‹ Études sur Léonard de VinciChapitre 63 sur 127 · Ibid., fol. 35, coll. c et d · texte numérisé non relu

Ibid., fol. 35, coll. c et d

DOMINIQUE! 80TO i:-!' LA 9COLA8TIQUË I'\ii!mi\m .;».-

arguë pas aécessitéde la corrupcion de la terre (jui est vers l<' centre; car, posé <j u<; la partie qui est maintenant au centre issist du centre selon celle imagination, enoor i porroil elle retorner par semblable manière, car il n'est pas vraisem blablc que tel apetissement de la masse de la terre soit tous jours d'une part et de un costé et L'acroissement toujours d'autre.

» Et donques quant l'acroissement sera d'autre partie, celle portion de terre qui estoit issue et eslongnée du centre se tournera vers le centre et jamais ne vendra siques au lieu de corrupcion ne près de son contraire.

» Et d'autre part, se toute la terre estoit aucune foiz ainsi meue comme dit est, il sembleroit que ce fust contre ce que dit le Prophète à Dieu : Qui fundasti terrant saper stabilitatem saam; non inclinabitur in sœcaloram sœculà. »

A la vérité, ce texte biblique n'aurait, pour déterminer la conviction d'Oresme, qu'un faible poids; pour éviter l'objection tirée de l'Écriture, « l'en diroit qu'elle se conforme en ceste partie à la manière de commun parler humain, » ainsi que le déclare notre auteur1 au sujet du mouvement diurne de la terre.

La pluralité des mondes et le lieu naturel selon Nicole Oresme.

Nous avons pu reconnaître, par la lecture des textes divers qui viennent d'être cités, d'une part, que Nicole Oresme avait une connaissance très exacte de la théorie du lieu naturel de la terre, telle qu'Albert de Saxe l'enseignait ; d'autre part, qu'il ne donnait pas à cette théorie une adhésion exempte de tout doute. Nous allons voir qu'une doctrine tout autre solli-

i. Nicole Oresme, Le traité du Ciel et du Monde, liv. II, ch. XXV; ms. cit., fol. 89, col. a. — Cf. Un précurseur français de Copernic: Nicole Oresme (1377) (Revue générale des Sciences pures et appliquées, i5 nov. 1909).

citait, elle aussi, si elle ne le ravissait pleinement, le consentement du Doyen du chapitre de Rouen.

La doctrine dont nous allons parler est aussi nettement antipéripatéticienne que la théorie d'Albert de Saxe est en harmonieux accord avec la Physique d'Aristote ; elle ne fait plus jouer au centre du Monde aucun rôle en l'explication de la gravité; elle admet simplement que les corps graves ou légers tendent à se disposer en une masse sphérique dont les corps les plus lourds occupent le centre, tandis que les moins lourds résident à la superficie ; tout mouvement qui tend à déranger cet ordre est violent, tout mouvement qui tend à le rétablir est naturel.

De cette doctrine, nous avons perçu comme une indication, bien indécise encore, en analysant la Physique de Jean Buridan1; nous allons entendre maître Nicole Oresme l'exposer avec une complaisance marquée.

C'est le célèbre problème de la pluralité des mondes qui lui donne occasion de le faire.

La théorie du lieu naturel fournissait a Aristote son plus ferme argument contre la pluralité des mondes. Chaque élément a un lieu propre unique vers lequel il se meut naturellement lorsqu'il en a été écarté par violence. Si donc des éléments semblables à ceux de ce monde-ci se trouvaient aussi hors de lui, ils se précipiteraient naturellement vers les lieux propres que nous leur connaissons, la terre vers le centre de notre monde, le feu vers la concavité de l'orbe de notre Lune.

Guillaume d'Ockam s'était élevé avec vivacité contre cet axiome : A un élément de nature donnée convient un lieu numériquement un. Il avait tenté de le ruiner par un argument2 que Nicole Oresme reprend à son compte3. A l'imitation

i. Jean I Buridan (de Bélhune) et Léonard de Vinci, III : Que la théorie du centre de gravité, enseignée par Albert de Saie, n'est aucunement empruntée à Jean Buridan, p. 3i.

2. Léonard de Vinci et la pluralité des mondes, IV: La pluralité des mondes et la toute-puissance de Dieu. Michel Scot; Saint Thomas d'Aquin; Etienne Tempier; Guillaume d'Ockam (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, X; seconde série, p. 77).

