VI PRÉFACE
des « Parisiens », en faveur de l'inadmissible Dynamique du Stagirite. Mais, en dépit de cette résistance têtue, la tradition parisienne trouva, hors des écoles aussi bien que dans les Universités, des maîtres et des savants pour la maintenir et la développer. C'est de cette tradition parisienne que Galilée et ses émules furent les héritiers. Lorsque nous voyons la science d'un Galilée triompher du Péripatétisme buté d'un Gremonini, nous croyons, mal informés de l'histoire de la pensée humaine, que nous assistons à la victoire de la jeune Science moderne sur la Philosophie médiévale, obstinée dans son psittacisme ; en vérité, nous contemplons le triomphe, longuement préparé, de la science qui est née à Paris au xive siècle sur les doctrines d'Aristote et d'Averroès, remises en honneur par la Renaissance italienne.
Nul mouvement ne peut durer s'il n'est entretenu par l'action continuelle d'une puissance motrice, directement et immédiatement appliquée au mobile. Tel est l'axiome sur lequel repose toute la Dynamique d'Aristote.
Conformément à ce principe, le Stagirite veut, à la flèche qui continue de voler après avoir quitté l'arc, appliquer une puissance motrice qui la transporte ; cette puissance, il la croit trouver en l'air ébranlé; c'est l'air, frappé par la main ou par la machine balistique, qui soutient et entraîne le projectile.
Cette hypothèse, qui nous semble pousser l'invraisemblance jusqu'au ridicule, parait avoir été admise presque à l'unanimité par les physiciens de l'Antiquité ; un seul d'entre eux s'est clairement prononcé contre elle, et celui-là, que le temps place aux dernières années de la Philosophie grecque, se trouve, par sa foi chrétienne, presque séparé de cette Philosophie; nous avons nommé Jean d'Alexandrie, surnommé Philopon. Après avoir montré ce qu'a d'inadmissible la théorie péripatéticienne du mouvement des projectiles, Jean Philopon déclare que la flèche continue de se mouvoir sans qu'aucun moteur lui soit appliqué, parce que la corde de Parc y a engendré une énergie qui joue le rôle de vertu motrice.
Les derniers penseurs de la Grèce, les philosophes arabes
PRÉFACE Vil
n'ont même pas accordé une mention ;« la doctrine de ce Jean le Chrétien pour qui an Simplicius ou an \verroes n'ont eu
que des sarcasmes. Le Moyen Age chrétien, pris par L'admira tion naïve (pic lui inspira la Science péripatéticienne lorsqu'elle lui fut révélée, partagea d'abord, à L'égard de L'hypothèse de
Philopon, le dédain des commentateurs grecs et arabes; saint Thomas d'Aquin ne la mentionne que pour mettre en garde contre elle ceux qu'elle pourrait séduire.
Mais à la suite des condamnations portées, en 1277, par l'évêque de Paris, Etienne ïempier, contre une foule de thèses que soutenaient « Aristote et ceux de sa suite», voici qu'un grand mouvement se dessine, qui va libérer la pensée chrétienne du joug du Péripatétisme et du Néoplatonisme, et produire ce que l'archaïsme de la Renaissance appellera la Science des « Modernes. »
Guillaume d'Ockam attaque, avec sa vivacité coutumière, la théorie du mouvement des projectiles proposée par Aristote ; il se contente, d'ailleurs, de détruire sans rien édifier; mais ses critiques remettent en honneur, auprès de certains disciples de Duns Scot, la doctrine de Jean Philopon ; Y énergie, la vertu motrice dont celui-ci avait parlé, reparait sous le nom d'impetus. Cette hypothèse de Yimpetus, imprimé dans le projectile par la main ou par la machine qui l'a lancé, un maître séculier de la Faculté des Arts de Paris, un physicien de génie, s'en empare; Jean Buridan la prend, vers le milieu du xive siècle, pour fondement d'une Dynamique avec laquelle « s'accordent tous les phénomènes » .
Le rôle que Yimpetus joue, en cette Dynamique de Buridan, c'est très exactement celui que Galilée attribuera à Yimpeto ou momento. Descartes à la quantité de mouvement, Leibniz enfin à la force vive; si exacte est cette correspondance que pour exposer, en ses Leçons Académiques, la Dynamique de Galilée, Torricelli reprendra souvent les raisonnements et presque les paroles de Buridan.
Cet impetus, qui demeurerait sans changement, au sein du projectile, s'il n'était incessamment détruit par la résistance du milieu et par l'action de la pesanteur, contraire au mouve-