‹ Études sur Léonard de VinciChapitre 6 sur 127 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

Parmi ceux qui, avant Galilée, ont reçu la tradition de la Scolastique parisienne, il n'en est aucun qui mérite plus d'attention que Léonard de Vinci. Au temps où il vécut, l'Italie opposait une ferme résistance à la pénétration de la Mécanique des «Modérai», des « J uniores » ; là, parmi les maîtres des Universités, ceux-là mêmes qui penchaient vers les doctrines terminalistes de Paris se bornaient à reproduire, sous une forme abrégée et parfois hésitante, les affirmations essentielles de cette Mécanique; ils étaient bien éloignés de lui faire produire aucun des fruits dont elle était la fleur.

Léonard de Vinci, au contraire, ne s'est pas contenté d'admettre les principes généraux de la Dynamique del'impetus; ces principes, il les a médités sans cesse et retournés en tout sens, les pressant, en quelque sorte, de donner les conséquences qu'ils renfermaient. L'hypothèse essentielle de cette Dynamique était comme une première forme de la loi de la force vive; Léonard y aperçoit l'idée de la conservation de l'énergie, et cette idée, il trouve, pour l'exprimer, des termes d'une prophétique clarté. Entre deux lois de la chute des corps, l'une exacte et l'autre inadmissible, Albert de Saxe avait laissé son lecteur en suspens; après quelques tâtonnements que Galilée connaîtra, lui aussi, Léonard sait fixer son choix sur la loi exaete; il l'étend avec bonheur à la chute d'un poids le long d'un plan incliné. Par l'étude de Yimpeto composé, il tente, le premier, l'explication de la trajectoire curviligne des projectiles, explication qui recevra son achèvement de Galilée et de Torricelli. Il entrevoit la correction qu'il conviendrait d'apporter à la loi d'inertie énoncée par Buridan et prépare l'œuvre qu'accompliront Benedetti et Descartes.

Sans doute, Léonard ne reconnaît pas toujours toutes les richesses du trésor accumulé par la Scolastique parisienne ; il en délaisse quelques-unes dont l'emprunt eût donné à sa doctrine mécanique le plus heureux complément; il méconnaît le rôle que Yimpetus doit jouer dans l'explication de la chute accélérée des graves ; il ignore la règle qui permet de calculer le chemin parcouru par un corps mû de mouvement uniforme-

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ment accéléré. Il n'en est pas moins vrai que ^ou* l'ensemble de sa Physique le mot au nombre de ceux que les Italiens d<son temps appelaient Parisiens.

Ce titre, (railleurs, lui serait justement donné; les princip de sa Physique, en effet, il les tire de La lecture assidue d'Albert de Saxe, probablement aussi de La méditation des écrils de \ieolas de Gués; oi\ Nicolas de Gués fut, lui aussi, un adepte de la Mécanique de Paris. Léonard est donc à sa place parmi les précurseurs parisiens de Galilée.

Jusqu'à ces dernières années, la Science du Moyen-Âge était tenue pour inexistante. Un philosophe, qui connaît admirablement l'histoire de la Science dans l'Antiquité et durant les temps modernes, écrivait naguère1 :

« Supposez que l'imprimerie eût été trouvée deux siècles plus tôt; elle eût aidé à renforcer l'orthodoxie, et eût servi surtout à propager, en dehors de la Somme de saint Thomas et de quelques ouvrages de ce genre, les bulles d'excommunication et les décrets du Saint-Office. »

Aujourd'hui, croyons-nous, il nous est permis de dire :

« Si l'imprimerie avait été trouvée deux siècles plus tôt, elle eût publié, au fur et à mesure qu'elles étaient composées, les œuvres qui, sur les ruines de la Physique d'Aristote, ont posé les fondements d'une Mécanique dont les temps modernes sont justement fiers. »

Cette substitution de la Physique moderne à la Physique d'Aristote a résulté d'un effort de longue durée et d'extraordinaire puissance.

Cet effort, il a pris appui sur la plus ancienne et la plus resplendissante des Universités médiévales, sur l'Université de Paris. Gomment un parisien n'en serait-il pas fier?

Ses promoteurs les plus éminents ont été le picard Jean Buridan et le normand Nicole Oresme. Gomment un français n'en éprouverait-il pas un légitime orgueil?

Il a résulté de la lutte opiniâtre que l'Université de Paris,

i. G. Milhaud, Science grecque et Science moderne (Comptes rendus de l'Académie des Sciences morales et politiques, 190/1). — G. Milhaud, Études sur la pensée scientifique chez les Grecs et les Modernes, Paris, 1906, pp. 268-269.

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