3. Nicole Oresme, Traité du Ciel et du Monde; liv. I, ch. XVI; ms. cit., fol. i5, coll. c. et d.

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de oet argument, le futur évêque de Lisieux imagine cette

remarque :

« Et l'on pourroit dire semblablement que se mie porcion de terre estoit entre deux mondes par équale distance et se elle se peust deviser, une partie iroit au centre d'un monde et l'autre au centre de l'autre monde.

» Et se elle ne se pouvoit diviser, elle ne se mouvroit pour l'indifférence et seroit aussi comme un fer entre deux aymans équalz et équalement [forts. |

» Et se elle estoit plus près d'un monde que de l'autre, elle tendroit vers le centre du plus prochain. »

D'ailleurs, au sujet des états d'équilibre qu'il vient de considérer : équilibre d'une sphère de feu dont le centre serait au centre du monde, équilibre d'une masse de terre équidistante des centres de deux mondes, notre auteur a reconnu fort clairement qu'ils seraient frappés d'instabilité :

« Je cuide que ce soit vray si le cas estoit tel comme il est devant mis; mes il ne pourroit par nature estre tel et durer en tel estât, par les variacions ou altéracions ou autres mouvemens qui sont de commun cours; aussi comme une pesante espée ne pourroit longuement estre en estant sus sa pointe. »

La remarque d'Oresme touchant l'équilibre d'une pierre également éloignée des centres de deux mondes, Albert de Saxe l'avait également donnée1, mais à titre de conséquence arbitraire d'une hypothèse qu'il regardait comme inadmissible; Léonard de Vinci devait un jour la reprendre2.

Parmi les considérations qu'Oresme développe afin d'énerver l'argumentation d'Aristote contre la pluralité des mondes, nous trouvons celles qui composent une théorie nouvelle de la gravité et de la légèreté; ce sont celles-là que nous allons maintenant reproduire :

« Il me semble, » dit notre auteur3, « que ces raisons ne

i. Léonard de Vinci et la pluralité des mondes, V: La pluralité des mondes selon Albert de Saxe (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, X ; seconde série, p. 82).

2. Loc. cit. : I. Un texte de Léonard de Vinci (Ibid., pp. 58-5g).

3. Nicole Oresme, Traité du Ciel et du Monde, livre I, ch. XIX; ms. cit., fol. 20, col. d, et fol. 21, coll. a, b et c.

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concludent pas évidemment ; car la première et la plus principale est que se plusieurs telz mondes estoient, il s'ensuivroit que la terre de l'autre monde fust encline a estre meue au centre de cestui et econverso...

» Pour monstrer que cette conséquence ne est pas nécessaire, Je di premièrement que combien que haut et baz soient diz en plusieurs manières, si comme il sera dit ou second livre, toutefois, quant au propos présent, ils sont dis en une manière ou resgart de nous, si comme nous disons que une moitié ou partie du ciel est hault sus nous et l'autre est bas soubs nous.

» Mes autrement sont dis bas et hault ou regardt des choses pesantes et des légières, si comme nous disons que les pesantes tendent en bas et les légières en hault.

» Je di doncques que hault et bas, en ceste seconde manière, ne sont autre chose fors l'ordenance naturèle des choses pesantes et des légières, la quelle est telle que les pesantes toutes, selon ce que il est possible, soient ou milieu des légières sans déterminer à elles autre lieu immobile...

0 Je di doncques là où seroit une chose pesante et que nulle légière ne fust coniointe à elle ou à son tout, celle chose pesante ne se mouvroit, car en tel lieu, ne seroit ne hault ne bas pour ce que, tel cas estant, l'ordenance dessus dicte ne seroit pas, ne par conséquent bas ne hault ne seroient pas illuec

n Et par ce s'ensuit clèrement que se Dieu par sa puissance créet une porcion de terre, et la metoit ou ciel où sont les estoilles ou hors le ciel, ceste terre ne auroit quelconque inclinacion à estre meue vers le centre de cest monde. Et ainsi appert que la conséquence de Aristote, devant récitée, ne est pas nécessaire.

» Après Je di que se Dieu créet un autre monde semblable à cestui, la terre et les élémens de cel autre monde seroient en lui si comme en cestui les élémens de lui.

