre les puissances rationnelles et les puissances irrationnelles est-elle appuyée d'arguments irréfutables? « Il me semble, déclare Buridan, que pour admettre une telle différence entre la liberté de notre volonté et la privation de liberté dont est frappé l'appétit sensitif du chien, il vaut mieux se fier à la foi qu'à la raison naturelle. Il ne
il \N i BURIDAN I DE BÉTHINB) m LEONARD i>i WHC1 SI
soi ii i i \)n< bien aisé de démontrer que notre volonté esl entiè remeni indifférente à deux actes oppo [u'elle peut, ce que ne peul L'appétit du chien, Be décider ;» l'un <»u ;i L'autre parti sans que rien d'étranger ne l'\ | >< >rtc. »
A.u cours du débat que termine colle très prudente conclu sion, un philosophe moderne cul sans doute fail quelque allusion à L'embarras de l'âne; Buridan n'en parle pas
Aucun texte, donc, ne nous permet d'attribuer cette comparaison célèbre ni à Jean Buridan de Béthune ni au philosophe son homonyme peut être, qui, au déhut du xv* siècle, corn menta le De anima et {'Éthique à Nicomaque. L'un ou l'autre, ou bien l'un et l'autre, ont pu remployer en l'exposition orale des débats relatifs au libre arbitre. L'ont- ils fait? Nous ne saurions ni l'affirmer ni le nier.
Jean Buridan de Béthune et Albert de Helmstcdt, surnommé Albert de Saxe, enseignaient à la même époque en la Faculté des Arts de l'Université de Paris; le premier y était, de beaucoup, plus ancien que le second; l'enseignement de celui-là a donc pu influer sur les opinions de celui-ci.
De cette influence nous retrouverons les traces manifestes si nous comparons les divers écrits d'Albert de Saxe qui ont la Physique pour objet aux Quœstiones totius lihri Physicorum de Buridan.
Ces questions se trouvent conservées au manuscrit dont le S i contient la description; elles en occupent 112 feuillets.
Elles ont été imprimées à Paris, en i5oq, par Pierre Ledru, aux frais du libraire Denis Roce. et sous la direction de Jean Dullaert. de Gand1. Nous n'avons pu consulter cette édition.
Nous avons déjà dit. et nous montrerons en une prochaine étude, que bon nombre d'écrits attribués à Buridan doivent être reportés au xve siècle. On ne saurait craindre qu'un tel sort fut réservé aux Quœstiones totius tibri Physicorum; ces Questions
1. Acutissimi philosophi reverendi magistri Johannis Buridani subtilissime questiones super octo phisicorum libros diligenter recognite et revise a magistro Johanne Dullaert de Gandavo antea nusquarn impresse. Venum exponuntur in edibus Dkmisi Roce. Parisius. in vico divi Jacobi, sub divi Martini intersignio. Colophon : Hic finem accipiunt questiones reverendi magistri Johannis Buridani super octo phisicorum libros, impresse Parhisiis opéra ae industria magistri Pétri Ledru. impensis... Dionisii Roce... anno millesimo quingentesimo nono. octavo calendas novembres.
ont été sûrement rédigées au xivc siècle ; un savant libraire de Munich, M. Jacques Rosenthal, nous a signalé la présence entre ses mains d'une copie sur vélin des Questiones supra libros phisicorum Aristotelis novissime Parisiis disputate, et cette copie est datée de l'an 1371 .
Les Questions sur la Physique de Jean Buridan débutent par un proœmium1 ; en ce proœmium, le Maître nous apprend qu'il a rédigé son ouvrage à la prière d'un grand nombre de ses collègues et de ses disciples; moins modeste qu'Albert de Saxe, il a conscience que certaines inventions s'y trouvent contenues, et il réclame la gratitude de ceux à qui ces inventions auront plu : « Bonum, ut habetur primo Ethicorum, quanto est multis communius, tanto est melius et divinius ; propter quod multorum de discipulis seu sodalibus meis precibus inclinatus, aliquot scribere prœsumpsi de difficultatibus libri Physicorum et hanc illis scripturaux communicare, quia non possent, ut débet, multa in scholis audita sine aliquo scripturœ admonilorio memoriœ commandare ; super quibus peto et supplico de obmisso et minus bene dicto obtinere veniam; de inventis autem, si quœ faciunt convenientiam, multas habere grates. »
Quelles sont ces inventions, au sujet desquelles le Philosophe de Béthune réclamait la reconnaissance de ses lecteurs? Notre objet n'est point ici de les rechercher. Plus restreint de beaucoup, il consiste à examiner si quelques-unes des idées dont nous avons attribué la découverte à Albert de Saxe, ne lui ont pas été suggérées par Buridan. Afin que cette étude n'excède pas de justes limites, nous bornerons notre recherche aux deux théories d'Albertutius qui ont le plus vivement attiré l'attention du Vinci : la théorie du centre de gravité, et la théorie de Yimpetus.