» Mes Aristote conforme sa conséquence par une autre raison ou XVIIe chapitre, et est telle en sentence : Car toutes parties de terre tendent à un seul lieu qui est un selon

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nombre; ci doncques 1;» terre de L'autre inonde tendroit au centre de cestui.

» .le respon que cesle raison a pou d aparanee, Considéré ee

(pie dit est maintenant et ce que fu dit ou \\ M* chapitre, cai vérité est que, en cest monde, une partie de terre ne tent pas vers un centre et L'autre \ers un autre centre, niez toutes les choses pesantes de cest monde tendent à estre conjointes en une masse tellement que le centre [de pesanteur de cesle masse est uni au centre] de cest monde, et toutes sont un corps selon nombre, et pour ce ont elles un lieu selon nombre ; et se une partie de la terre de l'autre monde estoit en cestui, elle tendroit à estre coniointe à la masse de cestui et econverso.

» Mes, pour ce, ne s'ensuit il pas que les parties de la terre ou les choses pesantes de l'autre monde, se il estoit, tendissent au centre de cestui; car en leur monde, elles feroient une masse qui seroit un corps selon nombre, et qui auroit un lieu selon nombre, et seroit ordenée selon hault et bas en la manière dessus dicte. »

Le principe de cette nouvelle théorie de la pesanteur, Nicole Oresme l'a formulé avec une parfaite clarté : « L'ordenance naturèle des choses pesantes et des légières est telle que les pesantes toutes, selon ce qu'il est possible, soient au milieu des légières sans déterminer à elles aucun lieu immobile. » Qui ne voit les conséquences d'un pareil principe ? La pesanteur de la terre n'exige plus, comme en la Physique d'Aristote, que la terre demeure immobile au centre du monde; entourée de ses éléments dont les plus légers enveloppent les plus lourds, elle peut se mouvoir dans l'espace à la manière d'une planète; et, d'autre part, rien n'empêche que chaque planète ne soit formée par une terre grave qu'environnent une eau, un air, un feu analogue aux nôtres. La doctrine nouvelle permet de comparer entre elles la terre et les planètes, ce que la théorie péripatéticienne de la pesanteur interdisait d'une manière rigoureuse. Aussi l'opinion d'Oresme va-t-elle être adoptée par tous ceux qui voudront mettre la terre au nombre des planèlcs; elle va être adoptée par Nicolas de Cues d'abord, par

Léonard de Vinci ensuite, puis par Copernic, enfin par Giordano Bruno qui en fera une de ses thèses favorites.

D'ailleurs, cette théorie de la pesanteur, si fort opposée à la théorie péripatéticienne, elle n'est pas nouvelle en Physique; c'est celle que Platon soutenait au Timée ; et Platon en tirait, pour le mouvement naturel, une définition bien différente de celle que devait donner Aristote ; le mouvement naturel, ce n'est pas le mouvement qui se dirige vers le centre du Monde ou le mouvement qui s'en éloigne, selon que le mobile est grave ou léger; c'est le mouvement par lequel un corps tend à rejoindre l'ensemble de l'élément auquel il appartient et dont il a été violemment détaché pour être placé au sein d'un élément d'autre nature; ainsi l'air descend naturellement lorsqu'il est en la sphère du feu comme il monte naturellement lorsqu'il est environné d'eau, car, dans les deux cas, il cherche à se rapprocher de la sphère de l'air; ces deux mouvements contraires l'un à l'autre, le mouvement centripète et le mouvement centrifuge, sont également naturels à l'air ou lui sont également violents; pour choisir celle des deux épithètes qu'il convient d'attribuer à l'un d'eux, il faut connaître le milieu au sein duquel l'air se trouve.

Cette opinion, qui se déduit d'une manière forcée des principes posés au Timée, est en formelle contradiction avec la Physique d'Aristote; car, selon cette Physique, à un corps simple convient un seul mouvement naturel, toujours circulaire, toujours centripète ou toujours centrifuge. Or, cette opinion, Oresme l'admet pleinement; il l'expose avec soin et il se plaît à faire ressortir l'opposition qu'elle offre à la théorie péripatéticienne du mouvement naturel.

Le Doyen du chapitre de Rouen s'exprime en ces termes1 :

« Posé par ymagination que un tuel ou canal de cuivre ou d'autre matière soit si long que, du centre de la terre, il ataigne iusques à la fin de la région des élémens, ce est iusques au ciel.

» Je dis que se ce tuel estoit plain de feu, fors un petit de aer qui fust par dessus tout au bout de hault, cest aer descen-

1. Nicole Oresme, Traité du Ciel et du Monde, livre I, ch. IV; ms. cit., fol. 5, col. d.

DOMINIQUE 80T0 BT LA BC0LA8TIQU1 PARIBIBlfltl

droit iusques au oentre de la terre, car tOUSJOUTl l<' moins levier dcsccnl souhs le plus Ir^ier.

» El se ecst tuel estoit plain d'eauc lors que cest tantet de aer fust près du centre, cet aer monterait iuscj nos au ciel, car tous jours monte aer en cauenaturclment. Et par ce appert que aer puet naturelment descendre et monter par le semidyamètre de l'espère des élémens. Et ces deux mouvemens sont simples et contraires, et doneques un simple corps est mouvable naturelment par deux simples mouvemens et contraires.

» Je respons que, par adventure, l'en pourroit dire que le mouvement de cest tantet de aer, ou cas dessus mis, en descendant est naturel siques à tant que cest aer soit en droit la région où est le lieu naturel de aer.

» Et après ce , cest aer descent encor en bas par violence pour ce que le feu, qui est plus légier, le foule et le met dessoubs soy, et ainsi ceste descendue est partie naturele et partie violence.

» Semblablement, le mouvement de cest aer en montant en l'eaue est naturel iusques à tant que il monte du centre de la terre iusques à la région de l'aer, là où est son lieu naturel.

» Et après ce, il monte par violence pour ce que l'eaue esliève cest aer et se lance soubz lui par sa pesanteur.

» Et donques toute la descendue de cest aer et toute la montée, ces deux mouvemens, entant comme ils sont contraires, un est naturel et l'autre violent. »

Qu'un corps simple ne puisse prendre naturellement deux mouvements simples distincts l'un de l'autre, c'était, pour Aristote, l'une des raisons qui rendaient inadmissible le mouvement diurne de la terre. Oresme sait bien que la ruine du principe entraîne la ruine de la conséquence ; et c'est surtout, sans doute, pour abattre celle-ci qu'il a sapé celui-là. Voici, en effet, comment il répond l à l'argument qu'Aristote invoquait en faveur de l'immobilité de la terre :

« Au premier argument où il est dit que tout corps simple a

i. Nicole Oresme, Traité du Ciel et du Monde, livre II, ch, XXV; ms. cit., fol. 88, coll. b et c.

37/i ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

un seul simple movement, ie di que la terre, qui est corps simple selon soy toute, non a quelconque movement selon Aristote...

)) Et qui diroit qu'un tel corps a un seul movement simple, non pas selon soy tout, mes selon ses parties, et seulement quant elles sont hors de leur lieu, contre ce est forte instance de Taer qui descent quant il est en la région du feu, et monte quant il est en la région de l'eaue, et ce sont deux simples movemens.

» Et pour ce l'en peut dire moult plus raisonnablement que chascun corps simple ou ellérnent du monde, excepté par aventure le souverain ciel1, est meu en son ciel naturelment de movement circulaire.

» Et si aucune partie de tel corps est hors de son lieu et de son tout, elle y retorne plus droit qu'elle peut, osté empeeschement.

» Et ainsy seroit il d'une partie du ciel si elle estoit hors du ciel.

» Et n'est pas inconvénient que un corps simple selon soy tout ait un simple movement en son lieu, et autre movement selon ses parties, en retournant en leur lieu. »

Les mêmes principes de Mécanique ont permis à Nicole Oresme de soutenir, contre l'opinion d'Aristote, qu'il pourrait exister plusieurs mondes semblables à celui que forme notre terre entourée de ses éléments, et que notre terre pourrait tourner chaque jour sur elle-même; ces principes de Mécanique étaient ceux du Timée, qu'une sorte de revanche exhumait du long oubli où le triomphe de la Physique péripatéticienne les avait ensevelis; ils sont ceux que les précurseurs de Copernic, que Copernic, que les premiers partisans du réformateur de l'Astronomie invoqueront en faveur de leur nouveau système; mais nul n'en aura donné avant Oresme, nul n'en donnera après lui une exposition aussi ferme, aussi claire, aussi complète que celle dont nous venons de lire des fragments. Oresme n'a pas été seulement précurseur de Copernic en défendant le mouvement diurne de la terre 2 contre les

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